Nous n'étions plus alors qu'à une longueur du bateau et nous touchions

presque nos ennemis. Je les vois encore tous les deux comme ils

m'apparaissaient alors à la lueur du fanal; l'Européen debout, les

jambes écartées, vomissant des imprécations, le nain avec sa face

hideuse, son aspect sauvage, nous montrant dans sa fureur ses grosses

dents jaunâtres. Ce fut fort heureux pour nous de les apercevoir aussi

distinctement, car, à ce moment, le nain prit sous son manteau un

morceau de bois court et arrondi de la taille d'une règle, et le porta

à ses lèvres. Nos revolvers partirent en même temps. Il tourna sur

lui-même, leva ses bras au ciel et, avec une sorte de hoquet rauque,

tomba dans le fleuve. J'aperçus un instant au milieu d'un tourbillon

d'écume ses yeux venimeux et encore menaçants, puis plus rien. Au même

moment, l'homme à la jambe de bois se jeta sur la barre et la mettant

toute de côté fit tourner brusquement la chaloupe dans la direction

de la rive sud, tandis qu'emportés par notre course nous rasions sa

poupe et la dépassions. Nous virâmes en quelques secondes, mais déjà

l'_Aurora_ abordait le rivage. C'était un endroit sauvage et désolé, un

vaste marais où la lune faisait scintiller les flaques d'eau stagnante,

ne montrant aux alentours que quelques plantes à moitié pourries.

La chaloupe, avec un bruit sourd, donna de la proue contre la rive,

l'avant se dressant en l'air tandis que l'arrière restait à hauteur de

l'eau. Le fugitif sauta à terre, mais sa jambe de bois s'enfonça tout

entière dans ce terrain marécageux. En vain multipliait-il ses efforts,

en vain se tordait-il sur le sol. Il ne pouvait ni avancer, ni reculer.

En constatant son impuissance, il se mit à pousser des hurlements de

rage et faisait aller furieusement son autre pied dans la boue; mais

il n'arriva ainsi qu'à enfoncer plus profondément encore sa jambe

de bois dans cette boue collante. Lorsque notre bateau vint ranger

l'autre, nous fûmes obligés de lui jeter un bout de filin et encore ne

put-il s'en tirer qu'en enroulant le câble sous ses épaules, ce qui

nous permit de le hisser à notre bord comme quelque poisson vomi par

l'enfer. Les deux Smith, père et fils, étaient restés assis sur leur

pont l'air abattu. Sur notre ordre, ils ne firent aucune difficulté

pour venir nous rejoindre. Nous amarrâmes l'_Aurora_ pour la prendre à

la remorque. Sur le pont, se voyait un solide coffre en fer travaillé

à la mode indienne; c'était évidemment celui qui renfermait le fatal

trésor des Sholto; mais la clef manquait. Son poids était considérable;

nous le transportâmes dans notre petite cabane, puis nous nous mîmes

à remonter lentement le fleuve en projetant de tous côtés la lueur de

notre fanal, sans cependant apercevoir aucune trace du petit Andaman.

La Tamise devait retenir dans quelqu'une de ses sombres profondeurs le

cadavre de son étrange visiteur.

«Regardez donc, dit Holmes en nous montrant un panneau de notre

chaloupe. Il n'était que temps de tirer.»

Derrière l'endroit où nous nous étions tenus, je vis enfoncé dans le

bois un de ces petits dards dont nous ne connaissions que trop bien

les effets meurtriers. Il avait dû passer juste entre nous deux au

moment où nous avions fait feu. Holmes sourit en le regardant et haussa

les épaules de l'air indifférent qui lui était habituel. Mais, pour

moi, j'avoue que je faillis me trouver mal en pensant de combien peu

nous venions d'échapper à une mort épouvantable.

XI

Le trésor d'Agra.

