--Non, mais je le remplace. Quelque communication que vous ayez à lui

transmettre, vous pouvez me la faire.

--C'est à lui-même que je désire parler, dit-il.

--Mais je vous répète que je suis son représentant. Est-ce à propos du

bateau de Mordecai Smith?

--Oui, je sais bien où se trouve le bateau, comme je sais où sont les

hommes que poursuit M. Holmes et aussi le trésor; tout, je sais tout.

--Ah, dites-le-moi vite alors, et je le lui répéterai.

--C'est à lui-même que je veux parler, répéta-t-il avec l'obstination

d'un vieillard.

--Eh bien, il faut que vous l'attendiez.

--Non, non, je ne vais pas m'amuser à perdre toute une journée pour le

bon plaisir du premier venu. Puisque M. Holmes n'est pas là, tant pis

pour M. Holmes. Qu'il se débrouille tout seul. D'ailleurs vos figures

ne me reviennent pas, et je ne veux rien vous dire.»

Il se glissa du côté de la porte, mais pas assez vite pour qu'Athelney

Jones n'eût eu le temps de lui barrer le chemin.

«Halte-là! camarade, dit-il. Vous avez un renseignement important

à nous donner et vous n'allez pas vous esquiver ainsi. Nous vous

garderons, que vous le veuillez ou non, jusqu'au retour de notre ami.»

Le vieux continua sa marche vers la sortie, mais, en voyant Athelney

Jones appuyer son large dos contre la porte, il comprit l'inutilité de

toute tentative.

«Voilà une drôle de manière de traiter les gens, cria-t-il en frappant

par terre avec son gourdin. Je viens ici pour causer avec un monsieur,

et vous autres, que je n'ai jamais vus de ma vie, vous me traitez comme

si j'étais un prisonnier.

--Ne craignez rien, dis-je. Nous vous indemniserons pour le temps que

nous vous ferons perdre. Asseyez-vous là sur ce canapé, vous n'aurez

pas trop longtemps à attendre.»

Il traversa la pièce d'assez mauvaise grâce et s'assit la tête dans les

mains. Jones et moi nous reprîmes notre conversation en continuant à

fumer. Tout à coup la voix de Holmes se fit entendre:

«Il me semble que vous pourriez tout au moins m'offrir un cigare»,

disait-il.

Nous bondîmes tous les deux. Devant nous Holmes, assis tranquillement,

nous regardait en ayant l'air de s'amuser beaucoup.

«Holmes! m'écriai-je. Vous ici! Mais qu'est devenu le vieux?

--Le voici, dit-il, en nous montrant une touffe de cheveux blancs. Le

voici tout entier, avec sa perruque, ses favoris, ses sourcils, etc. Je

pensais bien que mon déguisement était assez réussi, mais je n'espérais

pas qu'il pût résister à pareille épreuve.

--Ah! farceur, s'écria Jones, riant aux éclats. Quel acteur vous

auriez fait! Vous aviez même cette façon de toussoter particulière

aux pauvres, et le tremblotement de vos jambes se paierait deux cents

francs par semaine. Cependant j'ai bien cru un instant reconnaître

l'éclat de vos yeux. Mais vous voyez que vous ne nous auriez pas

échappé facilement.

--J'ai travaillé toute la journée sous ce déguisement, dit Holmes en

allumant son cigare. Trop de gens dans le monde du crime me connaissent

maintenant, surtout depuis que notre ami ici présent s'est mis à

publier quelques-unes des affaires où j'ai été mêlé; aussi ne puis-je

guère me mettre en chasse sans me déguiser un peu. Vous avez reçu ma

dépêche?

--Oui, et c'est ce qui m'a fait venir ici.

--Et que devient votre enquête?

--Elle s'est terminée en queue de poisson. J'ai dû relâcher deux de mes

prisonniers, et il n'existe aucune preuve contre ceux qui restent sous

clef.

--Peu importe. Je vous donnerai deux autres individus à coffrer à

leur place. Mais il faut que vous promettiez de m'obéir complètement.

Officiellement vous recueillerez tout l'honneur de notre expédition,

seulement vous devrez suivre mes instructions à la lettre. Est-ce bien

convenu?

--Parfaitement, pourvu que vous m'aidiez à m'emparer des criminels.

--Bon, en premier lieu, j'ai besoin qu'un bateau de la police, une

chaloupe à vapeur très bonne marcheuse, se trouve à l'escalier de

Westminster avant sept heures.

