poser devant vous et je vais vous étaler tout mon jeu, vous verrez
comme c'est simple. Dans un bagne, deux officiers appartenant à la
troupe qui garde les forçats sont mis au courant d'un secret important,
concernant un trésor caché. Un plan de l'endroit où gît ce trésor a
été tracé par un Anglais appelé Jonathan Small. Vous vous rappelez que
nous avons vu ce nom inscrit sur le document trouvé parmi les papiers
du capitaine Morstan, document qui fut signé par tous les associés sous
cette rubrique romanesque: «La marque des quatre». Grâce à ce plan, les
deux officiers, ou plutôt l'un d'eux déterre le trésor et l'emporte en
Angleterre, négligeant, d'après ce que nous supposons, de remplir une
des clauses de la convention passée entre tous les associés. Maintenant
pourquoi Jonathan Small n'a-t-il pas eu sa part du trésor? La réponse
est facile à faire. Le document que nous possédons est daté d'une
époque à laquelle Morstan était en contact journalier avec les forçats.
Jonathan Small et ses compagnons étaient alors au bagne, et, ne pouvant
en sortir, ont été frustrés de la part à laquelle ils prétendaient.
--Mais tout cela ne repose que sur de vagues hypothèses, remarquai-je.
--Pardon, mieux que cela, car c'est la seule explication plausible à
donner aux faits; nous verrons si par la suite tout concorde aussi
bien. Le major Sholto a dû pendant quelques années jouir tranquillement
de son trésor. Mais un beau jour il reçoit des Indes une lettre qui
le bouleverse. Que pouvait-elle contenir? Elle lui apprenait sans
doute, que les individus qu'il avait lésés étaient libérés, ou qu'ils
s'étaient évadés, ce qui paraît bien plus probable; autrement il aurait
su la durée de leur peine et il n'aurait pu éprouver aucune surprise.
Mais à cette nouvelle quel est son premier soin? C'est de se garder
contre un homme à la jambe de bois, un Européen, remarquez bien,
puisqu'il croit le reconnaître dans un colporteur sur lequel il tire
un coup de pistolet. Or, parmi les signataires du plan, je ne relève
qu'un nom européen, tous les autres étant indiens ou musulmans. Voilà
ce qui nous permet d'affirmer en toute assurance que l'homme à la jambe
de bois n'est autre que Jonathan Small. Ce raisonnement vous paraît-il
pécher en quelque point?
--Non certainement, il est clair et précis.
--Bon, mettons-nous alors à la place de Jonathan Small et envisageons
les choses à son point de vue. Il vient en Angleterre dans un double
but: celui de revendiquer ce à quoi il croit avoir droit, et aussi
celui de se venger de l'homme qui l'a trompé. Il a découvert la
retraite de Sholto et vraisemblablement lié des intelligences avec
quelqu'un de la maison. Il y a ce maître d'hôtel Lal Rad, que nous
n'avons pas vu, et dont Mrs Bernstone est loin de faire l'éloge. Small
nécessairement n'a pu découvrir l'endroit où était caché le trésor,
puisque le major et un serviteur de confiance qui venait de mourir
avaient toujours été seuls à le savoir. Tout à coup Small apprend que
le major est à toute extrémité. Affolé à la pensée que le secret de
la cachette allait mourir avec lui, Small, bravant tout, parvient
jusqu'à la fenêtre du moribond et il faut la présence des deux fils
pour l'empêcher d'entrer. Dans un transport de rage cependant, il
pénètre cette même nuit dans la chambre mortuaire, fouille tous les
papiers dans l'espoir de découvrir quelque note relative au trésor et
finalement laisse sa carte de visite sous la forme de l'inscription
épinglée sur le cadavre. Il s'était sans doute dit d'avance que si
jamais il venait à tuer le major, il laisserait derrière lui la preuve
que ce n'était pas là un assassinat vulgaire mais bien, au point de vue
des quatre associés, un pur acte de justice. Ces prétentions bizarres
sont assez fréquentes dans les annales du crime et sont souvent très
utiles pour mettre sur la trace du coupable. Suivez-vous bien toutes
mes déductions?
--Parfaitement.
--Eh bien, à quoi se bornait pour le moment le rôle de Jonathan
Small? Simplement à suivre de loin et en secret toutes les recherches
faites pour découvrir le trésor. Peut-être même n'habitait-il pas
en Angleterre d'une façon continue et n'y revenait-il que de temps
à autre. Mais un beau jour on découvre la cachette du grenier et il
l'apprend aussitôt, ce qui nous prouve une fois de plus la présence
d'un complice dans la maison. Cependant, avec sa jambe de bois,
Jonathan est incapable d'atteindre, sans éveiller l'attention, l'étage
où loge Bartholomé Sholto. Il prend donc comme associé un être bizarre
qui s'acquitte de cette tâche, mais qui dans son trajet trempe son pied
nu dans le goudron, et voilà ce qui nous oblige à employer Toby et à
faire faire à un brave officier en demi-solde une jolie trotte de huit
kilomètres sans égards pour l'état dans lequel se trouve son tendon
d'Achille.
--Mais c'est l'associé de Jonathan Small et non lui-même qui a commis
le crime?
--Certainement, et même contre le gré de Jonathan qui a dû en éprouver
une violente colère, si j'en juge par la manière dont il a frappé
plusieurs fois du pied en entrant dans la chambre. Il ne nourrissait
aucun ressentiment contre Bartholomé Sholto et il demandait simplement
que celui-ci fût lié et bâillonné; car il n'avait pas la moindre
envie de risquer la potence. Cependant il n'y pouvait plus rien, les
instincts sauvages de son camarade s'étaient donnés carrière et le
poison avait déjà fait son œuvre. Jonathan Small n'avait donc plus
qu'à laisser cette inscription comme trace de son passage, à descendre
jusque dans le jardin le coffre renfermant le trésor et à prendre
ensuite pour son compte le même chemin. Voilà, d'après ce que je
peux débrouiller, comment ont dû s'enchaîner les événements. Si vous
voulez maintenant son signalement, j'ajouterai qu'il doit être entre
deux âges et avoir le teint bronzé par le soleil, suite de son séjour
prolongé dans le climat brûlant de l'archipel Andaman. La dimension de
ses enjambées nous permet de calculer sa taille et nous savons de plus
qu'il porte toute sa barbe, puisque son aspect hirsute est ce qui a le
plus frappé Thaddeus Sholto lorsqu'il l'a entrevu à la fenêtre de la
chambre où son père agonisait. Je ne vois guère autre chose à ajouter.
--Et le complice?
--Ah! pour celui-là, le mystère n'est pas bien difficile à percer.
Mais vous saurez bientôt par vous-même à quoi vous en tenir. Que
cette matinée est belle! Voyez flotter au ciel ce petit nuage rose;
ne dirait-on pas une plume arrachée à quelque gigantesque flamant? Et
voici le disque rouge du soleil qui s'élève au-dessus des brouillards
de Londres. Sa lueur éclaire bien des gens différents et cependant
parmi eux tous, je gagerais qu'aucun ne se trouve lancé dans une
aventure aussi étrange que celle à laquelle nous sommes mêlés. Comme
nous sentons combien nous sommes peu de chose, nous et nos ambitions
mesquines et nos efforts de pygmées, en présence du merveilleux
spectacle que nous offre la concentration de toutes les forces de la
nature! Possédez-vous bien Jean-Paul et ses ouvrages?
--Assez bien, c'est par Coclyle que je suis remonté jusqu'à lui.
--C'est comme si vous remontiez un ruisseau jusqu'au lac où il prend
naissance. Eh bien, il a fait une remarque curieuse, mais pleine de
profondeur. La principale preuve de la grandeur réelle de l'homme,
dit-il, réside dans la conscience qu'il a de sa propre faiblesse. En
effet n'est-ce pas le signe d'une véritable noblesse que d'être capable
de se comparer et de s'apprécier aussi justement? Il y a dans Richter
un vaste champ ouvert à nos pensées.... Mais avez-vous un revolver sur
vous?
--Non, je n'ai que mon bâton.
--Si nous arrivons jusqu'à leur tanière il est possible que nous ayons
besoin d'une arme quelconque. Je vous abandonnerai Jonathan, mais si
l'autre veut faire le méchant, je le tuerai net.»
Et ce disant il tira son revolver et ne le remit dans la poche de son
veston qu'après l'avoir chargé.
Pendant ce temps, tout en suivant notre guide Toby, nous avions
parcouru le chemin champêtre et tout bordé de villas qui conduisait à
la métropole. Maintenant nous arrivions à l'entrée d'un dédale de rues
où circulaient déjà les ouvriers et les employés des Docks; des femmes
sales et déguenillées ouvraient les volets ou balayaient le seuil des
portes. Chez les marchands de vin, les clients commençaient à arriver
et on voyait se succéder des travailleurs au rude aspect, s'essuyant
avec leur manche la barbe encore mouillée des ablutions du matin.
Des chiens de toute sorte rôdaient çà et là et nous dévisageaient
curieusement, tandis que nous suivions toujours notre incomparable
Toby qui, lui, ne jetait un regard ni à droite, ni à gauche, mais
continuait à trotter le nez à terre en grognant sourdement, comme
pour nous montrer combien la voie était chaude. Nous avions traversé
Streatham, Brixton, Comberwell et nous nous trouvions maintenant dans
l'avenue de Kennington, ayant obliqué par de petites rues étroites vers
l'est du périmètre de Londres. Les individus sur la piste desquels nous
étions semblaient avoir cherché à dérouter toute poursuite en faisant
de nombreux zigzags. Toutes les fois qu'ils avaient trouvé une petite
rue sensiblement parallèle, ils avaient soigneusement évité de prendre
l'artère principale. Au bout de l'avenue de Kennington ils avaient
tourné à gauche en prenant par Bond Street et Miles Street. A l'endroit
où cette dernière rue arrive à Knight's Palace, Toby hésita un instant,
puis il commença à courir en avant et en arrière, une oreille en
l'air, l'autre pendante, présentant au plus haut point l'image de
l'indécision; enfin il se mit à tracer des cercles concentriques tout
en nous regardant de temps à autre, comme pour nous demander de prendre
son embarras en pitié.
«Que diable a donc ce chien? grommela Holmes. Ils n'ont certainement
pas pris un fiacre, et ils ne se sont pas envolés en ballon.
--Peut-être se sont-ils arrêtés ici quelque temps, suggérai-je.
--Ah! tout va bien, le voilà reparti», dit mon compagnon en poussant un
soupir de soulagement.
Toby était reparti en effet; après avoir reniflé de tous côtés, il
avait tout d'un coup pris son parti et s'était élancé avec une ardeur
et une assurance plus grandes que jamais. La voie paraissait bien plus
chaude maintenant; il n'avait même plus besoin de mettre le nez par
terre et il tirait de toutes ses forces sur le trait en cherchant à
prendre le galop. Je regardai Holmes et, à l'éclat de ses yeux, je
jugeai qu'il pensait enfin toucher au but.
Nous descendîmes ainsi l'avenue de Elms jusqu'au grand chantier de
bois de la raison sociale Broderiek et Nelson contre la taverne de
l'Aigle blanc. Là, le chien, fou d'excitation, se précipita dans la
cour où les scieurs de long étaient déjà au travail; puis, bondissant
à travers la sciure et les copeaux, il suivit une allée, traversa
un passage pratiqué entre deux piles de bois, et finalement avec un
aboiement de triomphe s'élança sur un grand tonneau qu'on n'avait pas
encore descendu de la charrette qui l'avait amené. Assis là, la langue
pendante, l'œil clignotant, Toby se reposait maintenant, guettant
de l'un ou de l'autre de nous un signe d'approbation. Les douves du
tonneau et les roues de la charrette étaient couvertes d'un liquide
noirâtre et tout l'air était imprégné d'une forte odeur de goudron.
Sherlock Holmes et moi, nous nous regardâmes d'abord avec
consternation, puis nous éclatâmes en même temps, tous les deux, d'un
immense fou rire.
VIII
Les irréguliers de Baker Street.
«Qu'allons-nous faire maintenant? demandai-je. Voilà Toby perdu de
réputation.
--Il a fait ce qu'il a pu», dit Holmes en faisant descendre le chien
et en l'emmenant hors du chantier. «Pensez à la quantité de goudron
qu'on charrie chaque jour à travers Londres et dans cette saison en
particulier où l'on en consomme beaucoup pour enduire les bois. Comment
s'étonner que le pauvre Toby ait pris le change? Nous ne saurions
vraiment lui en vouloir.
--Mais ne faut-il pas maintenant retrouver la bonne piste?
--Évidemment et par bonheur nous n'avons pas loin à aller. Il est
clair que l'hésitation du chien au coin de Knight's Palace provenait
des deux pistes différentes qui s'éloignaient dans des directions
opposées. Puisque nous avons commencé par la mauvaise, nous n'avons
plus maintenant qu'à prendre l'autre.»
Cela ne fut pas difficile. Ramené à l'endroit où il avait été en
défaut, Toby se remit à tracer un grand cercle, puis partit rapidement
dans une nouvelle direction.
«Prenons garde qu'il ne nous conduise à l'endroit d'où l'on a apporté
le tonneau de goudron, remarquai-je.
--J'y ai déjà pensé. Mais remarquez qu'il reste sur le trottoir, tandis
que le tonneau n'a pu passer que sur la chaussée. Nous sommes donc sur
la bonne piste.»
Elle se dirigeait vers la rivière, traversant Belmond Place et Princes
Street. Au bout de Broad Street elle nous amena jusqu'au bord de l'eau
à un petit embarcadère en bois. Toby, une fois là, se prit à gémir en
regardant tristement l'eau qui courait au-dessous de lui.
«Pas de veine, dit Holmes. Ils se sont embarqués ici.»
Il y avait plusieurs barques ou canots amarrés près de l'embarcadère.
Nous fîmes faire à Toby le tour de chacun d'eux, mais, après les avoir
flairés consciencieusement l'un après l'autre, il ne donna aucun signe
de reconnaissance.
Près de ce débarcadère assez primitif, s'élevait une petite maison
en briques; sur la fenêtre on voyait un écriteau portant en grosses
lettres l'enseigne suivante: «Mordecai Smith», et au-dessous: «Bateaux
à louer à l'heure ou à la journée». Une seconde inscription placée
au-dessus de la porte nous apprit que parmi les embarcations à
louer figurait une embarcation à vapeur; on aurait d'ailleurs pu le
deviner en voyant sur la jetée un grand tas de coke. Sherlock Holmes
promena lentement ses regards autour de lui et une expression de
désappointement profond se refléta sur ses traits.
«Voilà qui prend mauvaise tournure, dit-il. Ces gredins sont plus forts
que je ne croyais. Ils semblent avoir tout prévu pour dérober leurs
traces, et je crains bien qu'ils ne se soient préalablement entendus
avec les gens de cette maison.»
Comme nous approchions de la porte, elle s'ouvrit brusquement et un
petit gamin tout frisé, de six ans environ, se précipita dehors,
poursuivi par une grosse femme à la figure rougeaude qui tenait une
grande éponge à la main.
«Veux-tu bien revenir, Jeannot, cria-t-elle, vas-tu te laisser laver;
allons ici, vilain drôle! Si ton père rentre et te trouve dans cet
état-là, tu auras de ses nouvelles.
--Quel gentil petit bonhomme! dit Holmes, avec diplomatie. Quelles
bonnes joues roses il a le gaillard! Voyons, Jeannot, qu'est-ce qui
pourrait bien te faire plaisir?»
Le gamin réfléchit un instant.
«Un schelling, dit-il.
--N'y a-t-il rien que tu aimerais mieux?
--J'aimerais mieux deux schellings», répondit le petit phénomène après
une nouvelle réflexion.
«Parfait, mon ami, les voici. Un bien bel enfant, mistress Smith.
--Dieu vous bénisse, monsieur, il est beau en effet et bien avancé
pour son âge. Il ne l'est même que trop, car je ne peux plus en venir
à bout, surtout lorsque mon homme s'absente pour plusieurs jours comme
cela lui arrive quelquefois.
--Est-ce que Mr Smith serait absent en ce moment? dit Holmes d'un ton
désappointé. Je le regretterais bien, car je voulais lui parler.
--Il est parti depuis hier matin, monsieur, et, pour vous dire la
vérité, son absence commence à m'inquiéter. Mais, s'il s'agit d'une
location de bateau, je puis parfaitement le remplacer.
--J'aurais voulu louer la chaloupe à vapeur.
--Bon Dieu, monsieur, c'est précisément la chaloupe qu'il a prise. Et
c'est même ce qui me chiffonne, car je sais qu'elle n'a de charbon que
juste de quoi aller à Woolwich et en revenir. S'il était parti sur une
autre embarcation, je n'aurais pas été inquiète; souvent il va jusqu'à
Gravesend, et, s'il trouve à s'employer là, il y reste. Mais à quoi
peut servir une chaloupe à vapeur sans charbon?
--Il peut en avoir acheté dans quelque dépôt le long de la rivière.
--Ce n'est pas impossible, monsieur, mais ce n'est guère dans ses
habitudes. Que de fois je l'ai entendu crier contre les prix qu'on
demande dans ces endroits-là pour quelques mauvais sacs! D'ailleurs
cet homme à la jambe de bois ne me revient pas avec sa vilaine figure
et son accent bizarre. Pourquoi venait-il à tout bout de champ nous
déranger?
--Un homme à la jambe de bois? dit Holmes en éprouvant une agréable
surprise.
--Oui, monsieur, un individu tout bronzé, et avec une tête de singe,
qui est venu plus d'une fois causer avec mon excellent mari. C'est
lui qui est arrivé le réveiller hier soir, et, qui plus est, Smith
l'attendait, sans doute, car la chaloupe était déjà sous vapeur. Je
vous le dis franchement, monsieur, je ne suis pas rassurée.
--Mais, ma pauvre mistress Smith, dit Holmes en haussant les épaules,
vous vous effrayez sans motif. Puisque c'était au milieu de la nuit,
comment savez-vous que c'est bien l'homme à la jambe de bois qui est
venu? Vous ne pouvez en être sûre.
--Je l'ai reconnu à la voix, monsieur, une voix rude et enrouée, et je
ne m'y suis pas trompée, allez. Il a frappé à la fenêtre vers trois
heures du matin.--Allons debout, camarade, a-t-il dit, voici l'heure de
prendre le service. Mon homme a réveillé Gim, c'est notre fils aîné,
et ils sont partis sans même me dire un mot. J'ai même pu entendre la
jambe de bois sonner sur le pavé.
--Et cet homme à la jambe de bois était-il seul?
--Je ne saurais vraiment le dire, monsieur, je n'ai entendu personne
d'autre.
--Je regrette bien ce contretemps, mistress Smith, car j'avais
besoin d'une chaloupe à vapeur, et on m'avait donné d'excellents
renseignements sur le.... Voyons, rappelez-moi donc son nom.
--L'_Aurora_, monsieur.
--Ah oui, est-ce que ce n'est pas une vieille chaloupe très large
peinte en vert avec une bande jaune?
--Non pas. C'est la petite merveille la mieux construite de toute la
Tamise. Elle vient d'être fraîchement repeinte en noir avec deux raies
rouges.
--Merci bien. J'espère que vous aurez bientôt des nouvelles de
M. Smith. Je vais moi-même descendre la rivière, et si je voyais
l'_Aurora_, je lui ferais connaître vos inquiétudes. Vous m'avez dit
que le tuyau de la cheminée était tout noir, n'est-ce pas?
--Non, monsieur, noir avec une bande blanche.
--Ah oui, c'est vrai, c'est la coque qui est noire. Bonjour, mistress
Smith. Voici un batelier avec sa barque, Watson; nous allons la
prendre et traverser la rivière.--La première des choses avec des
gens de cette catégorie, continua Holmes, tandis que nous prenions
place dans l'embarcation, est de ne jamais leur laisser croire que les
renseignements qu'ils vous donnent puissent avoir pour vous la moindre
importance; sinon, ils se referment instantanément comme des huîtres.
Si au contraire vous avez l'air de les écouter presque à votre corps
défendant, comme je viens de le faire, vous avez bien des chances de
tirer d'eux tout ce que vous voulez savoir.
--Ce qui nous reste à faire, dis-je, est maintenant tout indiqué.
--Et comment l'entendez-vous, dites-moi?
--Nous allons prendre une barque, et explorer toute la rivière jusqu'à
ce que nous ayons retrouvé l'_Aurora_.
--Mais, mon pauvre ami, ce serait une tâche colossale. L'_Aurora_
peut s'être arrêtée sur l'une ou l'autre rive entre ici et Greenwich.
