Ce que l’on ne «récupérera» pas non plus, ce sont les cadavres enlisés

dans cette boue, cadavres de jeunes hommes qui dormirent une dernière

nuit au faubourg Pavé, cadavres d’Allemands aussi que ne rendra plus la

terre de France qu’ils avaient souillée.

Oui vraiment il y avait de tout dans cette boue de Verdun, de tout, du

meilleur et du pire, et même du Boche.

Mais on était à une époque, et engagé dans une aventure, où le cœur

était devenu aussi froid, aussi dur, que les ossements mêlés à la boue

où l’on pataugeait, et que l’on pouvait découvrir au bout d’une botte,

en cherchant à «récupérer» la botte...

[Illustration]

L’homme de Bezonvaux qui, tout caparaçonné de courroies de bidon, des

bidons lui battant les flancs, l’échine et le ventre, était de

corvée,--la plus douce, la plus enviable,--de corvée de pinard, l’homme

de Bezonvaux qui s’en venait chercher du pinard à l’arrière, n’allait

pas s’émouvoir pour si peu, et en attrister cette minute de rare

allégresse; la vie humaine, a écrit Barrès, n’avait alors pas plus de

prix qu’une cerise au fort de la saison: au juste eût-il prêté plus

d’attention à l’aubaine d’une poignée de cerises...

C’est que Bezonvaux était une de ces stations d’enfer, un de ces points

sacrifiés du front de Verdun, où quatre jours durant, d’une relève à

l’autre, il fallait bien se résoudre à vivre séparés du reste du monde,

il fallait renoncer à tout secours humain; la boue, par là, devenait

marécage, aucun ravitaillement d’aucune sorte n’y pouvait passer, même

les petits ânes que l’on voyait trotter si vaillants le long du ravin.

En sorte que l’arrière,--tout est relatif,--l’arrière et ses délices

c’était l’autre côté du marécage, la région où l’on recevait bien encore

des obus, certes, mais où l’on pouvait espérer recevoir autre chose que

des obus; le paradis, vu de l’enfer de Bezonvaux, c’était l’étang de

Vaux.

J’ai gardé de l’étang de Vaux un souvenir extraordinaire. C’était un

site ravissant, et qui n’avait pas cette mélancolie que la plupart des

étangs prêtent au paysage. Jadis un petit village, plaisant et coquet,

se mirait non loin, que fréquentaient les pêcheurs amateurs de fritures,

et dont il restait exactement autant que du village de Fleury,

c’est-à-dire exactement rien.

Mais je ne pense pas qu’aux jours de fêtes votives, ou pour la plus

brillante ouverture de pêche, il y ait jamais eu autour de l’étang de

Vaux une foule aussi pittoresque, une animation comparable à celle qu’y

apportait le voisinage de la bataille.

Ce n’était pas une animation fiévreuse et guerrière, comme au faubourg

Pavé. Il n’y avait ici aucun préparatif militaire, mais seulement des

tonneaux en perce, des étalages de boîtes de conserves, du papier à

lettres, de la parfumerie!...

[Illustration]

Une coopérative divisionnaire avait installé sous des tentes, le long du

chemin d’amoureux qui longe capricieusement et surplombe l’étang, comme

de petites boutiques de kermesse; et c’était une véritable kermesse où

se pressaient les hommes de Bezonvaux et d’ailleurs, où ils oubliaient

en une minute et pour une minute la nuit d’angoisse qui avait précédé,

et le jour atroce qui viendra,--une kermesse, la kermesse de l’étang de

Vaux, la kermesse des fiancés de la mort. Et au-dessus, le fort de

Vaux, et là-bas les fumées de Briey...

Quel poète allemand écrira maintenant cette ballade de l’étang de Vaux,

car c’est bien un sujet de ballade allemande... Sous la lune, au

crépuscule, la brume blanche qui emmousseline l’étang, c’est le linceul

des morts de Verdun, qui, à l’entour, se sont couchés un soir dans la

boue, sans linceul...

