dans cette boue, cadavres de jeunes hommes qui dormirent une dernière
nuit au faubourg Pavé, cadavres d’Allemands aussi que ne rendra plus la
terre de France qu’ils avaient souillée.
Oui vraiment il y avait de tout dans cette boue de Verdun, de tout, du
meilleur et du pire, et même du Boche.
Mais on était à une époque, et engagé dans une aventure, où le cœur
était devenu aussi froid, aussi dur, que les ossements mêlés à la boue
où l’on pataugeait, et que l’on pouvait découvrir au bout d’une botte,
en cherchant à «récupérer» la botte...
[Illustration]
L’homme de Bezonvaux qui, tout caparaçonné de courroies de bidon, des
bidons lui battant les flancs, l’échine et le ventre, était de
corvée,--la plus douce, la plus enviable,--de corvée de pinard, l’homme
de Bezonvaux qui s’en venait chercher du pinard à l’arrière, n’allait
pas s’émouvoir pour si peu, et en attrister cette minute de rare
allégresse; la vie humaine, a écrit Barrès, n’avait alors pas plus de
prix qu’une cerise au fort de la saison: au juste eût-il prêté plus
d’attention à l’aubaine d’une poignée de cerises...
C’est que Bezonvaux était une de ces stations d’enfer, un de ces points
sacrifiés du front de Verdun, où quatre jours durant, d’une relève à
l’autre, il fallait bien se résoudre à vivre séparés du reste du monde,
il fallait renoncer à tout secours humain; la boue, par là, devenait
marécage, aucun ravitaillement d’aucune sorte n’y pouvait passer, même
les petits ânes que l’on voyait trotter si vaillants le long du ravin.
En sorte que l’arrière,--tout est relatif,--l’arrière et ses délices
c’était l’autre côté du marécage, la région où l’on recevait bien encore
des obus, certes, mais où l’on pouvait espérer recevoir autre chose que
des obus; le paradis, vu de l’enfer de Bezonvaux, c’était l’étang de
Vaux.
J’ai gardé de l’étang de Vaux un souvenir extraordinaire. C’était un
site ravissant, et qui n’avait pas cette mélancolie que la plupart des
étangs prêtent au paysage. Jadis un petit village, plaisant et coquet,
se mirait non loin, que fréquentaient les pêcheurs amateurs de fritures,
et dont il restait exactement autant que du village de Fleury,
c’est-à-dire exactement rien.
Mais je ne pense pas qu’aux jours de fêtes votives, ou pour la plus
brillante ouverture de pêche, il y ait jamais eu autour de l’étang de
Vaux une foule aussi pittoresque, une animation comparable à celle qu’y
apportait le voisinage de la bataille.
Ce n’était pas une animation fiévreuse et guerrière, comme au faubourg
Pavé. Il n’y avait ici aucun préparatif militaire, mais seulement des
tonneaux en perce, des étalages de boîtes de conserves, du papier à
lettres, de la parfumerie!...
[Illustration]
Une coopérative divisionnaire avait installé sous des tentes, le long du
chemin d’amoureux qui longe capricieusement et surplombe l’étang, comme
de petites boutiques de kermesse; et c’était une véritable kermesse où
se pressaient les hommes de Bezonvaux et d’ailleurs, où ils oubliaient
en une minute et pour une minute la nuit d’angoisse qui avait précédé,
et le jour atroce qui viendra,--une kermesse, la kermesse de l’étang de
Vaux, la kermesse des fiancés de la mort. Et au-dessus, le fort de
Vaux, et là-bas les fumées de Briey...
Quel poète allemand écrira maintenant cette ballade de l’étang de Vaux,
car c’est bien un sujet de ballade allemande... Sous la lune, au
crépuscule, la brume blanche qui emmousseline l’étang, c’est le linceul
des morts de Verdun, qui, à l’entour, se sont couchés un soir dans la
boue, sans linceul...
