Quand on examine M. Ranc sous le _Laocoon_ du salon de la Paix,

ombrageux et confidentiel, l'œil embusqué derrière son binocle,

raffinant en compagnie d'un radical de marque les nuances qui séparent

M. Sarrien de M. Dujardin-Beaumetz, ou commentant la signification

machiavélique d'un geste anodin, ces remarques généalogiques prennent

une couleur et un relief singuliers. Visiblement, un demi-siècle

de négociations ne le libéra point des idéologues ténébreux dont,

adolescent, il reçut l'empreinte. Son imagination, fidèle au «beau

complot», fait à ses adversaires et à ses partisans l'hommage d'énergies

flatteuses et de savantes machinations. Il est le dernier Conspirateur.

Et ne réunit-il point les qualités essentielles du personnage? Il

professe l'horreur et le goût de la police; il fut, en un court espace

de temps, condamné à mort pour raison d'État et directeur de la sûreté

générale. Si les vanités du Pouvoir ne le tentent pas, c'est qu'il juge

utile de se tenir, dans la coulisse, à son poste de haute surveillance,

prodiguant les conseils en des articles instructifs à la fois par ce

qu'il y dit et par ce qu'il n'y dit point, et où l'on devine, à côté de

morceaux dont se régale la foule des démocrates, des couplets destinés

à être entendus seulement par les initiés. Ses propos sont gros de

sous-entendus, mais ses silences sont formidables. Et l'appartement

bourgeois et orné de glaces qu'il habite reste encore défendu, dit-on,

par un judas, contre les entreprises des visiteurs énigmatiques.

Par là M. Ranc est une sorte de poète qui a son jardin secret. Il y

cultive, dans le regret des belles équipées et des cachots où l'on est

bien à vingt ans, des nostalgies de terroriste sentimental, des rêves

d'évasions ingénieuses, et cet optimisme sans quoi un homme politique ne

saurait être intolérant avec honneur.

Il faut bien le reconnaître, la tolérance est moins souvent un don du

cœur qu'une réserve du scepticisme et une confession de la modestie:

c'est le fait du positiviste dont l'esprit demeure tributaire de

l'humble observation. Comment M. Ranc connaîtrait-il une telle

faiblesse, s'étant prémuni dès l'enfance contre les tentations du Doute?

Sa conception sociologique ne semble pas s'être modifiée sensiblement

depuis l'époque où, petit jacobin, sur la place publique de Poitiers,

il prêtait main-forte aux gamins de la Mutuelle en bataille avec les

ignorantins, sous le regard bienveillant d'un étrange ecclésiastique

tout parfumé d'un agréable déisme à la Robespierre, qui cachait sous

sa soutane des pistolets de conventionnel impénitent et dont la

sagesse lui murmurait à l'oreille: «Méfie-toi du prêtre, du juge et

du soldat!» A douze ans, M. Ranc était déjà un vieux républicain. Et

quand, à soixante-dix, il redemande les jolis refrains qui bercèrent

son jeune anticléricalisme, on songe involontairement au vieil abonné de

l'Opéra-Comique qui réclame la reprise du _Domino noir_.

En vérité, je vous le dis, M. Ranc est un tendre: sa plume austère

de romancier, qui se promenait jadis avec de rudes caresses sur les

charmes d'une courtisane civique, se trempa plus tard avec émotion dans

l'encrier d'Eugène Manuel afin de défendre les ouvriers de _l'Assommoir_

contre le pessimisme de M. Zola. Et ce plaidoyer jaloux en faveur du

peuple n'était pas un jeu de tacticien: car le rédacteur en chef du

_Radical_ exalte la sensibilité à l'égal de «la plus noble des passions»

et je suis convaincu qu'au fond de son cœur, en dépit des complaisances

auxquelles l'obligent le souci de la discipline et l'intérêt du parti,

il honore la vertu.

*

* *

Ainsi le Ranc secret et réservé garde, à l'endroit du Ranc

représentatif, le rôle de directeur de conscience et de chef occulte que

ce dernier tient à l'égard du _bloc_. Mais la combinaison ne déplaît

pas: on aime que la psychologie de ce conspirateur honoraire soit, si

j'ose dire, à double fond, et que le personnage, lui-même machiné,

entretienne avec des ombres de conjurés, en un recoin obscur de sa

conscience, des conciliabules clandestins. La condition de M. Ranc,

héros attardé en une société qui élimina définitivement le microbe

épique, est de garder une part d'inconnu.

