C'est dans l'expression des sentiments moyens qu'il excelle. Quand il

se résout à aborder le genre «sublime», la préoccupation d'affirmer son

lyrisme le pousse à forcer les effets. Il s'écrie: «... Ces chevaliers

de la dynamite;... vous riez, misérable!... Il abattit sur elle une

main d'oiseau de proie.» Sa voix traînante de paysan bas-normand,

qui s'insinue avec adresse dans le dédale des arguties, accompagne

malaisément l'inspiration sur les hauteurs. On put admirer l'ancien

procureur général dans ce rôle, mais comme on applaudit Coquelin quand

il joue _Chamillac_,--pour le tour de force. Le véritable emploi de M.

Quesnay de Beaurepaire est celui qu'en argot de coulisses on appelle

l'emploi des «raisonneurs».

Il faut s'entendre: ces distinctions n'ont pas pour but de travestir

notre homme en bateleur. Entre la science de contrefaire les mérites

dont on est privé et l'art de mettre en lumière les vertus qu'on

possède, il y a une différence. Dans le second cas, on ne prétend pas à

duper le public; on lui adresse, au contraire, un hommage, en confessant

la noble préoccupation de le faire entrer dans le secret des qualités

qu'on se reconnaît.

Ce désir de prendre le monde pour confident de son génie est, au

demeurant, très humain. Les caprices de la fortune contraignirent Jules

de Glouvet à se faire un oreiller dans l'impopularité; mais il fut

toujours curieux de cueillir les fleurs fragiles et éphémères du succès.

L'auteur de _Marie Fougère_ a parlé des gros tirages et des vogues

de réclame avec une amertume d'amant éconduit. L'échec du _Père_, au

Vaudeville, demeura longtemps une blessure cuisante à son amour-propre

d'écrivain.

Est-ce à dire que son caractère recula devant les formalités nécessaires

pour conquérir les bonnes grâces de la faveur publique? «L'ambitieux,

écrit La Bruyère, a autant de maîtres qu'il y a de gens utiles à sa

réussite.» Comme le berger de son roman oint son corps de plantes pour

flatter l'odorat du loup, M. de Beaurepaire sut se parfumer d'encens

pour apprivoiser les sympathies ombrageuses des pontifes littéraires.

Son astuce de chasseur expert à lever le gibier sous les futaies dépista

les vanités en souffrance dans le cœur des académiciens influents.

C'est ainsi qu'il conquit l'amitié puissante de Mme Adam, quand cette

dame charitable tenait un salon où les philosophes de la République

athénienne renouvelaient le banquet de Platon dans des services de

vieux Sèvres, avec les perfectionnements que la découverte de la truffe

procure aux festins modernes. Les invités de ces agapes démocratiques

trouvaient communément une ambassade ou une trésorerie sous leur

serviette: le débutant de la _Nouvelle Revue_ connut l'agréable surprise

de découvrir un jour sous la sienne une nomination de substitut au

Parquet de la Seine.

*

* *

C'est ainsi qu'on aperçoit toujours, derrière la pompe de M. Quesnay de

Beaurepaire, la maigre et insinuante silhouette de Jules de Glouvet.

Telle est précisément la raison qui rend si passionnante l'étude du

personnage: c'est qu'on aperçoit réunies en lui deux des intrigues les

plus curieuses de la vie contemporaine,--celle du magistrat et celle de

l'homme de lettres. Elles se mêlent, s'entrecroisent, s'enchevêtrent,

sous la surveillance de l'esprit qui les surveille et les gouverne, qui

embrouille et dévide, en se jouant, leur écheveau compliqué.

Jules de Glouvet, ayant poussé à la Cour M. de Beaurepaire, pouvait

compter sur la gratitude de son _alter ego_ pour appuyer ses ambitions

académiques. L'Institut témoigna toujours d'une faiblesse maternelle aux

fonctionnaires considérables. L'autorité du magistrat, en fortifiant les

adjectifs du romancier, faisait de celui-ci un candidat présentable; et

la dignité académique désignait naturellement le fougueux auxiliaire du

Pouvoir pour la retraite somptueuse de la Cour de Cassation.

Mais dans toute comédie c'est le dernier acte qui est le plus difficile

à réussir. Peut-être, dans le cas présent, vaut-il mieux qu'il ait

avorté.

