Reims, et tous ont conservé le souvenir de cette haute et noble figure
qui se penchait si volontiers, si simplement, sur les misères de chacun.
Même un régiment qui, dans ce secteur comme partout où il passait, avait
su s’imposer aussitôt et marquer glorieusement sa place, le 152ᵉ,
n’avait-il pas, sur sa demande, nommé Mgr le cardinal Luçon son aumônier
honoraire? Or, à quelque temps de là le vaillant régiment reçut, le
premier des régiments de France, la fourragère aux couleurs de la Légion
d’honneur, la fourragère rouge. Le cardinal Luçon, aumônier honoraire du
Quinze Deux, fut invité à dîner au P. C. du colonel, qui lui remit
l’insigne distribué aux hommes de troupe et aux officiers. Peut-on dire
sans inconvenance que le cardinal ressentit, en se parant de cette
fourragère rouge, une joie égale ou comparable à celle que lui avait
causée le chapeau? En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’après ce
dîner mémorable qui s’était prolongé un peu plus que de coutume,--Mgr
Luçon ne s’asseyait pas tous les soirs à une popote d’officiers, et l’on
ne traitait pas tous les soirs un cardinal à la popote,--Mgr Luçon
regagnait à une heure déjà tardive Reims et Sainte-Geneviève où il avait
dû transporter sa demeure archiépiscopale; et il était si heureux, si
fier,--oui, vraiment!--de sa fourragère, qu’il voulut la faire admirer
et narrer en détail la cérémonie aux bonnes religieuses qui, elles non
plus, n’avaient pas quitté Reims et partageaient avec l’archevêque son
dangereux apostolat. Comme cette nuit, par extraordinaire, les obus
allemands les laissaient à peu près tranquilles, elles en avaient
profité pour prendre sans attendre un repos qui était rare. Mais
n’importe! on n’a pas tous les jours, ou toutes les nuits, la fourragère
rouge. Et l’archevêque tint absolument à ce qu’elles fussent réveillées
sur l’heure. D’ailleurs, vous pouvez être assurés qu’elles ne furent
alors, les saintes filles, ni moins joyeuses, ni moins fières que leur
archevêque!... Mais il y a une suite à cette petite histoire, une suite
qui vraiment n’est pas ordinaire! Ce cardinal qui, sur sa robe,
accrochait une fourragère rouge, était-ce bien réglementaire? Mgr Luçon
avait-il réellement droit au porc de la fourragère rouge? Il était
aumônier honoraire du 152. Mais il n’y a pas d’aumôniers honoraires, Mgr
Luçon ne figurait pas, ne pouvait pas figurer sur les contrôles du
régiment. Et il se rencontra des parlementaires pour s’inquiéter et
s’émouvoir de cette infraction aux règlements, de cette _illégalité_!...
Il est seulement fâcheux que ces personnages si scrupuleux n’aient pas
pris soin de confronter leurs scrupules avec l’opinion des vrais, des
premiers intéressés, de ceux à qui, précisément, leur vaillance avait
conféré la fourragère rouge, et qui, mieux que personne,--mieux même
qu’un parlementaire,--étaient qualifiés pour apprécier si leur
fourragère serait ou non déplacée sur l’épaule du cardinal, si oui ou
non le cardinal Luçon était digne de la porter et ne l’avait pas, lui
aussi, gagnée et bien gagnée!...
Mais c’est la question qui était déplacée, et superflue! Comme si aucun
témoignage d’admiration et de gratitude avait pu sembler trop haut, trop
beau, pour l’Archevêque de Reims, au même titre qu’aucun témoignage de
piété et d’admiration ne pouvait égaler notre douleur émue devant la
Cathédrale de Reims!... Le cardinal Luçon, c’était l’évocation vivante
de la cathédrale comme l’Hôtel de Ville s’incarnait magnifiquement dans
le docteur Langlet; et ces deux vieillards admirables dominaient leur
cité meurtrie, comme toutes les blessures, toute la «passion» de Reims
étaient et demeurent figurées par l’Hôtel de Ville et la cathédrale.
