compartiments bourrés de commères et de commis-voyageurs; que l’on
circulera à bicyclette sur le Chemin des Dames, et que des pêcheurs à la
ligne s’installeront paisiblement le long des rives charmantes de
l’Aisne et de la Vesle!... Mais oui, il y avait eu des pêcheurs à la
ligne au pont de Pontavert, par exemple, il y en aura encore!...
J’évoque Pontavert comme un des endroits les plus sinistres qu’il m’ait
été donné de traverser; endroit sinistre à la fois, et sournois: le
village n’était pas encore démoli complètement; on y arrivait par une
route à peu près tranquille, venant de Roucy, qui était un des grands
observatoires de la région, avec la ferme de Beauregard. C’est à la
ferme de Beauregard ou au Moulin de Roucy que l’on avait la plus
complète vue d’ensemble de cet immense paysage de bataille, jusqu’aux
plateaux d’Hurtebise et de Craonne. Paysage de bataille éternel, et que
Napoléon, lui aussi, avait contemplé en 1814. On s’est souvent
demandé--question piquante mais oiseuse--ce que Napoléon aurait dit et
fait, le Napoléon de 1814, s’il s’était tout à coup retrouvé là en 1917
ou 1918: la seule chose que l’on puisse répondre à peu près sûrement,
c’est qu’il eût été bien étonné!... En tout cas il eût été, à tout le
moins, aussi étonné que nous, ce jour où, à une demi-heure d’intervalle,
dans la prairie qui dévalait près du Moulin de Roucy, nous vîmes
atterrir frais et dispos, en parachute, deux observateurs dont les
aviateurs ou les artilleurs allemands venaient d’incendier coup sur coup
les «saucisses»...
Ce jour-là, si l’on avait dû traverser Pontavert, eût-il fallu prendre à
gauche ou à droite? Ce qui caractérisait en effet si agréablement ce
joli village, c’est qu’il y avait toujours des obus à y recevoir. On
s’arrêtait bien sagement, avant d’y pénétrer, près d’une tuilerie; de
là, on cherchait à se rendre compte si l’artilleur boche misait sur le
tableau de gauche ou sur celui de droite, après quoi
[Illustration]
on filait à droite ou à gauche, en souhaitant simplement que la
fantaisie ne lui prît pas tout à coup de changer sa chance,--et la
nôtre,--en modifiant brusquement sa série... Il n’y avait pas de
flâneurs, dans les rues de Pontavert, et l’on n’y voyait que des gens
courir, ce qui, pour le nouvel arrivant, est toujours un indice de
mauvais augure, et un spectacle peu rassérénant...
[Illustration]
Si le hasard me ramène quelque jour à Pontavert, j’aimerai m’y promener
à tous petits pas. Mais il faut faire un effort pour imaginer que l’on
pourrait un jour, tranquillement, aller dans un de ces petits villages,
où la vie aurait repris paisible et quotidienne, s’arrêter chez
l’épicier d’Oulches, aller acheter des cigarettes au débit de tabac de
Dravegny (et d’abord qu’il y eût encore un débit de tabac où il y eût à
nouveau des cigarettes...)
Entre la route de Soissons à Reims par Braisne et Fismes et, là-haut, le
Chemin des Dames, il y avait une autre parallèle intermédiaire, la route
de Soissons à Berry-au-Bac, par Vailly. Ainsi semblait-il que, par
avance, la géographie et le service vicinal se fussent plu à ménager les
effets, à dresser la carte de nos émotions, à marquer les limites
évidentes et commodes pour l’horreur plus ou moins vive, pour le danger
plus ou moins grand. Il est certain qu’en dépit des raids d’avions trop
fréquents pour que l’on en goûtât pleinement les charmes, le séjour de
Fismes sentait encore la civilisation. Il y avait des boutiques de la
plus aimable diversité, une charcuterie renommée. On montrait la maison
(tout à fait la maison du notaire ou du vieux docteur, même si--j’aurais
pu me renseigner--aucun médecin ni aucun notaire ne l’ont jamais
habitée...), la maison où le général Mangin avait eu son poste de
commandement, lors de l’offensive d’avril, la maison où M. Clemenceau
avait couché, quand il n’était pas encore l’organisateur de la
victoire...
