--En ce cas, il est inutile que je vous fasse connaître certains faits
qui me semblaient de nature à vous intéresser... mais qui sont
évidemment basés sur des calomnies....
--Des faits... intéressants pour moi?
--Mon Dieu!... en y réfléchissant... je veux vous en parler... Peut-être
après avoir entendu la lecture d'une pièce importante, que j'ai là sous
les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce
Biscarre.
Chaque fois que le juge prononçait ce nom, un éclair rapide passait dans
les yeux de Dioulou. Mais il les fermait à demi comme pour l'éteindre.
--Voulez-vous m'écouter? demanda M. Varnay.
--Est-ce que je suis libre?
Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit:
--Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Brûleuse.
Une pâleur livide se répandit sur le visage de Dioulou, en même temps
que ses mains crispées se convulsaient sur ses genoux.
--Oui, fit-il d'un signe de tête.
--Vous savez qu'elle est morte?
Dioulou répéta son geste. Seulement il mordait ses lèvres à pleines
dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair
épaisse.
--Morte dans d'épouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que
vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques
moments de lucidité... et qu'elle a raconté de quelle façon était
arrivé... l'accident qui lui coûtait la vie....
Dioulou ne bougea pas.
--J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a été la
victime d'un crime horrible, si épouvantable que, malgré les fautes de
cette misérable créature, on se sent pris, malgré soi, d'une profonde
pitié... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup?
--C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de râle.
--Écoutez donc ceci: c'est un procès-verbal dressé par un magistrat,
relatant sa dernière déclaration....
Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pièce qu'il lui
remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commença sa
lecture:
«Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous
sommes transporté dans une maison de la rue des Arcis. Là, dans une
chambre du premier étage, nous avons trouvé, étendue sur un grabat, une
femme en proie à d'atroces souffrances, par suite de blessures reçues
dans un incendie.
»Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'était l'une
d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoyé un exprès, à l'effet
de nous appeler pour recueillir les dernières déclarations de cette
femme.
»Nous nous sommes approché de ce grabat, et ayant fait connaître à la
moribonde nos titres et qualités, nous avons procédé à son
interrogatoire comme suit:
»D. Comment vous nommez-vous?
»R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Brûleuse... je suis la brûlée.
»D. Avez-vous quelque déclaration à faire?
»R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on brûle l'assassin....
»D. Qui nommez-vous l'assassin?
»R. Le Loup!...
»Les réponses de cette femme étaient entrecoupées de cris déchirants, et
c'était avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles.
»D. Qui désignez-vous sous le nom du Loup?
»R. Lui... le bandit! le Bisco!
»D. De quel assassinat voulez-vous parler?
»R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tuée... il m'a
tuée... il m'a brûlée... je veux qu'on le brûle!
»D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement
connaître ce qui s'est passé.
»R. Hier... j'ai rencontré le Bisco....
»D. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée?... Celui que vous nommez
le Bisco... et qui n'est autre qu'un nommé Blasias ou Biscarre... est
mort il y a trois jours....
»Là, elle poussa un bruyant éclat de rire.
»R. Mort! ça n'est pas vrai!... ce n'était pas un revenant!... Est-ce
que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et
des griffes pour déchirer?... C'était lui... je vous dis que c'était
lui! Vous croyez que je mens!... demandez à mon vieux Dioulou... puisque
c'est lui qui l'aide à se cacher.»
A ce passage, le juge interrompit la lecture.
La physionomie de Diouloufait était horrible à voir... De grosses
gouttes de sueur coulaient sur le visage du misérable, qui avait pris
une teinte plâtreuse.
--Ce récit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay.
Peut-être êtes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout....
Dioulou grinça des dents:
--Allez-y, dit-il.
Puis il ajouta plus bas:
--Je vois votre jeu....
Le juge fit un signe au greffier, qui reprit:
«D. J'admets que ce fût bien le Bisco; que vous a-t-il dit?
»R. Nous nous sommes disputés... J'avais un peu bu... Je ne sais pas
trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne
voulais pas qu'il le fît pincer... Je l'ai appelé tout haut par son
nom... Il m'a défendu de le répéter... Il m'a menacée, en me disant que
s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me
déchirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez...
et je me suis sauvée.
