De la Mer aux Vosges
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Exemplaire unique sur papier des Manufactures impériales du Japon,
contenant tous les dessins originaux, une suite des premiers états
des eaux-fortes et une suite d’états définitifs.
Nᵒˢ 1 à 50.--Exemplaires sur papier des Manufactures impériales du
Japon, contenant une suite des premiers états et une suite d’états
définitifs.
Nᵒˢ 51 à 300.--Exemplaires sur papier vélin d’Arches, contenant une
suite des eaux-fortes.
FRANC-NOHAIN
De la Mer
aux Vosges
_Eaux-Fortes et Dessins_
DE
P.-A. BOUROUX
[Illustration]
PARIS
E. DE BOCCARD, ÉDITEUR
1, RUE DE MÉDICIS, 1
1921
AU GÉNÉRAL DE COMBARIEU
_avec la fierté d’avoir servi sous ses ordres
hommage de notre reconnaissance
et de notre dévouement._
FRANC-NOHAIN,
PAUL-ADRIEN BOUROUX.
[Illustration]
_Les pages qui suivent n’ont pas la prétention d’être un chapitre
d’histoire; nous n’avons jamais cherché à expliquer, à commenter, ni
même à comprendre les événements militaires auxquels nous avons pu nous
trouver mêlés et qui nous dépassent singulièrement._
_Et nous ne nous flattons pas non plus d’apporter ici une contribution,
si modeste soit-elle, à l’étude déjà fréquemment tentée, et bien
inutilement à notre avis, de ce que l’on appelle la «psychologie du
combattant»._
_Je crois que les hommes qui ont fait la guerre l’ont faite avec la
nature, le caractère, et les habitudes d’esprit qu’ils avaient acquis en
temps de paix. La guerre n’a tout de même duré que quatre ans; et les
combattants avaient une formation intellectuelle, morale et sentimentale
qui allait de dix-sept à cinquante années, parfois même un peu plus._
_Pendant ces quatre ans d’exceptionnel bouleversement, il est possible
que certaines façons de penser aient semblé brusquement surgir, que
certains sentiments se soient épanouis ou exaspérés._
_Mais, en réalité, ils étaient déjà en nous, nous les avions avec nous,
et ils sont un moment sortis du fond de nous-mêmes, comme une pluie
d’orage peut amener à la surface du bassin des végétations en dépôt qui
dormaient dans sa profondeur; mais ce n’est pas elle qui les apporte, et
surtout elle ne les crée pas._
_La guerre aura été, pour ceux qui l’auront vécue,--et qui n’en sont pas
morts,--une extraordinaire aventure, la plus extraordinaire des
aventures, mais simplement une aventure. «Faire la guerre» est une
expression démesurée et vide de sens. Est-il un homme qui se puisse
vanter d’avoir «fait la guerre»? La vérité est que chacun de nous a fait
sa guerre, et qu’il l’a vue comme il la faite, dans son coin, à sa
place, suivant ses moyens, et de son mieux..._
_Cette guerre, la nôtre, a déposé dans notre mémoire un certain nombre
de souvenirs et d’images, pittoresques et touchants, insignifiants ou
formidables, mais qui ne sont pas nécessairement héroïques, et dont la
qualité peut être infiniment relative et variée._
_Ce sont ces souvenirs et ces images qu’il nous a plu de fixer ici, tels
quels. Et si nous les fixons, c’est que déjà nous sentons bien qu’ils
s’éloignent un peu de nous, qu’il nous faut presque un effort pour les
évoquer et les retenir._
_La guerre n’est qu’une convulsion, qui bouleverse les êtres et les
choses, mais une convulsion ne dure pas. A la place des ruines, dont le
burin du graveur trace la figure pathétique, d’autres édifices
s’élèveront un jour à nouveau. Et devant même que d’autres pierres aient
remplacé les pierres détruites, la nature la première n’a-t-elle pas
rétabli son harmonie éternelle, comblant les tranchées et les trous
d’obus? Les champs de désolation et de mort ne s’apprêtent-ils pas pour
les moissons de demain?_
_Avant les monuments, œuvre de l’homme, et ainsi que la nature elle
même, notre sensibilité retrouve aussitôt son apaisement et son
équilibre._
_Avant donc que tout cela, tout proche, entre et disparaisse dans la
sérénité de l’Histoire, interrogeons notre cœur encore vibrant, nos
nerfs encore tendus. Il ne s’agit pas, encore une fois, d’une Histoire
ni d’une contribution à l’Histoire de la Guerre: on n’écrit pas
l’Histoire à mesure. Une Histoire de la Guerre, non pas; tout au plus,
et tout simplement, des histoires de guerre, celles que nous raconterons
désormais, jusqu’à ce que la mort nous prenne, à nos enfants et aux
enfants de nos enfants, lorsqu’ils nous demanderont gentiment_:
«_Racontez-nous la guerre, ce que vous avez vu à la guerre?
Racontez-nous l’Hartmann, et le Chemin des Dames, et la cathédrale de
Reims, et Verdun, et quand vous étiez avec les Américains devant
Château-Thierry, et quand vous êtes rentré dans Bruges avec le roi
Albert?_»
_Voici..._
_F.-N._
_Versailles, août 1920._
[Illustration]
[Illustration] EN ALSACE
Hartmannswillerkopf,--nom compliqué et barbare, qui, dans notre mémoire,
résonne longuement, lugubrement, dominant nos souvenirs, comme son
sommet domine la guerre en Alsace, et les Vosges!... Vainement on a
voulu modifier ce nom, lui prêter un aspect familier, bonhomme: le
«Vieil Armand»,--mais jamais, ailleurs que dans les récits des journaux,
on n’employa cette désignation ingénieuse, ce plaisant jeu de mots. Si!
Un café de la vallée s’était intitulé ainsi «_A la descente du Vieil
Armand_.» Mais, en réalité, l’Hartmannswillerkopf fut et resta
simplement en deux syllabes, «l’Hartmann», ou--suivant l’abréviation des
ordres et des plans directeurs--trois lettres: l’H. W. K.
Ce que représentent pour nous ces trois lettres...