Notre prisonnier s'était assis dans la cabine en face de ce coffret

de fer dont la conquête représentait pour lui de si longs et de si

terribles efforts. C'était un individu tout brûlé par le soleil, à

l'œil indifférent, et dont la peau parcheminée et couturée de rides

disait la vie au grand air, une vie de dur labeur. Son menton en

saillie indiquait une volonté de fer. Il devait avoir une cinquantaine

d'années, car sa chevelure noire et crépue était sillonnée par de

nombreux fils blancs. Au repos, sa figure n'avait rien de déplaisant,

tandis que lorsqu'il se mettait en colère ses sourcils épais et son

menton pointu lui donnaient une expression terrible, ainsi que j'avais

pu m'en convaincre. En ce moment, assis avec ses mains chargées

de menottes sur les genoux, la tête penchée sur sa poitrine, il

contemplait de ses yeux perçants la cassette, cause première de tous

ses méfaits. Je crus voir qu'il y avait plus de chagrin que de rage

dans son maintien, et même à un moment où il levait les yeux sur moi,

je surpris dans son regard un éclair de malicieuse gaieté.

«Eh bien, Jonathan Small, dit Jones en allumant un cigare, tout cela a

bien mal tourné pour vous!

--Mon Dieu, oui, monsieur, répondit-il franchement. Je ne puis guère

éviter mon sort maintenant. Mais je vous jure sur la Bible que je n'ai

pas touché du bout du doigt M. Sholto. C'est cet infernal petit Touga

qui lui a lancé un de ces maudits dards. Pour moi, je n'y suis pour

rien. J'ai été aussi désolé de sa mort que s'il avait été mon parent.

Aussi, j'ai régalé ce vilain démon avec le bout du câble, mais le mal

était fait et je ne pouvais y remédier.

--Prenez un cigare, dit Holmes, et donnez une accolade à ma gourde, car

vous êtes tout mouillé. Comment donc pouviez-vous espérer qu'un homme

aussi petit et aussi chétif que ce nègre fût en mesure de lutter avec

M. Sholto et de le maintenir jusqu'à ce que vous ayez eu le temps de

vous hisser par la fenêtre au moyen de la corde?

--Vous avez l'air, monsieur, d'en savoir aussi long que si vous aviez

assisté à toute l'affaire. La vérité est que j'espérais trouver la

chambre vide. Je connaissais assez les habitudes de la maison pour

savoir que c'était l'heure où M. Sholto descendait généralement dîner.

Je ne veux rien cacher, car mon meilleur moyen de défense est de dire

la vérité. Ah! s'il s'était agi du vieux major, je l'aurais assassiné

d'un cœur joyeux. Je ne me serais pas plus soucié de lui donner un coup

de couteau que de fumer ce cigare. Mais je trouve bien dur de me voir

compromis au sujet de ce jeune Sholto contre lequel je n'ai en somme

jamais eu aucun grief.

--Vous êtes actuellement entre les mains de M. Athelney Jones, de

Scotland Yard; il va vous amener chez moi et je vous demanderai un

récit très exact des faits. Il faudra bien tout me dire; car j'espère

alors pouvoir vous être utile. Je pense être en mesure de prouver que

le poison a agi assez rapidement pour que la victime fût déjà morte

quand vous avez pénétré dans la chambre.

--Et c'est parfaitement vrai, monsieur. Mon sang n'a fait qu'un tour en

voyant cette tête grimaçante et toute penchée de côté, qui fixait sur

moi son regard vitreux au moment où j'escaladais la fenêtre. Je faillis

en tomber à la renverse, monsieur, et je crois que j'aurais tué Touga

s'il ne s'était pas sauvé. C'est même sa précipitation à fuir qui lui

a fait oublier sa massue et sa provision de dards. Il m'a avoué cela

par la suite et je pense que c'est ce qui vous a mis sur nos traces,

quoique je ne puisse comprendre encore comment vous nous avez aussi

bien dépistés. Du reste, je ne vous en garde pas rancune. Mais avouez

qu'il est dur, ajouta-t-il avec un sourire amer, quand on a, comme

moi, le droit de réclamer sa part d'une bonne douzaine de millions,

de passer la première moitié de sa vie à travailler comme maçon dans

l'archipel Andaman et la seconde, selon toute probabilité, à creuser la

terre au bagne de Dartmoor. Ce fut un jour fatal pour moi que celui où

je vis pour la première fois le marchand Achmet et où j'entendis parler

du trésor d'Agra. Maudit trésor! il n'a jamais été qu'une source de

malheurs pour ceux qui l'ont possédé: Achmet a été assassiné, le major

Sholto n'a vécu que dans des transes perpétuelles, son fils a été tué,

et moi je passerai toute mon existence en prison.»