[Illustration]
Les choses commençaient à se gâter presque tout de suite, lorsqu’ayant
admiré l’Hôtel de ville,--de ces hôtels de villes qui semblent avoir été
construits tout exprès pour y accrocher des drapeaux et y lire, en haut
du perron, des proclamations enthousiastes,--on descendait vers le
passage à niveau qui consentait rarement à vous laisser passer tout de
suite, toujours encombré de troupes, de convois, ou de colonnes
d’artillerie, de voitures de ravitaillement. Et après avoir descendu, on
remontait aussitôt, pour avoir aussitôt l’impression du calvaire,
puisque c’est par là que l’on devait «monter vers l’avant». Et l’on
s’acheminait ainsi vers cette deuxième parallèle de départ, qu’était la
route de Vailly. Ici l’on disait adieu aux derniers civils, comme au
delà, il faudrait dire adieu aux dernières maisons.
Maizy, Beaurieux, cités fertiles en artilleurs... A Beaurieux, il y
avait encore un hôpital de la Croix-Rouge, un quartier général de
division,--il y eut même jusqu’à deux états-majors divisionnaires,
chacun dans de gaies et confortables maisons de campagne toutes pleines
de jolis meubles, de tentures claires et de portraits de famille: une
maison de campagne à Beaurieux!--La vue, il est vrai, y était
magnifique, comme un avant-goût de ce qu’elle devait être au Chemin des
Dames... Et il y avait encore, à Beaurieux, quelques gamins qui jouaient
dans les rues, ce qui, sans doute, n’était pas très prudent...
Mais après Beaurieux, le paysage devenait exclusivement militaire et
tout à fait dépourvu d’agrément, en dépit de ces noms charmants et
tentateurs: le P. C. Eden, Moulin Rouge...
C’est à Moulin Rouge que défilèrent une nuit les trois cents prisonniers
de la Caverne du Dragon. On n’a pas oublié cette opération si habilement
et vigoureusement conduite, avec, aussi, cette part de chance
indispensable, de l’aveu de tous les stratèges, pour parachever le
succès. Et la première chance n’avait-elle pas été que la «creute»
fameuse s’appelât précisément la «Caverne du Dragon», ce qui sonne comme
un titre de film cinématographique, bien propre à frapper l’imagination,
et à se graver dans les mémoires?
Aussi bien l’exploit était digne du titre. Les «creutes», carrières ou
champignonnières, constituaient des abris de premier ordre, qui
rendirent exceptionnellement difficile, longue et pénible la bataille de
l’Aisne. Mais, si les occupants s’y sentaient en parfaite sécurité,
c’était à condition d’en pouvoir sortir.
Au début de l’affaire que nous relatons, quelques obus particulièrement
heureux causèrent des éboulements qui avaient obstrué les principales
issues de la Caverne. Après quoi, des asphyxiants énergiques rendirent
inquiet et rêveur, comme un renard que l’on enfume, le Dragon qui était
dedans,--ou du moins les 300 Boches qui y figuraient le Dragon.
[Illustration]
En sorte que lorsque les assaillants--il suffit même, assura-t-on, d’un
seul assaillant--ayant découvert l’unique et dernier couloir de sortie
qui fût encore libre, nos Boches furent poliment invités à s’y
rendre,--et à se rendre,--ils ne se le firent pas dire deux fois...
Chose extraordinaire, cependant, quand on demanda au médecin allemand de
haut grade, que l’on eut la satisfaction de trouver parmi les
prisonniers, ce qu’il pensait des effets de nos obus à gaz, le médecin
allemand affirma, avec morgue et le plus ironique mépris, que seuls les
gaz allemands avaient une véritable, une sérieuse efficacité, mais que
les gaz français, grâce à l’excellence des masques allemands--et à
l’ignorance, sous-entendait-il, des chimistes et des savants
français,--nos gaz étaient une plaisanterie qui faisait sourire de
pitié, derrière leurs groins de porc, les soldats allemands: Mais alors
pourquoi s’étaient-ils rendus si vite?...
Établi à l’ombre des grands arbres, dans un site verdoyant, le P. C.
Moulin Rouge était un asile sylvestre et champêtre des plus agréables,
mais d’un horizon strictement limité; il fallait gagner à 1 500 mètres
environ la lisière du bois, et s’engager sur le chemin, pas toujours
très sûr, du Village Nègre pour apercevoir à la jumelle ce qui avait été
la Ferme et le Monument d’Hurtebise, et les travaux du Doigt d’Hurtebise
que dégagea si heureusement l’opération de la Caverne du Dragon. Mais
le «superbe point de vue», on l’aurait trouvé de préférence au P. C.
Triangulaire.
[Illustration]
P. C. Triangulaire, Bois Triangulaire,--la simple géométrie semble avoir
suppléé ainsi dans bien des cas et bien des endroits du front à
l’indigence ou à la paresse d’invention des cartographes. Du moins
comprenait-on aussitôt que le P. C. Triangulaire occupait un point du
plateau qui s’avançait en triangle, en effet, comme une proue de navire,
dans la direction de l’ennemi, face à Craonne et Craonnelle.
Ce qu’un cuisinier que j’ai connu appréciait du P. C. Triangulaire, ce
n’était pas cependant le panorama. Il était préférable, aussi bien, de
ne point trop s’attarder à le contempler, et l’on sait de reste que,
dans ce genre de villégiatures qu’étaient les P. C., on n’avait pas
accoutumé, pour séduire les nouveaux arrivants et futurs locataires, de
leur offrir des chambres avec de larges baies que l’on aurait ouvertes
en claquant les volets et en les invitant à admirer l’étendue du
paysage:
--Tenez, vous aurez une vue magnifique sur Craonnelle!...
Mais profitant des heures propices où l’artillerie ennemie se
repose,--on sait que chaque secteur a son «régime» d’artillerie,
c’est-à-dire que l’on arrive à connaître assez exactement les habitudes
d’estomac de l’artilleur d’en face, et le moment qu’il consacre à son
déjeuner et à son dîner,--notre cuisinier se glissait jusqu’aux premiers
jardins de Craonnelle, où il avait repéré des plants d’asperges «que ça
aurait été dommage de les laisser perdre sans en profiter»... Ce régal,
assurément, n’était pas sans risque. Pourtant si l’artilleur allemand
avait modifié ses heures de repas et qu’il fût arrivé malheur à cet
amateur d’asperges, eût-il convenu de le citer en exemple comme puni de
sa gourmandise ou victime de son héroïsme? Tous ses camarades, il est
vrai, bénéficiaient de cette gourmandise téméraire. Je crois qu’il faut
avoir vécu dans la nuit des «creutes», avoir plongé dans les profondeurs
des sapes, pour comprendre les suprêmes délices d’y savourer des légumes
frais,--attrait qui doit participer de cette lumière dont nous sommes
privés, de ce soleil qui les fit croître et qu’ils nous apportent? Et
c’est ainsi que je penserai toute ma vie avec émotion aux salades de
pissenlits que, durant l’offensive de Moronvilliers, une ordonnance
ingénieuse et dévouée trouvait le loisir de cueillir je ne sais où pour
nous en procurer le réconfort imprévu dans notre lugubre abri du Bois
Noir...
Du Plateau Triangulaire, la vue s’étendait en direction de Laon, sur la
plaine bouleversée et désertique, que sillonnaient sans cesse, tragique
et sinistre feu d’artifice, l’éclair des obus, les jets de fumée des
éclatements.
En direction de Laon: qui eût imaginé que Laon deviendrait ainsi une
sorte de Mecque vers laquelle se tendraient tous nos espoirs, toutes nos
énergies!...
Qui eût imaginé qu’il serait un jour si difficile d’aller jusqu’à Laon?
Et nous pouvions contempler dans la direction de Laon, qui demeurait
comme jalonnée par leurs efforts sanglants et tenaces, les traces
douloureuses de quelques-uns, parmi les meilleurs, de ces pèlerins
héroïques. Là-bas, ces masses noires que nous distinguions à la jumelle,
comme les cadavres géants de quelques bêtes d’Apocalypse, c’est tout ce
qui restait des tanks et de leurs équipages de vaillants, qui, le 17
avril, s’élancèrent résolument, farouchement à la mort «en direction de
Laon»... Mais non, leur sacrifice sublime n’avait pas été inutile; il
plaçait, il maintenait là, sous nos regards ardents, sa force
exemplaire. Il nous semblait voir briller encore les flammes où ils
avaient péri, et, sur la route du devoir et de la victoire, ces héros et
ces martyrs se dressaient pareils à des torches vivantes et illuminaient
nos cœurs...
[Illustration]
[Illustration]
[Illustration] REIMS
Ma première impression de Reims, c’est, sortant de terre, des appels de
clairon, des roulements de tambour: un régiment de territoriaux,
cantonné là, vaquait tranquillement aux occupations ordinaires de la vie
de caserne; dans cette cave, près de laquelle je passais, en toute
innocence, «la clique» répétait avec autant de consciencieuse
ponctualité qu’en temps de paix, et que si on avait été au bout du petit
chemin bordé de haies, le petit chemin creux, à l’écart, derrière les
casernes, où il est accoutumé que, dans toutes les garnisons de France,
ait lieu chaque jour, régulièrement, l’école des tambours et
clairons...
Ainsi, dans cette ville de Reims qui, aux yeux du monde entier, passait
avec raison pour le type même de la cité martyre, dans cette ville de
Reims où, avec une régularité monotone et sinistre, les communiqués nous
annonçaient que l’ennemi avait «encore aujourd’hui» lancé trois cents,
quatre cents, cinq cents obus, un semblant d’existence persistait
jusqu’en ces derniers mois de 1917, et quelques milliers de civils
vivaient encore là, au milieu des troupes chargées de les défendre,
avaient réussi à _s’organiser_ dans l’angoisse constante,--on n’y
pensait plus,--et dans le danger.
Mais oui, il y avait encore des boutiques ouvertes et bien achalandées
entre deux maisons en ruines. Par exemple, on les connaissait toutes, et
le tour en était vite fait, puisque les destructions systématiques de
l’ennemi avaient ramené cette ville immense et florissante aux
proportions d’un pauvre village.
Il y avait le marché couvert, où une marchande de légumes, qui portait
fièrement l’insigne des blessés,--elle avait été atteinte d’un éclat
d’obus au cours d’un précédent bombardement,--s’autorisait de cette
circonstance héroïque, la brave fille, pour se donner les allures d’une
vivandière de la Grande Armée, et, véhémente, familière et pittoresque,
tutoyait les généraux.
Et l’étonnant sentiment de satisfaction, de sécurité et de bien-être que
l’on éprouvait à flâner aux _Sœurs de Charité_, à s’arrêter le long des
comptoirs tout chargés de choses parfaitement inutiles, à acheter ces
choses inutiles, ou du moins à les marchander avec les vendeuses, douce
frivolité du temps de paix, du temps où les Allemands ne bombardaient
pas Reims, du temps où il n’y avait pas d’obus...
Oui, le secteur de Reims, à tout prendre, n’était pas un mauvais
secteur; malheureusement, on l’«empoisonnait» un peu avec les «coups de
main». On comprend très bien que le commandement militaire ne puisse
laisser des troupes et leurs cadres uniquement occupés à manger des
macarons et des biscuits en fraude, et à
[Illustration]
traîner délicieusement au marché ou au bazar. Et comme, d’autre part, il
fallait renoncer à tenter contre des positions formidables une opération
de grande envergure dont le succès même n’eût point compensé les
sacrifices qu’elle eût nécessités, on s’en tenait aux «coups de main»
qui inquiètent constamment l’ennemi et renseignent sur ses intentions.
