CHAT ET SOURIS.

Nous avons laissé Diouloufait au moment où, frappé par la balle du

policier, il était tombé aux mains des agents lancés à la poursuite des

Loups de Paris.

Le colosse, malgré ses blessures, avait encore une fois tenté de

résister, et une lutte suprême s'était engagée entre lui et ses robustes

adversaires.

Mais son sang coulait: les forces lui manquèrent. Et enfin Dioulou,

dompté, avait compris que toute résistance était inutile. Alors, accablé

par le désespoir, épuisé, meurtri, Dioulou avait baissé la tête et

c'était, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents

avaient jetée dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entraînèrent

au grand trot vers la Préfecture de police.

Truard, Bibet et Maloigne s'étaient échappés. Ce n'était pour la police

qu'un succès relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date,

Dioulou avait été l'inséparable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on

pouvait espérer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef

redoutable, vainement poursuivi.

Dioulou avait été immédiatement transporté à la Force, et là, on avait

dû le placer à l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures.

Une première balle lui avait déchiré l'épaule, mais sans entamer

profondément les chairs. L'autre, au contraire, avait pénétré dans le

dos, et c'était miracle qu'il n'eût pas été tué sur le coup. Cependant

aucun organe essentiel n'avait été atteint, et le chirurgien déclara

que, à moins d'accident ou d'imprudence, il répondait de la vie du

malade.

Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'étaient à peine

écoulés que la robuste constitution de l'ancien forçat avait accéléré sa

guérison, au point de permettre sa comparution devant le juge

d'instruction.

Dioulou avait paru jusque-là insensible à tout ce qui se passait autour

de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un

muscle de son visage n'avait tressailli.

Il n'est pas sans intérêt de rappeler le portrait que nous tracions du

complice de Biscarre, au commencement de ce récit, alors qu'il attendait

le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules.

C'était un colosse, disions-nous. Tout en lui était énorme. Les traits

boursouflés n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez

épaté, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles

rouges et s'écartant du crâne en conques disproportionnées, tout

contribuait à donner au premier coup d'oeil la sensation de la

brutalité poussée à ses dernières limites.

Mais, hélas! qui eût reconnu maintenant cette nature exubérante de force

sauvage? Le masque s'était affaissé, et les chairs flasques faisaient

penser à un sac vide. La bouche s'était amincie, et un pli profond

s'était creusé à la commissure des lèvres pâlies. L'oeil s'était creusé,

et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'éteignait,

sans éclat ni chaleur.

Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son

cours, il semblait que la raison, que la volonté se fussent à jamais

atrophiées. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui étaient

adressées, il ne répondait que par un geste à peine perceptible. Pendant

de longues heures, il restait immobile, les yeux à demi fermés.

Un matin, des hommes entourèrent son lit: le chirurgien était présent.

--Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux.

Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou

une contraction rapide.

Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis plaçant son

oreille sur la poitrine, écouta longuement le bruit de la respiration.

--Il le peut, répondit-il enfin.

Puis se tournant vers un interne:

--Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil posé sur la

blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se dérange pas.

Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant à Dioulou, évitez tout

mouvement brusque; une imprudence pourrait vous coûter la vie.

Dioulou inclina la tête pour indiquer qu'il avait compris.

--Vous êtes décidé à ne tenter aucune résistance? demanda encore le

chirurgien.

Un sourire navrant effleura les lèvres du malade; et, tirant des draps

ses bras amaigris, il les considéra longuement.

Évidemment il exprimait le découragement profond qui s'était emparé de

lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la résistance!... il

n'y songeait plus.

--A quelle heure part le malade? dit l'interne.

--Dans quelques minutes... le panier à salade est en bas, répondit un de

ceux qui se trouvaient là.

A ce mot: _le panier à salade_! qui le replongeait dans les angoisses de

la réalité, le misérable Diouloufait ne put réprimer un frisson. C'était

la lutte qui commençait, ce combat du criminel contre la société, où le

coupable est toujours brisé.

Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de

l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis à la chaux, semblaient

appartenir à un cloître, et les rideaux blancs tombaient avec des plis

calmes. Il s'était habitué à ce repos, qui était un apaisement. Et

maintenant il avait compris. Il n'était plus l'homme dont la science

défend la vie; il redevenait le bandit que la société avait le droit de

tuer.

Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette scène terrible

dans laquelle il avait perdu son père, alors que le vieux pêcheur

s'était sacrifié pour sauver son enfant.

Maintenant il était seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de là.

Bah! à quoi bon, d'ailleurs? fini, fini....

Il se tourna vers le chirurgien et lui dit:

--Monsieur, vous avez été bon pour moi, je vous remercie... Je vous

obéirai....

Un instant après, au bureau de l'infirmerie, on donnait reçu du

prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient passé les

menottes, il descendit l'escalier.

La porte s'ouvrit: une bouffée d'air frais le saisit au visage; mais il

vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba

sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La

voiture s'ébranla.

Dioulou eut pour la première fois le sentiment exact de sa situation. Il

n'avait pas, depuis de longs jours, songé à ceci, c'est qu'il allait

comparaître devant un magistrat, qu'il serait interrogé et qu'il lui

faudrait répondre.

Quelles accusations allaient être portées contre lui? Est-ce qu'on

savait tout?... Tout!... Il frémit de tout son être. Il avait volé, il

avait tué! oui, tué!... il éprouva une terreur subite. Déjà il sentait

qu'il n'aurait pas le courage de nier.

Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son énergie.

Après tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il

n'était pas un enfant.

Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!...

Assassin! Ce mot lui vint aux lèvres, et ses mains furent agitées d'un

tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se fût demandé si

réellement c'était bien ces mains-là qui s'étaient ensanglantées de sang

innocent....

--Descendez! dit une voix rude.

Il obéit. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et

lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une

chaînette de fer.

Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un étroit escalier

de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle

s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra

dans un cabinet spacieux, éclairé par de grandes fenêtres.

Derrière un bureau, un homme était assis, qui ne leva même pas la tête,

occupé qu'il était à compulser des dossiers. C'était M. Varnay, juge

d'instruction. A côté, devant une petite table, un greffier, qui

examinait l'accusé avec attention.

Le gendarme déposa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au

port d'armes.

--C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous

retirer.

Dioulou resta seul, debout....

--Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers.

Dioulou obéit.

Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il était

saisi par l'engrenage terrible de la justice.

Il se sentait étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête.

Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parlât. A mesure

que tardait l'interrogatoire, sa présence d'esprit l'abandonnait. Il

avait préparé quelques réponses, il les oubliait.

Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait.

Il assujettit du doigt ses lunettes à verre fumé qui ne laissaient pas

apercevoir la couleur de ses yeux.

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse.

Dioulou tressaillit.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 24 / 65 题