A ce moment Athelney Jones introduisit sa grosse tête et ses larges

épaules dans la cabine.

«C'est tout à fait une petite soirée de famille, dit-il. Je vous

demanderai de me passer un instant votre gourde, Holmes. Eh bien, je

crois que nous pouvons nous congratuler réciproquement. Quel dommage

que nous n'ayons pu avoir l'autre vivant! Mais il n'y a vraiment pas eu

moyen. Seulement, Holmes, avouez que vous avez eu de la chance; c'est

tout juste si nous avons pu rattraper cette maudite chaloupe.

--Tout est bien qui finit bien, dit Holmes. Mais je ne savais pas que

l'_Aurora_ fût aussi bonne marcheuse.

--Smith prétend qu'il n'y en a guère pour la battre sur toute la

rivière, et il affirme que s'il avait eu un autre homme pour l'aider à

la machine nous ne l'aurions jamais gagné de vitesse. Il jure qu'il ne

savait rien de l'affaire de Norvood.

--Et il dit vrai, s'écria notre prisonnier, il n'en savait pas le

premier mot. J'ai choisi sa chaloupe parce qu'on m'avait dit qu'elle

marchait bien. Mais nous ne l'avons tenu au courant de rien, nous

l'avons seulement bien payé et nous lui avons promis une grosse somme

dès que nous aurions rejoint à Gravesend le paquebot l'_Esméralda_ en

partance pour le Brésil.

--Eh bien, s'il n'a rien à se reprocher, nous veillerons à ce qu'il ne

lui arrive rien de fâcheux. Si nous sommes prompts à arrêter les gens,

nous sommes moins prompts à les condamner.»

C'était amusant de voir combien dans sa suffisance Jones commençait à

se donner des airs d'importance au sujet de la capture que nous venions

d'opérer. Un sourire qui se dessina sur la figure de Holmes me prouva

qu'il n'avait rien perdu de ce petit discours.

«Nous voici bientôt au port de Wauxhall, dit Jones: c'est là, docteur

Watson, que nous allons vous débarquer avec le trésor. Inutile de vous

dire que je prends une grosse responsabilité en agissant ainsi. C'est

tout ce qu'il y a de plus irrégulier, mais je n'ai qu'une parole.

Cependant, étant donnée l'importance du dépôt qui vous est confié, je

dois, par acquit de conscience, vous faire accompagner par un agent.

Vous allez prendre une voiture, je pense?

--Certainement.

--C'est dommage que nous n'ayons pas la clef du coffre afin d'en faire

d'abord un inventaire. Vous serez obligé de le forcer. Eh! l'ami, où

est cette clef?

--Au fond de la rivière, répondit Small brusquement.

--Hum! ce n'était pas la peine de nous donner encore cette complication

de plus. Nous avons eu assez à faire, grâce à vous. Quoi qu'il en soit,

Watson, je n'ai pas besoin de vous recommander la plus grande prudence.

Rapportez le coffre avec vous à Baker Street. C'est là que nous vous

attendrons avant d'aller au poste de police.»

Je débarquai à Wauxhall, avec ma lourde cassette, en même temps qu'un

gros agent fort jovial qu'on m'adjoignit comme compagnon. Un quart

d'heure plus tard nous étions chez Mrs Cecil Forrester. La servante

sembla fort étonnée d'une visite aussi tardive. Elle nous expliqua

que Mrs Cecil Forrester était sortie pour toute la journée et qu'elle

ne rentrerait probablement que très tard, mais que miss Morstan était

dans le salon. Je m'y rendis donc avec le coffret, tandis que l'agent

restait complaisamment dans le fiacre.

Miss Morstan était assise près de la fenêtre entr'ouverte. Une étoffe

blanche presque transparente l'enveloppait, deux taches rouges

produites par des rubans se voyaient à son cou et à sa taille. La

douce lueur d'une lampe tamisée par l'abat-jour se jouait sur ses

traits tout à la fois doux et sérieux et donnait un reflet sombre et

métallique aux boucles de sa luxuriante chevelure, tandis qu'elle se

tenait renversée dans un fauteuil d'osier. Son bras blanc, sa main

effilée pendaient le long de son siège, et tout dans sa pose comme dans

son expression dénotait une mélancolie qui l'envahissait tout entière.