--Ce sera facile. Il y en a toujours dans ces parages, et, en tout cas,

je peux traverser la rue et téléphoner pour m'en assurer.

--Puis il me faudra deux hommes solides en cas de bataille.

--Nous en aurons deux ou trois dans le bateau. Est-ce tout?

--Lorsque nous tiendrons nos individus, le trésor sera à nous.--Or, je

crois que mon ami serait très heureux de porter lui-même le coffret à

la jeune personne à laquelle la moitié de toutes ces richesses revient

de droit. Je voudrais donc qu'elle fût la première à l'ouvrir. Qu'en

pensez-vous, Watson?

--Cela me ferait, en effet, un très grand plaisir.

--Le procédé n'est guère régulier, dit Jones en secouant la tête. Mais

tout est si irrégulier dans cette affaire!... Je crois donc que je

puis fermer les yeux là-dessus. Cependant, il faut que le trésor soit

ensuite remis entre les mains des autorités, et il y devra rester

jusqu'à la fin de toute la procédure.

--Certainement, rien de plus facile. Autre chose. Je désirerais

vivement avoir quelques renseignements de la bouche même de Jonathan

Small. Car, vous savez combien j'aime à pénétrer les moindres détails

des affaires dont je m'occupe. Voyez-vous donc quelque inconvénient à

ce que, en dehors de tout interrogatoire officiel, j'aie, soit chez

moi, soit ailleurs, une conversation avec le prisonnier, celui-ci

restant toujours sous bonne garde?

--Mon Dieu, vous êtes le maître de la situation. D'ailleurs rien ne me

prouve encore l'existence de ce Jonathan Small. Cependant, si vous lui

mettez la main au collet, je ne vois pas pourquoi je vous refuserais

l'entrevue que vous me demandez.

--Tout est bien entendu, alors?

--Parfaitement. Désirez-vous encore autre chose?

--Seulement vous voir partager notre dîner, si vous le voulez bien. Il

sera servi dans une demi-heure. Nous aurons des huîtres, une paire

de grouses, et certains vins blancs dont vous me direz des nouvelles.

Voyez-vous, Watson, vous n'avez jamais suffisamment reconnu mes mérites

comme maîtresse de maison.»

X

Comment périt l'insulaire Andaman.

Le dîner fut très gai. Holmes, lorsqu'il le voulait, était un causeur

charmant, et ce soir-là il le voulut bien. Il semblait sous l'influence

d'une sorte d'excitation nerveuse et je ne l'avais jamais vu aussi

brillant, passant rapidement d'un sujet à un autre--des représentations

des miracles au moyen âge à la fabrication de la poterie à la même

époque, des violons de Stradivarius au culte de Boudha dans l'île de

Ceylan, ou aux cuirassés de l'avenir,--et émettant sur chaque chose

des théories spéciales qui témoignaient des études particulières qu'il

avait faites. Cette belle humeur provenait de la réaction qui s'opérait

en lui après l'abattement si complet des jours précédents. Athelney

Jones, de son côté, prouva qu'en dehors de ses fonctions il savait

être un agréable compagnon et savoura le dîner tout à fait en «bon

vivant». Quant à moi, je me sentais profondément heureux en pensant que

nous touchions au but et la gaieté de Holmes rejaillissait sur moi.

Cependant, pendant le repas, personne ne fit allusion aux événements

qui nous réunissaient d'une façon aussi imprévue.

Lorsque le couvert fut enlevé, Holmes regarda sa montre et remplit

trois verres de porto.

«Une dernière rasade, dit-il, au succès de notre petite expédition. Et

maintenant il est grand temps de partir. Avez-vous un revolver, Watson?

--J'ai chez moi mon vieux revolver d'ordonnance.

--Vous feriez bien de le prendre, alors, car il faut tout prévoir.

J'avais commandé un fiacre pour six heures et demie; il nous attend.»

Il était sept heures passées lorsque nous atteignîmes l'embarcadère de

Westminster, où se trouvait déjà la chaloupe que nous avions demandée.

Holmes l'examina en connaisseur.

«Y a-t-il quelque signe qui dénote que ce bateau appartient à la

police?

--Oui, cette lanterne verte sur le bordage.

--Enlevez-la, alors.»

Cette précaution prise, nous nous embarquâmes, pour démarrer aussitôt.