[Illustration]
[Illustration]
[Illustration] LA DEUXIÈME MARNE
_29 mai 1918._--Et nous y voilà. Nous sommes arrivés à
Neuilly-Saint-Front en même temps que les premiers obus sur la gare. Je
n’ai pas «fait» Charleroi, je n’avais pas encore vu de retraite; tout le
long de la route, un défilé ininterrompu de véhicules de toute espèce,
charrettes à bœufs, brouettes, voitures d’enfant, et, là-dessus, les
objets les plus hétéroclites, empilés dans la hâte du départ; les femmes
ont mis sur elle ce qu’elles avaient de plus beau, leur chapeau de
cérémonie, dont les fleurs pendent, lamentables, et dont on n’oserait
pas sourire... Un pauvre vieux, infirme, que l’on transporte dans son
fauteuil roulant. Pas de plaintes, pas de cris; une sorte de stupeur;
des fantômes dans la poussière... Le général revient du corps d’armée:
nos bataillons doivent se tenir prêts à être engagés au fur et à mesure
des débarquements. Une limousine: des camarades de l’armée--l’armée qui
avait failli se faire prendre à Belleu, et qui, après avoir touché barre
à Oulchy-le-Château, va maintenant établir son quartier général à
Trilport--en attendant. Ils sont bien gentils, bien affectueux, ces
charmants camarades--et ils pensent bien dîner ce soir à Paris... La
nuit est venue, une belle nuit pour les avions. Sur la place, devant
l’église, des groupes de réfugiés et d’évacués, enveloppés dans des
châles, dorment sur des caisses. Un Monsieur très entouré, avec un
magnifique képi: c’est le sous-préfet. Il pérore; il assure que la
situation est excellente, qu’il vient de recevoir des nouvelles, et que
les Français viennent de reprendre Fère-en-Tardenois--Fère-en-Tardenois
d’où nous avons vu, cet après-midi, s’élever à l’horizon de grandes
colonnes de fumée, les dépôts que l’on avait fait sauter... De pauvres
gens recueillent avidement les paroles du sous-préfet; un vieil homme,
la tête toute tremblante, l’a pris par un bouton de son dolman:--Faut me
dire la vérité, Monsieur le Sous-Préfet, parce que je suis un bon, moi,
vous savez, moi, je suis un rouge!... Et le sous-préfet, exalté par sa
propre éloquence:--Rentrez chez vous, bonnes gens, les Boches sont en
pleine déroute, vous pouvez dormir tranquilles, vous n’avez rien à
craindre, c’est votre sous-préfet qui vous le dit!... Cependant,
impressionné moi-même, je me suis approché de ce fonctionnaire
enthousiaste et si bien renseigné, je me présente, je demande à M. le
Sous-Préfet de vouloir bien m’accompagner à l’État-Major du général de
division, qui sera heureux d’apprendre de sa bouche ces nouvelles
rassurantes qu’il vient de donner à la foule. M. le Sous-Préfet me suit
de fort bonne grâce, il sera ravi de faire la connaissance du général.
Le général est en train d’achever un dîner hâtif; le sous-préfet accepte
une tasse de café, s’installe, et, très à l’aise:--Alors, mon général,
quoi de nouveau?
_30 mai._--Quelle tristesse, cette maison où nous avons passé la nuit,
cette maison si confortable, que les propriétaires avaient meublée avec
autant d’amour que de mauvais goût, et qu’ils ont dû abandonner en une
heure... Des croûtons de pain traînent dans la cuisine; il y a encore,
dans le jardin, un petit jouet au milieu d’une allée, un arrosoir...
D’heure en heure, les nouvelles arrivent plus inquiétantes;
Château-Thierry est pris... Toute la population de Neuilly-Saint-Front,
hier encore si frémissante, est partie dans la nuit. Le sous-préfet a
disparu avec tout son enthousiasme et toute son éloquence. Il n’y a plus
un civil. Et voici des régiments (ce qui en reste) qui descendent,
l’arme à la bretelle,--ils viennent de là-bas, du côté des Boches: eh
bien! oui, quoi, les Boches arrivent...--et, dans les boutiques
ouvertes, dont les marchands se sont enfuis, un soldat entre, en
passant, puis deux, puis dix, qui font main basse sur les bouteilles,
les boîtes de conserves:--Autant nous que les Boches!... Deux chasseurs,
dans la grande rue, courent après un petit cochon qui crie, et les
hommes gouaillent: «On les aura!...» A 4 heures, ordre de départ pour
Sommelans. Nous allons, tant bien que mal, établir une ligne de
résistance face à l’est, en arrière de Château-Thierry.
