«Je suis né dans le comté de Worcester près de Pershore. Je vous

garantis que vous trouveriez encore maintenant une quantité de Small

dans ces parages-là, si vous vouliez vous en donner la peine. J'ai eu

souvent envie d'aller y faire un petit tour, mais, à vrai dire, je

n'ai jamais fait grand honneur à ma famille et je ne sais pas trop

la réception qui m'y attendrait. Tous ces gens-là étaient de petits

fermiers, tranquilles, assidus aux offices, connus et estimés dans leur

pays, tandis que moi j'ai toujours été assez mauvais sujet. Enfin,

vers l'âge de dix-huit ans, je cessai de les ennuyer: car, m'étant

embarqué dans une mauvaise affaire à propos d'une fille, je ne pus

m'en tirer qu'en acceptant le «Schelling de la Reine[3]», et en me

faisant incorporer au 3e grenadiers qui partait pour les Indes. Je

n'étais cependant pas destiné à faire longtemps le métier de soldat.

Je commençais à être à peu près décrassé et à savoir manier mon fusil,

lorsque j'eus un jour la fâcheuse idée d'aller me baigner dans le

Gange. Par bonheur, j'avais avec moi un sergent de ma compagnie, John

Holders, un des meilleurs nageurs de toute l'armée. Tandis que j'étais

au milieu du fleuve, un crocodile me happa la jambe droite et me la

coupa, juste au-dessus du genou, aussi proprement qu'un chirurgien

aurait pu le faire. L'émotion, jointe à la perte de mon sang, me fit

perdre connaissance et j'allais me noyer, quand Holders m'empoigna et

m'amena jusque sur le rivage. A la suite de cet accident, je restai

cinq mois à l'hôpital et lorsqu'enfin je pus me traîner dehors avec

cette béquille rivée à ma cuisse, je me trouvai rayé des contrôles de

l'armée comme invalide et impropre à tout service actif.

[3] La prime d'engagement.

«Mon sort, vous le voyez, était plutôt cruel, à vingt ans infirme et

incapable de rien faire. Malgré tout, mon malheur se trouva devenir

pour moi une bonne fortune. Un planteur d'indigo, nommé Abel White,

avait besoin d'un contremaître pour surveiller ses coolies et les faire

travailler. Or, c'était un ami de mon colonel, et celui-ci s'était

fort intéressé à moi depuis mon accident. Enfin, pour tout résumer en

quelques mots, le colonel me recommanda chaudement à Mr White. Comme

j'avais surtout à parcourir la plantation à cheval pour m'assurer du

travail fait et prendre en note les paresseux, ma jambe n'était pas un

obstacle, car il me restait assez de pince pour me tenir bien en selle.

Mes appointements étaient considérables, mon logement confortable, et

j'envisageais gaiement la perspective de passer le reste de ma vie dans

une plantation d'indigo. Mon maître était un homme fort aimable et il

lui arrivait souvent de venir dans ma petite cabane fumer une pipe avec

moi; dans ces pays-là, voyez-vous, les gens de race blanche se sentent

au cœur l'un pour l'autre des tendresses qui leur seraient inconnues

dans leur patrie.

«Mais quand j'ai eu de la veine, elle n'a jamais duré longtemps. Un

beau jour, sans aucun présage précurseur, la grande révolte éclata. La

veille, les Indes paraissaient aussi calmes et aussi tranquilles que

les comtés de Surrey ou de Kent. Le lendemain, deux cent mille démons

noirs étaient déchaînés et le pays présentait vraiment l'image de

l'enfer. Mais, messieurs, vous connaissez, sans doute, tout cela aussi

bien et même bien mieux que moi; car la lecture n'est pas mon fort. Je

ne sais donc que ce que j'ai vu de mes propres yeux. Notre plantation

était à un endroit appelé Muttra, près de la frontière nord-ouest.