Jones, Holmes et moi, nous étions assis à l'arrière; un homme se

trouvait au gouvernail, un autre surveillait la machine, et deux

solides agents se tenaient à l'avant.

«Où allons-nous? demanda Jones.

--A la Tour; dites-leur de stopper en face des chantiers de Jacobson.»

Notre embarcation marchait on ne peut mieux. Nous filions comme des

flèches, laissant derrière nous les nombreuses gabares qui, ralenties

par les lourdes charges qu'elles portaient, paraissaient rester

immobiles. Holmes eut un sourire satisfait en nous voyant dépasser

facilement un des vapeurs faisant le service sur la rivière.

«Je crois que nous pourrions battre à la course tous les bateaux de la

Tamise, dit-il.

--Tous, répondis-je, c'est beaucoup dire, mais il n'y en a certainement

guère qui puissent lutter avec nous.

--C'est que nous allons avoir à donner la chasse à l'_Aurora_, et

elle a la réputation d'être un clipper de premier ordre. Mais il faut

maintenant que je vous dise où en sont nos affaires, Watson. Vous vous

souvenez combien j'étais agacé de me voir arrêté par un contretemps

stupide?...

--Parfaitement.

--Eh bien, j'ai donné à mon esprit le repos qui lui était nécessaire en

me plongeant dans une analyse chimique. Un de nos grands hommes d'État

n'a-t-il pas dit que la meilleure façon de se reposer était de changer

la nature de ses occupations? C'est parfaitement exact. Aussi, lorsque

j'eus réussi à liquéfier mon hydrocarbure, je revins au problème des

Sholto et j'y réfléchis à nouveau. Nos gamins avaient parcouru toute la

rivière sans résultat. La chaloupe n'était amarrée à aucun embarcadère,

à aucun ponton, et cependant elle n'était pas de retour. Je ne pouvais

croire qu'ils l'eussent coulée pour mieux dissimuler leurs traces,

quoique je gardasse cette hypothèse en réserve pour le cas où toutes

les autres viendraient à me faire faillite. Je savais en effet que

ce Small était doué d'une espèce de malice grossière, mais je ne le

croyais pas capable d'une ruse pareille; il aurait fallu pour cela

qu'il fût d'un niveau intellectuel plus relevé. Mais, pensai-je, nous

savons qu'il était à Londres depuis longtemps déjà, puisqu'il exerçait

sur Pondichery Lodge une surveillance incessante; il ne pouvait donc,

selon toute probabilité, partir brusquement sans mettre ordre à ses

affaires, ce qui a toujours bien dû lui demander au moins une journée.

--Je ne trouve pas votre raisonnement très juste, interrompis-je.

N'est-il pas bien plus probable qu'il avait arrangé toutes ses affaires

avant de s'embarquer dans son expédition?

--Non, je ne le pense pas. Il devait s'être ménagé une retraite

assurée en cas de besoin et évidemment il ne l'abandonnerait que

quand il serait certain que tout danger était écarté. Mais une autre

considération me frappa. Jonathan Small s'était certainement rendu

compte combien l'extérieur étrange de son compagnon, de quelque façon

qu'il l'eût déguisé, avait dû éveiller l'attention autour de lui. Il

était bien assez fin pour voir que, si la présence de ce phénomène

était signalée à Norwood, elle mettrait évidemment sur leurs traces.

Aussi, ayant quitté le repaire qu'il s'était choisi à la faveur de

la nuit, c'est aussi pendant qu'il ferait encore nuit qu'il voulait

y rentrer. Or, d'après le témoignage de Mrs Smith, il était trois

heures passées quand ils vinrent héler le bateau. Une heure plus

tard environ, le jour allait se lever et les passants commenceraient

à circuler. J'en conclus qu'ils n'avaient pas dû aller bien loin. Ils

auront payé largement le silence de Smith et auront gardé sa chaloupe

pour le moment où ils pourraient fuir définitivement. Puis ils sont

rentrés chez eux aussitôt que possible, emportant le trésor, et

comptant, un jour ou deux plus tard, après avoir vu ce que diraient

les journaux et s'être assurés qu'on ne les soupçonnait pas, comptant,

dis-je, profiter de la nuit pour rejoindre, soit à Gravesend, soit dans

l'estuaire de la Tamise, quelque navire sur lequel ils avaient déjà

retenu leur passage pour l'Amérique ou bien les colonies.