Le faste pacifique du palais Mazarin, où l'on n'honore guère la vertu

qu'en de vieux serviteurs affaiblis et hors d'état de nuire, n'était pas

pour séduire le tempérament belliqueux de M. de Beaurepaire; la paisible

majesté de la Cour suprême ne convenait pas davantage à ses instincts

de lutteur. Elle rappelle trop ces chasses décoratives où d'augustes

invités, tranquillement assis sur une chaise, tirent à bout portant

les grosses pièces qu'on rabat devant eux. On n'y trouve pas, comme à

la Cour d'appel, l'émoi de la lutte, l'attrait de la découverte et ce

stimulant, si flatteur pour un homme d'action: une légère sensation de

danger.

ANTOINE

ANTOINE, qui est un comédien célèbre, est moins connu du public comme

diplomate et comme homme d'État. C'est en 1903 qu'il aborda la Carrière,

en qualité d'ambassadeur bénévole de la République des lettres dans

l'Amérique du Sud. Il y portait la bonne parole du Théâtre libre. Le

rôle, ne semble pas lui avoir procuré les satisfactions auxquelles il

croyait avoir droit. Les Argentins, accoutumés aux malveillances de

l'opérette, ne goûtèrent point, paraît-il, la galanterie du novateur qui

ne les libérait d'un ridicule nominatif qu'en les englobant, avec le

reste de l'humanité, dans une cruelle disgrâce.

Mais si le diplomate peut être contesté, le politique est remarquable,

et le jour où M. Antoine prendra enfin contact avec la Chambre,

par l'entremise d'un député ami, j'imagine que les parlementaires

se contempleront en lui avec bienveillance, car il a le goût de la

démocratie, de l'autorité et des situations officielles; et c'est bien à

ces signes qu'on reconnaît, d'ordinaire, le jacobin.

*

* *

La physionomie de M. Antoine révèle les deux premiers de ces traits

de caractère aux observateurs les plus inattentifs; lui-même il prit

soin de les mettre en valeur avec complaisance. Sa modestie dissimula

longtemps le troisième avec une sorte de pudeur jalouse: les curieux ne

l'en avaient pas moins aperçu.

Jadis, quand il se dépensait intrépidement afin de libérer le théâtre,

une rosette violette, posée gentiment à la boutonnière de son veston,

attestait déjà son respect des hiérarchies sociales. Au plus fort de

la petite Terreur où il menait chaque soir l'Idéalisme à la lanterne,

il faisait monter cérémonieusement en carrosse les périodes pompeuses

et les phrases de gala de M. François de Curel,--tel un parpaillot

enrichi invite le curé au château,--par déférence pour le répertoire

de la Comédie. Enfin son aventure avec l'Odéon est touchante. Parmi la

frivolité des succès demi-mondains du boulevard, sa fidélité obstinée se

reporte vers le théâtre sage auquel il fut un instant uni par des liens

légaux et dont il ne sut pas apprécier les vertus. Ce n'est point la dot

qui le tente; il l'aime pour lui-même, pour sa pauvreté mélancolique

et décente; il lui trouve un charme d'être respectable. Ainsi dans les

rêves de certaines indépendantes, le mariage prend parfois la couleur

d'une entreprise chimérique et d'un plaisir presque défendu...

*

* *

Ces honorables regrets, cette constante poursuite, prêtent à l'histoire

le tour sentimental qui charme dans les comédies de l'ancien Gymnase,

où le public est intéressé à un dénouement romanesque et honnête: les

fiançailles du fondateur du Théâtre libre avec la Considération.

On découvre presque toujours chez le révolutionnaire un conservateur qui

s'ignore et qui attend une circonstance pour se déclarer. L'occasion

se présenta, pour M. Antoine, avec _Blanchette_. On se rappelle les

clameurs dont retentit la jeune école quand il obtint de M. Brieux que

celui-ci modifiât le dénouement de la pièce, et fît épouser par un brave

villageois la fille du cabaretier pervertie par le brevet supérieur.

Les plus modérés soupçonnèrent en un pareil empressement à se ranger

une manière de capitulation et comme des excuses publiques à l'ombre

de M. Scribe. Fallait-il voir néanmoins dans le choix de la conclusion

lénifiante une adhésion réfléchie au programme radical des lois sociales

ou une concession aux vœux secrets de la bourgeoisie? Fut-ce le geste

de Saint-Just à Cabotinville sacrifiant la vérité à la discipline du

parti? ou l'acte d'un Koning inavoué, qui aurait pressenti son Georges

Ohnet en M. Brieux?