[Illustration]
Au moment du départ, près de la voiture à fanion et du peloton de
l’escadron divisionnaire, j’aperçois deux civils importants, qui
s’entretiennent avec le général et son chef d’État-Major; je les
reconnais: c’est M. Abel Ferry et M. Renaudel; des bribes de leur
conversation viennent jusqu’à nous: «D’ici à deux jours, la situation
sera stabilisée... Il arrive des quantités de troupes...--Il faut que le
pays tienne jusqu’à octobre...»--Et ils filent... Au revoir et merci!
Nous sommes à Sommelans, installés chez l’institutrice. Comme elle a dû
avoir peur!... Le lit est encore défait... C’est un désarroi inouï de
papiers, de plumes de chapeaux, de rubans, dans les armoires, les
tiroirs renversés, au milieu de la chambre. Et il y a encore des fleurs,
de grosses pivoines rouges et blanches sur la cheminée... Elle avait un
piano, l’institutrice de Sommelans, et était abonnée aux _Annales_ et
aux _Grandes Modes de Paris_.
_31 mai._--Nous avons quitté Sommelans un quart d’heure avant les
premiers obus. A Licy-Clignon, à la maison d’école; sur le tableau noir,
cette dernière leçon: «Mercredi 29 mai: Instruction civique: la défense
nationale.» Et les «travaux à l’aiguille» des petites filles, surjets,
points de croix, canevas aux tapisseries ingénues, précipitamment jetés
au bas d’un placard. On vide consciencieusement les caves et les
basses-cours; ne s’y mêle-t-il pas un scrupule patriotique? Les
habitants ont recommandé, en s’enfuyant: «Brûlez plutôt ce que vous
n’emporterez pas!...» Chasses aux lapins et aux poules. Et dans chaque
maison l’armoire à linge, et l’armoire à confitures... Quelques
ivrognes, la chaleur aidant. Un homme d’un régiment qui monte a troqué
son casque contre un chapeau haute-forme. Dans une écurie, nous
découvrons un petit âne gris; dans un hangar, une charrette abandonnée:
nous attelons l’âne à la charrette, pour transporter nos sacs, et les
appareils de signalisation. De nouveaux ordres. On nous charge de
défendre la ligne de Château-Thierry avec des
[Illustration]
troupes que nous ne connaissons pas, des coloniaux, des malgaches. La
division s’établira à Crogis, nous à Montcourt. Et nous voici, de
nouveau, en route, avec notre âne... Un petit vallon délicieux, quelques
vieillards encore sur le pas des portes, dans les jardins; une vieille
femme qui lave son linge,--longtemps nous entendons le bruit du battoir,
frais, paisible, monotone... La canonnade se rapproche, les
mitrailleuses. Hantise de l’infiltration boche, à travers les pentes
boisées qui nous entourent, avec la nuit qui vient. On entend les coups
de sifflet des patrouilles: patrouilles françaises ou patrouilles
allemandes? On décide que l’état-major de la division et celui de
l’Infanterie divisionnaire passeront la nuit dans une ferme voisine,
plutôt que dans cet étroit vallon de Crogis, inquiétant et peu sûr. Et
nous montons à pied à la ferme de la Nouette. Des lueurs d’incendie dans
toutes les directions; au-dessus de Château-Thierry, ce sont de
continuels éclatements. La nuit est divine. Dans les champs, nous
troublons un cochon égaré, deux chèvres blanches. La ferme, immense, est
sens-dessus-dessous. Et le général, silencieux et seul, s’assied à
l’écart sur un banc, dans la vaste cuisine, dont les cuisiniers ont
déjà pris possession, allumant du feu, préparant le café.
_1ᵉʳ juin._--Repli vers Villiers-sur-Marne. Nous ne savons toujours rien
des troupes que nous avons devant nous. Départ à cinq heures du matin;
nous nous gardons avec nos cyclistes, nos éclaireurs montés; les
Allemands seraient sur les hauteurs qui dominent Montcourt et où tient
encore l’escadron divisionnaire. Notre départ fait se lever, dans la
grande cour, une nuée de pigeons. Et nous chevauchons au milieu des
chants d’alouette... Arrêt à la ferme de Beaurepaire. La situation se
précise; nous aurons avec nous une brigade de cavalerie (le bataillon
pied à terre des hussards), et un régiment américain. Le risque sera
donc un peu moins grand de nous faire enlever comme la nuit précédente.