Chaque nuit, le ciel était éclairé par des lueurs sinistres. C'était

quelque habitation de colon qui brûlait, et chaque jour nous voyions

passer de petites troupes d'Européens traînant à leur suite leurs

femmes et leurs enfants et se dirigeant vers Agra, où se trouvait la

garnison la plus rapprochée. Mr Abel White était un homme fort entêté.

Il s'était mis dans la cervelle que la révolte avait été très exagérée

et qu'elle se calmerait aussi rapidement qu'elle avait surgi. Aussi,

tandis que le pays autour de lui était tout entier en feu, il restait

tranquillement sous sa véranda à boire des grogs au whiskey et à fumer

de longues pipes. Vous pensez bien que je ne l'abandonnai pas, pas plus

du reste que ne le fit Dawson, le teneur de livres de la plantation,

dont la femme tenait le ménage du maître. Mais, un beau jour, la

tourmente s'abattit sur nous.

«Ce matin-là, je m'étais rendu à une plantation éloignée et dans la

soirée je rentrais lentement à la maison, lorsque j'aperçus tout à coup

ce qui me sembla être un paquet de vêtements tout au fond d'un profond

ravin. En m'en approchant, un frisson d'horreur me glaça jusqu'aux

os; c'était la femme de Dawson, toute tailladée à coups de sabre et

déjà à moitié dévorée par les chacals et par les chiens indigènes. Un

peu plus loin, sur la route même, le cadavre de Dawson gisait la face

contre terre; il tenait encore à la main un revolver déchargé, et près

de lui étaient étendus les corps de quatre cipayes qu'il avait tués

avant de succomber lui-même. Je restais là, me demandant quel parti

prendre, quand je vis une fumée épaisse s'échapper de l'habitation de

Mr Abel White, tandis que des colonnes de flammes s'élançaient dans les

airs. Il était donc trop tard pour aller au secours de mon maître et

je n'aurais pu que risquer ma propre vie, sans la moindre utilité, en

m'avançant davantage. De loin, je pouvais apercevoir des centaines de

démons noirs, portant encore la veste rouge, qui entouraient la maison

incendiée en dansant et en hurlant. Quelques-uns d'entre eux m'ayant

signalé, une ou deux balles sifflèrent à mes oreilles. Alors je me

jetai dans les prairies et galopai une partie de la nuit jusqu'à ce

que je me trouvasse sain et sauf dans les murs d'Agra.

«Cependant, même dans cette ville, la sécurité était loin d'être

absolue. Tout le pays était soulevé; on se serait cru au milieu d'un

essaim d'abeilles. Lorsque les Anglais parvenaient à se grouper, ils

restaient bien maîtres du terrain aussi loin que leurs fusils pouvaient

porter; mais voilà tout, et, partout ailleurs, la fuite était leur

seule ressource. C'était la lutte de millions de forcenés contre

quelques centaines d'hommes, et, détail bien cruel, ces ennemis que

nous combattions n'étaient autres que nos propres troupes, nos troupes

d'élite, infanterie, cavalerie, artillerie, instruites et entraînées

par nous avec tant de soin, qui maintenant se rassemblaient dans leurs

camps au son de nos propres sonneries et tournaient contre nous les

armes que nous leur avions données.

«Dans Agra se trouvait réuni le 3e fusiliers du Bengale, quelques

Sikhs, deux pelotons de cavalerie et une batterie d'artillerie. On

avait créé en outre un corps de volontaires, composé d'employés et de

marchands et je demandai à en faire partie, malgré ma jambe de bois.

Dans les premiers jours de juillet, nous marchâmes à la rencontre des

rebelles et nous les battîmes à Shahgunge, mais le manque de munitions

nous força à rétrograder et à rentrer dans la ville.

«Cependant nous recevions de tous côtés les nouvelles les plus

alarmantes; cela n'avait rien d'étonnant, car, si vous consultez la

carte, vous verrez que nous nous trouvions au centre du pays soulevé,

n'ayant pour nous appuyer que Luchnow, à plus de trois cents kilomètres

à l'est de Cawnpore, presque aussi éloignée dans la direction du sud.