Or, avant d'arriver au port, il y a tout un labyrinthe de quais qui
s'étendent sur nombre de kilomètres. Il faudrait des semaines et des
semaines à un homme seul pour les explorer tous.
--Servons-nous alors de la police.
--Non, non, bien qu'au dernier moment j'aie envie de prendre Athelney
Jones avec nous. Ce n'est pas un méchant homme et je serais désolé
de lui porter un préjudice qui puisse nuire à sa carrière. Mais pour
l'instant, étant donné tout ce que j'ai déjà fait, je désire continuer
à travailler seul.
--Ne pourrions-nous pas alors insérer dans les journaux une annonce
adressée aux gardes-quais pour les prier de nous renseigner?
--Ce serait encore bien pis! Les assassins apprendraient ainsi que nous
les serrons de près et s'empresseraient de fuir, tandis que maintenant
ils comptent sans doute quitter le pays; seulement rien ne les presse
tant qu'ils se croient en sûreté. La façon dont se démène Jones ne peut
que nous être utile, car les journaux vont certainement rendre compte
de toutes ses démarches, et nos fugitifs seront convaincus que tout le
monde s'est emballé sur une fausse piste.
--Qu'allons-nous faire, alors? demandai-je au moment où nous
débarquions près du Pénitencier de Milbank.
--Ce que nous allons faire? Monter dans ce fiacre qui passe, rentrer
chez nous, déjeuner et dormir une bonne heure. Car tout me fait croire
que nous aurons encore à veiller cette nuit. Cocher, arrêtez-vous à
un bureau télégraphique. En tout cas, nous allons garder Toby, qui
trouvera peut-être encore l'occasion de se rendre utile.»
Nous nous arrêtâmes au bureau de Great Peter Street, d'où Holmes envoya
une dépêche.
«A qui croyez-vous que j'aie télégraphié? me demanda-t-il, en remontant
en voiture.
--Je n'en sais, ma foi, rien.
--Vous rappelez-vous l'escouade de mes petits agents de Baker Street,
que j'ai employés dans l'affaire de Jefferson Hope?
--Certainement, dis-je en riant.
--Voici encore une affaire où ils peuvent m'être d'un secours précieux.
Si je ne réussis pas avec eux, j'ai encore d'autres cordes à mon arc,
mais je veux commencer par les mettre à l'épreuve. Ma dépêche était
adressée à mon petit lieutenant Wiggins, ce vilain voyou que vous
connaissez, et je pense que lui et sa bande seront chez nous avant que
nous ayons fini de déjeuner.»
Il était alors entre huit et neuf heures du matin et, après toutes les
émotions de la nuit, je sentais la réaction s'opérer. Harassé comme je
l'étais, mes idées se brouillaient, mes membres se courbaturaient. Il
me manquait, d'ailleurs, l'enthousiasme professionnel qui soutenait mon
compagnon et je ne pouvais, comme lui, ne voir dans toute cette affaire
qu'un simple problème d'intelligence à résoudre.
Bartholomé Sholto avait, il est vrai, été assassiné, mais j'avais
entendu dire si peu de bien sur son compte que je ne me sentais
pas capable d'en vouloir beaucoup à ses meurtriers. Le trésor,
toutefois, m'intéressait davantage; en bonne justice il appartenait,
du moins en partie, à miss Morstan. Tant qu'il y aurait une chance
de le reconquérir, j'étais prêt à consacrer ma vie à cette œuvre.
Et cependant, si je venais à le retrouver, cela ne constituerait-il
pas une barrière infranchissable entre elle et moi? Mais combien
mesquin, combien égoïste aurait été mon amour, s'il s'était laissé
influencer par une semblable pensée! Si Holmes s'était juré d'arrêter
les coupables, j'avais, moi, dix raisons meilleures pour arriver à
découvrir le trésor.
Après avoir pris un bain et avoir fait une toilette complète, je me
sentis passablement réconforté. En entrant dans le salon, je trouvai le
déjeuner servi et Holmes était déjà en train de verser le café.
«Regardez donc, dit-il en me tendant avec un sourire un journal tout
ouvert. Ce merveilleux Jones et l'inévitable reporter ont percé déjà
tout le mystère à jour. Mais, au fait, vous devez en avoir par-dessus
la tête de toute cette affaire. Commencez donc par avaler votre jambon
et vos œufs.»