Quand Vitalis s'éveilla de son sommeil et de son rêve, le brouillard
s'était transmué en lumière et le Château Singulier, palais et prison de
la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon
de la prairie indéfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles
barrières n'en défendaient les approches, mais de larges douves
l'encerclaient d'une sûre protection par l'effroi ininterrompu de leurs
eaux profondes et noires.
Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se détacha de la rive
intérieure et vint s'offrir à lui; il s'embarqua et, dès qu'il eut
abordé dans la cour du château, Elade elle-même s'avançait à sa
rencontre.
Sans peur et sans simagrées, elle s'avançait, souriante et les bras
tendus, toute sa personne déjà offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur
les lèvres,--salut dont elle donnait la joie aux visiteurs élus et
appelés par son désir.
Vitalis ne fut pas étonné d'un tel accueil, il répondit par de tendres
propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial.
Installés en un obscur petit salon qui ressemblait à une chapelle sans
Dieu, ils causèrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment
il s'était perdu dans la nuit; comment, à son réveil, il avait aperçu,
évoqués là sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits
du Château Singulier...
--Enfin, je vous possède, mon cher amant, interrompit la princesse
Elade, et si vous êtes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de
même vous y êtes,--et je puis toucher vos yeux de mes lèvres. Oh! que
j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les
clore après y avoir enfermé mon image!
Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son récit et il
conta son rêve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait
les mains de la charmante princesse, et combien ce rêve l'avait troublé
et réjoui...
--Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles
aussi douces en réalité qu'en songe? Rêviez-vous tantôt ou rêvez-vous
maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rêve du
réel? Moi, je rêve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes
songes et ma vie,--et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations
sont sages ou folles: être aimée me contente, que cela soit rêve, que
cela soit réalité. Vous êtes ici, puisque je vous touche, puisque je
vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus:
Vitalis, ou fantôme de Vitalis je vous chéris pareillement! Vitalis, je
vous tiens et je désire vous garder. Vous resterez!
--Vous me garderez, répondit Vitalis.
--Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous
aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des
heures et des minutes, et vous resterez près de moi,--et vous me
sauverez...
--De quel danger, de quels hommes?
--Des hommes qui viendraient après vous, ô mon ami! Car je suis
condamnée à aimer toujours, et à toujours aimer celui qui m'aime, celui
qui m'a désirée à travers la prairie qui est mon Océan, celui qui a
découvert le Château Singulier, celui qui, par sa seule présence, a
donné des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lèvres ont
touché les lèvres. Il faut que j'aime, c'est ma destinée; si je n'aimais
pas, je mourrais, et si mon coeur se révoltait contre l'amour,
j'éprouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je
suis la Prostituée.
--Tu es la princesse Elade, tu es mon amour.
--Ah! tu m'aimes donc, malgré le Mot? Alors, comprends!
--Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beauté de tes
mains...
--Mes mains, ta chaîne?
--Ma chaîne, dit Vitalis.
--Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre?
--J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et
rien que pour cela. Je veux jouir de ta grâce et non de tes secrets, de
tes épaules et non de tes confidences...
--Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne séparais pas
alors les épaules des confidences et tu souhaitais la possession de mon
âme plus que celle de mes mains...
--Oui, répondit Vitalis,--mais maintenant que je t'ai vue, maintenant
que j'ai goûté à ta beauté, je suis enivré de ton odeur,--et tu n'as
plus d'âme, parce que je n'ai plus d'âme. La Prostituée! Que veut dire
ce mot? La plus prostituée, c'est la plus belle; la plus prostituée,
c'est la plus puissante; la plus prostituée, c'est la reine... Oui, tu
es la Prostituée et tu dois m'aimer, puisque je t'aime.
--Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus
tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime à me
vêtir,--ô amant qui me sauveras d'être ce que je suis!
--Que veux-tu devenir?
--Une femme.
--N'es-tu pas une femme?
--Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,--je suis Elade,
celle qui pleure d'être sans sexe, celle qui, autour d'une âme féminine,
sanglote de n'avoir pu assembler que des éléments neutres--et nuls... Je
pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une âme de femme; je
pleure parce que mon coeur est tendre; je sanglote parce que mon
intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote
parce que je n'ai pas de sexe...
--Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse
ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la
mystérieuse princesse, voilà une confidence imprévue et sur laquelle je
garderai le secret,--si elle est fausse.
Elade, résigné, se prêta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis
exigeaient de sa bonne volonté: pendant que les larmes tombaient sur ses
joues pâles, de ses tremblantes mains elle détacha les agrafes de sa
robe et elle consentit à paraître nue,--soeur d'une statue de marbre.
Vitalis s'en alla en disant:
--Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgré le crime de ta
beauté. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai songé que je
n'en aimerais que mieux la beauté de ton esprit, la grâce de ton
sourire, la pureté de tes mains... Je reviendrai,--mais laisse-moi
partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'égarer dans la prairie
indéfinie.
Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la
voiture qui s'en allait en écrasant les herbes et les fleurs; puis elle
rentra, afin de préparer une toilette nouvelle, conforme aux désirs de
l'Autre, de celui pour qui le bac se détacherait bientôt--une fois de
plus.
Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante.