récits, tout semblables, que nous avions entendus en Alsace, et cette
analogie vraiment frappante entre l’attitude des Belges et des
Alsaciens, que soulignait un tour d’esprit tout pareil, ajoutait encore
à l’émotion que ces courageux amis nous inspiraient, et à notre
affection pour eux, nous les rendait, si possible, encore plus chers et
plus proches... Ah! en dépit de leurs exigences odieuses, de leur
surveillance tyrannique, les Boches n’en virent pas beaucoup, en
Belgique, de cette laine et de ces cuivres qu’ils prétendaient
réquisitionner, c’est-à-dire voler... Et ils pouvaient bien interdire
les couleurs nationales: un beau matin les étalages des magasins, les
éventaires des boutiques rapprochaient, en toute innocence, des boîtes
noires, côte à côte avec des boîtes jaunes et des boîtes rouges; ou
bien, on peut avoir, n’est-ce pas, une ombrelle rouge, une ombrelle
jaune n’est pas subversive, non plus qu’une ombrelle noire ne saurait
être considérée comme une insulte au Kaiser: et trois jeunes femmes se
rencontrant boulevard Anspach, et se promenant de compagnie, faisaient
briller et tournoyer les chères couleurs de la patrie...
[Illustration]
Alors, en guise de punition ou de brimade, la kommandantur décidait que,
pendant une semaine, pendant quinze jours, pendant un mois, suivant la
gravité de la faute, les habitants de tel quartier devraient être
rentrés chez eux et n’en pourraient plus sortir passé huit heures, sept
heures, six heures et demie du soir!
Et voici que, dans le quartier ainsi consigné, les policiers boches, en
faisant leur ronde, surprenaient, dans une rue obscure, à près de dix
heures, un passant qui se hâtait en longeant les murs!...
Celui-là, son compte était bon, il paierait pour les autres; justement
voilà-t-il pas que, ne se doutant de rien, il s’était arrêté, quel
cynisme! Non, il repart!... Dépêchons!...
Et les policiers, avec des précautions et des ruses d’apaches, se
faufilaient, s’approchaient, et, brusquement, d’un bond suprême,
s’élançaient pour mettre la main au collet du hardi noctambule...
--Phttt!...--le hardi noctambule s’envolait dans les airs: c’était un
mannequin en baudruche que des amateurs de «zwanze» promenaient, du haut
des toits, au bout d’une ficelle...
Cette robuste gaîté, qui avait persisté au milieu des pires tortures, on
imagine sans peine sa formidable explosion, quand il n’y eut plus rien
pour la contenir, quand l’heure de justice eut enfin sonné, l’heure de
la victoire et de la délivrance.
Je ne pense pas que rien se puisse comparer à la joie délirante, une
sorte de délire sacré, qui s’empara de Bruxelles et secoua son peuple
tout entier, et toutes les classes de ce peuple, hommes et femmes de
toutes les conditions et de tous les âges, lorsque la famille royale fit
dans la capitale martyre et fidèle cette rentrée solennelle, à la tête
de la division de Bruxelles, que précédaient des détachements des
troupes alliées: quelle vénération, quel amour s’élevaient de cette
foule vers ce Roi, symbole d’honneur, vers cette Reine, symbole de
dévouement et de grâce, et vers leurs enfants, symboles de jeunesse
triomphante et d’espoir confiant, vers cette exquise et espiègle petite
princesse Marie-José, que nous avions vue, sur la plage de La Panne,
prendre, au début d’octobre, ses premières leçons d’équitation:--«pour
le jour de l’entrée à Bruxelles»; et tout de suite nous avions été
émerveillés de sa crânerie à cheval, et de ses progrès rapides...
Mais, à ce moment, les Boches tenaient encore la forêt d’Houthulst; et,
en attendant de rentrer à Bruxelles, il avait fallu reprendre le chemin
du couvent italien où la jeune princesse était élevée. Avant son départ,
elle avait, par exemple, fait promettre au Roi son père, que «pour le
jour de l’entrée à Bruxelles», on la ferait revenir du couvent, et
qu’elle serait là,--et elle était là, en effet, le Roi avait tenu
parole.
Le roi Albert tient toujours sa parole...