Ce phénomène de dédoublement, qui assure à des républicains de 1840,

voire de 1810, une influence posthume sur la majorité de 1904, peut

divertir comme un «beau cas» les amateurs de curiosités paradoxales;

je doute néanmoins que les philosophes en goûtent la saveur sans

arrière-pensée. Le spectacle des violences issues de l'esprit de

fraternité réveille toujours dans la mémoire le cri superbe échappé à

George Sand quand cette femme admirable, qui s'était donnée à l'idéal

de 48 avec la fougue de son tempérament et la générosité de son cœur,

écrivait à Pierre Leroux après le brutal réveil des journées de Juin,

comme une épouse déçue de son rêve orgueilleux et de ses illusions au

lendemain d'un mariage d'amour: «La République, hélas! ne serait-elle

donc qu'un parti?»

CHARLES BOCHER

A quatre-vingt-dix ans, M. Charles Bocher se cassa la jambe un soir

qu'il se rendait, en habit noir et en cravate blanche, à ses devoirs

mondains. Ce fut un événement qui émut le monde et la ville. Paris devra

tout de même à cette fracture, bientôt réduite, un bénéfice: M. Charles

Bocher employa les loisirs de la convalescence à rédiger ses Mémoires.

Et le témoignage de l'intrépide et charmant vieillard peut inspirer de

légitimes espérances.

*

* *

Les mémorialistes sont, d'ordinaire, des gens terribles et les auteurs

les plus sujets à caution; le moindre de leurs soucis est d'être

véridiques. Ceux-ci, comme Arsène Houssaye, ne disent pas tout, par

galanterie; ceux-là, comme Stendhal, en disent trop, par amour-propre.

Les uns, comme Marbot, transposent la vérité, par grandeur d'âme; les

autres, comme le prince de Bénévent, la maquillent, par impudence. En

chacun d'eux on devine la même préoccupation de négocier avec l'avenir

afin de défendre une attitude choisie, d'assurer l'existence posthume

d'une figure composée soigneusement. Ce sont des avocats ou des

diplomates qui plaident devant un jury ou qui rusent avec la postérité;

ils soutiennent une cause ou ils habillent un personnage.

M. Charles Bocher écarte naturellement de notre pensée ce genre de

défiance. Il est mieux qu'un grand témoin: un bon témoin. Enfant,

il sauta sur les genoux du prince de Talleyrand qui le traitait

affectueusement de polisson, par égard pour sa famille, déjà

considérable. A la fin de la Restauration, il fut présenté, sur la

terrasse des Tuileries, à un promeneur mélancolique et de grandes

manières, qui était Barras. Il sait, pour y avoir fréquenté tout

petit, que la table de l'archichancelier Cambacérès fut longtemps la

meilleure de Paris. Et on ne lui en conterait point sur la frugalité

de Robespierre: au cabaret des «Frères provençaux», son oncle vit

souvent le conventionnel se remettre des fatigues de ses victimes; et

l'Incorruptible était gourmet. Introduit tout jeune dans les coulisses

de l'histoire, M. Charles Bocher se fit, là aussi, une situation de

vieil habitué. On songe, en le voyant, à ce spectateur dont M. Ludovic

Halévy traça une jolie silhouette, et qui regardait passer la Commune

derrière une fenêtre de l'Opéra.

*

* *

C'est en ce cadre de luxe que M. Charles Bocher choisit également

d'établir son centre d'observation. Les Parisiens et le protocole le

connaissent sous le nom de «doyen des abonnés». De cette qualité il

fit un titre et presque une fonction; au point que, s'il renonçait

d'aventure à ses chères habitudes, son départ dépasserait la portée d'un

désabonnement et prendrait la gravité d'une démission. A l'Académie

nationale de musique et de danse, il n'est pas seulement à sa place,

il est à son poste. Il semble qu'un sentiment obscur du devoir,

l'avertissement secret d'une consigne, le ramènent depuis soixante ans à

ce fauteuil où, dédaigneux des tentations faciles du plaisir, il défend

une tradition.