Reims a pu être frappée ailleurs, dans son luxe, dans sa richesse; le
quartier Cérès, qui disait l’orgueil et l’opulence de son trafic dans le
monde, de ses laines et de ses vins, le boulevard Lundy, ses
constructions élégantes, ses hôtels somptueux, ne sont plus qu’un
monceau de ruines. Ruinés également, abattus, mutilés, détruits les
joyaux d’art, comme cette exquise Maison des Musiciens, qui faisaient
son incomparable parure. Mais c’est devant l’Hôtel de Ville, c’est
devant la cathédrale, que nous venons saluer Reims martyrisée, que nous
venons pleurer et nous souvenir. Les ruines aussi ont leur beauté; et
pour la honte de l’ennemi, ce qui reste de l’Hôtel de Ville, les
murailles qui résistèrent à l’obus brutal et à l’injure des flammes,
atteignent à une grandeur nouvelle, plus éloquente, plus âpre, plus
farouche, où s’étonne et s’exalte davantage encore notre indignation.
[Illustration]
De loin, la Cathédrale apparaissait la moins touchée; quand, des coteaux
voisins, de la route, par exemple, qui, en lacets, descend sur Jonchery,
on apercevait à l’horizon, dominant la plaine, ses tours comme deux bras
tendus dans un geste de prière, oui, ses tours étaient encore dressées,
qui maintenaient, semblait-il, sa silhouette intacte, et un soupir de
soulagement, une action de grâces, s’échappait de nos
poitrines:--Allons!... le mal n’était pas encore si grand, le désastre
n’était pas consommé, la Cathédrale n’avait pas subi les atteintes que
redoutait notre angoisse!...
Hélas! à mesure que nous approchions s’évanouissait cette illusion
favorable. On n’a pas oublié les premiers obus incendiaires, lancés sur
la Cathédrale, et qui mirent le feu aux échafaudages de la
façade,--avez-vous vu souvent une cathédrale sans échafaudages, gloire
et spécialité des architectes diocésains? Il faut le dire: les flammes
donnèrent à la pierre une couleur admirable, inouïe. Bien souvent, en
effet, loin d’en abolir la beauté l’incendie communique à la pierre ou
au marbre une beauté nouvelle. C’est ainsi qu’une figure de Falguière,
une figure d’adolescent a été retrouvée dans les cendres du musée de
Gerbeviller, entièrement modifiée, transfigurée par la morsure des
flammes avec une expression de désespérance et de sublime détresse
telles que ne les avait jamais réalisées l’ébauchoir de l’élégant
sculpteur. Et la patine singulière dont la partie incendiée de la
Cathédrale s’était revêtue faisait ressortir davantage la blancheur
écœurante du Palais de Justice tout proche, dont les blocs de pâtisserie
fade n’avaient pas encore été touchés, comme si l’obus allemand dans son
ignoble besogne avait pris grand soin de respecter la laideur,--la
laideur complice, et qu’il reconnaissait comme une amie, sans doute,
presque une parente... Mais, en s’écroulant, les échafaudages avaient
déjà fort endommagé les ornements charmants de la façade, et, comme
l’adolescent de Falguière qui s’était mis à pleurer, la Cathédrale de
Reims, sous les flammes, avait vu se crisper douloureusement son
Sourire...
Puis ce furent les blessures cruelles, profondes, de l’abside, sous le
bombardement méthodique, organisé, régulier. Et les décombres
s’amoncelèrent, autour du Christ qui semblait présider, Juge et suprême
témoin du crime sacrilège, à une nouvelle Passion:--la Passion des
Pierres Saintes et de l’Art Sacré, insultés, frappés par les barbares,
et qui tombent une fois, deux fois, pour ne plus se relever...