Dans toute cette région on n'entendait plus parler que de crimes et

d'atrocités sans nom.

«Agra est une ville considérable remplie de fanatiques et de mécréants

de toute espèce. Aussi notre poignée d'hommes se sentait perdue

dans le labyrinthe de ses petites rues étroites et tortueuses, et

notre chef prit le parti de s'établir de l'autre côté de la rivière,

dans l'ancienne citadelle. Je ne sais, messieurs, si vous avez

entendu parler de ce fort si curieux. C'est une des choses les plus

extraordinaires que j'aie rencontrées et cependant Dieu sait si j'ai vu

de drôles de pays.

«En premier lieu, ses dimensions sont énormes, et je suis sûr que son

enceinte contient un nombre respectable d'hectares. Tout un quartier

est moderne: c'est là qu'on cantonna la garnison en même temps que

les femmes, les enfants, les magasins, etc., et encore tout cela n'en

occupa-t-il qu'une faible partie. Cependant ce quartier moderne est

bien moins considérable encore que le vieux quartier qui est, du reste,

complètement abandonné et où les scorpions et les mille-pattes règnent

en maîtres. Celui-ci se compose uniquement de cours spacieuses, reliées

par des passages tortueux, ou séparées les unes des autres par un

dédale de longs corridors. Rien de plus facile que de s'y perdre. Aussi

ne s'y aventurait-on que rarement, si ce n'est quelque patrouille munie

de torches.

«La rivière baigne le mur d'enceinte de la citadelle et la protège

en avant; mais, sur les deux autres faces et sur les derrières, de

nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne; il fallait nécessairement

les garder aussi bien dans le vieux quartier que dans celui qui était

occupé par nos troupes. Comme nous manquions de monde et que nous

avions à peine assez d'hommes pour garnir les saillants et pour servir

les pièces, il nous était impossible de mettre à chacune des ouvertures

une garde suffisante. On organisa alors un poste central au milieu de

l'enceinte et on ne mit à chaque porte qu'un blanc avec deux ou trois

indigènes sous ses ordres. Je fus désigné ainsi pour être de garde

pendant quelques heures chaque nuit à une poterne isolée qui donnait

sur la face sud-ouest, et on mit sous mes ordres deux soldats sikhs;

j'avais la consigne de tirer un coup de feu à la moindre alerte, de

façon que le poste central pût m'envoyer immédiatement du secours. Mais

comme ce poste se trouvait à plus de deux cents mètres de moi, et que

j'en étais séparé par tout un labyrinthe de passages et de corridors,

il me semblait impossible qu'aucun secours pût arriver à temps en cas

d'une attaque imprévue.

«Quoi qu'il en fût, j'étais assez fier du commandement qui m'avait été

confié malgré mon inexpérience et ma jambe en moins. Deux nuits de

suite, je montai la garde avec mes indigènes. C'étaient de grands et

solides gaillards à l'aspect farouche, nommés, l'un Mahomet Singh et

l'autre Abdullah Khan, tous les deux vieux soldats et s'étant battus

autrefois contre nous à Chibiau-Wallah. Quoiqu'ils sussent assez bien

l'anglais, je ne parvenais pas à en tirer grand'chose. Ils préféraient

rester assis côte à côte et bavarder toute la nuit dans leur étrange

langage. Quant à moi, je me tenais en dehors de la porte, contemplant

les sinuosités de la large rivière, ou les lumières vacillantes de la

grande ville qui s'étendait à mes pieds. Le roulement des tambours,

le bruit des tam-tams, les cris et les hurlements des rebelles, ivres

d'opium et d'alcool, ne nous permettaient pas d'oublier un instant les

dangereux voisins dont le fleuve seul nous séparait. Toutes les deux

heures, l'officier de service faisait sa ronde et s'assurait que tout

était en ordre.

