Brumetz. En 1914, les Allemands, passant par là, ont su que le château
appartenait à un officier, et ils l’ont soigneusement brûlé. Ils n’ont
tout de même pas brûlé les arbres du parc, qui est superbe, mais où des
tirs de toxiques nous empêchent de nous promener. Le cuisinier du
colonel s’est installé une petite cagna dans la niche à chien: _Villa
Mounet-Sully_ (il s’appelle Mounet); et cette inscription désabusée:
Quand l’obus ici tombera,
Mounet vécu aura...
_Sans date._--L’église de Gandelu, haut perchée, avec l’obus qui est
entré juste derrière le maître-autel. Et les prix des concours
d’archers, des «Saint-Sébastien» exposés tout autour de l’église,--il y
en avait de toutes les époques et de tous les styles,--et que le
bombardement a fort endommagés: indiscutable supériorité des obus sur
les flèches...
_Sans date._--Deux chasseurs de la division voisine qui avaient été
faits prisonniers au Chemin des Dames viennent de rentrer après avoir
circulé quinze jours dans les lignes boches. C’était un guide de
Chamonix avec un de ses cousins. En sa qualité de guide, spécialisé dans
la clientèle allemande, il parlait admirablement l’allemand. Employés
par les Boches pour enterrer leurs morts, ils ont pris leur uniforme à
deux de ces morts, un officier et un soldat. Le guide, revêtu de
l’uniforme d’officier, faisait passer son cousin pour son ordonnance.
Arrêtés par les sentinelles, «l’officier» a déclaré qu’il commandait une
compagnie de minenwerfer, et qu’il était venu reconnaître des
emplacements pour ses pièces. On les a laissés passer.
_9 juillet._--Nous déménageons de Vaux-sous-Coulomb. Je regretterai les
roses. On nous ramène à Coulomb, grand village qui n’a pas été encore
trop démoli. Le presbytère, avant de nous abriter, fut certainement
l’asile d’un curé apiculteur. Une photographie suspendue à la place
d’honneur, dans la salle à manger, représente l’excellent prêtre au
milieu de ses ruches, avec une vieille dame, assise sur une chaise, une
dame plus jeune qui joue de la mandoline (_sic_), et une petite fille en
robe à carreaux... De nombreux Américains se succèdent dans ce temple de
l’apiculture, et pourront admirer la dame qui joue de la mandoline parmi
les abeilles. Mais ils viennent de préférence pour être conduits à
l’observatoire de la Grange-Coulomb, qui est ce que l’on fait de mieux
dans la région comme observatoire, et d’un accès assez facile. C’est
dans les greniers d’une ferme superbe; il a suffi d’enlever quelques
tuiles du toit, et, par les ouvertures ainsi pratiquées, on a braqué des
appareils de repérage aux lueurs, et notre jumelle à ciseaux. On voit
toujours Hautevesnes...
[Illustration]
_13 juillet._--Trois visiteurs de marque pour l’observatoire, trois
Américains importants, dont l’un, qui rit tout le temps, mais n’entend
pas un mot de français, est un gros banquier, habillé d’ailleurs pour
la circonstance en colonel, le «président de la commission des achats»
nous confie l’officier de l’armée qui l’accompagne. Quels achats? Il a
une Rolls-Royce impressionnante et des cigares étonnants. A minuit nous
arrive un message de l’armée transmis par la division: d’après un
prisonnier qui «paraît digne de foi», les Boches déclencheraient cette
nuit leur grande offensive. Nous nous sommes couchés tout de même, et il
n’y a rien eu du tout.
_15 juillet._--Eh bien! ils l’ont déclenchée en effet, leur fameuse
offensive, mais seulement la nuit dernière, entre la Main de Massiges et
Château-Thierry. Ils ont passé la Marne à Jaulgonne, comme il était
annoncé. Mais, dès maintenant, il ne semble pas que ce soit la réussite
foudroyante. Un officier boche prisonnier a déclaré: «Nous venons
d’avoir notre 16 avril!...»--C’est cela.