Les relèvera-t-on, ces pierres écroulées, ou les laissera-t-on telles
quelles, avec même, au milieu d’elles, ces obus monstrueux qui
n’avaient pas éclaté, et qui sont encore là comme le cambrioleur
assassin surpris et arrêté avant d’avoir pu accomplir son odieux
forfait, maintenant réduits à l’impuissance et ligotés au pilori de
l’infamie universelle? Quoi qu’il en soit et quoi que l’on décide, de
longues années s’écouleront sans doute avant que la Cathédrale de Reims
renaisse, entièrement guérie de ses ruines et de ses cendres. Le crime
qui l’a abattue est un crime contre la civilisation; c’est le monde
civilisé tout entier qui s’est ému, et prend à cœur d’en effacer la
trace. Mais une pierre de la Cathédrale, une pierre suffira, qu’aucun
effort ne pourra jamais plus soulever, lourde, si lourde,--lourde de
trop de crimes longuement médités et lâchement exécutés,--une pierre de
la Cathédrale de Reims scelle pour toujours le tombeau où l’on a jeté et
où pourriront pour l’éternité l’orgueil germanique et l’honneur du nom
allemand.
[Illustration]
[Illustration] VERDUN
J’entends encore cette Américaine, près des vieux remparts de Verdun,
qui, tout à coup, dans l’automobile arrêtée, fronçant les sourcils,
l’index levé, écoutait, prodigieusement intéressée:--Taca, taca...
mitrailleuse?...--et tendait les lèvres, avec une petite moue espiègle,
comme un enfant vers des friandises...--Taca, taca!...--Elle eût été
fort déçue, sans doute, si on lui eût dit que c’était bien une
mitrailleuse, en effet, mais une mitrailleuse française dont un aviateur
français, en prenant son vol, essayait la bande... Et l’officier
d’état-major qui accompagnait cette charmante jeune femme se garda bien
de la détromper. Il avait, par ailleurs, assez à faire pour la dissuader
de tirer le canon; car c’était chez elle une idée fixe, une idée qu’elle
s’était mise dans la tête qu’elle «tirerait le canon de Verdun»--avec
une ficelle, n’est-ce pas, comme on voit la Grande Mademoiselle, coiffée
de son feutre empanaché... Il ne faut pas sourire de semblables
curiosités dont Verdun était l’objet constant, et moins encore s’en
montrer choqué et crier à l’inconvenance. Il ne faut pas oublier que la
défense de Verdun demeurera le symbole même de la défense française.
Comment s’étonner de l’ardeur enthousiaste et ingénue de notre
Américaine, quand on se souvient que, dans les assemblées de son pays,
tout le monde se mettait debout, soulevé, transporté par les deux
syllabes magiques, à ce seul nom prononcé de Verdun! On eut raison
d’entretenir soigneusement, comme une flamme sacrée, ce prestige quasi
légendaire. Et tous les «civils», tous les étrangers, alliés ou neutres,
qui sollicitaient comme un honneur suprême d’être admis à visiter
Verdun, ne les appelez pas des touristes, c’étaient vraiment des
pèlerins, des pèlerins passionnés, vers l’autel ardent et magnifique de
l’héroïsme français.
