--Diouloufait, dit l'autre.
--Votre prénom?
--Bartholomé.
--Quel âge?
--Cinquante-deux ans.
--Né à...?
--Toulon.
--Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine?
--Oui! fit Diouloufait, c'était parce que j'étais gros... autrefois....
Nouveau silence.
Puis la voix du juge reprit, calme, monotone:
--Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre
intérêt, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous
concilier la bienveillance de vos juges....
Dioulou voulut répondre, le magistrat l'arrêta d'un geste:
--Ne vous hâtez pas de parler, dit-il. Vous n'êtes pas en face d'un
ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui
dire... Réfléchissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis
que les aveux vous seront comptés....
En somme, il se mettait en frais d'éloquence bien inutiles. Dioulou ne
songeait guère en ce moment-là à ce qui pouvait ou non le compromettre.
Sa poitrine était serrée comme dans un étau.
--Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, répondez à
votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai,
d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est indéniable, je
passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous êtes un affilié de cette
bande?
--Oui, fit Diouloufait.
--En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage
les caractères de la grande criminalité, et je ne serais pas éloigné de
croire que vous avez été souvent entraîné plus loin que vous ne le
vouliez.
La voix du juge avait des inflexions presque câlines. Dioulou--nature à
la fois brutale et naïve--devait s'y laisser prendre; aussi
s'écria-t-il:
--Ah! ça, c'est bien vrai!
--Vous êtes faible.... Ah! la faiblesse mène bien loin... Et déjà, j'en
suis sûr, vous êtes touché par le repentir.
Si bornée que fût l'intelligence de Diouloufait, cette exagération de
bienveillance commençait à le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas
directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux à son oreille.
En somme, il n'avait pas prononcé une seule parole qui indiquât de sa
part une si complète contrition.
Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. Évidemment il
cherchait à lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette
première escarmouche.
--Vous avez été très-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin même
que vous avez mis à vous soustraire aux recherches de la justice prouve
que vous avez la pleine conscience de la responsabilité énorme qui pèse
sur vous....
--Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu à peu une sourde
irritation, fallait peut-être venir donner moi-même la patte aux
gendarmes....
--Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a été convenable; ne me
forcez pas à revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons,
mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie
charmante, _nous savons_ bien ce qu'est l'entraînement. Vous êtes entré
dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des
conseils criminels vous ont précipité dans l'abîme où vous tombez
aujourd'hui. Racontez-moi les premières années de votre vie....
--J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand
j'étais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre
encore... V'là ma vie, elle est bien simple....
--C'est profondément triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi,
n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien?
--Le bien! qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais que le bagne ou les
bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver, à ce que
vous appelez le bien?
--La première chose utile eût été de renoncer aux mauvaises
connaissances qui vous entraînaient.
--Chacun a ses amis; je les ai pris où je les ai trouvés....
--D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis à des hommes qui,
comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal?
Le nom de Biscarre avait sonné aux oreilles de Dioulou comme un coup de
clairon.
Il releva la tête et son regard se croisa avec celui du juge.
--Biscarre est mort! dit-il nettement.
--Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il
avait abandonné tout à l'heure. Êtes-vous bien certain de ce que vous
affirmez là?
--Biscarre est mort! répéta Dioulou en appuyant sur les mots.