_16 juillet._--Le berger va répondre à la bergère; à notre tour
d’attaquer! J’accompagne le colonel à la division, à Vendrest, et,
pendant qu’il doit assister là au Soviet préparatoire, je vais jusqu’à
Lizy-sur-Ourcq, à la cantine américaine, renouveler notre provision de
chocolats,--ces chocolats qui ont un goût sauvage!--de cigarettes et de
cigares. Ces cantines américaines sont vraiment bien approvisionnées;
mais que nous sommes donc bien approvisionnés, nous aussi, en
Américains!.. Il y en a partout, et qui se livrent, dans tous les coins,
à tous les jeux de la guerre, exercices de tir, relevés
topographiques... D’aucuns aussi se baignent tranquillement dans le
canal, et, tout nus, sur la berge, font leur toilette,--comme chez
eux!..
_17 juillet._--On nous a adjoint l’état-major d’une brigade américaine,
qui partira avec nous à l’attaque. Il y a notamment un jeune
lieutenant de vingt ans, tout à fait le Bertie,--le colonel!--des
_Transatlantiques_, qui ne dit rien, semble s’amuser prodigieusement, et
siffle tout le temps, même à table... Nous avons quitté Coulomb, après
dîner, pour nous rendre à pied jusqu’à Vaux. Le ciel est terriblement
orageux. Le jeune Bertie marche à mes côtés, toujours sifflant; il ne
m’a pas encore adressé la parole; et tout à coup, il me saisit par le
bras, il me montre la forme capricieuse d’un nuage qui file au-dessus de
nous: «N’est-ce pas que l’on dirait une femme qui respire une rose?..»
Et comme quelques gouttes d’eau se sont mises lourdement à tomber, voilà
ce surprenant jeune homme qui enchaîne:
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville...
[Illustration]
«Vous connaissez Verlaine, lui demandé-je, vous l’aimez?
--Oh! oui, Verlaine,--et aussi Béranger...» Mais ce qu’il aime surtout,
ce sont nos dramaturges. A l’Université--qu’il quitte à peine--ils
avaient, paraît-il, un professeur très intéressant, qui leur a fait un
cours très complet sur le théâtre français, depuis le _Jeu de Robin et
Marion_ jusqu’aux dernières comédies de MM. de Flers et Caillavet. Et
puis il a eu cette chance extraordinaire, pendant que la division
américaine était avec nous, à l’instruction, à la Ferté-sous-Jouarre, il
a eu la chance d’être cantonné dans une maison où il y avait la
collection très complète des pièces de l’_Illustration_. Alors vous
pensez s’il s’est régalé! Il y a gagné une admiration toute particulière
pour M. Maurice Donnay. Aussi, quand je lui dis que j’ai cette bonne
fortune de compter M. Maurice Donnay parmi mes amis, quand je l’assure
même que, si nous nous rencontrons à Paris, en permission, ou mieux,
quand la guerre sera finie, rien n’empêchera que je le présente à M.
Maurice Donnay, la joie de mon jeune camarade transatlantique se double
aussitôt de la gratitude la plus touchante; le voilà tout à fait en
confiance avec moi. J’apprends ainsi qu’ils se sont engagés ensemble,
trois camarades d’Université, ils ont débarqué ensemble en France, et
ils se sont donné les noms des Trois Mousquetaires. Lui, c’est Porthos.
Et Porthos me montre un petit carnet où il écrit ses impressions en
français, des impressions très rapides, une ou deux lignes seulement. Il
note par exemple: «Baptême du feu. Porthos se dém...»,--et le mot, si
militaire, est en français aussi; Porthos me demande même, confiant dans
la science d’un ami de M. Maurice Donnay, s’il faut y mettre une ou deux
_m..._ Ainsi nous devisions et passions le temps en attendant l’heure H.
_18 juillet._--H = 4 heures. Au soir, nous avons atteint nos objectifs,
pris 30 canons, fait 400 prisonniers et progressé de 4 kilomètres.
_19 juillet._--Sur les routes libérées, les routes où l’on se promène
maintenant sans être «vu de l’ennemi», vu de Hautevesnes, qui est à
nous... Je ne présenterai pas à Maurice Donnay son jeune admirateur
américain; il a été tué en reconnaissance... Pauvre Porthos!..