Le problème demeure obscur. On risquerait toutefois d'être injuste en

attribuant pour cause à ce phénomène un machiavélisme tortueux. Il faut

plutôt y reconnaître la manifestation d'un état d'esprit préexistant,

l'éveil de la crise dont nous suivons les curieux effets, et qui se

manifeste encore par d'étranges obsessions quand M. Antoine monte en

hâte _le Colonel Chabert_ s'il voit poindre au second Théâtre-Français

l'ombre de _la Rabouilleuse_, et quand, à la veille de _l'Absent_, il

oppose sa Hollande à la Hollande de M. Ginisty.

On doit se rappeler, en effet, que le coup d'état de _Blanchette_ se

produisit au lendemain de la courte dictature où le fondateur du Théâtre

libre, avec des allures débraillées, entra botté dans le répertoire et

ne craignit point d'humilier les usages devant M. Albert Lambert père.

M. Antoine ne prétendait à rien moins qu'à faire marcher Corneille et à

mettre Racine au pas... Cependant, tandis que par sa vigueur il faisait

trembler les petites actrices et réveillait en sursaut les acteurs

assoupis en leur ronron, la Tradition malmenée et incomprise préparait

secrètement sa revanche; elle insinuait dans les veines du barbare le

poison subtil de la déférence. _Capta ferum victorem cepit._ Et les

tragédiens paisibles qui déploient la tirade comme de vieux drapiers,

d'un geste fatigué mais encore sûr, déroulent une belle pièce d'étoffe

dont ils font miroiter les reflets, prirent à ses yeux une dignité

insoupçonnée: derrière un pauvre Bajazet ou un Mithridate ennuyé,

il entrevit soudain la longue file ininterrompue des Bajazets et des

Mithridates qui les encadrent, les soutiennent, les excusent au besoin.

C'est un fait remarquable que le théâtre d'État soit la seule institution

sur laquelle le temps n'ait pas eu de prise. La magistrature, le

barreau, le clergé même, modifièrent leurs aspects: lui seul reste

intact et debout. Il y a des chevrotements, des grimaces, des

révérences, des transports et des vibrations que les confidents, les

valets, les coquettes, les amoureux et les pères nobles se transmettent,

depuis deux cents ans, comme des consignes. La Révolution passa sur les

Théramènes et sur les Dorantes sans déranger leurs trémolos ou faire

bouger leurs sourires.

Le transfuge de la Gaîté-Montparnasse subit vivement la grandeur d'un

tel spectacle. Il en éprouva la majesté. On est, du moins, tenté de le

croire, puisque son zèle de néophyte l'entraîne aujourd'hui jusqu'en

des projets de restauration devant lesquels hésiterait M. Cornaglia:

il rêve de jouer le classique en perruques. Voilà bien les ardeurs

imprudentes d'un candidat épris! Ici l'opportuniste semble presque

dépassé par le gentilhomme de la chambre. Et dans ce zèle on croit

discerner l'état d'esprit qui, en 1805, amenait tout à coup les anciens

conventionnels à découvrir un sens social aux pompes de Louis XIV...

*

* *

M. Antoine est également téméraire dans ses complaisances de rallié

et dans ses entreprises de novateur: il y a autant d'impertinence à

prétendre rajeunir la tragédie qu'à lui témoigner des égards distingués

comme des condoléances.

Ce sont les écrivains du XVIIIe siècle (Voltaire excepté) qui

imaginèrent de la retrancher de la vie, la reléguant parmi les

curiosités de musée, ainsi qu'une beauté refroidie et qui n'est plus

d'usage. Leur initiative aboutit, avec les romantiques, à cette

singulière méprise d'opposer comme des modèles de vérité Marie de

Neubourg à Bérénice et Doña Sol à Andromaque. Le bon sens fit justice de

cette prétention. Il nous apparaît avec évidence que Racine agite des

débats qui n'ont pas cessé de passionner l'humanité. Me Decori plaida

le procès d'Andromaque devant le Tribunal de la Seine; l'héroïne était

mercière et Pyrrhus garçon boucher. Maurice Donnay rencontra Bérénice

dans le demi-monde...