[Illustration]
On ne saurait défiler avec plus de perfection que ne fit la batterie
d’artillerie anglaise, dont les caissons aux roues étincelantes, et les
chevaux qui semblaient tous d’un équipage de maître, étaient un prodige
d’astiquage et forçaient l’admiration; le détachement américain
s’avançait dans le frémissement que causaient partout les réserves qu’on
sentait en lui d’énergie jeune et tranquille.
Mais pour nous autres Français, les mots sont impuissants à dire
l’enthousiasme qui s’attachait aux pas de nos soldats à fourragère
rouge; ce n’étaient pas des fleurs que nous jetait le peuple de
Bruxelles, c’était son cœur!... Et j’entends encore les voix grêles et
fraîches de ces petites orphelines, sagement rangées au bord d’un
trottoir de la rue de la Loi, sous la conduite et la surveillance de
bonnes vieilles religieuses, et à qui les bonnes religieuses, en agitant
de petits drapeaux français et belges, faisaient entonner, en
l’entonnant elles-mêmes les premières, les paroles de _la Marseillaise_,
chaque fois que passait un officier ou un soldat français!...
Ce cri de «Vive la France!» qui est le plus beau cri pour des oreilles
françaises, des milliers de poitrines belges ne se lassaient pas de nous
en saluer, de le répéter, et c’est encore lui qui, pour nous, dominait
cette marée humaine de la place de l’Hôtel-de-Ville, quand, le soir
venu, dans ce décor unique au monde, nous contemplions tous ces visages
ardemment tendus vers le balcon où devait paraître le Roi, des visages
qui, eux aussi, semblaient alors uniques au monde et les plus beaux du
monde, les visages de ceux qui voient enfin triompher la noble cause
pour laquelle ils ont tout sacrifié, tout souffert: «Vive le Roi! vive
la Reine! vive la Belgique! vive la France!...»
Et puis, pourquoi voudrait-on le taire, il y eut la _Madelon_!
Eh, oui! cette Madelon partie d’Alsace, cette Madelon qui, des Vosges à
la mer, avait fait si joyeusement toutes les étapes les plus dures, qui
s’était installée et avait triomphé sur tous nos champs de bataille,
Madelon n’était pas encore venue à Bruxelles, les Boches ne l’y avaient
point laissée pénétrer, bref les habitants de Bruxelles en étaient
encore aux héroïnes des refrains et chansons de 1914, ils ignoraient
Madelon!
Oh! ils ne l’ignorèrent pas longtemps. Chaque soldat français
s’improvisa professeur de chant; et les élèves avaient une si grande
bonne volonté, tant de hâte empressée, un tel désir d’apprendre!...
Ainsi, pendant trois jours et trois nuits, Bruxelles chanta et dansa
sans arrêt; car par une rencontre miraculeuse et comme si le ciel même
avait voulu prendre sa part de la commune allégresse et témoigner, lui
aussi, en faveur de la justice et du droit triomphants, nous eûmes
alors, malgré l’hiver déjà proche, des nuits d’une clémence, d’une
douceur incomparables.
Et la ville, toute la nuit comme tout le jour, ne cessa d’être
[Illustration]
entraînée par cette étrange et irrésistible danse des kermesses: dans
une rue, quelques musiciens passent, jouant ou soufflant de n’importe
quel instrument, violon, piston ou clarinette--et, il faut bien le dire,
n’importe comment; mais, c’est du bruit, et c’est un rythme...
Et aussitôt, derrière eux, suivant ce rythme, deux, trois passants se
prennent par le bras, et se mettent à se balancer en cadence--deux,
trois, puis vingt, puis trente, puis cent, puis deux cents, la rue est
pleine...
[Illustration]
Et c’est la rue elle-même qui semble agitée de ce balancement
frénétique, par lequel se trouvent emportés d’un même élan tous les
promeneurs, tous les passants, et tout ce monde s’agite ainsi et se
balance inlassablement, bras-dessus, bras-dessous, soldats français,
soldats alliés, femmes, vieillards, enfants, mêlés, pressés, serrés,
haletants, joyeux, infatigables, et parmi lesquels nous reconnaissions
un soir, place Brouckère, bras-dessus, bras-dessous, toujours, et que le
hasard seul avait cependant réunis, bras-dessus, bras-dessous un
académicien français, un colonel américain, et la femme d’un conseiller
d’ambassade...