Je revois cette claire nuit des premiers jours de janvier 1916, et la
«voiture de liaison» qui m’emmenait de Remiremont. Un grand garçon
mince, aux traits marqués, est assis à côté du conducteur; tout à
l’heure, au moment du départ, les camarades du «courrier» le
félicitaient de sa médaille militaire et de sa belle croix de guerre
toutes neuves; son front s’est plissé, dans son visage tourmenté, et il
a répliqué avec brusquerie:
--J’aimerais mieux n’avoir ni croix ni médaille, et que mon général soit
encore là!
Son général, c’est le général Serret, dont il était le porte-fanion,
qu’il accompagnait toujours, partout, comme son ombre, dans ses
randonnées téméraires, le général Serret dont il a rapporté le corps
quand il a été tué, l’autre jour, (c’est pour cela qu’on vient de le
décorer),--tué comme le colonel Hennequin, tué comme le colonel
Boussat,--dans une tranchée de cet Hartmann où, maintenant, je vais
«rejoindre»...
Mais je ne rejoindrai que demain matin. Ce soir, nous nous arrêtons à
Wesserling, où la division est installée, et où j’ai la surprise de
coucher dans une «vraie» chambre, d’un hôtel demeuré presque
confortable; simplement la servante s’excuse de me donner une bougie, et
qu’il n’y ait plus de gaz:
--Le bec de gaz, il est _capout_!
[Illustration]
Cet accent, ce «capout», pour la première fois, j’ai l’impression d’un
pays conquis, ou reconquis, dont les habitants libérés ne parlent plus
notre langue; oui vraiment, et de quelque puérilité que nous jugions
sans doute après coup une telle impression démesurée, j’ai, en entendant
ce «capout», le premier sentiment de l’avance victorieuse, et, seul dans
ma chambre, je ferais volontiers sonner en conquérant mes bottes et mon
sabre,--le sabre dont je m’étais, bien inutilement d’ailleurs,
embarrassé.
[Illustration]
Une canonnade lointaine, assourdie. Les différents «plans» de la
montagne arrêtent et dispersent le bruit des éclatements.
Ainsi tout semble concourir à ce que, de plus près, l’Hartmann
apparaisse bien moins effrayant que sa réputation sinistre. Et puis,
quand je me suis remis en route, au matin, quels jolis et plaisants
villages, aux maisons riantes, aux devantures gaîment offertes!
Des ouvriers «civils» travaillent à la route en lacets qui, remplaçant
les sentiers muletiers, permet l’accès, presque jusqu’au sommet, des
lourds convois du ravitaillement et de l’artillerie. Parmi ces civils,
il en est de tout jeunes, qui se sont coiffés de bérets d’alpins, et
dont les bonnes joues roses et rondes me rappellent mes petits garçons.
Cependant les sapins qui, jusqu’ici, m’avaient protégé de leur ombre
majestueuse et bleue se font plus rares; aux taillis naturels succèdent
des buissons de fil de fer barbelé. Des éclatements se précisent, plus
rapprochés, plus nets... A un tournant, une intolérable odeur de bêtes
en décomposition--des mulets ont été éventrés par une rafale «bien
placée».
Et les sapins orgueilleux ne sont plus que des manches à balais.
Le guide qui m’attendait là m’engage à hâter le pas:
--C’est un mauvais endroit, mon lieutenant!
Sur la carte allemande, que dressait le Club vosgien, que de jolis noms
cependant, et séduisants, et tentateurs: le «Chemin des Dames»,--ici
non plus, les «dames», à la guerre, ne nous portaient pas bonheur!--au
bout duquel le colonel Hennequin fut tué par un «méchant 77», un obus de
rien du tout, un de ces obus que nous affections de mépriser presque, et
qui, suivant l’expression d’un camarade, n’étaient dangereux que «si
l’on se rencontrait avec eux _personnellement_»,--le _Damenweg_ aux
pentes adoucies, par où les dames excursionnistes étaient invitées à
passer sans trop de fatigue, et sans risque pour leurs hauts talons.
Et voici encore la «Pastetenplatz», l’endroit où l’on s’asseyait sur
l’herbe, où l’on ouvrait les paniers à provisions, où, les yeux
écarquillés et la bouche pleine, on admirait le beau point de vue en
dégustant des pâtisseries!
Le point de vue est toujours admirable; mais il vaut mieux sans doute ne
pas s’y trop attarder.
Et cependant j’ai pu constater que dans les circonstances les plus
difficiles, aux instants les plus pathétiques, la noblesse et l’agrément
des sites nous laissent rarement insensibles. Ce qui, peut-être, rendait
plus pénible encore la bataille de Verdun ou de l’Yser, c’était de
n’avoir devant soi rien où l’œil se pût reposer, qui nous divertît de la
tragique horreur environnante. Un paysage, malgré tout, un paysage varié
et doux apaise l’esprit, affermit notre espoir dans la vie (quand la
nature est là si calme!), nous tient compagnie.
Singulièrement, en Alsace, nous lui étions reconnaissants, même
inconsciemment, à la nature, d’avoir fait ce pays si riant, si riche, et
qui valait vraiment la peine de se donner tant de mal pour le reprendre,
pour le garder!
Je n’oublierai jamais qu’en arrivant à l’Hartmann, quand, pour me
présenter au P. C. du bataillon, je dévalais le Boyau Central le cœur un
peu serré par sa solitude menaçante--on ne le fréquentait guère par
plaisir, et pour cause,--le premier, le seul camarade, que j’aie alors
rencontré, c’était un chasseur de la brigade, adossé à un pare-éclats;
on l’avait envoyé relever un tracé des travaux, et, abandonnant sa
planchette de topographe, tranquillement, ne me voyant même pas venir,
il s’absorbait à peindre sur son bloc-notes une aquarelle.
Cette insouciance ou ce fatalisme, je les retrouvais d’ailleurs dans le
P. C. où l’on m’accueillait, où la sécurité était pourtant assez
relative, si l’obscurité, par contre, y était à peu près complète, et où
les premières recommandations dont on m’entoura furent sur la manière de
porter le béret (le mien, paraît-il, était beaucoup trop large...).
N’est-ce pas là que j’ai entendu un capitaine, au plus fort d’un
bombardement, et alors qu’on le prévenait d’avoir à se tenir prêt pour
contre-attaquer, qui déplorait que dans l’ordre reçu fût employé le mot
«solutionner», et qui murmurait, tout en prenant de suprêmes
dispositions:
--Pourquoi «solutionner» quand nous avons _résoudre_?...
[Illustration]
De semblables scrupules littéraires, de telles préoccupations
philologiques sont encore plus surprenants que le souci fréquent,
celui-là, en pareilles circonstances et en pareil endroit, d’un flush
royal ou d’un sans-atout... On se félicitait encore, lorsque j’arrivai,
des huit cents francs perdus au poker par un camarade, quelques heures
avant la sanglante et déplorable attaque allemande de décembre, où il
devait être blessé et fait prisonnier,--puisque ce sont les boches qui
auraient eu ses huit cents francs...
Hélas! le cimetière tout proche témoignait cruellement que de trop
nombreux camarades n’avaient pas perdu que leur argent. On n’y prêtait
pas autrement d’attention, d’ailleurs. Ces cimetières qui se sont
dressés au milieu, comme au fur et à mesure de la bataille,
[Illustration]
qui font corps avec elle, dont les croix de bois se distinguent à peine
des piquets pour les fils barbelés, dont les tertres semblent alterner
avec des sacs à terre, ces cimetières ne sont pas tristes, ils ne sont
pas impressionnants, ou, du moins, beaucoup moins qu’on ne l’imagine.
Oui, détachée de l’ensemble, comme un lambeau de notre sensibilité
inquiète, leur image pantelante, maintenant, secoue nos nerfs et nous
bouleverse. Mais, sur le moment, on n’y pensait pas... La mort est là,
toute nue, sans idées associées, sans vain apparat, sans littérature
vaine, comme faisant partie tout naturellement d’une série
d’obligations, de nécessités ou de risques professionnels,--une tombe se
creuse comme une tranchée,--comme un accident du travail du bon ouvrier.
On ne récrimine, ni on ne s’effare. Les morts, ici, sur place,
n’apparaissent aux vivants ni des victimes, ni des
[Illustration]
martyrs, pas même--pas encore--des héros. Les morts semblent des
guetteurs qui ne doivent plus être jamais relevés, pour qui la faction
se prolonge, se prolonge désespérément, continue...
Les morts de l’Hartmann montaient la garde face à la plaine d’Alsace,
face à Mulhouse, face au Rhin...
Que de fois, près d’eux, je me suis couché sur l’une de ces tombes qui
dominaient le camp Rénier, pour voir, la nuit venue, s’allumer à
l’horizon les lumières de Mulhouse!...
Car on ne devait pas tirer sur Mulhouse, on ne devait pas risquer de
ruiner, de détruire le gage précieux de Mulhouse. Et cette pièce de
marine, si soigneusement camouflée dans le village de Thann, sur le
chemin de l’Herrenstuhl, cette pièce énorme qui, par antiphrase sans
doute, s’appelait la «Petite Bretonne», demeura des mois pointée sur
Mulhouse, sans jamais tenter d’expérimenter la puissance de ses
projectiles monstrueux.
Ainsi, chaque soir, à l’heure où nos villes frontières s’enfonçaient
dans l’ombre épaisse, où l’angoisse de Paris s’entourait de ténèbres,
tranquille, paisible, sûre de n’être point inquiétée, Mulhouse
s’éclairait peu à peu, et nous voyions briller la belle et complète
ordonnance de ses feux symétriques... Quelle émotion, chaque soir
renouvelée! Je me rappelais un voyage à Mulhouse quelques mois avant la
guerre, l’accueil que m’avait bien voulu faire la _Société
industrielle_, tant d’esprit, de grâce et de charme... Cependant, le
même jour, à l’_Hôtel Central_ où j’étais descendu, une kermesse
organisée par la Croix-Rouge allemande m’avait permis de confronter et
de comparer, avec la société alsacienne, les élégances des
fonctionnaires et officiers allemands et de leurs femmes...--Les
Allemandes, me disait une Alsacienne, font des prodiges ou des bassesses
pour avoir l’adresse de nos couturières et de nos modistes; elles
s’ingénient à copier nos robes, elles nous «chipent» nos chapeaux... Et
vous voyez...--Et je voyais que sur leurs têtes ce n’étaient plus les
mêmes chapeaux, que sur elles ce n’étaient plus du tout les mêmes robes.
Que sont-elles devenues ces Alsaciennes de Mulhouse que j’avais connues
si joliment élégantes, si gaies, si malicieuses et fines, si françaises,
si parisiennes?... Et je songe qu’il y a encore des officiers allemands
à l’_Hôtel Central_!...
_L’Hôtel Central_, j’aurais presque pu le distinguer du Storchenkopf,
avec la jumelle à ciseaux! Nous avions là, au Storchenkopf,--le mont des
Cigognes,--au-dessus du col de Haag, un poste optique et un observatoire
prodigieux. D’un côté, c’étaient les clochers de Colmar, et les villages
plus proches de la plaine encore allemande, si proches en effet qu’à la
jumelle on se promenait dans leurs rues, que nous y avons vu des dames
de la Croix-Rouge allemande sortant de la messe... Et de l’autre côté,
l’Hartmann, d’abord, cet Hartmann dont on sentait mieux l’importance
militaire et stratégique en constatant que partout on était «vu de
l’Hartmann», que partout dominait ainsi son double sommet, trop
reconnaissable à sa nudité lugubre, à sa végétation roussie et rasée,
dont ne subsistaient plus que quelques troncs ébranchés,
déchiquetés,--ce que la guerre fait des arbres comme des hommes,--et
cette silhouette singulière et symbolique que l’on appelait l’«arbre
canon»...
Et toujours Mulhouse, les lumières bien alignées de Mulhouse, là-bas...
C’était un bien joli endroit que le col de Haag, et l’on comprend
l’engoûment des touristes pour l’_Hôtel du Ballon_ qui en était voisin à
quelques centaines de mètres. Je n’ai connu cet hôtel que tout à fait
démoli, mais c’était pour nous un passe-temps, qui trompait notre
nostalgie, d’aller chercher parmi les décombres les vestiges d’un
confortable aboli, d’une civilisation qui semblait de la préhistoire: de
l’histoire d’avant la guerre, en effet. Et nous méditions
[Illustration]
devant des carreaux de faïence, retrouvés au milieu de gravats, et qui
avaient dû revêtir une salle de bains...
Mais le grand ennemi à Haag, c’était le brouillard. Le soleil inondait
la vallée de la Thür ou celle de la Lauch, ses rayons perçaient
jusqu’aux frondaisons épaisses qui ceinturaient de leur ombre
mystérieuse et bleue le petit lac du Ballon. Et brusquement, à un
tournant des routes en lacets qui montaient vers le col, brusquement on
pénétrait dans le brouillard humide et pâle. La végétation, là-haut,
s’en trouvait nécessairement retardée. Et c’est ainsi que le même
printemps, qui triomphait déjà dans la vallée de la Thür, au moment où
nous l’avions quittée, mit plusieurs semaines pour atteindre le col de
Haag et nous y rejoindre. Les arbres de la forêt qui s’étageaient
au-dessous de nous, nous permettaient d’observer ses progrès, sa marche
comme d’un excursionniste en montagne, sa marche lente et continue.
Chaque matin, la ligne verte de la cime des branches aux bourgeons frais
éclos apparaissait un peu plus haut, un peu plus près: c’était le
printemps qui montait vers nous, suprême cadeau que nous envoyait la
vallée, un souvenir, un sourire, un «salut de Saint-Amarin...»
Ah! cette vallée, comme nous l’avons aimée et comme elle nous a
choyés!... Elle nous recevait au sortir des horreurs et des angoisses du
Südel ou de l’Hartmann; et j’entends encore, après ses trois semaines de
dur secteur, ce capitaine, un vieux cavalier passé aux chasseurs qui
s’écriait, en arrivant à Willer, plein d’un enthousiasme ingénu et
battant des mains comme un enfant:
--Il y a encore des femmes!... il y a encore des maisons, et des
jardins, et des fleurs!...
Tous, hélas! n’y revenaient pas, dans la vallée, ou n’y revinrent qu’au
cimetière de Moosch, ce cimetière incliné comme un pupitre de lutrin,
pour chanter,--après les étranges et émouvantes messes basses où les
combattants en ligne exhalaient leur foi simple et fervente comme les
premiers chrétiens dans les catacombes,--pour chanter quel hymne superbe
de gloire et de délivrance, un _Libera nos_ et un _Magnificat_!...
Mais pour les autres, pour les vivants, les rescapés, le retour à la
vallée, c’était le retour à la vie, à la joie, à la splendeur de vivre!
L’écho de nos fanfares y doit résonner encore, et les pas de nos
chevaux, ou plutôt de nos mulets en cavalcade... Car les mulets du
ravitaillement faisaient belle figure dans les retraites aux flambeaux
que les chasseurs de Nice, d’Antibes et de Menton ne manquaient jamais
d’organiser aussitôt, dans leur hâte d’annexer l’Alsace à la Côte
d’Azur. Et, par ailleurs, il était juste de voir les braves bêtes--les
«miaules» pour leur donner leur vrai nom, leur nom de guerre--participer
aux réjouissances des hommes dont ils partageaient les dangers.
[Illustration]
Oui, les «miaules», héros modestes, avaient leurs martyrs. Quand, chaque
soir, au crépuscule, ils partaient des cuisines installées à Moosch,
pour monter en ligne les barillets, les bouteillons, le trajet n’allait
pas toujours sans quelque fâcheuse rencontre. Jusque dans la vallée, les
bombes d’avion poursuivaient leur tranquillité. Un jour, d’un seul coup,
à Ranspach, trente mulets furent mis à mal par des aviateurs trop
adroits. Mais le plus déplorable peut-être fut que l’on eut l’idée
néfaste de vouloir utiliser leurs cadavres et qu’on les expédia au
plateau de Breitfirst pour être mis dans les pâtées des chiens de
l’Alaska employés là-haut à tirer des traîneaux. Les chiens de l’Alaska
se régalèrent fort, ils se régalèrent trop; ces festins les avaient mis
en goût; et dorénavant quand, dans les tranchées de neige, ils se
croisaient avec quelque équipe de mulets, bien vivants ceux-là, l’odeur
des agapes anciennes leur montait aux narines, ils se précipitaient, ils
les auraient, semblait-il, dévorés séance tenante et tout crus. Ces
chiens de l’Alaska, si gracieux, si doux, si dociles, sont très capables
de se montrer féroces quand on les provoque. En particulier, ils ont la
haine des autres chiens oisifs et flâneurs qui, lorsqu’ils peinent, eux,
à traîner les fardeaux dont on les a chargés, les regardent le nez au
vent. J’ai vu de la sorte un malheureux petit fox-terrier, arrêté sur le
rebord de la tranchée et qui jappait joyeusement, plein d’inconscience,
au passage de ses collègues de l’Alaska. Le chien de tête, sans
interrompre sa course, l’attrapa d’un coup de gueule, le secoua et le
rejeta au suivant, et ainsi de suite: quand le dernier chien de
l’attelage fut passé, il n’y avait plus de petit fox-terrier...
[Illustration]
Évidemment, les miaules offraient plus de résistance à ces farouches
amateurs de viande de mulet. Mais après de semblables émotions, de tels
risques et de telles fatigues, ils avaient bien droit, eux aussi, à
figurer dans nos apothéoses. Il reste à savoir, au demeurant, s’ils
appréciaient pleinement nos façons de nous distraire, et si galoper le
soir, dans les rues de Saint-Amarin, un bouquet sur l’oreille il est
vrai, mais ayant sur le dos un gaillard brandissant une torche et
chantant à pleins poumons, il reste à savoir si cela les amusait autant
que nous...
[Illustration]
Pour ce qui est de nous, par exemple, notre allégresse était totale,
faite à la fois des dangers auxquels nous venions d’échapper et de
l’oubli que nous souhaitions de ceux qui, demain, nous attendaient
encore. Cette allégresse s’extériorisait comme il est coutume à des
hommes de vingt ans, car tous alors nous avions vingt ans, même les
vieux engagés, même ceux, officiers ou territoriaux passés dans
l’active, ceux qui étaient, par leur âge mais non par le cœur, moins
près de vingt ans, hélas! que de quarante!... Que de chansons, que de
refrains joyeux coururent alors tout le long de la vallée, comme pour
purifier l’air alsacien des odieux accents de la _Wacht am Rhein_!