Cette ferme de Beaurepaire est une merveille. Quelle vie agréable et
saine on devait mener là!... Il y a un billard, un piano, de vieux
meubles; et puis un grand attirail de chasse, une collection de
cravaches, des éperons... Et toujours l’armoire aux confitures... Voici
les Américains qui montent en ligne. Ils avancent comme s’il n’y avait
pas de Boches, ni surtout d’avions boches mitraillant les routes. Aucune
précaution; une rafale vient d’en coucher une dizaine par terre; et ça
n’a pas l’air de les émouvoir autrement: «C’est la guerre!...» Ils ont
fait halte devant Beaurepaire. Un Américain se risque à entrer dans la
cour pour prendre de l’eau; il prend aussi une poule, qui s’était
aventurée trop près de ses longues jambes; d’autres entrent, à leur
tour, mis en goût; et ce ne sont bientôt plus qu’Américains avec, sous
le bras, deux, trois poulets... Et dans le crépuscule qui vient, au
crépitement des mitrailleuses, au bruit sourd de la canonnade, se mêlent
les cris des poules effarouchées... C’est la guerre!...
_2 juin._--Réveil à 4 heures du matin. Ça va mal. La division de gauche
est fortement pressée, et, à notre droite, la division
[Illustration]
Marchand a décidément perdu la partie nord de Château-Thierry. Ordre de
faire sauter le pont d’Acy. On m’envoie alerter le colonel américain, et
le prévenir qu’il pourrait bien se trouver engagé dans la journée. Il
fait d’ailleurs une matinée exquise; je reviens à travers champs.
Canonnade intense. Et puis ça se tasse. Vers midi, (après déjeuner), on
redevient presque optimiste. On a de meilleures nouvelles de la division
de gauche; la progression allemande serait arrêtée de ce côté, du moins
pour aujourd’hui. Le cycliste d’un de nos chefs de bataillon, qui avait
été fait prisonnier hier, a réussi à brûler la politesse aux Boches. Il
est là. Le colonel lui remet la médaille militaire; il ne s’y attendait
guère; il est blanc d’émotion. Le colonel se dispose à ajouter cinquante
francs de sa poche, pour arroser la médaille; mais tout en causant, il
s’aperçoit que ce cycliste est «dans le civil» un gros entrepreneur de
maçonnerie qui doit être beaucoup plus riche et gagner beaucoup plus
d’argent qu’un colonel; alors le colonel a économisé ses cinquante
francs.
_3 juin._--Le colonel L... a planté sa canne quelque part dans le bois;
c’est son P. C. Nous sommes auprès de lui, consultant la carte. Tout à
coup des obus se mettent à tomber, pas loin, avec le bruit
caractéristique, sous bois, des branches brisées. Et je remarque une
fois de plus cette affectation que l’on met, en pareil cas, dans un
groupe d’officiers, à continuer, comme si de rien n’était, avec plus de
volubilité même, la conversation commencée,--simplement un petit clin
d’œil de côté, vers la direction où «ça tombe». Ce soir, après dîner,
dans la grande cour de la ferme, nous admirons les six cochons qui
restent et se vautrent ignoblement dans le fumier,--«ils se camouflent,
c’est prudent!» a dit assez plaisamment P..., le chef d’état-major. Et,
de fait, six avions boches passent au-dessus de nous, à une assez grande
hauteur, en formation triangulaire, comme des canards sauvages. Près de
la mare, le major du bataillon américain dort, roulé dans sa toile de
tente, son appareil téléphonique suspendu à un arbre au-dessus de sa
tête, et à côté, accroché également, un réveille-matin.
[Illustration]
_4 juin._--Nous avons été relevés cette nuit par les Américains. Exquise
vallée de Domptin, si fraîche et boisée. A Bezu-le-Guery, nous
retrouvons le 152ᵉ; son colonel est en train de se raser; il descend en
pyjama, sa barbe à moitié faite. Les pertes: 650 hommes, 17 officiers. A
Montreuil-aux-Lions, la 2ᵉ division américaine est dans toute la fièvre
de l’arrivée et de l’installation; un luxe d’autos, de camions, de
side-cars, de motos, et quelle poussière sur cette route! Nous ne sommes
plus du tout chez nous, mais en Amérique: et pourtant la jolie petite
église qui domine le village est si française! A la mairie, le général
Pershing est en conférence avec le général Degoutte: quel sort étrange
que celui de ces petites mairies de campagne, qui semblaient uniquement
vouées aux comices agricoles et aux conseils de revision, et qui
s’inscrivent dans l’histoire par de semblables entrevues et de tels
conseils de guerre! La division américaine et la présence du général
Pershing ont aussitôt attiré ici une mission de journalistes américains.