Seulement, l'art du Grand Roi avait une manière de protocole, et, dans

son théâtre sévèrement hiérarchisé, la douleur était noble, comme si

la catastrophe, en frappant les têtes hautes, indiquait une hostilité

nominative des dieux, une lutte inégale et grandiose avec le destin;

tandis que les tares médiocres de la vie étaient laissées en charge

aux croquants pour lesquels ne sauraient expressément se déranger

les colères divines. Est-ce à dire que les petits fussent jugés

incapables de souffrances, ou les grands exempts de mesquineries? Non

certes: en contemplant sur la scène ces princes et ces princesses qui

accompagnent leurs plaintes de gestes harmonieux, les plus humbles

savaient reconnaître leurs misères, somptueusement parées. Peut-être

même n'étaient-ils pas insensibles à l'attention du poète qui faisait à

leurs pauvres cœurs l'hommage d'augustes victimes. Il ne leur semblait

pas surprenant qu'on donnât le décor d'un trône qui s'effondre à la

chute d'une tendre veuve, livrant, par passion maternelle, sa faible

chair au désir d'un nouvel époux. Et la souveraineté de l'amour semblait

encore rehaussée à leurs yeux si la rupture des deux amants épris avait

l'Empire pour témoin.

*

* *

Le grief qu'on pourrait faire aux classiques, ce n'est point d'avoir

méconnu la vérité, mais de l'avoir transposée. Dans ce théâtre, en

effet, les petits pleuraient à leurs déboires exaltés en des cœurs

illustres; les grands riaient de leurs ridicules confiés à des âmes

roturières. C'est ce dont ne s'avisèrent pas les réformateurs qui, peu

d'années avant la Révolution, demandèrent la déchéance des rois de

tragédie. Au lieu d'apercevoir en eux de magnifiques substituts, ils

tinrent à les considérer comme de véritables tyrans, qui usurpaient

les sympathies du peuple. En préconisant le drame bourgeois, ils ne

se bornaient point à dénoncer un privilège, ils se réclamaient de la

vérité.

On ne saurait reprocher à M. Antoine une semblable confusion. L'appareil

aristocratique de Racine ne lui imposa point: il refusa de voir en ses

héros des personnages redoutables et lointains; il eût plutôt péché

à leur égard par un excès de familiarité. Il demanda à Britannicus

ses papiers; et, s'étant aperçu qu'il était un homme, il traita

l'héritier des Césars avec une désinvolture où l'on sentait que la

majesté impériale ne l'impressionnait point. Cet accueil cordial, cet

empressement à fraterniser, étaient au moins d'un démocrate.

Aussi bien sa manière de concevoir la tragédie--j'entends sa

première manière, celle dont nous connûmes un piquant échantillon en

1898--atteste-t-elle moins le souci d'un psychologue scrupuleux que

l'obscur tourment d'un bousingot ennemi des disciplines. Il parle de

la réalité sur le ton d'un tribun. Et ce mot, qui résonne comme un mot

d'ordre, prend dans sa bouche un sens mystérieusement comminatoire,

l'accent d'une revendication égalitaire...

*

* *

Du reste, la politique de M. Antoine nous apparut avec un relief

singulièrement pittoresque en une série d'œuvres modernes où, au

lieu de ramener les héros à l'humanité, on soumettait à cette épreuve

les représentants de la bourgeoisie et du prolétariat. Les auteurs

avaient imaginé la plus ingénieuse formule d'égalité: l'égalité dans

la muflerie. Les Parisiens n'ont pas oublié leurs essais piquants:

sous prétexte d'offrir une image impartiale de la vie, on disposait

sournoisement les contingences en vue d'une conclusion positive, quoique

informulée. Cela évoque dans la mémoire une menue variété de l'art

nouveau auquel les badauds s'amusèrent un instant, et qu'il est convenu

d'appeler le «théâtre rosse».