Au son de mes pas, elle sauta sur ses pieds et une teinte rose qui

indiquait à la fois sa surprise et sa joie colora ses joues pâles.

«J'avais bien entendu une voiture s'arrêter, dit-elle, mais je pensais

que c'était Mrs Forrester qui rentrait de bonne heure. Jamais je

n'aurais cru que ce fût vous. Quelles nouvelles apportez-vous?

--J'apporte mieux que des nouvelles», dis-je en déposant la cassette

sur la table et en m'efforçant de prendre un ton enjoué, malgré le

poids qui oppressait ma poitrine. «J'apporte bien mieux que toutes les

nouvelles de la terre. Je vous apporte la fortune!»

Elle jeta un coup d'œil sur le coffre en fer.

«C'est donc là le trésor? demanda-t-elle froidement.

--Oui! c'est le grand trésor d'Agra. La moitié vous appartient, l'autre

revient à Thaddeus Sholto. Vous allez avoir chacun une demi-douzaine

de millions. Pensez-y donc! près de trois cent mille livres de rentes.

Vous allez devenir une des riches héritières d'Angleterre. N'est-ce pas

beau cela?»

Il faut croire que j'avais exagéré les expansions de ma joie et que

celles-ci sonnaient faux, car je vis ses sourcils se contracter et elle

me regarda d'un air singulier.

«Si j'ai tout cela, dit-elle, c'est à vous que je le devrai.

--Non, non, répondis-je, pas à moi, mais à mon ami Sherlock Holmes.

Avec toute la meilleure volonté du monde je n'aurais jamais pu suivre

une piste qui, malgré ses facultés merveilleuses, l'a mis un instant en

défaut. Et même au dernier moment nous avons encore failli échouer.

--Asseyez-vous donc, je vous en prie, docteur Watson, dit-elle, et

racontez-moi tout ce qui s'est passé.»

En quelques mots je la mis au courant de ce qui était advenu depuis que

je ne l'avais vue la dernière fois: les nouvelles idées de Holmes, la

découverte de l'_Aurora_, l'arrivée d'Athelney Jones, notre expédition

de la soirée, enfin notre chasse enragée le long de la Tamise. Elle

écoutait ce récit, la lèvre frémissante, l'œil brillant. Lorsque je dis

combien le dard empoisonné avait passé près de nous, elle devint si

pâle que je crus qu'elle allait se trouver mal.

«Ce n'est rien, dit-elle, tandis que je m'empressais de lui verser un

verre d'eau. Me voici déjà remise. Seulement, en voyant combien mes

amis se sont exposés pour moi, j'ai été toute bouleversée.

--Tout cela est fini à cette heure, répondis-je, et ce n'était pas

si terrible. Maintenant je ne vous raconterai plus rien d'effrayant,

mais parlons de choses plus intéressantes, puisque voici le trésor.

Qu'y a-t-il de plus intéressant que lui? J'ai demandé la permission de

vous l'apporter, pensant que vous seriez heureuse de le contempler la

première.

--J'en serai certainement très heureuse», dit-elle, sans cependant que

sa voix prît la moindre intonation joyeuse. Elle avait sans doute pensé

qu'il serait peu aimable de sa part de paraître indifférente à une

conquête qui nous avait donné tant de mal.

«Quel joli coffre! dit-elle, en l'examinant. C'est un travail indien,

n'est-ce pas?

--Oui, c'est ainsi qu'on travaille le métal à Bénarès.

--Et comme il est lourd! s'écria-t-elle, en essayant de le soulever.

Cette cassette seule doit avoir une valeur considérable. Où en est la

clef?

--Small l'a jetée dans la Tamise, répondis-je. Il faut que je me serve

pour l'ouvrir des pincettes de Mrs Forrester.»

Sur le devant du coffre se voyait un fermoir sculpté représentant un

Boudha accroupi. Je passai en dessous l'extrémité des pincettes et m'en

servis comme d'un levier. Le fermoir sauta avec un bruit sec. D'une

main tremblante, je soulevai le couvercle et nous restâmes tous les

deux stupéfaits, les yeux fixés à l'intérieur du coffre. Il était vide!