A ce propos, fixons un point d’histoire. Cette _Madelon_, qui allait
devenir l’héroïne peut-être la plus populaire de la guerre, elle est
partie de la vallée de la Thür, elle est partie de Saint-Amarin. Avant
d’être la compagne fêtée de tous les soldats de France et même de tous
les soldats alliés, nous l’avons connue, débutante modeste et timide, au
28ᵉ bataillon de chasseurs. Les chasseurs du 28ᵉ célébraient la
_Madelon_ comme les chasseurs du 27ᵉ venus de Menton évoquaient les
_Bords de la Riviera_. Si un chasseur du 27ᵉ, au lieu de chanter _Sur
les Bords de la Riviera_, s’était alors avisé d’entonner la _Madelon_,
il manquait gravement à la tradition du bataillon, et au nom de l’esprit
de corps,--ou de cor,--il eût été vertement tancé par son commandant.
Les régiments d’infanterie qui, au mois de juin, vinrent, en descendant
de Verdun, «se refaire» en Alsace, y trouvèrent la gracieuse pupille du
28ᵉ bataillon, l’adoptèrent aussitôt, cependant que les chasseurs
allaient répandre et propager l’éloge et les mérites de la _Madelon_ sur
les champs de bataille de la Somme.
[Illustration]
Mais _Madelon_ a conquis sa première gloire dans les auberges d’Alsace,
c’est entre Thann et Wilderstein que, d’abord, elle fut célèbre, à
Bischwiller, à Willer, Moosch, Saint-Amarin, Ranspach, Wesserling, Odern
et Kruth,--Kruth, où Joffre avait déjeuné lors de son premier voyage en
Alsace, aux premières semaines de la délivrance, ainsi que le souvenir
en était précieusement conservé et doublement marqué par une inscription
ingénue, et par ce nom des trois Joffrettes que portaient désormais
fièrement les trois filles de l’aubergiste...
Mais à présent, si nous revoyons quelque jour ces jolis villages, d’où
_Madelon_ est partie, ne devons-nous pas craindre un peu de déception
peut-être,--passé le péril, passé le saint!...--et que la choucroute et
les vins du Rhin nous y semblent moins savoureux, et l’accueil moins
plaisant, d’un moins vif agrément? Les gâteaux que l’on mangeait à la
pâtisserie de Thann étaient-ils vraiment les meilleurs gâteaux du monde?
Du moins ce qui ne saurait avoir changé, ce qui, avec le temps
[Illustration]
et à distance, nous apparaît toujours également digne de notre
admiration émue, c’est le cœur fidèle des habitants. Parmi tant de
traits dont nous fûmes témoins ou qui nous furent contés, j’entends
encore l’histoire attendrissante du vieux domestique des demoiselles
D... Chaque année, pendant quarante-trois ans, la fête de l’Empereur
fut, pour les Alsaciens, une occasion d’affirmer leur loyalisme et leur
mémoire. Ce jour-là, tandis que, par ordre, les édifices publics se
pavoisaient aux couleurs allemandes, régulièrement, immanquablement, un
drapeau français apparaissait tout à coup au faîte du plus haut sapin de
la forêt voisine, pour la plus grande confusion du gendarme allemand.
Mais sa pire, sa plus tragique déconvenue, au gendarme allemand, c’est
ce qui lui était arrivé, lorsque, pour la première fois, on voulut
célébrer cette fête après l’annexion, à Saint-Amarin. Les habitants de
Saint-Amarin n’avaient-ils pas eu, ce jour-là, la savoureuse,
l’étonnante et joyeuse surprise, lorsqu’au matin ils sortirent de leurs
maisons, de voir, sur la propre maison du garde des forêts, cette bête
malfaisante, une inscription, en lettres gigantesques, où le nom de
l’empereur d’Allemagne s’accompagnait, en toute sérénité, d’une grasse
injure bien française. Et jamais, en dépit de toutes les enquêtes, de
toutes les persécutions et de toutes les recherches, jamais le gendarme
allemand, jamais la police allemande,
[Illustration]
n’avaient pu soupçonner l’auteur de cette profession de foi si
tranquillement provocatrice, jamais le gendarme allemand, jamais la
police allemande, n’avaient pu mettre la main sur lui...
Or voici qu’en août 1914, lorsque les premières troupes françaises
eurent cantonné dans la vallée de la Thür, les demoiselles D... reçurent
une lettre de Besançon. Un domestique de leur père,--leur père, mort
depuis, exerçait avant la guerre de 1870, la médecine à Saint-Amarin où
les demoiselles D... étaient demeurées,--ce vieux domestique qui, en
quittant leur service, s’était retiré à Besançon, leur écrivait:
--«Mes chères demoiselles,--je crois que le moment est venu de vous
révéler un grand secret. C’est moi qui avais écrit «...pour le Kaiser»
sur la maison de M. le Garde des Forêts...»
Oui, _le moment était venu_, en effet, et ce moment attendu avec tant de
ferveur, nous avons pu constater que, tout autant que dans la vallée de
la Thür, il était accueilli avec une joie égale dans la vallée de la
Doller, ou dans la plaine de Dannemarie. Dannemarie, c’était le
Saint-Amarin des secteurs de la plaine. On y venait au sortir des sapes
de la Maison Forestière, par exemple, comme, à Saint-Amarin, en
descendant du Südel ou de l’Hartmann. Une «Maison Forestière» avec des
sapes, quand le seul nom de «Maison Forestière» évoque des ombrages
accueillants et frais, quelque joyeux pique-nique, et l’omelette et le
bon lait que vous apporte la femme du garde...
Sans doute là-haut, sur l’Hartmann, une canonnade entendue dans la
plaine ne nous préoccupait guère:--Ce n’est rien! ça doit se passer du
côté de Dannemarie!... Et de même, d’ailleurs, transportés dans un
secteur de Dannemarie, nous écoutions sans émotion excessive ce qui nous
semblait devoir être «encore un coup des Boches sur l’Hartmann».
Mais tout cela était terre d’Alsace délivrée ou à délivrer.
Et certes cette Alsace était encore empoisonnée, par endroits, des
ferments mauvais que l’Allemand avait pris grand soin d’y laisser en se
retirant, pour retarder notre conquête, comme il avait accoutumé, quand
il devait abandonner une position, d’y préparer, à l’intention des
nouveaux occupants, des fourneaux de mine... Nous avons eu aussi de
belles histoires d’espionnage. Dans la vallée de Saint-Amarin, c’étaient
les bouteilles confiées aux eaux de la Thür pour porter nos secrets
militaires jusqu’aux lignes ennemies. Et à Dannemarie, il y eut les
téléphones dans les caves, les téléphones pour régler le tir des
batteries allemandes qui démolirent une seconde fois le viaduc à
l’instant précis où, reconstruit, on s’apprêtait solennellement à
inaugurer sa mise en service. Elles étaient d’ailleurs bien pittoresques
et imposantes, ces ruines du viaduc de Dannemarie, on eût dit, à les
voir ainsi, d’un coin de la campagne romaine, et le savant travail de
nos ingénieurs eût, à coup sûr, beaucoup moins tenté les amateurs de
photographie, si les Boches ne l’avaient pas fait sauter... Mais nous ne
voulons pas insinuer qu’il ait sauté sur l’indication des
photographes!...
[Illustration]
Les briques de ses arches détruites, comme celles du Forum ou de Pompéi,
n’enrichissent point, cependant, le petit musée de guerre que rapportait
pieusement chez lui chaque permissionnaire; c’eût été un souvenir un peu
encombrant; et puis les entrepreneurs de Belfort en avaient,
certainement, un emploi meilleur, plus pratique et plus immédiat. Les
petits cailloux roulés par la Doller, avec leurs reflets et leurs
facettes multicolores, étaient plus précieux et plus appréciés, qui
rehaussèrent d’un intérêt nouveau, lorsqu’elles commençaient à être un
peu démodées et banales, les classiques bagues d’aluminium.
Et le plus joli souvenir, le plus émouvant, pour les combattants de ce
coin d’Alsace, fut encore celui qu’avait imaginé l’ingéniosité du chef
armurier du 152ᵉ régiment d’infanterie,--de ce fameux Quinze-Deux qui
inscrivit dans cette région les pages les plus héroïques de son histoire
glorieuse. Lors de la prise de Steinbach, on avait retrouvé dans les
décombres de l’église les morceaux de la cloche qui s’était brisée en
tombant du clocher fracassé. Le chef armurier avait eu l’idée de les
recueillir, d’en ciseler divers objets, et c’est ainsi que j’ai pu
suspendre au berceau de ma petite fille une croix faite avec le métal de
la cloche de Steinbach.
[Illustration]
Et je me souviens de cette chanson des «Cloches d’Alsace» qu’un soir où
les bataillons donnaient un grand concert «suivi de retraite aux
flambeaux et de bal», pour inaugurer le kiosque à musique que nous
avions construit sur la place de Saint-Amarin, je me souviens de cette
chanson qu’un chasseur qui avait une voix magnifique--on trouve de tout
dans les bataillons de chasseurs--se mit à entonner avec
l’accompagnement d’une fanfare. Ce n’était plus la _Madelon_;--mais la
mélodie s’élevait, puissante et grave, appelant tous les clochers
d’Alsace au carillon de la délivrance prochaine. Et j’ai songé bien
souvent, depuis, et plus encore depuis la victoire, j’ai songé à la
charmante place de Saint-Amarin, à la foule confiante et cordiale qui se
pressait autour de ce kiosque pacifique dont nous étions si fiers, j’ai
songé à la belle chanson, et au chasseur qui la chantait avec tant de
flamme, et aux autres chasseurs; à tous les chasseurs mes camarades,--en
regardant la croix de ma petite fille, la croix faite du métal brillant
et sonore de la cloche de Steinbach...
_Les cloches d’Alsace ont sonné!..._
[Illustration]
[Illustration] LE
CHEMIN DES DAMES
Un méchant chemin de grande ou moyenne communication, pas même une route
départementale!... Et voilà le lieu de tous ces combats sanglants, où,
pendant des mois, des années, fut suspendue notre angoisse, où il sembla
même un instant que devait se jouer le sort de la France!...
Un matin de juillet 1917, après une vertigineuse attaque en direction de
la ferme de la Royère, tous les objectifs dépassés, ils étaient là une
dizaine de petits chasseurs--l’aîné n’avait pas vingt ans--qui fumaient
de gros cigares en surveillant la contre-attaque. Fumer à cinq heures du
matin de ces gros cigares boches, durs et verts, qu’est-ce qu’elles
auraient dit, si elles les avaient vus, les pauvres mamans de ces
héroïques gamins!... Il est vrai que, si elles les avaient vus alors,
d’autres sujets d’effroi auraient bouleversé leur sollicitude et leur
tendresse, d’autres sujets plus pressants que la crainte, les voyant
ainsi fumer, qu’ils n’en fussent malades!... Mais le cigare de l’ennemi
tué ne fait jamais mal au cœur. Et c’étaient les cigares de quelque
«oberst», en effet, découverts dans l’abri bétonné dont les occupants
avaient été chassés à coups de grenades, que dégustaient fièrement, de
si bon matin, ces jeunes vainqueurs... Et comme je leur demandais s’ils
savaient que l’abri dont ils s’étaient emparés, était creusé,
précisément, en dessous de la chaussée du Chemin des Dames, ce nom
fameux, cet emplacement tragiquement célèbre, ne semblèrent pas les
impressionner autrement, et simplement avaient-ils constaté que «c’était
bien possible», sans en perdre une bouffée de cigare...
[Illustration]
Et j’ai un autre souvenir. C’était après la victoire de la Malmaison. Le
moulin de Laffaux, le château de Pinon, étaient soudainement et
miraculeusement devenus des endroits touristiques vers lesquels
s’empressaient les missions de journalistes et de parlementaires. On
venait déjeuner à Soissons, et de là on s’engageait sur la route de
Maubeuge pour aller admirer des carrières célèbres, des entonnoirs
extravagants; et l’on ne savait si l’on devait s’émerveiller davantage,
ou de la puissance terrifiante avec laquelle les artilleurs avaient
bouleversé le terrain, ou de l’habileté et de la rapidité dont
témoignaient les sapeurs du génie pour réparer les dégâts causés par les
artilleurs, et rétablir derrière eux une circulation presque normale...