--Mais, le bateau de Smith, ils n'ont pas pu l'emporter chez eux comme

le trésor?

--Très juste. Aussi j'étais convaincu que, quoique introuvable, cette

chaloupe ne devait pas être bien loin. Je me mis alors à la place de

Small, et je me demandai quel raisonnement un homme comme lui avait

bien pu tenir. Sans doute il avait pensé qu'en renvoyant le bateau

chez son propriétaire, ou en l'amarrant à un embarcadère, il donnait

trop beau jeu à la police dans le cas où elle serait sur ses traces.

Il lui fallait donc le cacher et en même temps l'avoir sous la main.

Comment cela? qu'aurais-je fait si j'avais été dans sa peau? Une

seule solution s'offrit à mon esprit. J'aurais confié la chaloupe à

quelque constructeur de bateaux sous prétexte d'un léger changement

à y faire. Je l'aurais ainsi amenée dans un chantier où elle aurait

été parfaitement dissimulée et d'où cependant j'aurais pu en quelques

heures, si besoin était, l'avoir de nouveau à ma disposition.

--C'est très simple, en effet.

--Ce sont précisément les choses les plus simples qu'on est exposé à

négliger. Quoi qu'il en soit, je résolus de partir de cette donnée.

Je me mis aussitôt en campagne, déguisé en marin, et je commençai

à parcourir tous les chantiers de la rivière. J'en fis quinze sans

aucun résultat; mais au seizième, à celui de Jacobson, j'appris que

l'_Aurora_ lui avait été confiée deux jours auparavant par un homme

avec une jambe de bois qui l'avait chargé de changer quelque chose

au gouvernail. «Et il n'y a rien à faire à ce gouvernail, me dit le

contremaître. Tenez, la voilà là-bas, avec ses deux raies rouges.» Au

même moment, qui vis-je arriver? Mordecai Smith lui-même, l'introuvable

Mordecai. Je n'aurais évidemment pas su que c'était lui; mais il était

fortement sous l'influence de l'alcool et il se mit à hurler son nom

ainsi que celui de son bateau. «Il me le faut pour ce soir à huit

heures, criait-il, à huit heures précises, vous entendez: car j'ai

affaire à deux particuliers qui n'aiment pas à attendre.» On l'avait

évidemment largement payé, et il paraissait avoir de l'argent plein les

poches, distribuant des schellings à tous les ouvriers autour de lui.

Je le suivis à quelque distance, jusqu'à ce que je le vis entrer dans

une brasserie; je revins alors au chantier et ayant rencontré en chemin

un de mes gamins, je le plaçai en sentinelle près de la chaloupe, en

lui donnant consigne de rester au bord de la rivière et d'agiter son

mouchoir dès que l'_Aurora_ se mettrait en route. Pour nous, nous

allons nous maintenir au milieu du fleuve et ce serait bien du malheur

si nous n'empoignions pas les assassins, le trésor et le reste.

--Tout cela est fort bien combiné, dit Jones, que ces gens-là soient

les vrais coupables ou non; mais si j'avais eu à diriger l'affaire,

j'aurais placé mes hommes dans le chantier de Jacobson et j'aurais

empoigné mes individus dès qu'ils auraient reparu.

--Et ils n'auraient jamais reparu, reprit Holmes. Ce Small est trop

malin, il enverra certainement quelqu'un en éclaireur, et au moindre

soupçon il se terrerait de nouveau pour une semaine au moins.

--Mais vous auriez pu filer Mordecai Smith et dénicher ainsi leur

repaire, dis-je.

--Oh! j'aurais bien perdu mon temps. Il y a cent à parier contre un que

Smith ne sait pas où ils perchent. Tant qu'il aura de quoi boire et

qu'il sera bien payé, que lui importe le reste! Les autres doivent se

contenter de lui envoyer leurs instructions. Non, non, j'ai bien tout

pesé et le parti que j'ai pris est le meilleur.»

Pendant que cette conversation avait lieu, nous avions passé

successivement sous les nombreux ponts jetés sur la Tamise. Lorsque

nous arrivâmes à hauteur de la Cité, les derniers rayons du soleil

faisaient étinceler la croix qui domine Saint-Paul et, avant

d'atteindre la Tour, l'obscurité était déjà profonde.