Sans doute, l'Opéra compte encore de brillants abonnés; il n'en est

pas un pour lequel son privilège soit à ce point dénué de frivolité et

je dirai presque de sensualisme. M. Taine parlait avec admiration du

mathématicien Franz Weple qui, ayant vécu dans les abstractions, se

félicitait d'avoir pris l'existence par le côté poétique. De même, quand

on considère M. Charles Bocher dans l'exercice de sa tâche honorifique

et qu'en sa place coutumière on le regarde qui reçoit sur son beau crâne

poli les lamentations d'Éléazar ou les vocalises d'Ophélie, si bien

connues, on conjecture sans imprudence qu'un idéal soutient une fidélité

tellement ponctuelle. Il faut le dire: M. Charles Bocher est, d'une

certaine façon, un poète. Voici quelques années, pendant un déjeuner au

Bois qui réunissait des artistes, des écrivains et quelques ballerines,

une de ces demoiselles posa une couronne de fleurs sur le front de

l'aimable vétéran. Il voulut bien conserver quelques minutes ce fragile

trophée; et le tableau était joliment évocateur, car ce gentil hommage

réalisait par surcroît un symbole.

Oui, M. Charles Bocher est un poète; il a fait de sa vie un

chef-d'œuvre de brillant artifice et de composition serrée. Et il

représente même une sorte de héros, le seul de nos contemporains, avec

M. Ranc, qui soit capable de soutenir cette lourde dignité par son

superbe et volontaire aveuglement, par la foi robuste qui dédaigne de

se laisser surprendre au spectacle des réalités occasionnelles ou de

plier aux mœurs du temps sa conception personnelle de la vie. Un autre

familier de l'Opéra aurait-il seulement conçu le projet qu'exécuta

M. Charles Bocher dans sa lune de miel de jeune abonné lorsque,

ayant introduit le maréchal Bugeaud sur la scène, il fit manœuvrer

le corps de ballet au commandement du vainqueur d'Isly? Ce fut une

soirée mémorable. Le vieux guerrier, confessant avec gentillesse son

inexpérience d'un terrain nouveau pour lui, adressait un salut cordial

au camarade qui si vite avait gagné ses grades dans la société. Ce

ton de confraternité entre deux hommes dont la carrière fut également

heureuse et l'avancement rapide, en des genres différents, implique

des idées catégoriques sur les rapports de la gloire et de l'argent,

de l'héroïsme et de la galanterie,--ces deux formes élégantes de

la dissipation; il révèle la puissance qu'était alors cette chose

mystérieuse: le Monde.

*

* *

Le monde fut l'idéal de M. Charles Bocher. Il crut à la société comme

M. Ranc au beau complot. Et le culte qu'il lui voua n'est pas seulement

l'effet d'une adhésion réfléchie à un mode de vie délicat et raffiné;

il représente un héritage. Le doyen des abonnés me conta jadis qu'aux

soirées du Directoire son père était recherché, pour l'agrément de

ses manières et de ses propos, par des «merveilleuses» qui écartaient

de leur groupe étroit le général Bonaparte, dans lequel elles ne

consentaient point à reconnaître un homme du monde. Et, quand il évoque

ses souvenirs d'adolescent admis à la table de Chateaubriand, il croit

devoir à la justice, en reconnaissant les mérites de l'écrivain, de

déclarer que celui-ci faisait mauvaise figure dans un salon. C'est une

des grâces de sa vieillesse légère d'avoir conservé intacte cette belle

sécurité sociale.

Malheureusement, le monde n'existe plus. Il est mort le 24 février

1848; et M. Ledru-Rollin l'enterra. On ne s'en aperçut pas tout de

suite. Éliphas Lévi tomba un jour en arrêt devant un bourgeois qu'on

lui présentait. Et, comme le quidam paraissait surpris de l'insistance

avec laquelle le mage le dévisageait, celui-ci déclara simplement:

«C'est que, monsieur, vous êtes mort depuis plusieurs années!» Ainsi le

monde, après la proclamation du suffrage universel, continua de faire

les gestes de la vie et du divertissement. Néanmoins son âme s'était

envolée. La grosse voix du peuple, montant de la rue, couvrit les

paroles discrètes et les fines satires qui tombaient des lèvres d'une

grande dame lettrée ou d'un éminent doctrinaire. La turbulence même du

second Empire énerva trop les mœurs pour respecter l'ordre symétrique

des fauteuils qui se faisaient cérémonieusement vis-à-vis dans le salon

d'une madame de Saint-Aulaire. Les Goncourt rapportent que, le jour

où ils publièrent leur premier roman, cette démarche initiale vers

la gloire fut entravée par une aventure imprévue: il leur arriva la

révolution de 48. Le même accident survint à Charles Bocher, qui aurait

eu aussi des raisons particulières de garder à la Providence rancune de

sa distraction; car l'émeute ruinait, avec beaucoup d'autres choses,

l'élégante fiction sur laquelle il avait installé le coquet édifice de

sa carrière.