«La troisième nuit, le ciel était obscur et le temps mauvais; il

tombait une petite pluie fine et pénétrante, et les heures de garde

s'écoulaient bien lentement. Plusieurs fois, j'essayai d'entamer la

conversation avec mes Sikhs, mais tous mes efforts échouèrent devant

leur mutisme. A deux heures du matin, la ronde passa et vint rompre un

moment la monotonie de cette nuit. Voyant qu'il était impossible de

causer avec mes compagnons, je tirai ma pipe et je déposai mon mousquet

pour faire flamber une allumette. Au même instant, les deux Sikhs se

jetèrent sur moi. L'un d'eux saisit mon fusil et appuya le bout du

canon sur mon front, tandis que l'autre, me mettant un poignard sous

la gorge, jura à voix basse qu'il l'enfoncerait jusqu'à la garde si

j'essayais de faire un mouvement.

«Ma première idée fut que ces hommes étaient d'accord avec les rebelles

et qu'une attaque se préparait; or, si les cipayes parvenaient à

s'emparer de notre poste, la place ne pouvait plus résister et les

femmes et les enfants subiraient le même sort qu'à Cawnpore. Peut-être,

messieurs, allez-vous croire que je cherche à me faire valoir, mais je

vous donne ma parole qu'à cette pensée, et malgré la pointe du poignard

qui m'entrait dans la gorge, j'ouvris la bouche pour pousser un cri,

dût-il être mon dernier, afin de donner l'alarme au poste central.

L'homme qui me tenait sembla lire en moi, car à ce moment il murmura

à mon oreille: «Pas un mot! la citadelle n'a rien à craindre. Les

rebelles, que Dieu confonde, n'ont pas passé la rivière.» Je sentis

qu'il disait vrai et en même temps je lisais dans ses yeux sombres

qu'au premier son proféré par moi j'étais un homme mort. Aussi je me

décidai à garder le silence et à voir ce qu'on attendait de moi.

«Écoutez-moi, bien, Sahib», dit le plus grand et le plus sauvage des

deux, celui qu'on appelait Abdullah Khan: «Il faut à cette heure ou

vous mettre avec nous, ou que nous nous assurions de votre silence

pour toujours. L'affaire est trop sérieuse pour nous permettre

d'hésiter. Vous allez jurer sur la croix des chrétiens de vous livrer

corps et âme à nous, ou bien cette nuit votre cadavre sera jeté dans

le fossé et nous irons rejoindre nos frères dans l'armée des rebelles.

Choisissez: la mort ou la vie, il n'y a pas de milieu; tout ce que nous

pouvons faire, c'est de vous accorder trois minutes pour vous décider;

l'heure s'avance et il faut que tout soit fini avant que la ronde

repasse.

«--Me décider à quoi? demandai-je. Vous ne m'avez même pas dit ce que

vous vouliez de moi. Mais si vous conspirez contre la sécurité du fort,

jamais je ne me mettrai avec vous, je vous le jure! Enfoncez donc votre

poignard et que tout soit fini.

«--La sécurité du fort n'a rien à voir en cette affaire, répondit-il.

Nous voulons seulement vous faire gagner ce que vos compatriotes sont

venus chercher dans ce pays-ci: la richesse. Si vous consentez à

marcher ce soir avec nous, nous allons vous jurer sur ce poignard nu,

et par le triple serment auquel jamais Sikh n'a failli, que nous vous

donnerons loyalement votre part, c'est-à-dire un quart du trésor. Nous

ne pouvons faire mieux.

«--Mais de quel trésor? demandai-je. J'ai aussi envie que vous de

devenir riche, seulement dites-moi comment il faut s'y prendre.

«--Vous allez alors, reprit-il, jurer sur le corps de votre père, sur

l'honneur de votre mère, sur la croix de votre religion, de ne pas

faire un geste, de ne pas dire un mot, soit aujourd'hui, soit plus

tard, qui puisse se tourner contre nous.

«--Je le jure, répondis-je, sous la réserve que la citadelle ne doit

courir aucun danger de ce fait.

«--Alors mon camarade et moi nous jurons à notre tour que vous recevrez

un quart du trésor qui sera partagé également entre nous quatre.