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration] LA DEUXIÈME MARNE

_29 mai 1918._--Et nous y voilà. Nous sommes arrivés à

Neuilly-Saint-Front en même temps que les premiers obus sur la gare. Je

n’ai pas «fait» Charleroi, je n’avais pas encore vu de retraite; tout le

long de la route, un défilé ininterrompu de véhicules de toute espèce,

charrettes à bœufs, brouettes, voitures d’enfant, et, là-dessus, les

objets les plus hétéroclites, empilés dans la hâte du départ; les femmes

ont mis sur elle ce qu’elles avaient de plus beau, leur chapeau de

cérémonie, dont les fleurs pendent, lamentables, et dont on n’oserait

pas sourire... Un pauvre vieux, infirme, que l’on transporte dans son

fauteuil roulant. Pas de plaintes, pas de cris; une sorte de stupeur;

des fantômes dans la poussière... Le général revient du corps d’armée:

nos bataillons doivent se tenir prêts à être engagés au fur et à mesure

des débarquements. Une limousine: des camarades de l’armée--l’armée qui

avait failli se faire prendre à Belleu, et qui, après avoir touché barre

à Oulchy-le-Château, va maintenant établir son quartier général à

Trilport--en attendant. Ils sont bien gentils, bien affectueux, ces

charmants camarades--et ils pensent bien dîner ce soir à Paris... La

nuit est venue, une belle nuit pour les avions. Sur la place, devant

l’église, des groupes de réfugiés et d’évacués, enveloppés dans des

châles, dorment sur des caisses. Un Monsieur très entouré, avec un

magnifique képi: c’est le sous-préfet. Il pérore; il assure que la

situation est excellente, qu’il vient de recevoir des nouvelles, et que

les Français viennent de reprendre Fère-en-Tardenois--Fère-en-Tardenois

d’où nous avons vu, cet après-midi, s’élever à l’horizon de grandes

colonnes de fumée, les dépôts que l’on avait fait sauter... De pauvres

gens recueillent avidement les paroles du sous-préfet; un vieil homme,

la tête toute tremblante, l’a pris par un bouton de son dolman:--Faut me

dire la vérité, Monsieur le Sous-Préfet, parce que je suis un bon, moi,

vous savez, moi, je suis un rouge!... Et le sous-préfet, exalté par sa

propre éloquence:--Rentrez chez vous, bonnes gens, les Boches sont en

pleine déroute, vous pouvez dormir tranquilles, vous n’avez rien à

craindre, c’est votre sous-préfet qui vous le dit!... Cependant,

impressionné moi-même, je me suis approché de ce fonctionnaire

enthousiaste et si bien renseigné, je me présente, je demande à M. le

Sous-Préfet de vouloir bien m’accompagner à l’État-Major du général de

division, qui sera heureux d’apprendre de sa bouche ces nouvelles

rassurantes qu’il vient de donner à la foule. M. le Sous-Préfet me suit

de fort bonne grâce, il sera ravi de faire la connaissance du général.

Le général est en train d’achever un dîner hâtif; le sous-préfet accepte

une tasse de café, s’installe, et, très à l’aise:--Alors, mon général,

quoi de nouveau?

_30 mai._--Quelle tristesse, cette maison où nous avons passé la nuit,

cette maison si confortable, que les propriétaires avaient meublée avec

autant d’amour que de mauvais goût, et qu’ils ont dû abandonner en une

heure... Des croûtons de pain traînent dans la cuisine; il y a encore,

dans le jardin, un petit jouet au milieu d’une allée, un arrosoir...

D’heure en heure, les nouvelles arrivent plus inquiétantes;

Château-Thierry est pris... Toute la population de Neuilly-Saint-Front,

hier encore si frémissante, est partie dans la nuit. Le sous-préfet a

disparu avec tout son enthousiasme et toute son éloquence. Il n’y a plus

un civil. Et voici des régiments (ce qui en reste) qui descendent,

l’arme à la bretelle,--ils viennent de là-bas, du côté des Boches: eh

bien! oui, quoi, les Boches arrivent...--et, dans les boutiques

ouvertes, dont les marchands se sont enfuis, un soldat entre, en

passant, puis deux, puis dix, qui font main basse sur les bouteilles,

les boîtes de conserves:--Autant nous que les Boches!... Deux chasseurs,

dans la grande rue, courent après un petit cochon qui crie, et les

hommes gouaillent: «On les aura!...» A 4 heures, ordre de départ pour

Sommelans. Nous allons, tant bien que mal, établir une ligne de

résistance face à l’est, en arrière de Château-Thierry.