V... l’accompagne, à qui un député, paraît-il, a déclaré hier à la
Chambre: «Nous ne traiterons pas sans l’Alsace-Lorraine. Nous
poursuivrons jusqu’au bout la solution militaire!» Fortes paroles! A la
Sablonnière, nous allons voir le groupe de chasseurs; les chasseurs en
ont supporté de rudes, pendant ces cinq jours: il reste 100 hommes au
bataillon de B..., et 250 au bataillon M... Le commandant M... a été
cerné trois fois et s’est trois fois dégagé; il est encore frémissant,
et il laisse pousser sa barbe. Nous cantonnons à Chamoust, une pauvre
petite ferme qui a été saccagée: on suit la trace des troupes en
campagne aux plumes de poulet. Autour de la ferme, un bataillon de
chasseurs de la division voisine, qui descend comme nous, et un autre
bataillon qui monte. Ceux qui montent ont placé des sentinelles aux
issues et des avant-postes. Cinq avions boches donnent la chasse à l’un
des nôtres et l’abattent. Au loin, la canonnade roule; lueur des
départs: c’est l’artillerie américaine qui s’entraîne. Le petit jardin
de la pauvre ferme est tout garni de roses, de mères-de-famille, de
pieds d’alouette, et d’innocents œillets blancs dont mon ordonnance a
mis un bouquet dans ce qui me sert de chambre.
_5 juin._--Et nous voici dans la calme et confortable maison de M. B...,
ancien notaire à Saâcy-sur-Marne. Nous sommes venus le long de la Marne.
Tristesse de ces petits villages évacués presque complètement, et si
verts, si «villégiature à deux heures de Paris». Sur la route, nous
doublons les bataillons de chasseurs; et ils ont défilé devant nous au
pont de Nanteuil: le 43ᵉ, clairons en tête; il a encore 250 hommes; le
59ᵉ derrière, n’a plus que 100 hommes, et plus de clairons. Et ces
hommes défilent encore allègrement, en tournant la tête à droite, et
certains avaient mis des fleurs au bout de leur fusil.
_11 juin._--La Ferté-sous-Jouarre. Dans la grande rue, où la moitié des
boutiques ont leur devanture fermée, des camions et des camions, amènent
des Américains sur la ligne. Une impression de gaîté et de force. Au
retour, les camions vides; dans l’un d’eux, debout, un convoyeur,
véritable excentric-comic, se démène et fait la parade, coiffé d’un
chapeau haute-forme: serait-ce le chapeau que j’avais déjà vu, quand
nous retraitions, à Licy-Clignon?
[Illustration]
_Sans date._--L’aumônier divisionnaire nous raconte qu’au cours de la
retraite, à Dammard, il était arrêté à chaque pas par des soldats--tout
un groupe d’artillerie--qui lui demandaient à se confesser, et qu’il
confessait là, en pleine rue. Il était débordé, et il a fini par se
fâcher: «Vous avez donc peur?»
_Sans date._--Déjeuner chez le commandant M..., à Forchamps, avec les
officiers du 43ᵉ B. C. P. et le colonel D... Fanfare, champagne. On a
déjeuné sous une tonnelle de fleurs et de branchages, construite en
deux heures, ce matin, par les sapeurs du bataillon. Les places vides
des camarades tués sont déjà tenues par d’autres.
_Dimanche._--Sur la promenade de la Ferté, le long de la Marne, les
petites tentes des Américains, si comiques avec leurs pantalons haut
relevés jusque sous les aisselles, des pantalons de clowns. D’aucuns
canotent. Un phonographe joue un two-step. Sur un banc, au milieu de cet
exotisme frénétique, quelques promeneurs du dimanche, et des enfants qui
jouent. Le colonel prend une photo d’un groupe, qui mange la soupe en
plein air; un soldat américain s’en aperçoit, pique une pomme de terre
au bout de sa fourchette, qu’il tient au port d’armes.