Ainsi la ronde macabre de ces quatre années de guerre aboutissait à
cette autre ronde; c’est vers elle que nous avaient appelés et guidés
les moulins à vent qui, des lignes ennemies, dès notre arrivée en
Belgique, de leurs grands bras nous faisaient signe: «Vite, vite, amis,
au secours, par ici!...» Et les moulins à vent nous avaient guidés
jusqu’à Audenarde, dont la brute allemande avait, hélas! comme à Ypres,
comme à Furnes, déchiré, déchiqueté en lambeaux les précieuses dentelles
de pierre, et jusqu’au delà d’Audenarde, où je devais voir le dernier
mort de la guerre et le dernier prisonnier.
Ce dernier prisonnier nous fut amené le 11 novembre, vers une heure de
l’après-midi, alors que nous fêtions l’armistice par un déjeuner sans
champagne, nous qui, pendant quatre ans, n’avions cessé de répéter:
«Quel fameux champagne on boira, quand ça sera fini et bien fini!...»
Et voilà qui prouve bien que les choses les plus attendues ne sont pas
toujours celles qui arrivent, qu’on ne réalise pas tous ses rêves, et
qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut; on a, certes, bu du champagne,
et, souvent, et même beaucoup, dans nos popotes, pendant les quatre ans
de guerre. Et voici que le jour de l’armistice, avec l’encombrement des
routes, et les ponts que les Boches, en se retirant, avaient fait
sauter, et que nous n’avions pas encore eu le temps de rétablir,
impossible d’atteindre les ravitaillements, et notre festin de
l’armistice se composa de boîtes de singe arrosées de thé!...
Mais nous étions rudement contents tout de même!...
Et ce fut donc, en guise de dessert, que l’on nous amena, pitoyable et
larmoyant, le dernier Boche qui s’était fait prendre à dix heures et
demie du matin.
[Illustration]
La cessation du feu et l’arrêt sur les positions avaient été fixés pour
onze heures. Vers dix heures du matin, un de nos pelotons de cavalerie,
qui avait passé la rivière, continuait sa progression, quand les
cavaliers de pointe aperçoivent dans un champ une compagnie allemande.
Et ils ouvrent le feu avec leurs mousquetons.
[Illustration]
On voit aussitôt une assez vive effervescence se manifester parmi les
Boches, et l’un d’eux qui se détache et s’approche les bras levés:
«Mais vous ne savez pas!... Vous faites erreur... il ne faut plus tirer:
Krieg fertig!... la guerre est finie!...»
L’officier auprès de qui il avait été conduit interrompit son baragouin,
et, flegmatique, tira sa montre:
«Les hostilités seront suspendues, en effet, à onze heures; il est dix
heures trente. Tu es prisonnier!... Krieg ist Krieg!...»
Et ce fut encore sur la route d’Audenarde qu’il me fut donné de voir le
dernier mort de la guerre, après cette nuit bénie qui précéda
l’armistice, cette nuit du 10 au 11 novembre où le ciel s’illumina de
tout ce qui nous restait de fusées éclairantes, où, aussi bien dans les
lignes allemandes que dans les lignes françaises, se mirent à sonner les
cloches de tous les villages et leurs carillons... Déjà, aux endroits
préparés pour l’avance, les dépôts de munitions, tous ces obus de tous
calibres si soigneusement empilés et rangés, prenaient l’aspect ridicule
des choses effrayantes qui ne réussissent plus à nous effrayer, dont la
menace piteusement est tout à coup avortée: A-t-on écrit la «Ballade des
projectiles qui ne seront jamais tirés?...»
Hélas! sur le bord de la route, un cadavre demeurait comme pour
témoigner que la menace n’avait pas toujours été vaine, que les obus
n’avaient point cessé depuis si longtemps leur effroyable besogne...
Je m’approchai du cadavre: c’était celui d’un jeune Américain.
Il avait été laissé là seul, étendu sur le dos, les yeux ouverts; il
avait dû être mortellement atteint par l’une de ces rafales que
l’artillerie ennemie, avant de fuir, lançait au hasard, pour vider ses
caissons...
Et je songeais qu’il était émouvant et juste que ce dernier mort de la
guerre fût, en effet, un Américain, un de ces ouvriers de la dernière
heure qui vinrent, en suprême renfort, pour décider de la victoire aux
côtés de ses artisans; je songeais qu’il était émouvant et juste de voir
reposer sur la terre belge, saintement libérée, ce jeune héros
d’Amérique, dont les yeux ouverts pour l’éternité regardaient maintenant
vers le ciel apaisé, vers l’avenir...