[Illustration]

Au moment du départ, près de la voiture à fanion et du peloton de

l’escadron divisionnaire, j’aperçois deux civils importants, qui

s’entretiennent avec le général et son chef d’État-Major; je les

reconnais: c’est M. Abel Ferry et M. Renaudel; des bribes de leur

conversation viennent jusqu’à nous: «D’ici à deux jours, la situation

sera stabilisée... Il arrive des quantités de troupes...--Il faut que le

pays tienne jusqu’à octobre...»--Et ils filent... Au revoir et merci!

Nous sommes à Sommelans, installés chez l’institutrice. Comme elle a dû

avoir peur!... Le lit est encore défait... C’est un désarroi inouï de

papiers, de plumes de chapeaux, de rubans, dans les armoires, les

tiroirs renversés, au milieu de la chambre. Et il y a encore des fleurs,

de grosses pivoines rouges et blanches sur la cheminée... Elle avait un

piano, l’institutrice de Sommelans, et était abonnée aux _Annales_ et

aux _Grandes Modes de Paris_.

_31 mai._--Nous avons quitté Sommelans un quart d’heure avant les

premiers obus. A Licy-Clignon, à la maison d’école; sur le tableau noir,

cette dernière leçon: «Mercredi 29 mai: Instruction civique: la défense

nationale.» Et les «travaux à l’aiguille» des petites filles, surjets,

points de croix, canevas aux tapisseries ingénues, précipitamment jetés

au bas d’un placard. On vide consciencieusement les caves et les

basses-cours; ne s’y mêle-t-il pas un scrupule patriotique? Les

habitants ont recommandé, en s’enfuyant: «Brûlez plutôt ce que vous

n’emporterez pas!...» Chasses aux lapins et aux poules. Et dans chaque

maison l’armoire à linge, et l’armoire à confitures... Quelques

ivrognes, la chaleur aidant. Un homme d’un régiment qui monte a troqué

son casque contre un chapeau haute-forme. Dans une écurie, nous

découvrons un petit âne gris; dans un hangar, une charrette abandonnée:

nous attelons l’âne à la charrette, pour transporter nos sacs, et les

appareils de signalisation. De nouveaux ordres. On nous charge de

défendre la ligne de Château-Thierry avec des

[Illustration]

troupes que nous ne connaissons pas, des coloniaux, des malgaches. La

division s’établira à Crogis, nous à Montcourt. Et nous voici, de

nouveau, en route, avec notre âne... Un petit vallon délicieux, quelques

vieillards encore sur le pas des portes, dans les jardins; une vieille

femme qui lave son linge,--longtemps nous entendons le bruit du battoir,

frais, paisible, monotone... La canonnade se rapproche, les

mitrailleuses. Hantise de l’infiltration boche, à travers les pentes

boisées qui nous entourent, avec la nuit qui vient. On entend les coups

de sifflet des patrouilles: patrouilles françaises ou patrouilles

allemandes? On décide que l’état-major de la division et celui de

l’Infanterie divisionnaire passeront la nuit dans une ferme voisine,

plutôt que dans cet étroit vallon de Crogis, inquiétant et peu sûr. Et

nous montons à pied à la ferme de la Nouette. Des lueurs d’incendie dans

toutes les directions; au-dessus de Château-Thierry, ce sont de

continuels éclatements. La nuit est divine. Dans les champs, nous

troublons un cochon égaré, deux chèvres blanches. La ferme, immense, est

sens-dessus-dessous. Et le général, silencieux et seul, s’assied à

l’écart sur un banc, dans la vaste cuisine, dont les cuisiniers ont

déjà pris possession, allumant du feu, préparant le café.

_1ᵉʳ juin._--Repli vers Villiers-sur-Marne. Nous ne savons toujours rien

des troupes que nous avons devant nous. Départ à cinq heures du matin;

nous nous gardons avec nos cyclistes, nos éclaireurs montés; les

Allemands seraient sur les hauteurs qui dominent Montcourt et où tient

encore l’escadron divisionnaire. Notre départ fait se lever, dans la

grande cour, une nuée de pigeons. Et nous chevauchons au milieu des

chants d’alouette... Arrêt à la ferme de Beaurepaire. La situation se

précise; nous aurons avec nous une brigade de cavalerie (le bataillon

pied à terre des hussards), et un régiment américain. Le risque sera

donc un peu moins grand de nous faire enlever comme la nuit précédente.

