CHAPITRE III

Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'âme. Sa

rencontre avec le mystère l'avait mortifié, et, comme il n'avait pu se

plier aux lois des joies supérieures, il se consolait en les méprisant.

Elade le regardait encore s'éloigner vite et fuir vers des paysages

cléments, qu'il se traitait déjà de rêveur stupide; il haussait les

épaules, riait grossièrement et zébrait de coups de fouet la sérénité de

l'air. Sa voiture surannée, à l'élégance d'hier, lui semblait douce et

jolie, et il s'y prélassait dans l'habitude d'être un homme comme tout

le monde, celui qui, revenant d'une déception oubliée dès la porte

close, s'en va au devant d'un plaisir inévitable et naturel. En deux ou

trois heures de route, il avait acquis l'intellectualité d'un cheval

dont toute la psychologie est écrite par les mots écurie, avoine et

litière: sortir des brancards, secouer sa crinière, hennir, rentrer chez

soi, dans le vénérable asile de l'auge et du râtelier.

A mesure qu'il s'éloignait du Château Singulier, le paysage redevenait

honnête et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies,

plus d'arbres dressés seuls parmi le calme océan d'une prairie

indéfinie; tout était régulier et soigné, la route blanche et unie,

ornée d'une bordure verte, d'un fossé sans eau et d'honorables

parallélépipèdes de cailloux savamment concassés. Il avait la sensation

de rentrer dans la civilisation, c'est-à-dire dans l'uniformité, et il

se réjouissait. Les champs étaient de blé, à droite, et à gauche, de

colza, herbes encore, mais de verts si différents, l'un comme de

velours, l'autre comme de l'envers d'un velours.

Au sortir du mystère--le mystère pour certains est toujours un peu

ridicule,--un spectacle si bien ordonné, si prévu, si connu, avait je ne

sais quoi de réconfortant, dont Vitalis se gonfla: des idées de lucre et

de lubricité lui venaient en foule, et il les accueillait avec une

politesse empressée: «Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de

lubricité! Les portes de mon âme régénérées par la nature ne sont jamais

fermées pour vous; vous êtes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de

demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos

chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon

vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe à la vie

et à la vérité de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes idées de

lucre et de lubricité! Moi, je distingue fort bien le connaissable de

l'irréel et le pondérable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de

la chair et de l'argent, voilà ce qui me réalise. Oh! posséder ces

terres et tous ces arbres, tous ces blés, tous ces colzas,--et les

vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du véritable

amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tiède

et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel

que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et

mon âme est régénérée par la nature, bonnes idées de lucre et de

luxure.»

L'âme que venait de revêtir Vitalis était légère ainsi que du linge

blanc lessivé par des sorcières; c'était une âme inimaginablement

diaphane, et tellement que sa pensée, au travers de ce linceul, était

aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre.

Une bergère passa.

--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?

--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Et la bergère, envoyant un baiser à Vitalis, entra dans un chemin creux.

Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval à un arbre, et il entra

dans le chemin où la bergère, ayant l'air de fuir, accrochait

adroitement sa robe à toutes les ronces.

Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux,

ce n'est pas pour tourner le dos à l'occasion. Vitalis l'eut à peine

touchée, qu'elle glissa,--et ils avaient la tête sous la mousse et les

pieds dans la boue.

Un écu? Cela vaut toujours un écu.

La bergère chantait, pendant que la voiture s'éloignait sur la route

régulière et soignée:

--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?

--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route

rugueuse et coupée de rides s'en allait entre les collines de grès

escaladées par d'anémiques genévriers que des chèvres maigres secouaient

avec d'étranges airs de tête; entre les collines de pierre, un ruisseau

rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'était la

détresse désespérée d'un ciel dévoré par de sombres et hideux nuages.

Les nuages s'abaissèrent, descendirent jusque sur les collines de grès

où les chèvres maigres cessèrent soudain de secouer les genévriers.

«C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea

Vitalis. Je suis parti à la conquête de l'Amour et, lâche devant le

mystère, fuyant à la première objection, comme un esclave au premier

coup de bâton, je suis allé me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur,

sur la chair méprisée d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je

comprends la chanson de la bergère et comme sa réponse fut bien celle

qui m'était due! Moi aussi, je viens de les mener à l'abattoir, les

blancs moutons, mes désirs et mes rêves, et ils ne les bêleront plus

jamais, ils sont égorgés. La bergère fut ma complice, mais le crime

était commis dans mon coeur avant que je n'eusse rencontré la complice

que l'enfer envoie toujours à celui qui veut faire couler le sang des

agneaux. Elade, Elade!... Non, il est trop tard, mais reviens, bergère!

L'habitude de la boue atténue sa laideur; la boue peut même devenir

douce, si elle est tiède; pour n'avoir pas honte de son animalité, que

l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le désir malsain

des étoiles, qu'il vive le long des chemins obscurs... Oui, reviens,

bergère, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mépris

que je profère pour tout ce qui dépasse la hauteur de ma tête, pour tout

ce qui échappe à mes morsures ou à mes baisers!

«Elade, Elade!

«Non,--tous les agneaux sont égorgés...»

--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?

--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Le Pèlerin du silence · 第 38 / 75 题