[Illustration]
La première visite était naturellement pour la Citadelle. Elle donnait
au moins aux profanes, à tous ceux peut-être qui n’étaient point
familiarisés avec les secrets réels de la fortification moderne, une
impression formidable de puissance et de sécurité. Les casemates
immenses, où abriter des régiments entiers, et tout ce luxe, toute
cette
[Illustration]
extraordinaire variété d’appareils, de machines de toutes sortes, tout
ce que recélaient ses flancs énormes, et qui y tenait à l’aise: une
véritable usine d’électricité, des moulins, une boulangerie, des salles
d’hôpital et jusqu’à un théâtre!... Toute une vie souterraine était
organisée là, tous les rouages essentiels à la vie d’une cité, comme si
la cité même de Verdun, devant la menace de ruine, s’était repliée sur
elle-même, était, à la lettre, rentrée sous terre. Dans une salle à
manger fort agréable et confortable, le commandant de la citadelle
retenait à déjeuner les visiteurs de marque. Des objets d’art, des
coupes finement ciselées, des étendards brodés, des décorations de tous
les pays, croix et plaques enrichies de pierres rares, étaient là, venus
des quatre coins du monde, pour matérialiser en quelque sorte, à l’égard
de Verdun et de ses défenseurs, l’admiration du monde entier. Un livre
d’or portait les signatures de bien des hôtes illustres. Et il n’est ni
superflu ni ridicule d’ajouter que des crédits spéciaux, qui lui étaient
très justement alloués à cet effet, permettaient au commandant d’offrir
des menus dignes du cadre. Eh! sans doute, on était moins bien
ravitaillé à Bezonvaux!... Mais ceux-là ne seraient pas de notre race,
qui s’étonneraient, qui se scandaliseraient, qui ne comprendraient pas
ce qu’il y avait d’ironie élégante, de finesse et de coquetterie bien
françaises, à traiter avec cette recherche délicate, à la barbe des
boches, à leur sinistre barbe rousse, ceux qui s’aventuraient, en
frémissant, et le cœur serré, aux portes mêmes de l’«enfer de
Verdun»!...
Au sortir de la Citadelle, on entrait à la cathédrale toute proche. Et
les visions d’horreur commençaient, avec le spectacle de la barbarie
allemande. On avait pu retirer à temps les ornements les plus précieux;
mais des vitraux avaient été brisés, dont on pouvait emporter encore
quelques éclats irisés, quelques parcelles multicolores: et quels joyaux
ou quelles gemmes rares, rubis, topaze ou saphir, semblaient avoir, à
cette heure décisive, plus de signification et plus de prix qu’un
fragment de vitrail de la cathédrale de Verdun, ce minuscule et fragile
morceau de verre bleu, jaune ou rouge?...
[Illustration]
Mais plus encore peut-être, que la cathédrale froide et nue, qu’il était
émouvant, le petit cloître intérieur, dont la fraîcheur et le
recueillement, comme indifférents à la violence des hommes, et à leur
fureur destructive et meurtrière, s’emplissaient encore de verdure et de
chants d’oiseaux!... Et surtout, c’était, à côté, la noble ordonnance de
l’Évêché, sa cour d’honneur aux proportions si pures, et la salle de
musique--prélats, petits abbés, et dames poudrées en robes de cour--avec
ses boiseries claires et ses grandes baies, d’où l’on découvrait la
ville et la Meuse. Au pied, une étroite «allée du bréviaire»,
majestueuse et calme, dominait le même paysage d’élection le long du
haut mur couvert d’espaliers...
Hélas! qu’était-elle devenue, la ville paisible, un peu sévère, serrée
au pied de sa Citadelle, de sa Cathédrale de son Évêché? La promenade
commençait parmi les maisons éventrées, effondrées; dans
[Illustration]
certains quartiers, là où avaient été alignées des maisons, ce n’étaient
plus que des alignements de pierres. Ailleurs, que les maisons fussent
encore debout, l’impression en était plus lugubre encore, ces maisons
maintenant ouvertes à tous les vents et à tout venant, véritables
cadavres de maisons, dont la vie s’était brusquement retirée, et où,
lorsque l’on y pénétrait, on surprenait l’effroi de la fuite
désespérée,--ceci, qui avait été une boutique florissante, où des
générations de petits marchands avaient dû peser des denrées, ou auner
du drap,--et tous ces comptoirs renversés, tous ces placards vides...