Cette ferme de Beaurepaire est une merveille. Quelle vie agréable et

saine on devait mener là!... Il y a un billard, un piano, de vieux

meubles; et puis un grand attirail de chasse, une collection de

cravaches, des éperons... Et toujours l’armoire aux confitures... Voici

les Américains qui montent en ligne. Ils avancent comme s’il n’y avait

pas de Boches, ni surtout d’avions boches mitraillant les routes. Aucune

précaution; une rafale vient d’en coucher une dizaine par terre; et ça

n’a pas l’air de les émouvoir autrement: «C’est la guerre!...» Ils ont

fait halte devant Beaurepaire. Un Américain se risque à entrer dans la

cour pour prendre de l’eau; il prend aussi une poule, qui s’était

aventurée trop près de ses longues jambes; d’autres entrent, à leur

tour, mis en goût; et ce ne sont bientôt plus qu’Américains avec, sous

le bras, deux, trois poulets... Et dans le crépuscule qui vient, au

crépitement des mitrailleuses, au bruit sourd de la canonnade, se mêlent

les cris des poules effarouchées... C’est la guerre!...

_2 juin._--Réveil à 4 heures du matin. Ça va mal. La division de gauche

est fortement pressée, et, à notre droite, la division

[Illustration]

Marchand a décidément perdu la partie nord de Château-Thierry. Ordre de

faire sauter le pont d’Acy. On m’envoie alerter le colonel américain, et

le prévenir qu’il pourrait bien se trouver engagé dans la journée. Il

fait d’ailleurs une matinée exquise; je reviens à travers champs.

Canonnade intense. Et puis ça se tasse. Vers midi, (après déjeuner), on

redevient presque optimiste. On a de meilleures nouvelles de la division

de gauche; la progression allemande serait arrêtée de ce côté, du moins

pour aujourd’hui. Le cycliste d’un de nos chefs de bataillon, qui avait

été fait prisonnier hier, a réussi à brûler la politesse aux Boches. Il

est là. Le colonel lui remet la médaille militaire; il ne s’y attendait

guère; il est blanc d’émotion. Le colonel se dispose à ajouter cinquante

francs de sa poche, pour arroser la médaille; mais tout en causant, il

s’aperçoit que ce cycliste est «dans le civil» un gros entrepreneur de

maçonnerie qui doit être beaucoup plus riche et gagner beaucoup plus

d’argent qu’un colonel; alors le colonel a économisé ses cinquante

francs.

_3 juin._--Le colonel L... a planté sa canne quelque part dans le bois;

c’est son P. C. Nous sommes auprès de lui, consultant la carte. Tout à

coup des obus se mettent à tomber, pas loin, avec le bruit

caractéristique, sous bois, des branches brisées. Et je remarque une

fois de plus cette affectation que l’on met, en pareil cas, dans un

groupe d’officiers, à continuer, comme si de rien n’était, avec plus de

volubilité même, la conversation commencée,--simplement un petit clin

d’œil de côté, vers la direction où «ça tombe». Ce soir, après dîner,

dans la grande cour de la ferme, nous admirons les six cochons qui

restent et se vautrent ignoblement dans le fumier,--«ils se camouflent,

c’est prudent!» a dit assez plaisamment P..., le chef d’état-major. Et,

de fait, six avions boches passent au-dessus de nous, à une assez grande

hauteur, en formation triangulaire, comme des canards sauvages. Près de

la mare, le major du bataillon américain dort, roulé dans sa toile de

tente, son appareil téléphonique suspendu à un arbre au-dessus de sa

tête, et à côté, accroché également, un réveille-matin.

[Illustration]

_4 juin._--Nous avons été relevés cette nuit par les Américains. Exquise

vallée de Domptin, si fraîche et boisée. A Bezu-le-Guery, nous

retrouvons le 152ᵉ; son colonel est en train de se raser; il descend en

pyjama, sa barbe à moitié faite. Les pertes: 650 hommes, 17 officiers. A

Montreuil-aux-Lions, la 2ᵉ division américaine est dans toute la fièvre

de l’arrivée et de l’installation; un luxe d’autos, de camions, de

side-cars, de motos, et quelle poussière sur cette route! Nous ne sommes

plus du tout chez nous, mais en Amérique: et pourtant la jolie petite

église qui domine le village est si française! A la mairie, le général

Pershing est en conférence avec le général Degoutte: quel sort étrange

que celui de ces petites mairies de campagne, qui semblaient uniquement

vouées aux comices agricoles et aux conseils de revision, et qui

s’inscrivent dans l’histoire par de semblables entrevues et de tels

conseils de guerre! La division américaine et la présence du général

Pershing ont aussitôt attiré ici une mission de journalistes américains.

