CHAPITRE IV

Ayant offert aux glaces magiques de sa chambre solitaire la joie nulle

de son corps d'ange, Elade revêtit la robe amarante que lui imposaient

l'ordre des choses et le règlement particulier de sa destinée, puis elle

se coucha mélancolique sur des coussins brodés de songes.

Quel conte de fées qu'une telle vie et quel sombre enchantement! Rester

là, enclose, prisonnière d'un palais, d'un charme et d'une volonté, les

yeux toujours prêts à l'éclair, la bouche toujours dispose au sourire et

au baiser, la main dressée selon l'éternel geste d'accueillir volontiers

le voyageur,--c'était la vie de la princesse Elade, et elle commençait

de la subir sans espoir.

Quoique princesse et appelée à une signification très haute, elle avait

des ennuis de femme, et, statue, des désirs de chair qu'elle savait

irréalisables. Tant d'hommes étaient venus vers elle et si sottement

impuissants! Mais le dernier surtout l'avait déçue. Après de longues et

secrètes correspondances, et attiré par l'odeur de l'idéal, Vitalis

avait subi avec courage les premières épreuves, mais la dernière avait

découragé soudain sa bonne volonté d'homme fait pour les satisfactions

évidentes et les plaisirs humains. Et qu'attendre, après celui-là?

Afin de se délivrer elle-même, elle souhaita d'être androgyne et

bi-sexuelle; ayant nié le sexe adverse comme elle avait déjà nié le

sien, obligatoirement, elle eût retrouvé dans l'unité la paix

intellectuelle, et, dans la pauvreté sensuelle, la richesse inouïe des

luxures transcendantes. Non! le salut ne pouvait venir que des au-delà

de sa prison: ayant donc réfléchi encore un peu, elle se leva, secoua

les plis de sa robe amarante, et, arrivée au seuil, sous le porche, elle

attendit.

Un signe parut bientôt parmi les grandes herbes, puis une forme se

dessina, celle d'un jeune voyageur qui s'approchait lentement, d'un pas

lourd et brisé; le bac se détacha de la rive intérieure; et le nouvel

amant d'Elade entra dans le mystère du Château Singulier. Il fut

accueilli comme l'avait été Vitalis, par les mêmes caresses, par les

mêmes paroles, et, comme lui, introduit dans la sombre petite chapelle.

Par son ennui même, par sa pâleur, son air de comprimer des larmes,

Elade était plus que jamais séduisante. Ses yeux, un peu baissés de ton,

s'éclairaient d'une lueur désespérée, délicieusement imploratrice, et sa

voix, de la couleur d'une violette mourante, parfumait de langueur et de

douceur la petite chapelle aux vitraux fanés.

Psallus, à genoux, l'écoutait et la regardait; et, quand il entendit le

terrible aveu, qu'Elade, cette fois, fit avec désinvolture, comme si

elle eût confessé le manquement le plus ordinaire et le plus

naturel,--il baisa, pour toute réponse, les mains qui tremblaient un peu

dans les siennes.

--N'ai-je point parlé clairement, trop clairement? demanda Elade,

surprise.

--Elade, dit Psallus, vous êtes une statue toute pure, et je m'en

réjouis, je vous aime telle que les enchantements vous ont faite, et si

vous expiez quelque faute, ou si vous êtes la victime d'une méchanceté

supérieure aux hommes, je veux expier et je veux souffrir avec vous.

Mais tes yeux et tes cheveux, tes épaules et ton sourire sont déjà

d'inépuisables coffrets d'Amour, et d'ici que j'aie aimé infiniment

chacune de tes grâces visibles et chacune de tes grâces spirituelles,

nous serons devenus d'immortelles pensées. Que m'as-tu dit, vraiment?

Que tu n'as pas de sexe? En es-tu bien sûre? Ta beauté est d'une femme,

ton âme est d'une femme, ton intelligence est d'une femme,--je puis donc

t'aimer, et je t'aime. Je ne suis pas venu de si loin et par tant de

fatigues, à travers un pays hostile et ce désert effroyable de verdure,

cet océan d'herbe et de nuées, je ne suis pas venu vers toi en quête

d'un spasme dont toute femme à le secret. Je t'ai désirée telle que tu

es, et telle que tu es je te désire encore, mais j'accommode mon désir à

ton essence. Ce que tu m'offres, je le prends, et ce que j'ai, je te le

donne,--mais je te donnerai peut-être plus que tu n'attends.

--Tu me donnes tout, Psallus, tu me délivres!

--Oui, je te délivre de toi-même et de la peur de ne pas plaire. En

t'aimant telle que tu es, je t'enseigne à t'aimer toi-même et à te

vouloir telle que tu es. L'enchantement qui te cloue ici, c'est la

défiance de toi-même et la crainte des dieux extérieurs. Sois ton propre

Dieu, Elade, ô intelligence sacrée, rendue adorable par tant de beauté

vue; prends conscience de toi et ne quémande pas la complaisance des

regards, sinon amis et d'êtres parallèles à ta force. Sois Toi, Elade,

et méprise tout ce qui s'éloigne de toi, et brise tout ce qui s'oppose à

ta volonté--obscure, mais qui va resplendir--d'être libre.

--Je suis donc libre!

--Oui, dit encore Psallus, je suis venu t'apprendre que tu n'es plus la

prostituée. Le salut est personnel: deviens l'objet unique de ta propre

charité; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale et ne

reçois d'autre commandement que celui qui s'élabore dans le mystère de

tes cellules et qui profère son cri saint dans la vibration de tes

nerfs. Intelligence, pourquoi veux-tu te donner à comprendre? Comprends

toi-même et ne t'inquiète pas des bruits du dehors. Sois absolue. Baisse

l'épaule et dégage-toi, si quelqu'un te met la main sur l'épaule, et si

un homme veut te baiser les lèvres, mords-le: c'est un faible qui veut

te prendre ta force, ton souffle et peut-être ton âme.

Longtemps, ils se réjouirent de paroles d'amour et de liberté. Elade,

guérie de ses doutes et de ses timidités, n'avait plus honte de ne pas

être pareille aux autres femmes, et même elle commençait sagement à

s'enorgueillir des singularités de sa nature; mais à mesure que

grandissaient son estime et son amour de soi-même, elle sentait renaître

en elle des puissances abolies: son âme miraculisée miraculisait son

corps.

--Psallus, dit-elle joyeusement, me voilà métamorphosée en femme.

Le Pèlerin du silence · 第 39 / 75 题