Après que l'on avait longtemps voyagé sur le dos maigre d'un aride
plateau, où les blés étaient nains, on descendait, par une pente
insensible, vers de l'herbe et même des arbres. Une petite rivière, à
peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont
se réjouissaient intimement les rares pèlerins égarés jusqu'en ce pays
lointain. L'herbe, à mesure que l'on allait, devenait plus épaisse et
plus verte; le long du ruisseau, elle s'élevait si drue et si haute qu'à
peine si les blanches couronnes des reines-des-prés émergeaient de
quelques lignes au-dessus de l'océan d'émeraude; on ne voyait bien qu'un
sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait hâtive l'eau
vive du ruisseau salutaire.
Jusqu'au ruisseau, la route durait, limitée par des rigoles, consolidée
par de rêches graviers; mais le pont de bois passé (quelques planches
cimentées par de la mousse), c'était la prairie, l'herbe éternelle qui
s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la
verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de
la trace délaissée; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant
les herbes amoureuses, faisaient jaillir des étincelles de rosée une
perpétuelle fusée de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir
parmi les émeraudes, leurs soeurs.
Si une voiture se risquait au delà du pont de planches, le cheval, comme
un homme, suivait la sente éparpillant généreusement les fugitives
joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traçaient un sillage
passager.
C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appelé par le désir, se mit en
route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue
qu'en songe.
Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traversée; l'allée la mieux
sablée est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, à
certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se
croyait en barque porté par une mer d'algues et le vent qui venait de
loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait à son illusion: il
était enchanté.
Depuis plusieurs années déjà, Elade et Vitalis échangeaient de tendres
lettres, mais si respectueuses que, pour un étranger, l'amour y eût été
indéchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car
Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhaité de
dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par
la pureté de son écriture, la délicatesse de ses pensées, la finesse
rare de son parfum favori; belle,--mais beauté lointaine et
inaccessible, beauté de madone ou de fée: il l'aimait en pensée
seulement.
Mais Elade était femme. Elle voulut connaître son bien-aimé, le toucher,
le posséder, car les femmes ont les instincts charmants de l'égoïsme,
tels qu'ils s'épanouissent dans les gestes des enfants encore dénués
d'hypocrisie.
Elle écrivit donc à Vitalis: «Vous terminez vos chères lettres par ces
mots qui me troublent et parfois me brûlent:--Je vous baise les
doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures
à mes lèvres,--ou encore par d'autres manières de dire toutes
charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus
seulement par métaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je
les donne à vos lèvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lèvres à mes
mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.»
Vitalis fit atteler la voiture--un peu surannée--qui servait à sa mère à
suivre les chasses dans leur forêt patrimoniale, et il partit pour le
Château Singulier.
Après donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entré dans
la prairie indéfinie, il sentit que son coeur se mettait à battre avec
véhémence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte
de l'inconnu, il murmura plusieurs fois à mi-voix: «Je l'aime, je
l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont écrit de si douces choses; je
baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regardé à travers les espaces
complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos
mains!»
Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne pensât au droit chemin et, comme
il sondait l'horizon avec une certaine anxiété, il aperçut, encore assez
loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaçait de plus en
plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait,
écrits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car
il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Château Singulier_.
Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant à s'orienter, il
aperçut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans
la direction de l'arbre. L'arbre portait la même inscription: _Chemin du
Château Singulier_.
Vitalis interrogea une troisième fois l'horizon: un troisième arbre
apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, à travers
l'océan changeant de la prairie indéfinie.
Quand il avait passé le pont de planches, le soleil se levait et
souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La
nuit s'épandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la
prairie indéfinie,--et Vitalis, perdu dans les ténèbres, s'endormit et
rêva.
Il murmurait à mi-voix, tout en rêvant:
«Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise
vos doigts purs, je porte vos doigts à mes lèvres,--je penche mes lèvres
vers vos adorables mains, vos mains, vos mains...