V... l’accompagne, à qui un député, paraît-il, a déclaré hier à la

Chambre: «Nous ne traiterons pas sans l’Alsace-Lorraine. Nous

poursuivrons jusqu’au bout la solution militaire!» Fortes paroles! A la

Sablonnière, nous allons voir le groupe de chasseurs; les chasseurs en

ont supporté de rudes, pendant ces cinq jours: il reste 100 hommes au

bataillon de B..., et 250 au bataillon M... Le commandant M... a été

cerné trois fois et s’est trois fois dégagé; il est encore frémissant,

et il laisse pousser sa barbe. Nous cantonnons à Chamoust, une pauvre

petite ferme qui a été saccagée: on suit la trace des troupes en

campagne aux plumes de poulet. Autour de la ferme, un bataillon de

chasseurs de la division voisine, qui descend comme nous, et un autre

bataillon qui monte. Ceux qui montent ont placé des sentinelles aux

issues et des avant-postes. Cinq avions boches donnent la chasse à l’un

des nôtres et l’abattent. Au loin, la canonnade roule; lueur des

départs: c’est l’artillerie américaine qui s’entraîne. Le petit jardin

de la pauvre ferme est tout garni de roses, de mères-de-famille, de

pieds d’alouette, et d’innocents œillets blancs dont mon ordonnance a

mis un bouquet dans ce qui me sert de chambre.

_5 juin._--Et nous voici dans la calme et confortable maison de M. B...,

ancien notaire à Saâcy-sur-Marne. Nous sommes venus le long de la Marne.

Tristesse de ces petits villages évacués presque complètement, et si

verts, si «villégiature à deux heures de Paris». Sur la route, nous

doublons les bataillons de chasseurs; et ils ont défilé devant nous au

pont de Nanteuil: le 43ᵉ, clairons en tête; il a encore 250 hommes; le

59ᵉ derrière, n’a plus que 100 hommes, et plus de clairons. Et ces

hommes défilent encore allègrement, en tournant la tête à droite, et

certains avaient mis des fleurs au bout de leur fusil.

_11 juin._--La Ferté-sous-Jouarre. Dans la grande rue, où la moitié des

boutiques ont leur devanture fermée, des camions et des camions, amènent

des Américains sur la ligne. Une impression de gaîté et de force. Au

retour, les camions vides; dans l’un d’eux, debout, un convoyeur,

véritable excentric-comic, se démène et fait la parade, coiffé d’un

chapeau haute-forme: serait-ce le chapeau que j’avais déjà vu, quand

nous retraitions, à Licy-Clignon?

[Illustration]

_Sans date._--L’aumônier divisionnaire nous raconte qu’au cours de la

retraite, à Dammard, il était arrêté à chaque pas par des soldats--tout

un groupe d’artillerie--qui lui demandaient à se confesser, et qu’il

confessait là, en pleine rue. Il était débordé, et il a fini par se

fâcher: «Vous avez donc peur?»

_Sans date._--Déjeuner chez le commandant M..., à Forchamps, avec les

officiers du 43ᵉ B. C. P. et le colonel D... Fanfare, champagne. On a

déjeuné sous une tonnelle de fleurs et de branchages, construite en

deux heures, ce matin, par les sapeurs du bataillon. Les places vides

des camarades tués sont déjà tenues par d’autres.

_Dimanche._--Sur la promenade de la Ferté, le long de la Marne, les

petites tentes des Américains, si comiques avec leurs pantalons haut

relevés jusque sous les aisselles, des pantalons de clowns. D’aucuns

canotent. Un phonographe joue un two-step. Sur un banc, au milieu de cet

exotisme frénétique, quelques promeneurs du dimanche, et des enfants qui

jouent. Le colonel prend une photo d’un groupe, qui mange la soupe en

plein air; un soldat américain s’en aperçoit, pique une pomme de terre

au bout de sa fourchette, qu’il tient au port d’armes.