_20 juillet._--La «poussée». Près de l’église démolie de
Saint-Gengoulph, dans une carrière où nous passons la nuit, protégés par
nos toiles de tente... Saint-Gengoulph, presque Saint-Gingolph, la
petite station frontière du lac de Genève, qui évoque pour moi de si
jolis souvenirs de vacances... Saint-Gengoulph,--il ne faut pas
confondre!.. B. et H. tués...
_21 juillet._--A travers champs, dans les trous d’obus. P. tué, J.
blessé au ventre. Batteries boches restées sur les positions; à
celle-ci, on venait d’amener les avant-trains pour détaler en vitesse.
Les trois chevaux ont été tués, les jambes en l’air, et le cadavre du
conducteur est coupé en deux... Des tanks passent, en se dandinant,
pareils à de vieilles dames précautionneuses...
_22 juillet._--La ferme des Vallées. L’officier boche qui a couché ici
avant moi a laissé un exemplaire tout crayonné de l’_Enfant_ de Vallés,
où il semble qu’il apprenait, à ses heures de loisir, la littérature
française...
_24 juillet._--La Maison du Bois a été enfin enlevée à la baïonnette.
Nous gagnons le bois du Châtelet. Cadavres de quatre ou cinq Boches, les
plus audacieux, ceux qui se sont avancés le plus loin, jusqu’à la route.
Et des nôtres aussi, trop des nôtres... Comme les morts du champ de
bataille ont tout de suite un aspect, des poses, de Musée Grévin; c’est
ce qui les rend moins émouvants, peut-être, moins effrayants... A la
corne Est du bois du Châtelet, emplacement de la nouvelle Bertha qui
devait tirer sur Paris. Un beau travail, vraiment, un gigantesque
travail!... Et si rapidement exécuté!... Car enfin nous y sommes passés
au bois du Châtelet, il y a deux mois à peine, les Boches n’y étaient
pas, et il a fallu amener, dresser cette énorme plate-forme... Nous
allons coucher dessous, d’ailleurs, elle nous sera un abri précieux,
sinon confortable. Le formidable et laborieux effort des Boches, que sa
mise en place représente, aura toujours, du moins, servi à ça...
[Illustration]
_25 juillet._--Nous sommes relevés et quittons dans la nuit notre P. C.
Bertha. Arrivée à Monthiers dans une villa aux volets verts qui a bien
encore des volets, mais plus de toit; un amoncellement de plâtras,
d’ordures, et cette odeur de cadavre... Au jour, nous constatons que le
propriétaire de la villa aux volets verts avait bien choisi son endroit
pour faire construire. Quelle vue sur le village, au-dessus des toits du
village dont les tuiles ont été comme «écaillées» par l’artillerie,
celle des Boches, tour à tour, et la nôtre! On s’installe. Meubles
hétéroclites retrouvés dans les abris boches. L’église elle-même est au
pillage, missels, ornements sacerdotaux... Elle était charmante, cette
église, qui porte cette inscription: «Le Peuple français reconnaît
l’Être Suprême et l’Immortalité de l’Ame.» J’ai trouvé une rose «parmi
les ruines»...
_27 juillet._--En haut du château de Monthiers, panorama du champ de
bataille. Toutes ces côtes, tous ces bois qui ont été si disputés, dont
nous avons tant parlé, la Ferme Pétré, la Grenouillère... Ce n’était que
ça!... Arbres fracassés, trous d’obus. Et des débris d’équipements, des
bandes de mitrailleuses, des tombes hâtives, comme improvisées... Une
petite maison, la dernière du village, écroulée comme les autres, mais
où tient encore l’enseigne: «Sage-femme de 1ᵉʳ classe...» Hélas! ce sont
les hommes qui auraient besoin de sagesse!...
_28 juillet._--Nous faisons, _en sens inverse_, notre trajet d’il y a
deux mois. Sommelans, Neuilly-Saint-Front, c’est tout notre ancien champ
de bataille et de retraite, jalonné de trous d’obus et de tombes. Ah! la
bataille n’a pas «arrangé» le paysage!... Et au fond, nos hommes avaient
bien raison d’emporter au moins les poulets!
Il y a du moins une impression très belle que ressentent profondément
les «terriens» qui sont avec nous: dans les champs les moissons
prochaines, que les Boches avaient respectées parce qu’ils comptaient
bien en profiter,--et c’est, par nous, pour nous, la libération des
moissons...
On nous a assigné Dammard comme lieu de repos. Du village, rien ne
subsiste, que quelques pans de muraille. Le clocher de l’église a été
coupé en deux, du haut en bas, comme une armoire dont on aurait arraché
la porte...
Tandis que je contemple ces ruines, trois limousines passent, vers la
Ferté-Milon; dans la seconde, un vieillard en chapeau mou, qui se
rencoigne à côté d’un général: Clemenceau.
[Illustration]
[Illustration] EN BELGIQUE
On peut regretter, certes, de n’avoir pas fini la guerre en Lorraine ou
en Alsace, de n’avoir pas connu les heures magnifiques où se matérialisa
la revanche victorieuse, où ce qui avait été l’enjeu, le but de cette
guerre, nous l’avons enfin touché de notre main, nous l’avons serré dans
nos bras, pour une étreinte passionnée; on peut regretter de n’avoir pas
été de ceux qui, dans Metz ou dans Strasbourg reconquises, connurent
l’allégresse et la fierté du premier retour, la douceur émouvante du
premier accueil. Du moins, nous aura-t-il été donné de laver la Belgique
de la souillure allemande, d’entendre, nous aussi, monter vers nous des
cris de joie et de reconnaissance, toute l’exaltation de ce noble et
vaillant petit peuple enfin libéré, et, à défaut de nos frères d’Alsace
et de Lorraine, nous nous réjouissons et nous nous enorgueillissons
d’avoir participé aux derniers combats qui délivrèrent nos frères de
Belgique, de nous être, à l’instant suprême de la victoire, trouvé
auprès d’eux, cœur à cœur.
[Illustration]
L’offensive d’octobre 1918 en forêt d’Houthulst, la prise de Roulers,
l’ennemi se repliant précipitamment, en déroute, abandonnant Ostende,
puis Bruges et puis Gand, Audenarde dépassée, et le salut de Bruxelles à
son Roi et à sa Reine derrière lesquels nous marchions nous, la France,
fraternellement mêlés à l’armée, au peuple belges, acclamés par eux et
comme eux--oui, ce sont là, aussi, des souvenirs qui comptent, et qui
paient bien des minutes cruelles.
C’est qu’ils avaient été particulièrement pénibles, ces derniers
combats, pénibles surtout par le terrain abominable qui ne se compare
qu’à celui de Verdun--avec l’eau en plus! Un village comme Langemarck,
qui était mieux qu’un village, un gros bourg florissant, avec un très
beau château, où certains de nos camarades de la cavalerie se
rappelaient avoir trouvé, en 1914, un cantonnement spacieux et
confortable, Langemarck, son château--quelques briques écrasées dans la
boue et qui, à cet endroit où fut Langemarck, lui donnaient seulement
une couleur un peu rougeâtre--comme à Fleury! Pourtant quelque chose
subsistait de ce qui avait été Langemarck, quelque chose de plus que sur
l’emplacement de Fleury: un réverbère!
Oui, dans ce paysage de désolation et de mort, sur ce sol chaotique et
désertique, il n’y avait que cela qui subsistait, qu’un miracle
extravagant avait maintenu debout et fait respecter,--un réverbère tout
tordu, que le bombardement infernal qui, tout autour, avait tout nivelé,
n’était point parvenu à abattre, ou qu’il avait dédaigné,--un réverbère
s’élevait encore, saugrenu et dérisoire... Et c’est qu’on le voyait de
loin, car la plaine était sans ondulations, monotone, impitoyable; et
l’on ne pouvait cependant, à cause de la nappe d’eau à moins de 30
centimètres, ni ouvrir une tranchée, ni creuser un abri. Les seuls abris
étaient nécessairement en superstructure, casemates bétonnées, ou
simples tôles métro: métro, c’était leur nom officiel dû à leur forme
pareille, en effet, à la voûte du métro,--ce qui, avec son petit air
bien parisien, nous emmenait joliment loin du champ de bataille, et de
Langemarck.
A défaut de tôles «métro» j’ai vu utiliser comme abris de vieux tanks,
épaves de la furieuse bataille anglaise de 1917. A Langemarck,
précisément, non loin de la tôle métro qui servait de P. C. à un général
de division, des territoriaux avaient pris possession d’un de ces tanks
qui n’avait pu aller plus loin et pour cause: la cause était marquée par
trois petites croix voisines, surmontant les tombes des trois Anglais de
l’équipage qui, lorsque le tank avait été démoli, avaient été en partie
brûlés sur place, puis enterrés là. En dépit de ce voisinage peu
encourageant, nos territoriaux avaient aménagé la carcasse du tank pour
leurs commodités personnelles, et, pour se chauffer et cuire leur soupe,
ils y avaient même installé un petit poêle de campagne dont le tuyau
sortait comiquement de l’ancien capot...
[Illustration]
Et cette région avait été, paraît-il, une des régions les plus riches
des Flandres, des plus fertiles, des plus riantes. Lorsque Bruges fut
délivrée, le général français, qui commandait le détachement de l’armée
des Flandres, et remplissait avec bonheur auprès du roi Albert les
fonctions de chef d’État-Major ou mieux de conseiller militaire, le
général Degoutte songea que les habitants de Bruges, pendant ces quatre
années d’occupation, avaient bien entendu quelquefois tonner le canon,
mais qu’ils ne pouvaient savoir ce qu’avait été cette bataille qui se
livrait à quelques dizaines de kilomètres de chez eux, qu’ils ignoraient
totalement dans quel état les Boches avaient mis toute la contrée
environnante. Et le général fit prier trente notables de Bruges, et les
invita à visiter ce qui avait été le front de l’Yser, de Roulers,
d’Ypres et de Dixmude.
J’eus l’honneur d’être désigné pour guider ce pieux et poignant
pèlerinage. Malgré la fatigue et les difficultés certaines d’une telle
randonnée par les pistes en rondins, que l’on avait dû établir au milieu
de la campagne inondée, et les routes sur pilotis que les lourds convois
avaient dangereusement endommagées, coupées même par endroits, et par
ailleurs encombrées encore de fourgons renversés, de débris de toute
nature, les invités du général Degoutte se montrèrent fort empressés, et
parmi eux l’ancien bourgmestre avait bien voulu souhaiter, tout le
premier, de se joindre à notre caravane, ce noble et charmant comte
Visart, que les Allemands avaient révoqué, et qui, malmené par ces
rustres, sans égards pour ses quatre-vingts ans, leur avait un jour
répondu:
--Fusillez-moi si vous voulez, mais soyez polis!
J’ai dit que mes compagnons, de la formidable bataille qui s’était
livrée si près d’eux, ne savaient rien que les nouvelles plus ou moins
vagues, plus ou moins erronées, que laissait «filtrer» jusqu’à eux la
Kommandantur. Et surtout ils n’avaient pas la moindre idée, aucun
document photographique n’avait encore pu le leur révéler, ils ne se
faisaient aucune idée de cette ruine totale, de cette complète
[Illustration]
dévastation. Alors, imaginez l’impression de ces gens qui avaient encore
dans les yeux l’image de ces plaines flamandes, telles qu’ils les
avaient laissées en 1914, si peuplées et si prospères,--et brusquement
plus rien que ce chaos et ce désert où ils cherchent, sans même parvenir
à en démêler les traces, pas même l’emplacement exact, où ils cherchent
vainement ce qui fut leur ferme, leur maison des champs, la demeure
calme et joyeuse de parents, de voisins, d’amis.
[Illustration]
Pour nous, ce sentiment de stupeur consternée, d’indignation et de rage,
nous l’éprouvions devant Ypres en ruines, oui, un sentiment de tous
points analogue, aussi âprement douloureux et fort que pouvait l’être
celui de nos amis Belges devant leur patrimoine ruiné: des richesses
incomparables, de purs et uniques chefs-d’œuvre comme les Halles ou la
Cathédrale d’Ypres ne faisaient-ils point partie du patrimoine de
l’humanité tout entière, de son patrimoine artistique, et n’est-ce pas
l’humanité tout entière, tout le monde civilisé qui en aura été ainsi
frustré, dépossédé, par la barbarie allemande?
Aussi quel soulagement d’apprendre et de constater que du moins Bruges
avait été respectée, que nous pourrions encore emplir nos yeux de ses
merveilles!...