*

* *

C'est pourquoi la constance à laquelle il dut de brillants succès

a la mélancolie d'un malentendu. En effet, tandis que M. Bocher

demeurait immuable en sa dévotion, tout évoluait autour de lui. Il

faut se rappeler l'époque où il accomplit ses premiers exploits. Sous

l'influence de la révolution de 1793, dont le travail se prolongeait

dans les mœurs, la bourgeoisie et la noblesse venaient de se

rapprocher, la première contractant un mariage d'amour et la seconde

une alliance de raison. Un dieu orléaniste, favorable aux jeunes hommes

entreprenants, mais encore ami de l'ordre, protégeait l'organisation

libérale et prudente où les meilleurs esprits voyaient la mise au

point définitive des idées de 89. Au faîte rayonnaient les salons;

chacun d'eux avait un programme, une clientèle homogène, des fidèles

qui savaient s'ennuyer. De grandes dames conscientes de leurs devoirs

et soucieuses de leurs responsabilités devant l'Europe les gouvernaient

comme des ministères; elles y distribuaient les récompenses aux

plébéiens qui s'étaient signalés par leurs talents ou par leurs vertus.

L'opinion publique, divinité encore familière, prenait les visages d'une

centaine de personnages connus: les hommes distingués.

Entre ces maisons illustres séparées par des frontières et jalousement

fermées aux bruits du dehors, un célibataire répandu et ami de

l'exploration avait un rôle intéressant à tenir,--celui d'un ambassadeur

officieux entre le monde et le siècle. M. Charles Bocher exerça avec

maîtrise cette charmante magistrature. Le potin de coulisse, l'écho du

boulevard, la boutade d'un bohème notoire, l'intrigue d'un politicien

non encore classé, prenaient dans sa bouche la tournure d'un aimable

scandale. Il était le lien entre le passé et le présent, entre les

Tuileries et les boudeurs, entre la Chaussée-d'Antin et le Faubourg,

entre l'ancien régime et le nouveau. Mais quand les vieux cadres

cédèrent à leur tour, quand les salons ouvrirent leurs fenêtres sur

la rue, sa charge de brillant intermédiaire devint une sinécure: il

fut le ministre honoraire d'une puissance disparue. Le relâchement des

habitudes dénatura même sa fonction jusqu'au contre-sens; il donna à ses

gentilles audaces un fonds de gravité inattendue; il alourdit le joli

paradoxe de son attitude et fit entrer ce volontaire d'avant-garde dans

le gros de l'armée des gens du monde...

*

* *

M. Charles Bocher ne se résigna jamais à accepter l'incorporation. Si

des signes évidents l'avertirent qu'il y avait quelque chose de changé

dans le monde, il ne consentit point à s'en apercevoir, ou, du moins,

il garda son secret. La marquise d'Espart prétendait qu'un jeune homme

ne doit rien avoir chez lui qui rappelle le ménage, doit être servi par

un vieux domestique et n'annoncer aucune prétention à la stabilité. Le

doyen des abonnés continue de défendre, avec une obstination touchante,

le fragile idéal auquel il ne craignit point de sacrifier son confort,

après lui avoir immolé l'espérance d'un foyer, et peut-être de réels

plaisirs. Jeune, il avait renoncé par scrupule professionnel aux

avantages que lui eût offerts un beau mariage, afin de sauvegarder sa

désinvolture de négociateur mondain et parce qu'un célibataire peut

fréquenter sans apparat et, pour ainsi dire, incognito les salles à

manger de tous les partis. Il ne voulut point que l'âge alourdît de

solennité sa garçonnière d'alerte vieillard, stratégiquement placée

entre le boulevard et les Tuileries, en face de l'hôtel où Talleyrand

reçut le Tsar. La clé sans cesse sur la porte invite les visiteurs à

entrer: c'est une danseuse qui ambitionne de l'avancement, un cuisinier

qui sollicite un mot d'introduction à la Cour de ***, un diplomate qui

apporte les souhaits d'une altesse étrangère, un vieil ami qui vient

jaboter sur Canrobert ou sur la Cherito.