«Voici le chantier de Jacobson, dit Holmes, en nous montrant une forêt

de mâts et de cordages sur la rive de Surrey. Croisons lentement de

long en large à l'abri de ces bateaux pleins de sable.» Il tira une

lorgnette de sa poche et examina le rivage. «Ma sentinelle est à son

poste, dit-il, mais elle n'agite pas son mouchoir.

--Si nous descendions un peu le fleuve et que nous stoppions là pour

les attendre?» dit Jones avec animation.

Nous étions tous très excités, jusqu'aux agents et aux bateliers qui

n'avaient cependant qu'une vague idée du but de notre expédition.

«Nous n'avons le droit de rien préjuger, répondit Holmes. Il y a dix

chances contre une pour qu'ils descendent la rivière, mais nous n'en

sommes pas certains. D'ici nous pouvons surveiller l'entrée du chantier

tout en étant assez bien dissimulés. La nuit sera plutôt claire,

il faut donc rester où nous sommes. Regardez-moi tous ces gens qui

grouillent là-bas, à la lueur des becs de gaz. Ils viennent de terminer

leur travail dans le chantier. Quelque misérables qu'ils soient, chacun

d'eux renferme en lui une parcelle de l'éternelle flamme. Qui le dirait

en les voyant? Comme cela paraît improbable! Ah! l'homme est vraiment

une énigme bien singulière!

--Quelqu'un l'a défini: une âme renfermée dans l'enveloppe d'un animal,

suggérai-je.

--Winwood Read a dit d'excellentes choses à ce sujet, reprit Holmes.

Il nous explique que si l'homme, pris individuellement, demeure un

problème insoluble, une réunion d'hommes, au contraire, nous offre

des données d'une certitude mathématique. Ainsi, par exemple, vous ne

pouvez savoir d'avance comment dans un cas donné se comportera un homme

isolé, tandis que vous pouvez préciser d'une façon certaine comment

agira un groupe d'hommes dans les mêmes circonstances. La statistique

le prouve; les individus varient, les moyennes restent invariables.

Mais il me semble apercevoir un mouchoir. Certainement on agite quelque

chose de blanc là-bas.

--C'est votre gamin, m'écriai-je. Je le vois distinctement.

--Et voici l'_Aurora_, s'exclama Holmes. Elle file comme le vent.

Chauffez, mécanicien, chauffez à toute vapeur et rattrapons cette

chaloupe, qui porte un fanal jaune. Si jamais elle venait à nous

échapper, par l'enfer, je ne me le pardonnerais jamais.»

L'_Aurora_ avait glissé inaperçue dans la rivière et s'était faufilée

derrière deux ou trois petites embarcations de façon qu'elle avait déjà

presque atteint sa vitesse entière au moment où nous la vîmes. Elle

semblait voler en descendant le courant et longeait la rive en marchant

d'un train insensé. Jones l'examina attentivement et secoua la tête:

«Elle file joliment bien, dit-il. Je ne sais si nous pourrons

l'atteindre.

--Il le faut, s'écria Holmes en grinçant des dents, il le faut. A toute

vapeur, chauffeurs. Donnez tout ce que vous pourrez, dussions-nous

brûler le bateau, il faut que nous les rattrapions.»

La chasse était commencée. Les chaudières de l'_Aurora_ ronflaient

bruyamment et ses puissantes machines sifflaient et résonnaient comme

pour donner passage à la respiration du géant de métal. Sa proue

effilée coupait les eaux calmes de la rivière et les rejetait en deux

grosses vagues à droite et à gauche. Pour nous, nous bondissions

derrière elle, fortement secoués par chaque effort que faisait

notre embarcation. Un puissant fanal fixé à l'avant projetait sa

lumière jaunâtre devant nous; une large tache sombre nous indiquait

l'_Aurora_, tandis que les tourbillons d'écume laissés par elle dans

son sillage témoignaient de la vitesse à laquelle elle marchait. Notre

bateau, lancé comme une flèche, dépassait successivement les barques,

les vapeurs, les navires marchands, se glissant derrière les uns,

contournant les autres... Des voix nous hélaient dans l'obscurité, mais

l'_Aurora_ filait toujours et nous ne quittions pas sa trace.

«Du charbon! du charbon!» cria Holmes en jetant un regard dans la

chambre des machines, tandis que la lueur du foyer se reflétant sur sa

figure anxieuse accusait le relief de ses traits énergiques. «Faites

éclater la chaudière, s'il le faut.

--Je crois que nous gagnons un peu sur elle, dit Jones, l'œil rivé sur

l'_Aurora_.