«--Mais nous ne sommes que trois? dis-je.

«--Non, il y a aussi Dost Akbar qui doit avoir sa part. Mais j'ai le

temps de vous raconter toute l'histoire en les attendant. Garde la

porte, Mahomet Singh, et préviens-nous lorsque tu les verras s'avancer.

Voici ce qui en est, Sahib, et si je vous révèle tout cela, c'est que,

sachant combien vous autres blancs êtes fidèles à vos serments, je

sais aussi que nous pouvons maintenant compter sur vous. Si vous aviez

été un de ces Hindous menteurs, vous auriez eu beau jurer par tous les

faux dieux qui remplissent leurs temples, votre sang aurait déjà rougi

mon poignard, et votre cadavre serait étendu maintenant dans la boue

du fossé. Mais le Sikh sait apprécier l'Anglais comme l'Anglais sait

apprécier le Sikh. Ouvrez donc vos oreilles et écoutez ce que j'ai à

vous dire.

«Dans les provinces du Nord, il existe un rajah qui, bien que son

territoire soit restreint, est possesseur d'immenses richesses. Son

père lui en a légué quelques-unes, mais il en a amassé encore bien

plus lui-même, car il est d'un naturel vil et intéressé et aime mieux

entasser son or en cachette plutôt que de le dépenser. Lorsque la

révolte éclata, il chercha à ménager le lion aussi bien que le tigre,

à vivre en bons termes avec les cipayes, en même temps qu'avec les

Anglais. Bientôt cependant il crut que l'heure des blancs avait sonné;

car de toutes parts il n'entendait parler que de massacres et de

défaites subies par eux. Cependant, en homme prudent, il s'arrangea

pour que, quelle que fût l'issue de la lutte, il pût toujours

conserver au moins la moitié de son trésor. Il garda avec lui tout

son or et tout son argent, le cachant dans les souterrains de son

palais, tandis qu'il enferma dans une cassette de fer les pierres les

plus précieuses et les perles les plus rares, puis il remit ce dépôt

à un serviteur de confiance déguisé en marchand avec la mission de

gagner la citadelle d'Agra, et de l'y mettre en sûreté jusqu'à ce que

le pays fût rentré dans le calme. De cette manière, si les rebelles

viennent à triompher, il conservera son or et son argent, tandis que,

si c'est la Compagnie, les bijoux lui resteront. Ayant ainsi fait deux

parts de sa fortune, le misérable a embrassé le parti des cipayes qui

paraissait l'emporter dans les parages où il se trouvait. Or, faites-y

bien attention, Sahib, une pareille conduite ne légitime-t-elle pas

nos actes, quand nous voulons faire passer le trésor de ce traître

entre les mains de ceux qui sont restés fidèles? Le prétendu marchand

voyage sous le nom d'Achmet; il est en ce moment dans la ville d'Agra

et cherche à pénétrer dans la citadelle. Mon frère de lait, Dost

Akbar, qui connaît son secret, voyage avec lui et lui a promis de le

faire entrer cette nuit par une poterne latérale qui n'est autre que

celle-ci. Quand le serviteur du rajah arrivera, il nous trouvera là,

Mahomet Sing et moi, pour lui souhaiter la bienvenue. L'endroit est

solitaire, personne ne saura qu'il est venu. Le marchand Achmet aura

disparu de ce monde, voilà tout, et nous, nous aurons chacun notre part

de l'immense trésor du rajah. Qu'en dites-vous, Sahib?»

«Il est bien évident que dans le comté de Worcester la vie d'un homme

passe pour être sacrée et compte pour quelque chose; mais quand on voit

tout à feu et à sang autour de soi, et que la mort vous guette à chaque

tournant, on envisage les choses bien différemment. Je me souciais donc

de la vie du marchand Achmet comme d'un fétu de paille, tandis que les

révélations ayant trait au trésor m'impressionnèrent au dernier point.