Mais à cet intérieur ouvert qui a des façons de campement libre, des

souvenirs de famille, des bibelots anciens donnent un décor de solide

bourgeoisie. C'est sur de vieux meubles que M. Charles Bocher écrit ses

notes frivoles, les lettres de recommandation où s'affirme sa facile

obligeance, et aussi peut-être l'orgueil d'être l'homme d'Europe qui

possède les relations les plus étendues: car il rejoint Louis XIV par

Cassini et Montmartre par M. Clemenceau...

Je ne connais rien des Mémoires de cet homme aimable qui fut le filleul

de Charles X et faillit être le beau-frère de Napoléon III; cependant

je les devine et je suis sûr que Sainte-Beuve les eût aimés: ils

seront piquants et ils seront utiles. Aucun calcul politique, nulle

arrière-pensée de philosophie, n'en obscurciront le clair miroir. Et,

s'il arrive à l'auteur de pécher, ce ne sera que par respect: voilà une

originalité qui lui assure déjà une place à part entre les mémorialistes.

QUESNAY DE BEAUREPAIRE

QUESNAY DE BEAUREPAIRE est un des rares hommes de ce temps qui aient le

privilège de provoquer des jugements passionnés. Avec lui on ne conserve

aucune mesure: on le hait ou on le vante; son nom appelle l'injure ou

l'apologie, jamais l'indifférence. Les magistrats l'accusent de ne pas

avoir accueilli avec assez de sérénité sa rapide fortune; les hommes

de lettres lui reprochent de ne pas supporter avec assez de patience

la médiocrité de son génie. En dépit de ces faiblesses, M. Quesnay de

Beaurepaire reste une figure qui requiert l'attention.

On rencontre dans le _Berger_ une phrase significative: «Aujourd'hui

les pâtres ne s'entr'aident plus, et les chiens ont perdu le goût de

combattre...» Cette remarque de Jules de Glouvet éclaire singulièrement

M. de Beaurepaire: il est le dernier chien de garde de la société.

Quand le monde va à la débandade et que les présidents flirtent avec

les loups, il continue sa garde. Il mord avec un semblable entrain les

ennemis qui rôdent autour du troupeau et les bonnes bêtes libérales

qui, comme la chèvre de M. Seguin, vagabondent au gré de leur humeur

romanesque.

Aussi les gouvernements lui donnèrent-ils de beaux colliers... Mais ce

serait méconnaître la complexité de son caractère que de rabaisser son

ambition à une petite intrigue.

*

* *

Il y a, en effet, en M. de Beaurepaire deux hommes, dont il est amusant

de suivre, sous l'hypocrisie du masque, les réactions intimes, les

sourdes compétitions et les empiétements indiscrets: c'est le magistrat

et c'est l'homme de lettres,--acteurs impatients, cabalant sans cesse

pour la préséance, sous le regard du témoin réfléchi qui surveille leurs

manèges, règle leurs allures et tient la bride à leurs passions.

Cette dualité, qui lui fit reprocher parfois de composer les

réquisitoires en romancier et les préfaces en juge d'instruction,

explique ses défiances à l'endroit de tous les novateurs, des utopistes

qui placent leurs doctrines explosibles dans les cerveaux simples, et

des anarchistes de la langue qui déposent leurs néologismes dans le

dictionnaire. C'est avec la même jalousie farouche qu'il défendit le

Sénat, l'Institut, la Constitution de 1875 et l'Idéalisme.

L'Idéalisme ne prend pas d'ordinaire, pour s'affirmer, ces grands airs

de bataille. Il s'insinue avec plus de modestie dans les paysanneries

de George Sand ou dans les idylles de Bernardin de Saint-Pierre. La

bonne ménagère qui s'exaltait l'imagination en buvant des bols de lait,

et l'ingénieur sensible qui avait rapporté dans ses yeux les paysages

frissonnants de l'île Bourbon, aimaient la nature pour elle-même.

L'espèce d'ingénuité, l'abdication d'orgueil que comportent les

communions avec le grand Pan, étaient faciles à leurs doux génies: ils

n'avaient le souci ni de leur importance, ni de leurs responsabilités,

ni de leurs devoirs.