Je ne pense pas qu’il se puisse imaginer de cadre plus magnifique, pour
un cortège triomphal, que celui de cette Grande Place de Bruges, où le
Roi Albert, la Reine et le Prince héritier, arrivèrent à cheval,
escortés du général Degoutte et de son état-major, tandis que le
carillon du beffroi jouait la _Brabançonne_ et _La Marseillaise_. Les
notes grêles et charmantes de ce carillon résonnent encore dans notre
cœur. Comme il claquait joliment au vent, le fanion du général Degoutte,
fièrement dressé au milieu de la grande place, autour de laquelle
évoluaient les vaillants régiments belges! Sur le perron du Palais
Provincial, devant lequel les souverains belges avaient mis pied à
terre, c’étaient tous les chapeaux haute-forme de la Province, enfin
libérés eux aussi par la victoire, et les uniformes chamarrés des
bourgmestres, du Gouverneur.
Et soudain le Roi Albert, qui nous dominait tous de sa haute taille,
aperçut modestement mêlé à la foule, l’amiral Ronarc’h, avec sa
redingote sombre, tel qu’il était à Dixmude au milieu de son héroïque
brigade de fusiliers marins. Et le Roi et la Reine, lui faisant
gentiment signe, voulurent, pendant la cérémonie, qu’il se tînt à leurs
côtés.
Après tant de _Marseillaises_ et de _Brabançonnes_, d’acclamations, de
carillons et de fanfares,--Bruges-la-Morte était vraiment, ce jour-là,
Bruges la ressuscitée, et il n’y aura pas de trompettes plus éclatantes
au jour du Jugement dernier!..--j’étais allé chercher au Béguinage un
peu de repos et de silence. Le Béguinage, lui, je le retrouvai pareil à
lui-même, aussi calme, aussi recueilli, comme si toutes les agitations
du siècle, et même la guerre, n’avaient pu franchir son pont ni sa
porte, étaient venues se briser à la mouvante barrière de ses canaux...
Seuls quelques enfants jouaient sur la petite place herbue devant la
chapelle.
[Illustration]
Mais en me voyant, ils cessèrent leurs jeux, et, gravement, la main au
bonnet, me firent un beau salut militaire. Je leur répondis en souriant,
et comme je m’éloignais, continuant ma promenade, je m’entendis appeler:
«Monsieur l’officier!... Monsieur l’officier»!...
Je m’arrêtai et tournai la tête: les enfants, maintenant, me montraient
l’un d’eux qui s’était mis à marcher sur les mains, et à exécuter de
superbes cabrioles; et je compris que, renouvelant l’hommage spontané et
naïf du Jongleur de Notre-Dame, ces cabrioles, c’était pour me faire
honneur, pour faire honneur à un officier français, c’était l’offrande
de leur admiration et de leur reconnaissance, à ces humbles et charmants
gamins, pour la France...
C’est qu’ils témoignèrent de tant de crânerie et de malicieux héroïsme,
la plupart de nos petits Belges, pendant les dures heures de
l’occupation allemande! Et non pas seulement par les privations
imposées, qu’ils supportaient si allègrement; mais comme ils donnèrent
du fil à retordre aux lourds policiers boches, que de tours plaisants
où, piteusement, se laissaient prendre la sottise, et la morgue des
officiers de la Kommandantur!...
Cette malice, d’ailleurs, n’était pas l’apanage exclusif de leur jeune
âge; toute la population belge rivalisa d’ingéniosité et d’esprit pour
jouer, duper, ridiculiser ses oppresseurs, et la «Zwanze» fut bien
souvent une arme de vengeance et de défense contre laquelle les
Allemands dépensaient en vain leur rage impuissante. C’est à force de
finesse inventive et subtile que les Belges parvinrent à ne point trop
souffrir des mesures vexatoires dont on cherchait à les accabler,
passant à travers les règlements, tournant l’obstacle, se moquant des
perquisitions.
Nous en a-t-on conté de ces «zwanzes», de ces bonnes farces jouées aux
autorités allemandes, et qui ne dénotaient pas moins de courage que de
belle humeur... Car malheur à qui se serait laissé prendre!