Seulement, l’ennemi ne veut pas demeurer en reste et répond aux coups de
main par d’autres coups de main. Cela se traduit surtout par des
débauches d’artillerie. Que l’on «pilonnât» la tranchée d’en face, pour
en rendre le séjour intenable à ses occupants, ou qu’on l’«encageât» de
façon à les isoler et à les priver de tout secours ou de toute retraite,
la dépense en projectiles représentait toujours un minimum de plusieurs
centaines de mille francs. Après quoi on «allait y voir», c’est-à-dire
qu’il s’agissait de ramener des prisonniers, ou de rapporter tout au
moins une casquette, une patte d’épaules, sur quoi s’exercerait l’esprit
subtil des deuxièmes bureaux, chargés de dresser l’ordre de bataille
ennemi: tel chiffre sur une patte d’épaules, telle cocarde à une
casquette, c’était la preuve que l’ennemi avait relevé ses divisions,
que les unités d’occupation avaient été remplacées par des unités
d’attaque, cette patte d’épaule pouvait être l’indice certain d’une
offensive imminente, d’une grande offensive. Dans la pratique, les coups
de main, en dépit de la science militaire des chefs, et de l’énergique
audace des exécutants, ne comportaient pas toujours des résultats aussi
efficaces et aussi heureux. Ce qui seul ne changeait guère c’était le
prix de la préparation d’artillerie, c’étaient tous les billets de mille
francs qui s’envolaient au vent des obus, ces obus destinés à «encager»
ou à «pilonner» une tranchée, que les occupants, méfiants, avaient
peut-être prudemment abandonnée la veille, ou (c’était suffisant) une
demi-heure avant. Et j’entendis bien souvent soutenir cette thèse que le
caractère et la moralité du soldat allemand n’eussent peut-être point
rendue si paradoxale: «Nous allons dépenser pour 500 000 francs de
projectiles, au bas mot, et nous allons risquer la peau, qui, elle, est
inappréciable, d’un certain nombre de braves gens. Tout cela dans
l’espoir problématique de ramener un prisonnier. Si, parmi les Boches
d’en face, on savait qu’il y a une prime de 10 000 francs assurée au
Fritz de bonne volonté qui viendra se la faire verser à notre poste de
commandement--10 000 francs et la «guerre finie»,--ne croyez-vous pas
qu’il y aurait beaucoup plus d’amateurs que pour le coup de main
lui-même? Et, sans compter le risque, on économiserait 490 000 francs!»
[Illustration]
On n’en continua pas moins à illustrer de la sorte, et à rendre
notoires, les différentes parties du secteur de Reims: «Aux Cavaliers de
Courcy, un coup de main heureux nous a permis de faire des prisonniers.»
Les Cavaliers de Courcy, Bétheny, que tant de revues avaient rendu
célèbre: notre puissance militaire s’affirmait autrement, maintenant,
que par des revues, et l’Allemagne était appelée à s’en rendre compte de
plus près que par les rapports d’un attaché militaire. Mais la vraie
défense de Reims était dans Reims même, dans les rues de ses faubourgs,
et, mieux, dans ses caves, ces caves, jadis curiosité de la ville, qui
étaient sa richesse, et qui furent peut-être son salut.
[Illustration]
On a pu dire que l’un des vainqueurs de la Marne--entre Gallieni et le
maréchal Joffre--avait été sans doute le vin de Champagne. Et il est
bien vrai que, jusqu’aux points extrêmes de leur avance vers Paris, on
remarqua, après leur départ, que les Boches avaient bu du champagne, et
apparemment en avaient trop bu; en arrière des éléments de tranchée
hâtifs et rudimentaires que l’on creusait alors, on retrouvait des
amoncellements de bouteilles, dont le goulot même avait été cassé, pour
les vider plus vite, les bouteilles dont les Allemands remplissaient au
passage, à travers le pays champenois, leurs sacs et leurs musettes, et
qui les laissèrent déprimés, exténués, ivres de vin, de peur et de
fatigue, devant le foudroyant retour offensif de l’armée française.
Comme cela est éloquent et joli, cette participation réelle du vin de
champagne à notre victoire, champagne à qui l’on prête avec raison les
meilleures vertus de notre race, spirituel, hardi, pétillant, mousseux,
comme la France elle-même, et par qui, pour une part, la France devait
être sauvée!
Mais surtout n’était-il pas naturel et juste que Reims, cité du vin de
Champagne, fût vraiment sauvée par son vin de Champagne?