»D. Vous a-t-il poursuivie?
»R. Non.
»D. Où se passait cette scène?
»R. Aux Innocents... auprès de la Halle.
»D. Qu'avez-vous fait alors?
»R. J'étais tout _esbrouffée_ au fond. J'ai voulu me remettre. Je suis
allée à l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouvé un
_zigue_ que je ne connaissais pas. J'avais la tête à l'envers. V'là que
j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jeté sur moi. Il m'a
emportée au bazar des Arcis, il m'a jetée sur le lit, il a fermé la
porte, et puis il est revenu auprès de moi... J'étais _pocharde_, que je
ne voyais plus rien... Il m'a attachée; moi, je riais, je ne savais
plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons,
et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait
bouché la g... avec un tampon; il a allumé des allumettes, et puis il
m'a dit: «B... de gueuse, tu finirais par nous faire _piger_; tu vas
rôtir comme un vieux poulet.» Il a mis le feu, et puis il s'est sauvé.
»D. C'est Biscarre qui a allumé l'incendie?
»R. C'est lui... il m'a brûlée vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut
le refroidir!...
»A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a poussé
de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au
Loup! au feu le Bisco!... Mais elle était dès lors incapable de
prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci:
Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!...
»Elle est morte à huit heures cinquante minutes.
»En foi de quoi, j'ai rédigé le présent procès-verbal pour servir ce que
de droit...»
Le greffier s'arrêta.
Il y eut un long silence. La tête de Dioulou était tombée sur sa
poitrine, d'où s'échappait un grondement sourd.
--Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque
c'est lui qui a commis le crime épouvantable qui ferait horreur à un
bourreau... il a tué la femme qui vous appelait à son secours, et qui,
dans les dernières convulsions de l'agonie, prononçait encore votre
nom... Il vous reste à accomplir le dernier voeu de cette malheureuse,
en faisant connaître à la justice la retraite de Biscarre....
Dioulou se dressa d'un bond:
--C'est donc ça! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi,
Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre!
--L'assassin de la Brûleuse....
--Biscarre est mort!
--Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle
a dit la vérité....
--Non!
Dioulou, debout, avait saisi à deux mains sa chevelure, qu'il arrachait
à poignées....
La vérité, la voici.
Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui était vivant, bien
vivant! Oui, tout son être était torturé par cette pensée que sa vieille
compagne avait été assassinée, brûlée par le roi des Loups! et pourtant
il ne voulait pas parler.
Cette brute aimait son ancien complice, son maître, d'une affection
bestiale, féroce, irraisonnée.
Et pourtant... il avait tué la Brûleuse!
Le juge insistait:
--Songez bien à ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de
Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette
femme, que vous aimiez. C'était votre ami, votre compagnon, et il a
torturé celle à laquelle vous aviez donné votre affection. Torturé...
vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les
plus effroyables angoisses qu'il puisse être donné à la nature humaine
de subir.
--Taisez-vous! criait Dioulou....
--Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait
de punir son bourreau....
--Mais taisez-vous donc!
--Avez-vous bien entendu tous les détails de cette scène atroce? Il
l'attache sur son lit, il la bâillonne, il lui fait un bûcher de toutes
les matières inflammables qui tombent sous sa main, puis, après y avoir
mis le feu, il s'enfuit lâchement, tandis que derrière lui l'incendie
fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette créature
humaine.
Les coups tombaient redoublés, terribles, sans relâche, sur le coeur de
Diouloufait, sur son cerveau.
Il se sentait devenir fou.
C'était en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs
sanglantes: il lui semblait entendre la Brûleuse qui râlait:
--Dioulou! venge-moi!...
Oui, elle avait ordonné!... il lui fallait obéir. Après tout, Biscarre
était infâme....
--Où est Biscarre? demanda le juge.
Dioulou le regarda, ses lèvres s'agitèrent, sa bouche s'ouvrit, il
allait parler... mais tout à coup:
--Non! non! s'écria-t-il, Biscarre est mort!
Il ajouta:
--Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir!
Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche fût muette
à jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste
rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang
jaillit....
Dioulou chancela... étendit les bras et tomba comme une masse sur le
parquet....
Il n'avait pas trahi Biscarre....