Donc la route de Maubeuge connut alors des visiteurs qui, par leur
qualité et leur notoriété bien parisiennes, la rendaient quasi semblable
au boulevard à cinq heures du soir. En sorte que les conversations
finissaient par y devenir des conversations de boulevard, une fois la
première émotion passée et les premiers cris arrachés par la grandeur
tragique d’un spectacle inouï. J’entends encore un de ces visiteurs, et
non des moindres, apporter, sur cette route de Maubeuge, les derniers
potins de l’affaire Bolo; aussi bien n’était-ce point un sujet de
conversation si incohérent ni si déplacé, en cet endroit où s’était
déroulée la partie capitale de l’offensive d’avril, dont les suites ne
furent peut-être pas sans quelque relation avec cette affaire. A un
embranchement de la route, soudain quelqu’un s’arrêta, arrêta ses
compagnons, interrompit le personnage bien informé, et montra sur la
droite:
--Le commencement du Chemin des Dames!...
--Ah! oui, parfaitement!... acquiesça le conteur avec un regard
complaisant et distrait; puis le petit groupe reprit tout aussitôt sa
marche, et notre homme ses révélations passionnantes.
La véritable importance stratégique du Chemin des Dames, beaucoup mieux
que sur le terrain, beaucoup mieux qu’auprès des «exécutants» chargés de
s’en emparer ou de le défendre, on la percevait pleinement sur l’immense
plan en relief qu’avait fait établir par son service géographique le
chef de la sixième armée. Ce plan occupait à lui seul un petit salon de
cette belle villa de Belleu, où le général commandant la sixième armée
avait installé son quartier général, tandis que tout autour, dissimulées
sous les arbres du parc, des baraques en bois, que le camouflage avait
soigneusement peintes en vert et jaune, et recouvertes de branchages, ce
qui leur donnait l’aspect d’un joujou de Noël, des baraques Adrian
abritaient l’État-Major. Elle était confortable la villa de Belleu, elle
n’était pas d’un goût très pur, et se singularisait notamment par tout
un luxe d’appareils d’éclairage du plus fâcheux style munichois. Seul le
petit salon, qui servait de bureau à l’officier d’ordonnance du général,
avait été débarrassé en partie pour faire place au plan en relief du
Chemin des Dames. Devant ce plan, dans ce petit salon, je revois, réunis
le 24 octobre 1917, les correspondants de guerre français, anglais et
américains, à qui, tout rayonnant de la victorieuse opération de la
veille, le chef d’État-Major explique comment elle fut conçue et
exécutée. Soudain la grande porte s’est ouverte sans bruit, qui
communique avec le cabinet du général, et le général, mêlé aux
journalistes, écoute les explications de son chef d’État-Major; c’est,
grand et mince, un peu voûté, les yeux plissés de bonhomie et de malice,
toujours souriant et simple, et tenant entre les doigts son éternelle
cigarette, c’est le général Maistre qui, depuis hier, a inscrit son nom
dans l’histoire de la guerre avec cette désignation magnifique: le
vainqueur de la Malmaison.
La victoire de la Malmaison avait dégagé le Chemin des Dames, elle en
rendait, d’un bout à l’autre, la position intenable pour l’ennemi; c’est
ce que le plan en relief rendait sensible aux regards même des profanes,
aux esprits les moins avertis. La répercussion devait se faire sentir
aussitôt jusqu’au delà d’Hurtebise et de Craonne. C’était désormais
Soissons complètement dégagée, où en toute sécurité pourraient se
réinstaller les commerçants empressés à nous vendre des cuirs anglais,
de la parfumerie et des conserves de toutes sortes. Et les dames
américaines venues à Blérancourt pour aider avec un si généreux
empressement à la reconstitution des villages de l’Aisne que les
Allemands avaient laissés en un si lamentable état lors de leur
précédent repli, les dames américaines pouvaient, joyeuses et fébriles,
vérifier le bon fonctionnement de leur cuisine roulante automobile qui
devait servir, en arrivant à Laon, à donner tout de suite de la bonne
soupe chaude à la population libérée, mais affamée sans doute...
[Illustration]
Hélas! l’incompréhensible et foudroyante surprise d’une nouvelle
offensive allemande allait, quelques mois plus tard--mais pour un temps,
cette fois, heureusement court--détruire brutalement de légitimes
espérances, tous les fruits précieux de la victoire de la
[Illustration]
Malmaison. Dans Soissons à nouveau bombardée, les Allemands
redescendirent du Chemin des Dames reconquis et dépassé au pas de
course; ils revirent les vergers, dont, en se retirant l’été précédent,
ils avaient coupé les arbres, et qui blessés, martyrisés, leur tendaient
encore cependant des branches verdoyantes toutes neuves--car la nature
au printemps se montrait plus forte que la haine et l’odieuse perversité
de ses bourreaux, monstres à figure d’hommes... Belleu fut atteint, que
l’état-major de l’armée avait dû quitter en toute hâte sous les obus: un
officier fut tué là devant sa baraque, l’innocente petite baraque, comme
un jouet de Noël, où le premier bureau rangeait ses paperasses, le
premier bureau, aux occupations paisibles entre toutes: personnel,
avancement, décorations... Comme il semblait loin maintenant le jour
radieux où, à tire-d’aile, dans l’air brumeux et froid de cette matinée
du 23 octobre, un pigeon-voyageur était arrivé le premier, pour annoncer
au général Maistre que le fort de Malmaison venait (il y avait sept
minutes exactement), venait d’être occupé par nos troupes qui
«progressaient sur toute la ligne»!... Et je me suis souvent demandé ce
qu’était devenu le beau plan en relief, sur lequel avait été étudiée si
minutieusement, et si bien préparée la victoire d’octobre,--si l’on
avait eu le temps de l’emporter, pris la précaution de le détruire,--ou
si, au contraire, les Allemands l’avaient retrouvé là, dans le petit
salon attenant au cabinet du général et qui servait de bureau à son
officier d’ordonnance, si les Allemands, après nous avoir repris le
Chemin des Dames, en avaient pu remporter avec eux, trop précieux
trophée, cette effigie de plâtre?...