On a affirmé que les coloniaux, à qui avait été principalement confiée
la défense de Reims, avaient fait ce serment:--Tant qu’il y aura encore,
dans les caves de Reims, une bouteille de champagne, les Boches
n’entreront pas dans Reims!... Et il est bien certain que, pour mieux
tenir le serment, les coloniaux burent eux-mêmes de nombreuses
bouteilles. «Encore une que les Boches n’auront pas!...» Mais on doit
admirer avec quelle discipline, qu’ils s’étaient eux-mêmes imposée, ils
se gardaient soigneusement de toucher une goutte de vin, le jour et la
veille du jour où ils savaient qu’ils allaient attaquer ou monter en
ligne. Savoir pour qui ou pour quoi l’on se bat, le savoir d’une façon
concrète, immédiate, précise, tenir le trophée à portée de sa main, un
trophée dont on apprécie tout le prix, dont on connaît et dont on aime
la valeur rare, voilà donc, à n’en pas douter, le meilleur stimulant, un
des éléments moraux essentiels de la victoire. Ce stimulant, cet élément
moral n’a pas manqué aux défenseurs de Reims: c’était le champagne! Il y
en eut d’autres, concordants. Et l’on pourrait décider en somme que
Reims fut sauvée par son vin, par son maire, et par son archevêque.
Il faut avoir vu le docteur Langlet au milieu des ruines de sa ville, et
le cardinal Luçon parmi les décombres de sa cathédrale: on comprenait
alors ce que veulent dire ces mots, l’«âme de la défense».
Le jour où les Allemands commencèrent de bombarder Reims,
[Illustration]
le conseil municipal était réuni à l’Hôtel de Ville. Aux premiers coups
de canon, le maire se précipite avec l’un de ses adjoints pour rassurer
la population et vérifier si toutes les mesures de protection ont été
prises. Un obus tue son compagnon à ses côtés. Le docteur Langlet ne
songe d’abord qu’à adoucir la douleur de la veuve, à lui éviter
l’émotion atroce. Puis il revient à l’Hôtel de Ville. Ses collègues,
pris sous la menace du bombardement se sont dispersés. L’ardent
vieillard les rassemble, les adjure de ne pas donner à la ville l’image
de la panique, dangereuse et avilissante. Quand on a l’honneur
d’administrer Reims, c’est dans la grande salle des délibérations de
l’Hôtel de Ville de Reims que ses édiles doivent siéger. Et réconfortés
soudain, exaltés par la parole enflammée de leur maire et la noblesse de
son exemple, les conseillers municipaux rentrent en ordre, reprennent
séance dans le calme et la dignité. Je sais qu’au cours d’une cérémonie
récente, où l’on rapportait devant une assemblée de journalistes du
monde entier ces faits héroïques, un Américain ne put contenir son
admiration, et, saisissant la main du docteur Langlet, il la porta
respectueusement et dévotieusement à ses lèvres... Le geste d’hommage
tout pareil associait l’héroïsme du maire à celui de l’archevêque.
Combien de lèvres s’inclinèrent ainsi, courbées par une émotion plus
forte que la foi et les rites, pieuses et émerveillées, sur l’anneau
d’améthyste de Mgr Luçon? Lui aussi, l’archevêque à côté du maire,
incarna l’âme de la ville qui ne veut pas se rendre, qui, blessée à
mort, ne veut pas mourir, et qui réalise, en effet, le miracle de se
survivre à elle-même: Reims est détruite, et pourtant Reims rayonne,
immortelle, toujours debout!...
Comme le docteur Langlet, le cardinal Luçon voulut demeurer là, jusqu’au
bout, comme un exemple et un témoin. Un témoin: il faut avoir entendu,
en effet, l’archevêque jeter bas l’excuse mensongère des Allemands,
quand ils sont venus prétendre que, s’ils ont bombardé la cathédrale de
Reims, s’ils ont commis le crime dont la postérité ne cessera pas de
leur demander compte, c’était par nécessité militaire, et parce que les
tours de la cathédrale avaient été utilisées comme observatoire par nos
artilleurs. Mais le témoin est là, c’est l’archevêque. Et quand, drapé
dans sa pourpre cardinalice, Mgr Luçon répond aux Boches: «Je donne ma
parole devant Dieu, ma parole d’homme et de prélat, que jamais les tours
de la cathédrale de Reims n’ont abrité un observateur et n’ont failli à
leur mission sainte, sentinelles, oui, mais sentinelles uniquement de
prière et de foi!»,--que vaut la prétention allemande, que valent les
prétextes misérables des vandales allemands devant un semblable
témoignage?
[Illustration]