Je compris pourquoi, malgré cela, il était si lourd. Son enveloppe

métallique avait deux centimètres d'épaisseur. Il était de plus très

massif et très solide comme si on l'avait destiné à contenir des objets

d'une grande valeur; mais, je le répète, on ne voyait à l'intérieur ni

un bijou ni un atome de métal précieux. Il était vide, tout ce qu'il y

a de plus vide.

«Le trésor s'est envolé», dit tranquillement miss Morstan.

En entendant ces mots, il me sembla qu'on m'enlevait un grand poids.

Je ne m'étais pas rendu bien compte jusque-là de tout ce que m'avait

fait souffrir ce trésor d'Agra. C'était très mal sans doute, j'agissais

ainsi en égoïste, en ami peu fidèle, mais je ne voyais qu'une chose,

c'est que la barrière d'or qui me séparait d'elle avait enfin disparu.

«Dieu soit loué!» m'écriai-je, et ce cri partait du fond du cœur.

Elle me regarda d'un air interrogateur en souriant finement.

«Pourquoi dites-vous cela? me demanda-t-elle.

--Parce que vous voilà de nouveau à ma portée, dis-je en lui prenant la

main, sans qu'elle songeât à la retirer; parce que je vous aime, Mary,

aussi sincèrement que jamais homme ait pu aimer une femme; parce que ce

trésor, ces richesses me fermaient la bouche et que maintenant qu'ils

ont disparu je puis vous avouer mon amour. Voilà pourquoi j'ai dit:

Dieu soit loué!

--Alors moi aussi je répéterai: Dieu soit loué!» murmura-t-elle,

tandis que je l'attirais vers moi.

Si un trésor avait été perdu cette nuit-là, je sais que, pour ma part,

j'en avais conquis un autre.

XII

L'étrange histoire de Jonathan Small.

Il était vraiment d'un caractère patient, l'agent que j'avais laissé

dans le fiacre, car ce ne fut qu'au bout d'un temps considérable que

je le rejoignis. Lorsque je lui appris que la cassette était vide, sa

figure s'allongea sensiblement.

«Voici notre prime dans l'eau, dit-il tristement. Adieu l'argent, adieu

toute récompense, tandis que si nous avions rapporté le trésor, Sam

Browns et moi nous aurions reçu chacun une jolie pièce d'or.

--Mais Mr Thaddeus Sholto est riche, dis-je, et il voudra certainement

vous récompenser quand même.»

L'inspecteur secoua la tête d'un air découragé.

«Mauvaise affaire, dit-il, et Mr Athelney Jones sera de cet avis.»

Il ne se trompait pas, car le détective eut l'air fort déconfit

lorsqu'en arrivant à Baker Street je lui présentai le coffret vide.

Holmes et lui venaient seulement d'arriver avec leur prisonnier; ils

avaient, en effet, changé leur programme, et avaient commencé par aller

faire leur rapport à un poste de police. Mon compagnon était étendu

dans son fauteuil avec l'expression distraite qui lui était habituelle,

tandis que Small se tenait assis en face de lui l'air abattu et sa

jambe de bois croisée sur l'autre. Cependant, lorsque je montrai que

la cassette ne contenait plus rien, il se renversa sur sa chaise, en

éclatant de rire.

«Ceci est encore un coup de votre façon, Small, dit Athelney Jones,

d'un ton fort mécontent.

--Oui, certainement, s'écria-t-il d'un air de triomphe. J'ai envoyé le

trésor là où vous ne pourrez jamais aller le repêcher. Il était à moi

d'abord, et, du moment où il m'échappait, je tenais avant tout à ce que

personne d'autre ne pût en profiter. Il n'y a pas un être au monde,

vous m'entendez bien, qui ait le droit d'y prétendre avec moi, si ce

n'est trois malheureux qui comptent encore parmi les déportés aux îles

Andaman. Et comme je sais qu'ils ne pourront pas plus en jouir que moi,

c'est aussi bien en leur nom qu'au mien propre que j'ai agi, car nous

sommes liés par la _marque des quatre_, et je suis sûr qu'ils auraient

fait ce que j'ai fait, c'est-à-dire qu'ils auraient jeté le trésor dans

la Tamise plutôt que de le voir s'en aller aux parents et aux amis de

ce Sholto ou de Morstan. Ce n'est pas pour enrichir ces gens-là que

nous avons fait l'affaire Achmet. Vous trouverez donc le trésor là où

vous trouverez la clef du coffre et le cadavre du petit Touga. Quand

j'ai vu que votre chaloupe allait nous atteindre, j'ai tenu à tout

mettre en lieu sûr. Ah! vous avez fait là une excursion qui ne vous

rapportera pas grand'chose!