Je me mis à penser à tout ce que je pourrais faire, une fois de retour

au pays, et à l'ébahissement des miens lorsqu'ils verraient l'ancien

vaurien revenu les poches cousues d'or.... Aussi ma résolution fut-elle

prise en un instant. Cependant Abdullah Khan, croyant que j'hésitais

encore, insista de nouveau:

«Pensez donc, Sahib, que, si cet homme tombe entre les mains du

commandant, il sera pendu ou fusillé, et tous les bijoux seront

confisqués par le gouvernement, sans que personne en bénéficie.

Puisque c'est entre nos mains qu'il peut tomber, pourquoi ne pas peser

sur les événements pour qu'ils tournent à notre profit? Les bijoux

se trouveront aussi bien entre nos mains que dans les coffres de la

Compagnie. Il y en aura assez pour nous rendre tous riches et puissants

et personne ne saura rien de l'affaire, puisque, ici, nous n'avons plus

aucune relation avec le monde extérieur; vous le voyez, Sahib, tout

nous favorise. Dites-moi donc si vous êtes avec nous, ou si nous devons

vous traiter en ennemi.

«--Je suis avec vous corps et âme, répondis-je.

«--Voilà qui va bien», fit-il en me rendant mon mousquet. «Vous voyez

que nous avons confiance en vous et que nous croyons à vos serments

comme vous pouvez croire aux nôtres. Nous n'avons plus alors qu'à

attendre patiemment mon frère de lait et le marchand.

«--Votre frère de lait connaît-il vos intentions? demandai-je.

«--C'est lui qui a tout imaginé, tout combiné. Allons maintenant à la

poterne et montons la garde avec Mahomet Singh.»

«La pluie tombait toujours sans discontinuer, car nous nous trouvions

au commencement de la saison humide. De gros nuages, épais et sombres,

obscurcissaient le ciel, et il était difficile d'y voir plus loin

qu'à quelques pas. Un fossé profond s'étendait devant la porte, mais

à certains endroits il était presque à sec et on pouvait le traverser

facilement. J'éprouvai une sensation étrange en me trouvant là entre

ces deux Indiens sauvages en train de guetter le malheureux qui

accourait de lui-même au-devant de la mort.

«Tout à coup, je distinguai la lueur d'une lanterne sourde de l'autre

côté de la douve. Puis cette lumière disparut derrière la levée pour

apparaître de nouveau, s'avançant dans notre direction.

«--Les voici! m'écriai-je.

«--Vous allez lui crier «Qui Vive?» comme c'est l'habitude, Sahib,

murmura Abdullah. Il faut qu'il ne puisse avoir aucune méfiance.

Donnez-nous l'ordre de le mener à l'intérieur des remparts et nous lui

ferons son affaire, pendant que vous resterez ici à surveiller les

alentours. Tenez votre lanterne prête, afin que nous puissions nous

assurer que c'est bien notre homme.»

«La lueur tremblotante continuait à s'avancer malgré quelque temps

d'arrêt, jusqu'à ce qu'il me fût possible de distinguer deux

silhouettes qui se détachaient en noir de l'autre côté du fossé. Je les

laissai dégringoler la rampe opposée, patauger dans la boue du fond et

remonter à moitié l'autre pente avant de les interpeller.

«--Qui vive? dis-je à mi-voix.

«--Amis! nous fut-il répondu.

«Je démasquai ma lanterne et la dirigeai sur eux. En tête, marchait

un énorme Sikh dont la barbe noire descendait jusqu'à la ceinture. Je

n'avais jamais vu, si ce n'est dans les foires, un pareil géant. Le

second était un petit homme, très gros, tout rond, coiffé d'un large

turban jaune et portant un paquet enveloppé dans un châle. Il semblait

en proie à la frayeur la plus intense, car ses mains tremblaient,

comme agitées par une fièvre violente, et il faisait aller de droite

et de gauche sa tête, au milieu de laquelle on voyait étinceler deux

petits yeux brillants et vifs, tout comme une souris qui s'avance hors

de son trou. Je frissonnai d'abord à l'idée du meurtre qui allait se

commettre, mais je pensai au trésor et mon cœur redevint dur comme un

roc. En apercevant un blanc devant lui, il poussa une exclamation de

joie et courut vers moi.