Verdun, ville des dragées, quelle mélancolie cruelle entre toutes dans
tes enseignes évocatrices des anniversaires joyeux et de l’allégresse
des baptêmes!... Et le théâtre... Je ne sais pas si le théâtre de Verdun
était, en temps de paix, exceptionnellement brillant, si la «saison de
Pâques» était fort suivie, s’il y avait au théâtre de Verdun une basse
chantante que l’on venait entendre même de Bar-le-Duc, si la gentillesse
de la deuxième des premières ou la drôlerie du laruette étaient célèbres
dans toute la région... Au milieu des décombres, la salle apparaît
encore tout à fait coquette et plaisante vraiment, pour un théâtre de
sous-préfecture!.. Et voici encore la loge du sous-préfet, voici la loge
du général, sans doute; voici l’avant-scène du rez-de-chaussée qui
devait être celle de ces messieurs du cercle, la loge infernale!... Et
tout ceci, qui est l’âme même de la province, immobile dans ses rites
immuables et doucement désuets, nous attendrit ici, nous attendrit
aujourd’hui jusqu’aux larmes. La scène est encore équipée, et des
cintres pendent des lambeaux de toiles bariolées... Le rideau est levé,
béant; mais c’est le canon qui frappe les trois coups, et au lieu de la
_Mascotte_ ou de _Lakmé_, du _Châlet_ ou des _Noces de Jeannette_, quel
drame ou quelle tragédie!... Qu’est devenue la deuxième des premières,
et la première chanteuse, et la dugazon? Où sont-ils ces messieurs du
cercle? Le cercle, pourtant, j’ai cru le reconnaître, il devait être là,
dans ce riant café avec un beau balcon sur la Meuse... Sournoise et
tragique douceur du fleuve qui continue à travers la ville sa course
molle et lente, qui continue à refléter avec la même impassibilité
heureuse et tranquille, au lieu même où s’égayaient ses rives, l’horreur
des ponts détruits et des maisons écroulées, dans le miroir de ses
eaux!...--On se bat sur la rive droite de la Meuse!... a décidé et
déclaré fièrement, ici même, en un anxieux, en un lourd et trouble matin
de mars 1916, le général de Castelnau,--qui, ce matin-là, peut-être,
aura sauvé la France.
Et nous voici, sur la rive droite, au faubourg Pavé, au milieu de
l’extraordinaire encombrement des troupes qui montent et descendent vers
la ligne de boue, de silence et de mort, fantassins, artillerie,
ravitaillement. Tout ce que l’armée française compte de meilleur a
cantonné là, un soir au moins, au faubourg Pavé; la fleur de notre
jeunesse y a dormi ses rêves de sacrifice, ses cauchemars de lutte
décisive et suprême, les terreurs de l’aller et les espoirs du retour.
Car, en dépit du bombardement toujours grondant, de la menace constante
des avions au-dessus des têtes, le faubourg Pavé, c’était encore un
semblant de sécurité, une dernière étape, un dernier relai qui vous
rattachait à la vie, avant de plonger dans l’abîme de souffrance, de
péril et d’angoisses.
[Illustration]
Ceux qui revoyaient le faubourg Pavé se sentaient renaître, comme ceux
qui le quittaient se demandaient s’ils reverraient jamais une ville, une
rue, des maisons, leur maison... Et puis commençait la montée du
calvaire. Les casernes Marceau marquaient un bref répit; on y voyait
rangées les petites automobiles sanitaires américaines, toujours prêtes
à s’élancer jusqu’aux limites extrêmes du champ de bataille, narguant
les éclatements et se faufilant, rapides et diligentes, à travers les
trous d’obus, pour aller disputer les blessés à la mort, dans les bras
de la mort même. Sur cette redoutable et terrifiante route d’Alsace, où
des équipements abandonnés, des caissons renversés, des cadavres de
chevaux, criaient sans cesse: «Prends garde, téméraire, insensé, prends
garde!... Rebrousse chemin! Tu n’iras pas plus loin!...» voici que la
petite voiture américaine apparaissait insouciante, qui secouait et
dissipait soudain nos frayeurs découragées, comme un tonique et un
réconfort:--Mais si! mais si!... Vous voyez bien que l’on passe tout de
même!... Cheer up!... Nous n’avons pas envie de mourir, et ce ne sera
pas encore pour cette fois, malgré le Boche et toutes ses manigances
damnées!... Cheer up, vieux garçons!... Nous sommes le trait d’union
alerte et toujours vaillant entre l’enfer et la vie; oui, nous venons de
la vie, là-bas, et nous y retournons!... Et vous ferez comme nous--cheer
up!...
