Sauvée de l'esclavage conventionnel, libérée des préjugés humains,
arrachée aux mâchoires de l'Orque, nouvelle Andromède, Elade suivit son
Persée. Ils quittèrent le Château Singulier et entrèrent dans la prairie
indéfinie, que leur volonté d'être heureux et fiers peuplait
d'imaginatives joies.
Le sentiment de leur liberté les ravissait; ils s'en allaient, faisant
mille folies, répondant l'un et l'autre à des phrases qui n'avaient pas
été dites, comprenant tout, résolvant tout, étonnés de rien, surpris
seulement, si leur pensée revenait un peu en arrière, d'avoir longtemps
vécu en dehors de la plénitude et de la certitude.
Par la délivrance dont il avait été l'opérateur, Psallus achevait de se
délivrer lui-même de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour
restreindre la volonté des forts. Il niait hardiment et noblement tout
ce qui n'était pas en conformité avec sa nature essentielle; sa
personnalité s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus
défendu; il mettait la main sur tout, sur les étoiles comme sur les
pâquerettes, sur l'arbre et sur Dieu.
--Il pleut des pensées, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la
bouche et les yeux, nous serons pénétrés d'infini.
--Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les pensées
dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous
nous respirons nous-mêmes, car il n'y a rien d'extérieur à nous, et la
création tout entière part, comme une fusée, d'entre nos deux sourcils.
Ayant joué avec les idées les plus hautes et les plus subtiles, ils
eurent le droit de devenir deux enfants et de s'ébattre dans la
campagne, tels des éphèbes sortis de l'école et rendus à leurs plaisirs.
Ils s'amusèrent donc de toutes les façons les plus aimablement puériles,
et tous leurs jeux étaient harmonieux.
Elade s'étant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprès
d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces
minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle
doutait; elle pensait à l'état ancien dans lequel l'avaient maintenue
les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils
tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entière,
avec la définitive conscience de sa gloire féminine: elle
s'abandonna--et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortège
royal.
Ils se promenèrent encore, et tant, qu'ils gagnèrent un lointain village
habité par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de métier,
des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'était
presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale,
aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins
esclave; la porte était ouverte, ils entrèrent.
Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de
lourds et grossiers désirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et
rêches qui lui couvraient maigrement les épaules; elle se penchait vers
la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tête, chiffonnait
des rubans, puis reprenait son peigne,--et la toilette de cette
misérable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat.
Trois enfants se roulaient par terre, mâchant des feuilles de choux et
cognant avec des morceaux de bois le pavé humide; ils grognaient comme
des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de
lamproie. Oubliant ses cheveux, la mère s'agenouilla près du plus jeune
et lui mit entre les lèvres un bout de sein qui ressemblait au noeud
d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gavé, l'enfant revomit sur la
triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il
s'endormit,--et la femme revint devant la glace obscure, infatigable à
peigner ses cheveux jaunes et rêches.
L'homme était au métier; il lançait la navette et la rattrapait avec
certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins à chaque seconde le
coupait en deux; son seul repos était de renouer un fil cassé. Elade et
Psallus s'approchèrent et regardèrent. Elade soudain cria, en se serrant
pleine d'effroi contre Psallus:
--Vitalis! Dieu! c'est Vitalis!
Le tisserand tourna la tête et dit, en renouant un fil:
--Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie,
celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant à
cela? Tout le monde fait de même, ici. Les métiers ronflent du matin au
soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour
manger, boire, dormir et caresser la mère de nos petits. Nous sommes
honnêtes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons
acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans
pour les femmes.
Elade, avec une grosse émotion, car elle avait aimé Vitalis, demanda:
--Vous êtes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse
Elade, enfermée dans le Château Singulier?
--Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rêves. Ah! je
suis bien revenu d'un tel régime! En sortant de chez la chimérique femme
qui ne put me repaître que de divagations, je rencontrai celle-ci et je
l'ai aimée sérieusement, en homme qui connaît la valeur de la vie.
C'était une bergère. Quand je la vis pour la première fois, elle venait
de conduire à l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme
elle: j'égorgeai tous mes rêves, et, devenus pareils l'un et l'autre,
nous nous aimâmes. Pour l'élever jusqu'à moi, je me fis semblable à
celle que j'aimais et nous fûmes heureux. J'étais riche: peu à peu ma
fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisiveté,
l'oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles, comme de malsaines
vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser.
--Vous êtes un esclave! dit Elade presque pleurante.
--Esclave, soit, répondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon
sort.
--C'est impossible, dit Elade. Révoltez-vous!
--Je suis un honnête homme, dit Vitalis.
--Soyez libre, dit Elade.
Le tisserand haussa les épaules:
--Laissez-moi travailler--comme un homme.
Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit:
--Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons
les autres.
--Laissons les autres, dit Elade.
Ils s'en allèrent par le monde jouir de leur liberté.