[Illustration]
[Illustration] TABLE
DES
ILLUSTRATIONS
_EAUX-FORTES_
Pages.
Une tranchée de première ligne à l’Hartmannswillerkopf. 6
Une messe à l’Hartmannswillerkopf. 8
Le cimetière de Silberloch (Hartmannswillerkopf). 14
Craonnelle. 30
La cathédrale de Reims, vue de la Neuvillette. 40
Verdun, vu des remparts. 54
La porte Châtel, à Verdun. 62
L’église de Dammard. 74
La Halle d’Ypres. 94
L’église Sainte-Walburge à Audenarde. 102
_DESSINS_
Le rocher de la Mort, à l’Hartmannswillerkopf. 1
Une cagna au Ballon de Guebwiller. 2
En faction (Ballon de Guebwiller). 3
Le soldat de N***, du 213ᵉ régiment d’infanterie. 5
Le Ballon de Guebwiller, vu de l’Hartmannswillerkopf. 6
Un coin de Haag. 10
Une cuisine roulante à Moosch. 11
Un poilu du 213ᵉ régiment d’infanterie. 12
Maisons bombardées à Steinbach. 13
Saint-Amarin. 14
Le viaduc de Dannemarie. 16
Une rue de Steinbach. 17
Le miaule (Ballon de Guebwiller). 18
Dans le parc du château d’Épaux. 19
Un escalier du P. C. Triangulaire. 20
Craonnelle. 23
La chambre du colonel d’A*** au P. C. Triangulaire. 24
La galerie d’accès au P. C. Triangulaire. 25
Le camp de Dravegny. 27
Les péniches à Maizy. 29
Oulches. 31
Cour de ferme à Maizy. 32
Panorama de l’observatoire du P. C. Triangulaire 34 et 35
Un abri en tôles «métro». 37
Reims. L’hôtel de ville. 38
-- La cathédrale et l’archevêché. 39
-- La gare de Petit-Bétheny. 42
-- Dans les ruines de la Place Royale. 43
-- L’intérieur de la cathédrale. 45
-- Le faubourg de Cérès. 47
-- Le Christ de la cathédrale. 50
-- Rue Libergier. 52
Verdun. Les bords de la Meuse. 53
-- La citadelle. 54
-- La salle de musique. 56
-- La rue des Gros-Degrés. 57
-- Le faubourg Pavé. 59
Le P. C. Calvados. 61
La corvée de neige. 64
La corvée de pinard. 65
L’étang de Vaux. 66
Le bois de la Caillette. 67
Le cimetière de Dammard. 68
L’église de Passy-en-Valois. 69
L’évacuation de Chézy-en-Orxois. 71
Le château de Passy-en-Valois. 73
Lutrin dans les ruines de l’église de Dammard. 76
Le camp des Américains à la Ferté-sous-Jouarre. 78
L’observatoire de Vaux-sous-Coulomb. 80
L’observatoire de la Grange-Coulomb. 83
Croquis d’Américains. 85
Monthiers. 88
Usine en ruines à Dammard. 90
Le moulin de Saint-Jean d’Ypres. 91
Pilcken. 92
Sur la route de Langemarck. 93
Le P. C. de Spriet. 95
La cathédrale d’Ypres. 97
Intérieur de la cathédrale d’Ypres. 99
La place de l’Hôtel-de-Ville à Bruxelles, le 22 novembre 1918. 101
Le moulin d’Iseghem. 103
L’église Sainte-Walburge, à Audenarde. 105
Le moulin de Boshmolen. 106
Dans les ruines d’Ypres. 107
L’Hôtel du Ballon de Guebwiller. 109
Un poilu d’Alsace. 111
La rue des Musiciens, à Reims. 112
Bougeoirs de tranchées. 113
[Illustration]
[Illustration]
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
EN ALSACE. 1
LE CHEMIN DES DAMES. 19
REIMS. 39
VERDUN. 53
LA DEUXIÈME MARNE. 69
EN BELGIQUE. 91
[Illustration]
ACHEVÉ D’IMPRIMER A PARIS
le 10 Janvier 1921
PAR
PHILIPPE RENOUARD
POUR
LA S: A. DES ÉDITIONS "SONOR"