Ces soldats mettent à leur instruction une bonne volonté, une
application extraordinaires. Les exercices de tir, les «spécialités» les
passionnent; le grand sport c’est, lorsque la mitrailleuse a été
démontée, ou le fusil mitrailleur, de se faire bander les yeux pour en
rassembler les pièces «comme dans la nuit». Tout de même, comme ils
n’avaient pas été payés, paraît-il, depuis leur arrivée à La Ferté,
l’autre jour, à l’exercice, pendant la pause, comme les chasseurs qui
leur servent de «mannequins» pour les démonstrations et l’entraînement,
étaient allongés dans l’herbe, un Américain s’est approché d’un clairon,
lui a pris son instrument, et a joué «la solde».
_Sans date._--Instruction américaine. Grand exercice de démonstration,
progression de la section, avec incidents figurés: prisonniers boches,
barrages (les chasseurs, vautrés dans l’herbe, agitent des fanions
rouges pour simuler les lignes d’éclatement), prise de la tranchée
ennemie. Deux mille Américains comme spectateurs. Des têtes étonnantes
de lutteurs romains ou de clowns excentrics. Les majors, tout jeunes, en
bras de chemise, et avec leur insigne au collet de leur chemise. Le
général de division, général Cameroun, qui rit aux éclats et crie:
«Camarade» à l’épisode des prisonniers.
[Illustration]
C’est le général Cameroun qui déclare gravement: «Dans cette guerre, il
faut avoir un cinématographe dans la tête!...» A la fin de l’exercice,
la fanfare du 59ᵉ joue l’hymne américain. Et alors le colonel du
régiment, jusque-là impassible, visage de cinéma pour jouer les
_Mystères de New-York_, bondit au milieu de la prairie, en agitant son
grand chapeau, et pousse des cris inarticulés, des «you-you», des
sifflements aigus en l’honneur de la France, répétés aussitôt par les
deux mille Américains. Tout cela, dans un site délicieux de vieille
France, un plateau au-dessus de Reuil, avec, au pied, les boucles de la
Marne, et, sur les bords de la Marne, une vieille demeure Louis XVI qui
contemple cet étrange spectacle de tous les yeux étonnés de ses fenêtres
ouvertes.
_3 juillet._--Nous allons occuper le secteur de
Vendrest-Vaux-sous-Coulomb. Ce que ce village de Vaux, où nous nous
installons, a d’assez désagréable, c’est que les Boches nous y tiennent
sous le feu d’Hautevesnes, d’où il s’agira de les déloger d’abord, quand
nous attaquerons. L’attaque se fera «en direction d’Hautevesnes.» En
attendant, ici, nous sommes «vus d’Hautevesnes», ce qui oblige à
certaines précautions, et a fort endommagé la ferme qui nous sert de P.
C. Mais il y a un petit jardin avec des roses merveilleuses, un chat, un
chien, une vache et trois vieilles femmes qui, comme le vieux pauvre du
«Noël» de Debussy, n’ont pas voulu s’en aller. L’une d’elles, de ces
trois vieilles, garde la clé de l’église, une délicieuse église romane
avec des traces de fresques naïves sur les piliers. La nef a été trouée
avant-hier par un obus. Nous allons organiser un P. C. souterrain à
l’entrée du village, près de la maison dont le grenier nous sert
d’observatoire et où les observateurs ont découvert, pour rendre leur
poste tout à fait confortable, un mobilier de la plus pittoresque
variété; ils découvrent aussi, cela va sans dire, les Boches
d’Hautevesnes,--qui le leur rendent bien. Cependant, je visite des
potagers abandonnés, où je me régale de groseilles, de petits pois crus
et de fèves excellentes. Je rencontre une des trois vieilles, la
propriétaire des fèves, qui me déclare qu’on la coupera en deux plutôt
que de la faire partir. Elle couche dans une petite cave avec ses
poules, qu’elle a réussi à sauvegarder. Elle paraît moins préoccupée de
la guerre et des obus que de la sécheresse, depuis que les conduites
d’eau ont été crevées, et d’un certain mulot, qui mange les racines de
ses choux, qu’elle guette toute la journée, armée d’une bêche, et
qu’elle ne peut arriver à surprendre...