--Et moi, j'en suis sûr, criai-je. Nous allons la rejoindre dans

quelques minutes.»

Au même moment, la malchance voulut qu'un remorqueur avec trois barques

derrière lui se mît à traverser la rivière devant nous. Il fallut

mettre toute la barre de côté pour éviter une collision et, avant que

nous eussions pu reprendre notre route, l'_Aurora_ avait bien gagné

deux cents mètres. Nous ne l'avions cependant pas perdue de vue.

Au crépuscule sombre et incertain avait succédé une nuit claire et

étoilée. Nos chaudières donnaient tout ce qu'elles pouvaient et leur

mince enveloppe vibrait et craquait comme si elles avaient participé à

notre excitation. Nous avions dépassé le bassin de radoub, les docks

de la Compagnie des Indes, les quais interminables de Deptfort et nous

avions même doublé l'île des Chiens. La tache sombre qui fuyait devant

nous revêtait maintenant des contours mieux définis et nous pouvions

distinguer nettement la silhouette élégante de l'_Aurora_. Jones ayant

dirigé sur elle la lumière du fanal, nous pûmes voir les personnages

qui occupaient le pont. Un homme était assis à l'arrière et se penchait

sur un objet noir placé entre ses jambes. A côté de lui gisait une

masse sombre qu'on aurait pu prendre pour un chien de Terre-Neuve.

Un gamin tenait la barre, tandis que les reflets rougeâtres du foyer

me permettaient d'apercevoir le vieux Smith, nu jusqu'à la ceinture

et entassant charbon sur charbon, pour triompher enfin dans cette

course où des vies humaines se trouvaient être l'enjeu. Au début,

les passagers de l'_Aurora_ avaient pu se demander si vraiment nous

étions lancés à leur poursuite; maintenant ils n'en pouvaient plus

douter, tant nous suivions exactement leurs tours et leurs détours. A

Greenwich, trois cents mètres nous séparaient d'eux. A Blackwell, il

n'y en avait plus que deux cent cinquante. J'ai forcé bien des animaux

et dans bien des pays divers au cours de mon aventureuse carrière,

mais jamais sport ne m'a fait éprouver d'aussi violentes palpitations

que cette chasse insensée à l'homme se déroulant ainsi au milieu de la

Tamise. Peu à peu, mètre par mètre, nous gagnions du terrain. Dans le

silence de la nuit on entendait distinctement ronfler et craquer la

machine de l'_Aurora_. L'homme de l'arrière se tenait toujours penché

et semblait faire quelque chose avec ses mains, tandis que de minute en

minute il levait les yeux pour mesurer du regard la distance qui les

séparait encore de nous. Nous nous rapprochions de plus en plus. Jones

héla les fugitifs et les somma de stopper. Les deux bateaux volaient à

une allure vertigineuse, et il n'y avait guère plus de quatre longueurs

entre eux. Maintenant la rivière s'étendait libre devant nous; nous

étions entre la levée de Borking d'un côté et les tristes marais de

Plumstead de l'autre. A l'injonction de Jones, l'homme de l'arrière

se redressa et, nous menaçant de ses deux poings crispés, nous envoya

de sa grosse voix enrouée une bordée de malédictions. Il paraissait

grand et vigoureux, et tandis qu'il se tenait ainsi debout, les jambes

écartées, je pus voir qu'à droite il n'avait qu'une jambe de bois.

Aux exclamations furieuses qu'il poussait, le paquet qui gisait sur

le pont s'agita et j'aperçus alors la silhouette d'un petit homme

noir, le plus petit que j'aie jamais vu, avec une grosse tête difforme

surmontée d'une épaisse chevelure en broussaille. Holmes avait déjà

tiré son revolver et je saisis le mien, à l'aspect de cet être sauvage

et difforme. Il était enveloppé dans un grand manteau ou dans une

couverture de couleur sombre qui ne laissait voir que sa figure; mais

quelle figure! Jamais des traits humains n'ont pu exprimer à ce point

la bestialité et la cruauté. Ses petits yeux brillaient, éclairés d'un

feu sombre, et ses lèvres épaisses s'entr'ouvraient dans une horrible

grimace, tandis qu'il grinçait et claquait des dents comme l'aurait

fait un animal féroce.

«Faites feu si vous lui voyez lever la main», me dit Holmes sans se

départir de son sang-froid.

La marque des quatre · 第 7 / 11 段