Ces soldats mettent à leur instruction une bonne volonté, une

application extraordinaires. Les exercices de tir, les «spécialités» les

passionnent; le grand sport c’est, lorsque la mitrailleuse a été

démontée, ou le fusil mitrailleur, de se faire bander les yeux pour en

rassembler les pièces «comme dans la nuit». Tout de même, comme ils

n’avaient pas été payés, paraît-il, depuis leur arrivée à La Ferté,

l’autre jour, à l’exercice, pendant la pause, comme les chasseurs qui

leur servent de «mannequins» pour les démonstrations et l’entraînement,

étaient allongés dans l’herbe, un Américain s’est approché d’un clairon,

lui a pris son instrument, et a joué «la solde».

_Sans date._--Instruction américaine. Grand exercice de démonstration,

progression de la section, avec incidents figurés: prisonniers boches,

barrages (les chasseurs, vautrés dans l’herbe, agitent des fanions

rouges pour simuler les lignes d’éclatement), prise de la tranchée

ennemie. Deux mille Américains comme spectateurs. Des têtes étonnantes

de lutteurs romains ou de clowns excentrics. Les majors, tout jeunes, en

bras de chemise, et avec leur insigne au collet de leur chemise. Le

général de division, général Cameroun, qui rit aux éclats et crie:

«Camarade» à l’épisode des prisonniers.

[Illustration]

C’est le général Cameroun qui déclare gravement: «Dans cette guerre, il

faut avoir un cinématographe dans la tête!...» A la fin de l’exercice,

la fanfare du 59ᵉ joue l’hymne américain. Et alors le colonel du

régiment, jusque-là impassible, visage de cinéma pour jouer les

_Mystères de New-York_, bondit au milieu de la prairie, en agitant son

grand chapeau, et pousse des cris inarticulés, des «you-you», des

sifflements aigus en l’honneur de la France, répétés aussitôt par les

deux mille Américains. Tout cela, dans un site délicieux de vieille

France, un plateau au-dessus de Reuil, avec, au pied, les boucles de la

Marne, et, sur les bords de la Marne, une vieille demeure Louis XVI qui

contemple cet étrange spectacle de tous les yeux étonnés de ses fenêtres

ouvertes.

_3 juillet._--Nous allons occuper le secteur de

Vendrest-Vaux-sous-Coulomb. Ce que ce village de Vaux, où nous nous

installons, a d’assez désagréable, c’est que les Boches nous y tiennent

sous le feu d’Hautevesnes, d’où il s’agira de les déloger d’abord, quand

nous attaquerons. L’attaque se fera «en direction d’Hautevesnes.» En

attendant, ici, nous sommes «vus d’Hautevesnes», ce qui oblige à

certaines précautions, et a fort endommagé la ferme qui nous sert de P.

C. Mais il y a un petit jardin avec des roses merveilleuses, un chat, un

chien, une vache et trois vieilles femmes qui, comme le vieux pauvre du

«Noël» de Debussy, n’ont pas voulu s’en aller. L’une d’elles, de ces

trois vieilles, garde la clé de l’église, une délicieuse église romane

avec des traces de fresques naïves sur les piliers. La nef a été trouée

avant-hier par un obus. Nous allons organiser un P. C. souterrain à

l’entrée du village, près de la maison dont le grenier nous sert

d’observatoire et où les observateurs ont découvert, pour rendre leur

poste tout à fait confortable, un mobilier de la plus pittoresque

variété; ils découvrent aussi, cela va sans dire, les Boches

d’Hautevesnes,--qui le leur rendent bien. Cependant, je visite des

potagers abandonnés, où je me régale de groseilles, de petits pois crus

et de fèves excellentes. Je rencontre une des trois vieilles, la

propriétaire des fèves, qui me déclare qu’on la coupera en deux plutôt

que de la faire partir. Elle couche dans une petite cave avec ses

poules, qu’elle a réussi à sauvegarder. Elle paraît moins préoccupée de

la guerre et des obus que de la sécheresse, depuis que les conduites

d’eau ont été crevées, et d’un certain mulot, qui mange les racines de

ses choux, qu’elle guette toute la journée, armée d’une bêche, et

qu’elle ne peut arriver à surprendre...

De la mer aux Vosges · 第 4 / 6 段