CHAPITRE PREMIER

Après que l'on avait longtemps voyagé sur le dos maigre d'un aride

plateau, où les blés étaient nains, on descendait, par une pente

insensible, vers de l'herbe et même des arbres. Une petite rivière, à

peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont

se réjouissaient intimement les rares pèlerins égarés jusqu'en ce pays

lointain. L'herbe, à mesure que l'on allait, devenait plus épaisse et

plus verte; le long du ruisseau, elle s'élevait si drue et si haute qu'à

peine si les blanches couronnes des reines-des-prés émergeaient de

quelques lignes au-dessus de l'océan d'émeraude; on ne voyait bien qu'un

sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait hâtive l'eau

vive du ruisseau salutaire.

Jusqu'au ruisseau, la route durait, limitée par des rigoles, consolidée

par de rêches graviers; mais le pont de bois passé (quelques planches

cimentées par de la mousse), c'était la prairie, l'herbe éternelle qui

s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la

verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de

la trace délaissée; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant

les herbes amoureuses, faisaient jaillir des étincelles de rosée une

perpétuelle fusée de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir

parmi les émeraudes, leurs soeurs.

Si une voiture se risquait au delà du pont de planches, le cheval, comme

un homme, suivait la sente éparpillant généreusement les fugitives

joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traçaient un sillage

passager.

C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appelé par le désir, se mit en

route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue

qu'en songe.

Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traversée; l'allée la mieux

sablée est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, à

certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se

croyait en barque porté par une mer d'algues et le vent qui venait de

loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait à son illusion: il

était enchanté.

Depuis plusieurs années déjà, Elade et Vitalis échangeaient de tendres

lettres, mais si respectueuses que, pour un étranger, l'amour y eût été

indéchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car

Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhaité de

dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par

la pureté de son écriture, la délicatesse de ses pensées, la finesse

rare de son parfum favori; belle,--mais beauté lointaine et

inaccessible, beauté de madone ou de fée: il l'aimait en pensée

seulement.

Mais Elade était femme. Elle voulut connaître son bien-aimé, le toucher,

le posséder, car les femmes ont les instincts charmants de l'égoïsme,

tels qu'ils s'épanouissent dans les gestes des enfants encore dénués

d'hypocrisie.

Elle écrivit donc à Vitalis: «Vous terminez vos chères lettres par ces

mots qui me troublent et parfois me brûlent:--Je vous baise les

doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures

à mes lèvres,--ou encore par d'autres manières de dire toutes

charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus

seulement par métaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je

les donne à vos lèvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lèvres à mes

mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.»

Vitalis fit atteler la voiture--un peu surannée--qui servait à sa mère à

suivre les chasses dans leur forêt patrimoniale, et il partit pour le

Château Singulier.

Après donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entré dans

la prairie indéfinie, il sentit que son coeur se mettait à battre avec

véhémence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte

de l'inconnu, il murmura plusieurs fois à mi-voix: «Je l'aime, je

l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont écrit de si douces choses; je

baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regardé à travers les espaces

complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos

mains!»

Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne pensât au droit chemin et, comme

il sondait l'horizon avec une certaine anxiété, il aperçut, encore assez

loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaçait de plus en

plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait,

écrits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car

il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Château Singulier_.

Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant à s'orienter, il

aperçut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans

la direction de l'arbre. L'arbre portait la même inscription: _Chemin du

Château Singulier_.

Vitalis interrogea une troisième fois l'horizon: un troisième arbre

apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, à travers

l'océan changeant de la prairie indéfinie.

Quand il avait passé le pont de planches, le soleil se levait et

souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La

nuit s'épandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la

prairie indéfinie,--et Vitalis, perdu dans les ténèbres, s'endormit et

rêva.

Il murmurait à mi-voix, tout en rêvant:

«Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise

vos doigts purs, je porte vos doigts à mes lèvres,--je penche mes lèvres

vers vos adorables mains, vos mains, vos mains...

Le Pèlerin du silence · 第 36 / 75 题