--Vous cherchez à nous tromper, Small, dit Athelney Jones, d'un ton

sec; si vous aviez vraiment voulu jeter le trésor dans la Tamise, il

vous aurait été bien plus facile d'y jeter la cassette tout entière,

contenant et contenu.

--Plus facile pour moi, c'est vrai, mais aussi plus facile pour vous,

répondit-il avec un clignement d'œil malicieux. L'homme qui a été assez

malin pour me dépister serait bien assez habile pour retirer un coffret

en fer du fond de la rivière. Mais maintenant que les bijoux sont

éparpillés sur un parcours d'une dizaine de kilomètres, c'est une autre

affaire. Et pourtant cela m'a serré le cœur; je suis devenu à moitié

fou de rage, voyez-vous, quand vous vous êtes mis à nous donner la

chasse. Enfin, ce n'est plus le moment de se lamenter. J'ai eu quelques

hauts dans ma vie, j'ai eu surtout bien des bas, mais cela m'a appris

au moins à ne jamais pleurer sur ce qui était irrémédiable.

--Tout cela est très grave, Small, reprit le détective. Si vous aviez

aidé la justice au lieu de lui jouer un tour pareil, vous auriez eu

quelques droits à l'indulgence du tribunal.

--La justice? grogna l'ex-forçat, vous parlez de justice? Est-ce

qu'elle n'est pas tout entière de mon côté la justice? Alors vous

trouveriez juste que je renonce à ce que j'ai péniblement gagné en

faveur de gens qui n'ont jamais rien fait? Voulez-vous savoir quels

sont mes droits? Écoutez: vingt longues années passées dans ces marais

fiévreux, vingt longues années d'un travail incessant au milieu des

miasmes délétères des mangliers, la nuit enfermé dans d'ignobles

baraques, pêle-mêle, avec les forçats, dévoré par les moustiques,

torturé par les fièvres, maltraité par tous ces maudits surveillants

noirs, trop heureux de pouvoir se revenger sur un blanc.... Voilà

comment j'ai gagné le trésor d'Agra, et vous venez ensuite me parler

de justice, parce que je n'ai pu supporter la pensée de voir d'autres

jouir de ce qui m'avait coûté si cher! Non, non, voyez-vous, j'aimerais

mieux être pendu vingt fois, ou recevoir dans la peau un des dards de

Touga, que de traîner toute mon existence dans une cellule de galérien

pendant qu'un autre vivrait dans un palais tranquille et heureux, grâce

à l'argent qui devrait m'appartenir.»

Small avait rejeté son masque d'impassibilité, les mots s'échappaient

tumultueusement de ses lèvres, ses yeux lançaient des éclairs, et il

faisait cliqueter ses menottes en se tordant convulsivement les mains.

En voyant sa fureur et sa rage, je compris la terreur éprouvée par le

major Sholto en apprenant que le forçat dépouillé par lui s'était lancé

à sa poursuite.

«Vous oubliez que nous ignorons toute cette histoire, dit Holmes

tranquillement. Vous ne nous l'avez pas racontée et il nous est

impossible de savoir jusqu'à quel point la justice a pu, dans le

principe, se trouver de votre côté.

--Eh bien, monsieur, je conviens que vous m'avez toujours parlé très

poliment, quoique je voie bien que c'est à vous que je suis redevable

de cette jolie paire de bracelets. Mais je ne vous en veux pas. Vous

avez joué franc jeu, la chance vous a favorisé, voilà tout. Aussi,

puisque vous désirez connaître mon histoire, je suis prêt à tout vous

raconter et chacune de mes paroles sera l'expression de la vérité

la plus pure. Je le jure par le Dieu tout-puissant. Soyez seulement

assez bon pour mettre le verre près de moi, de façon que je puisse me

rafraîchir, si je me sens le gosier trop sec.--Là, merci.

La marque des quatre · 第 8 / 11 段