Ainsi nous rassérénaient et nous redonnaient courage les petites
automobiles sanitaires américaines des casernes Marceau.
Les casernes laissées à main droite, on entrait presque aussitôt dans la
région du désert chaotique, des paysages lunaires, de ce qui demeurera
dans la mémoire des hommes comme une image d’épouvante, à laquelle on ne
tente même plus de trouver des équivalences verbales, des épithètes
évocatrices et appropriées: c’est le terrain de la bataille de Verdun.
Et plus que toutes les épithètes, en effet, et que toutes les
descriptions, ces indications suffisent:--Vers Fort de Vaux.--Vers
Douaumont... Et les ravins qui s’appellent: Ravin du Mort-Homme;--Ravin
Sans-Nom;--Ravin de la Femme Sans-Tête... La mort, la mort, partout la
mort!... Et l’on était vraiment surpris, au milieu de tant de
désignations lugubres, d’entendre les noms de Normandie, de Calvados,
qui sonnaient clairs comme une revanche et une gageure, presque
joyeusement: ils étaient si loin tes pommiers en fleurs, ô Normandie, et
tes plages, ô Calvados, et tes auberges accueillantes, dans la grasse
campagne au bord de la mer!...
Le nom seul, d’ailleurs, avait cette apparence apaisée. Pour gagner
Normandie, il fallait traverser Fleury, ce qui avait été le village de
Fleury. Rien ne pouvait donner une impression plus complète de la
dévastation, la dévastation absolue, intégrale, totale:--«L’herbe
poussera à l’endroit où s’élevait l’orgueil des palais.» Il n’y avait
même pas d’herbe; et sans doute, non plus, il n’y avait jamais eu de
palais, mais de riantes demeures paysannes, une église, une école, une
mairie... Il n’en restait plus pierre sur pierre,--il n’en restait plus
une pierre!... Ruiné, rasé, on eût encore aperçu quelques traces de ces
ruines, qui eussent figuré l’emplacement du village, de ses maisons et
de ses rues, qui eussent permis de dire, autrement que la carte en main:
--Ici était Fleury!
[Illustration]
Mais non; il semblait que la terre se fût entr’ouverte, eût tout
englouti, pour se refermer ensuite, impassible.--Fleury gisait
maintenant, dans les entrailles de la terre, comme la ville d’Ys au sein
des flots. A peine les briques des constructions les plus récentes en se
mêlant à cette terre l’avaient-elles, par endroits, un peu teintée de
rouge. Et l’on a pu comparer l’anéantissement du village de Fleury à
quelque fruit mûr qu’un passant indifférent écrase du talon sur le
sol...
A côté de Fleury, au bas de cette piste creusée d’ornières où, au
crépuscule, il ne faisait pas bon s’embouteiller avec les prolonges
d’artillerie, et tout l’encombrement du ravitaillement en munitions,
sous la menace d’un tir d’interdiction soigneusement réglé sur les
carrefours, Normandie, c’était la vie qui renaît, toute la vie militaire
intense:--Poste de commandement du général, Poste de secours, liaisons,
Central téléphonique, le tout tapi dans les parois du ravin, véritable
village de Troglodytes, substitué au village meusien disparu, comme si
Fleury, enfoncé dans la terre, ressortait un peu plus loin, ressortait,
sous cette forme étrange, primitive, un peu sauvage, des entrailles de
la terre même...