C'est moins en poète qu'en propriétaire rural que M. de Glouvet traverse

la campagne. On ne découvre dans ses descriptions informées aucune de

ces trouvailles qui relient une couleur de paysage à une nuance d'âme

et qui inspirèrent à Amiel son mot fameux, si profond et si tendre: «Un

paysage est un état de l'âme.» Même sous la vareuse du chasseur il reste

le magistrat

_Ambitieux de vaincre et non de discourir,_

qui tient l'idéal pour un jeu distingué de bonne société, un mensonge

officieux utile au maniement des peuples, et réserve le mal comme une

notion défendue au profane, un secret de classes privilégiées, qu'on se

chuchote, entre gens avertis, au fumoir, et qui défraie les confidences

des initiés...

Aussi bien les héros de ses histoires champêtres sont-ils moins les

figurants dociles de son rêve que les comparses disciplinés, les témoins

d'office de son système. Les paysans appelés à comparoir dans ses livres

doivent, de gré ou de force, «avouer» leur poésie. Le moindre pastour

apporte son argument à la cause, avec la conscience qu'il sert l'État,

la République démocratique et morale à laquelle Montesquieu donna pour

fondement la vertu. Et il ne faut pas qu'ils bronchent: à défaut de

forestiers malléables et de bergers complaisants, ce spiritualiste

belliqueux ferait, entre deux gendarmes, déposer Atala et Virginie.

Peu s'en fallut qu'un jour il ne citât M. Émile Zola, pour injure à la

Bucolique, devant l'Institut érigé en Haute-Cour.

*

* *

Une telle variété d'aspects, une semblable mobilité d'allures, font

qu'on n'assujétirait ce visage remuant dans le cadre d'aucun groupe,

qu'on le rapporterait malaisément à un type professionnel. Il décèle en

même temps de la raideur, de la souplesse, du truquage et de l'autorité.

Derrière le profil agressif, au nez volontaire, le petit œil agile,

d'un bleu déteint, met une ruse de paysan madré. Sous la toque posée

cavalièrement, la bouche sinueuse et fine évoque ces vieux pastels de

procureurs, aux minces lèvres desquels voltige encore l'ironie mal fixée

par la poussière des siècles. On ne lui voit pas enfin ces favoris

majestueux que les magistrats jaloux d'un faste pacifique caressent

d'une main distraite en écoutant les détails d'un beau crime, ou

laissent indolemment traîner sur les paperasses quand ils consultent

leurs notes. Il arbora longtemps sur chacune de ses joues maigres de

courtes pattes de nuance indécise, juste ce qu'il faut pour témoigner de

sa considération au justicier classique. Mais il finit par se libérer

tout à fait de ces agréments qui alourdissent la figure et solennisent

la démarche. Le sacrifice, consommé il y a quelques années, eut une

importance capitale: il dégagea du magistrat homme de lettres un

troisième compère qu'on soupçonnait déjà sous l'appareil auguste et

fallacieux du masque conventionnel,--le comédien.

Ce comédien ne constitue pas le personnage: il l'interprète. Il

est l'agent avisé, l'attentif barnum qui relie ensemble les deux

autres, associe leurs efforts et les fait fructifier par de prudents

avis. Le cabotinage dont on discerne la trace en beaucoup de têtes

contemporaines, dans un regard, dans un geste, dans une attitude, ne

mérite pas les anathèmes dont on l'accabla: l'homme qui édifierait,

aujourd'hui, sa réputation sur son talent tout nu, ressemblerait au

capitaliste assez «vieux jeu» pour placer son argent à 3 pour cent.

Le cabotinage, en somme, est la science du savoir-faire: il enseigne

à l'ambitieux pressé tout ce que la mise en scène ajoute au courage,

l'à-propos à l'indignation et l'actualité à la morale.

*

* *

M. Quesnay de Beaurepaire ne méprisa jamais cette plus-value que

l'entente de l'arrangement théâtral apporte au mérite. Les bruyants

exploits du franc-tireur de 1870 nous avaient édifiés sur son goût de la

bravoure décorative avant que les petits papiers de Lucie Herpin ne nous

attestassent sa faiblesse pour la modestie tapageuse.

Visages · 第 7 / 8 段