[Illustration]
La foudroyante avance ennemie sur le Chemin des Dames fut accueillie
avec une émotion que l’on n’a pas oubliée; mais surtout elle causa une
stupeur singulière à tous ceux qui, au cours des mois précédents,
avaient été appelés à participer aux durs et multiples combats dont le
Chemin des Dames avait été le théâtre et l’objectif constants. Eh! quoi,
quelques heures avaient pu suffire pour jeter bas ce formidable système
de défense, édifié (eux, ils le savaient mieux que personne!) au prix
de quels efforts, de quels sacrifices et de quelle peine, cimenté avec
tant de sang!
Quand on avait vu comme eux, au moment de la préparation des offensives,
cette route de Soissons à Reims, à peu près parallèle au Chemin des
Dames, et qui était comme les coulisses de la bataille!... Quelle
puissance de moyens d’action, quelle abondance de troupes de toutes
armes et de toutes couleurs!... Depuis les Annamites, tout menus et
souples, employés à construire les immenses baraquements des
installations hospitalières de campagne, pour lesquels ils se montraient
des ouvriers exceptionnellement adroits et habiles, jusqu’aux Soudanais,
jusqu’aux Malgaches, à la fois terribles et ingénus!
Ah! il ne faisait pas bon avoir affaire à quelqu’un de ces nègres, placé
en sentinelle à l’entrée d’un village, quand on avait oublié le «mot»!..
Et même quand on le savait, ce mot, mais qu’il était d’une prononciation
un peu difficile: si vous ne le prononciez pas avec l’accent «nègre»,
qui le déformait parfois d’une façon vraiment inattendue et spéciale, il
vous fallait renoncer à passer!
La légendaire férocité de ces braves soldats de couleur se mêlait
d’ailleurs à la plus naïve bonhomie.
Je revois encore cette scène: à Braisne, devant la maison du commandant
de l’un de ces bataillons malgaches, était arrêtée une automobile
américaine. Le planton du commandant, en faction à la porte, regardait
l’automobile, regardait le conducteur américain. Et comme il était de
nature avenante, et que le silence lui pesait: «Y en a bon?»
demande-t-il à l’Américain. L’Américain sourit et se tait. «Y en a pas
bon?» insiste le Malgache. L’Américain sourit encore mais se tait
toujours. Alors l’autre, superbe et méprisant: «Ti pas connaître
français? Ti jamais allé à l’école!...»
Au repos, ces bataillons donnaient des fêtes merveilleuses, et les
plaines de l’Aisne retentirent de chants aux accompagnements
[Illustration]
étranges, et virent des danses qui évoquaient les cieux les plus
lointains! Certaines de ces danses cependant ne laissaient pas d’être
adaptées au cadre et aux circonstances, et il nous souvient d’avoir vu
un grand diable de nègre improviser et mimer une extraordinaire «danse
de la bombe à ailette», avec les gestes de frayeur, quand le sifflement
précurseur s’est fait entendre, les mouvements désordonnés, pour
échapper aux menaces d’éclatement, et le «pas de l’allégresse» quand la
bombe, ayant éclaté, vous a laissé indemne... Et ce divertissement
montrait bien que les troupes noires, en dépit de ce qui a été dit,
pouvaient «tenir sous le bombardement», que le bombardement ne leur
causait plus cette sorte de terreur sacrée des premiers temps, puisque
maintenant ils le tournaient en dérision et en accueillaient la parodie
avec de grands rires naïfs...
Même sans être un nègre, on avait l’occasion certes de se familiariser
avec toutes les sortes de bombardement. Sur les arrières, jusque sur nos
hôpitaux, les avions faisaient rage. C’est dans cette région que régnait
le fameux Fantomas, le Boche légendaire qui descendait jusqu’à vingt
mètres des tranchées ou des routes qu’il devait mitrailler; on tirait
dessus, on croyait l’avoir abattu,--et brusquement il se relevait,
jetant, comme des prospectus sur la plage de Deauville, une pluie de
cartes de visite: «Fantomas.»
Mais nous avions mieux que Fantomas; nos meilleurs aviateurs campaient
sur les plateaux voisins, si propices à leurs évolutions les plus
téméraires. Longtemps l’escadrille des Cigognes fut, entre Fismes et
Crugny, à la ferme de Bonnemaison. C’est à Bonnemaison que Guynemer
reçut sa croix d’officier de la Légion d’honneur. De Compiègne, les
parents du jeune héros étaient venus assister à son apothéose. Dans un
groupe, après la cérémonie, il s’entretenait familièrement avec ses
chefs; il disait, avec son admirable simplicité, ses projets, ses rêves;
ses exploits magnifiques ne le satisfaisaient pas encore; pour obtenir
les renseignements utiles, nécessaires, il rêvait d’une manœuvre hardie
qui lui permettrait de ramener indemne un de ses adversaires de
l’air:--Oui, je voudrais en prendre un vivant!...
Mais près de lui une voix de femme, une voix timide, maternelle et
douce, avait murmuré:
--Non, mon petit Georges, non, j’aime mieux que tu les tues!
Une nuit, une escadrille allemande vint survoler et bombarder sévèrement
Bonnemaison; mais les heureuses et intrépides Cigognes l’avaient quitté
depuis la veille...
Mais maintenant que les Allemands avaient si aisément, si rapidement,
dépassé la route de Soissons à Reims, qu’ils traversaient le Tardenois,
qu’ils marchaient vers Château-Thierry, nous songions, la rage au cœur,
à tous ces camps d’aviation, à tous ces hangars immenses et bondés
d’appareils, à tous ces nids de héros, dont ils s’empareraient sans
lutte, et qu’ils pourraient utiliser ou incendier. Et tant de positions
de batterie, dont on n’aurait pu retirer les pièces, et tout ce matériel
sanitaire emplissant les baraquements des H.O.E! Car le remède avait été
partout soigneusement placé à côté du mal, et l’on avait multiplié,
comme il convient, les moyens de guérir, à côté des moyens de détruire.
Sur les bords de l’Aisne, nous avions vu arriver un jour les tentes de
l’ingénieux docteur Marcille, et son «cirque» chirurgical; et l’Aisne
elle-même avait été sillonnée de péniches propres au transport des
blessés, qui naviguaient de concert avec les canonnières redoutables.
Oui, la rivière avait été, elle aussi, mobilisée, mobilisée comme la
route, comme le chemin de fer avec ses «épis» où s’aiguillaient les
pièces de marine et les trains blindés...
[Illustration]