Comment donc!... Il y avait, à Normandie, dépendant des Casernes Marceau
où il avait, toutefois, obtenu de demeurer logé, un major de
cantonnement. Et quand on songe à tout ce que ce titre exprimait, à
l’ordinaire, de confortable et de pacifique!...
N’a-t-on pas tout naturellement et tout de suite tendance à se
représenter le major de cantonnement comme un personnage un peu gros,
bon vivant, bien nourri, qui jouit de toutes les commodités de
l’existence et d’un maximum de sécurité assez enviable, toujours sûr de
coucher dans un bon lit, admiré et respecté de la population civile,
jalousé peut-être mais redouté des militaires, et qui par ses
occupations, par ses distractions aussi et par ses loisirs, tient du
maire et du commissaire de police--avec qui, d’ailleurs, il ne lui était
pas interdit, dans la plupart des cas, de faire au «café de l’endroit»
sa partie de manille...
Hélas! pauvre major de cantonnement de Normandie, que l’on ne pouvait
contempler sans une sympathie attendrie et apitoyée, infortuné major de
cantonnement de Normandie,--un major de cantonnement, c’est le roi
d’Yvetot!--qui, lorsqu’il fut nommé major de cantonnement, avait pu
s’imaginer qu’il tenait enfin le bon «filon»!...
[Illustration]
Ah! l’inégalité de traitement entre les hommes n’avait pas été abolie
par la guerre!... Et s’il est admis, n’est-ce pas, que l’entretien des
routes, par exemple, des pistes et boyaux d’accès était besogne de
territoriaux, c’était tout de même autre chose de se livrer, ou bien
entre «Normandie» et «Calvados», ou bien sur les routes du Calvados et
de la Normandie, à ces terrassements sans gloire, mais qui, là,
n’étaient pas sans péril!...
Et, sous prétexte qu’ils ne se battaient pas, on les laissait, des mois
et des mois, les territoriaux de Verdun, eux comme les autres, enfouis
dans leurs abris boueux...
La boue de Verdun!...
Nous avons connu toutes les boues de cette guerre, qui fut, d’abord, une
guerre dans la boue, désespoir des lyriques: boue de Lorraine, boue
gluante et dont on n’arrivait pas à se dépêtrer, boue de Champagne,
crayeuse et blanchâtre, boue de la Somme et boue de l’Yser: la boue de
Verdun est à part, boue de terrain perdu, repris, cent fois conquis et
reconquis, et où chaque combat, chaque bataille laisse, comme le flot en
se retirant, ses épaves, ses alluvions; et la boue, chaque fois,
recouvrait le tout, s’assimilait le tout, pour arriver à former ce
mélange où il y avait de tout, où l’on s’enlisait effroyablement, mais
où la «récupération» devait être si fructueuse.
Du jour où le commandement décida de tarifer cette «récupération»,
c’est-à-dire de payer au prorata et suivant un barème fixe ces épaves du
champ de bataille, qu’une administration de la guerre, plus sage enfin
et plus prudente, souhaitait, la guerre se prolongeant, de ne plus
laisser perdre et d’utiliser, toute la plaine de Verdun et tous ses
ravins furent sillonnés de chiffonniers héroïques.
On donnait tant pour une fusée d’obus, tant pour un fusil, tant la
douzaine de cartouches ou d’étuis de cartouches.
Et la boue de Verdun dut rendre ses trésors et l’on citait des gars qui
s’étaient fait plus d’un millier de francs, rien qu’en se promenant
ainsi les mains dans leurs poches,--mais en prenant soin de remplir
leurs poches de tous ces objets aussi précieux qu’hétéroclites, et même
leurs musettes.
[Illustration]
C’est vrai qu’il y avait des trésors dans la boue de Verdun, et des
trésors aussi de bravoure, d’abnégation et d’endurance; mais ceux-là, on
ne payait pas pour les récupérer, c’était une récupération superflue,
inutile--c’était par-dessus le marché!...