«Protégez-moi, Sahib, dit-il haletant; protégez l'infortuné marchand

Achmet. J'ai traversé le pays de Rajpootana pour venir me réfugier dans

la citadelle d'Agra. J'ai été volé, battu, maltraité, parce que je

suis un ami fidèle de la Compagnie. Béni soit le jour où je me vois de

nouveau en sûreté, moi et le peu que je possède.

«--Qu'avez-vous donc dans ce paquet? demandai-je.

«--Un coffret en fer, répondit-il, qui renferme deux ou trois petits

souvenirs de famille sans aucune valeur pour d'autres, mais auxquels

je tiens. Cependant, ne me prenez pas pour un mendiant, je saurai

reconnaître votre protection, jeune Sahib, et celle de votre chef, si

je puis trouver ici l'abri que j'implore.»

«Je ne me sentais pas le courage de soutenir plus longtemps cette

conversation. Plus je regardais cette grosse figure effarée, plus je

trouvais cruel de tuer ce malheureux de sang-froid. Il fallait pourtant

en finir.

«Menez-le au poste principal», dis-je.

«Les deux Sikhs le mirent entre eux deux, tandis que le géant marchait

derrière et ils pénétrèrent ainsi dans l'ombre formée par la voûte.

Vous le voyez, la mort l'environnait déjà de toutes parts.

«Je restai en dehors avec ma lanterne, écoutant la cadence de leurs

pas à mesure qu'ils s'éloignaient le long des couloirs déserts. Tout

d'un coup, le silence se fit; puis aussitôt j'entendis un murmure de

voix, le bruit d'une lutte, le son de coups portés; enfin, ce qui me

fit frissonner, une course précipitée, une respiration haletante et,

en levant ma lanterne, je vis le gros homme courant comme le vent, la

figure traversée par une balafre sanglante, tandis que l'énorme Sikh

à la longue barbe noire bondissait comme un tigre sur ses talons un

poignard à la main.

«De ma vie je n'ai vu un homme courir aussi vite que ce petit marchand.

Il gagnait visiblement sur le Sikh et il était clair que s'il pouvait

franchir le rempart, il serait sauvé. Je sentais déjà la compassion me

gagner, quand soudain la pensée du trésor vint me rendre de nouveau

toute mon insensibilité. Au moment où il arrivait à ma hauteur, je lui

jetai mon fusil entre les jambes et il roula deux fois sur lui-même

comme un lapin qu'on boule. Avant qu'il eût pu se relever, le Sikh

était sur lui et lui enfonçait par deux fois son couteau dans le flanc.

L'homme ne poussa pas un cri, ne fit plus un mouvement, mais resta là

à la place même où il était tombé. Je crois encore que la chute seule

avait dû suffire à le tuer. Vous voyez, messieurs, que je tiens ma

parole. Je vous raconte toute l'affaire telle qu'elle s'est passée, que

les faits soient en ma faveur ou non.»

Jonathan Small s'interrompit alors un instant, et de ses mains chargées

de menottes prit le verre où Holmes lui avait préparé un mélange de

whiskey et d'eau. Cet homme produisait sur moi, je l'avoue, une horreur

profonde, non seulement à cause de ce crime dans lequel il avait

volontairement trempé, mais surtout à cause de la manière délibérée

et de l'indifférence avec laquelle il nous le racontait. Quel que dût

être le châtiment qui l'attendait, il m'était impossible d'éprouver

pour lui la moindre compassion. Sherlock Holmes et Jones restaient

immobiles, vivement intéressés par l'histoire qu'ils entendaient; mais

cependant l'expression d'un profond dégoût était également peinte sur

leurs visages. Small dut s'en apercevoir, car en reprenant son récit

il témoigna, aussi bien par le son de sa voix que dans sa façon de

s'exprimer, une certaine hésitation.

La marque des quatre · 第 9 / 11 段