On désigne sous ce terme l'ensemble des productions où d'impitoyables

dramaturges, avec des airs avantageux et un gentil orgueil de

découverte, illustraient d'enluminures violentes et sommaires des

moralités à rebours. Les apologues avaient une manière de charme

irritant; car en les écoutant on ne savait jamais au juste si l'on

devait applaudir à une audace ou sourire à une mystification. Et ainsi

ces recueils d'incivilité puérile et honnête, qui participaient dans

une égale mesure du réquisitoire et de la charge d'atelier, assuraient

à l'imprésario un double public. Cependant, au milieu d'une clientèle

mêlée de libertins et de dévots, M. Antoine conservait la gravité d'un

pontife. Et son apostolat était tout à fait dénué de badinage... Dans le

roman de Flaubert, Apollonius de Tyane, parlant à saint Antoine, dit de

son disciple: «C'est un simple: il croit à la réalité des choses!» Le

fondateur du Théâtre libre a-t-il été dupe d'une pareille illusion? Le

réalisme fut mieux que son programme,--son évangile. Sa foi sans malice

l'honora d'une dévotion sans inquiétude. Il reconnut en lui le visage

de la vérité même. La grosse monnaie dont un moraliste prudent peut,

avec probité, composer le prix d'une observation eut dans son esprit une

valeur intrinsèque.

On aime d'ailleurs à retrouver sur le visage de l'esthète la marque

de cette innocence qui amusa la galerie quand M. Ginisty, avec une

finesse paysanne, roula de ses mains auvergnates son fougueux associé.

Le trait complète agréablement une physionomie d'homme d'action. Cette

candeur entrevue prête à la campagne de M. Antoine une signification

inattendue: loin d'entreprendre contre l'idéal, celle-ci devient de la

sorte une croisade au pays du mufle. Elle évoque la noble révolte d'un

poète qui cache pudiquement ses inquiétudes morales sous des vêtements

vulgaires. M. Antoine, qui nous dissimula longtemps un respectueux, nous

promettrait-il, par surcroît, un mystique?... Et le goût, qu'on put

croire pervers, avec lequel il fit la pot-bouille naturaliste est-il

la délectation morose d'un néo-chrétien qui s'enivre en des élans

frénétiques de pénitence, en des aveux publics d'humiliation? Ce serait,

pour M. Antoine, la meilleure manière d'honorer son saint... Un précepte

religieux oblige, dit-on, les femmes hindoues à se purifier dans le

Gange quand elles ont fait la cuisine.

*

* *

Cependant, alors que les justiciers de M. Antoine exécutaient sans

recours les sentiments nobles et les vertus bourgeoises, M. Capus parut,

avec ses comédies imprégnées d'un délicieux parfum de Directoire, ses

héros d'une si charmante bravoure et si cordialement d'accord avec la

vie; puis M. Rostand étala insolemment sur la scène ses somptuosités

impériales, fit défiler à la Porte-Saint-Martin et chez Sarah, comme

les dragons et les grenadiers de la Légende, les alexandrins chevelus,

les couplets épiques. Ce sont ces triomphateurs qui bousculèrent les

constructions fragiles de M. Antoine et les reléguèrent dans l'histoire.

Le théâtre «rosse», qui n'avait que la beauté du diable, ne pouvait

porter la vieillesse avec grâce... Est-il du reste rien de plus comique

que ceci: le rococo de la rosserie? M. Antoine continue de se dépenser

en gestes énergiques; il enfonce des portes qui ne sont pas toujours

fermées avec soin et derrière lesquelles on entrevoit des dramaturges

aux sourires engageants. Mais il se contente d'être désormais le plus

avisé des directeurs. C'est un révolutionnaire mort jeune en qui

l'imprésario survit.

S'il redevient directeur de l'Odéon, il montera sagement _Britannicus_;

il donnera de plus un excellent petit Got au second Théâtre-Français.

La fortune, qui est malicieuse, nous réserve peut-être cette jolie

surprise. Ce serait si amusant que l'intrigue romanesque, dont le chef

de l'école rosse fit le roman secret de son cœur directorial, reçût un

dénouement optimiste, dans l'esprit de _la Veine_ ou de _la Châtelaine_!

_NOTES_

SUR «A. NAQUET»

M. Naquet semble s'être ému de ces remarques. Quelques semaines après

la publication de ce portrait dans le _Figaro_, paraissait un nouveau

et remarquable ouvrage de l'ancien sénateur, _La Loi du Divorce_,

où il consacre, à me répondre, une grande partie de la préface. En

lisant ces pages subtiles, il ne m'a pas paru que nous fussions en

si grand désaccord que M. Naquet le paraît croire. Sa plaidoirie

ingénieuse fait l'éloge de la versatilité et démontre à la fois qu'il

fut personnellement immuable. L'éminent homme d'État s'acquitte de

cette tâche avec son intelligence et sa gaîté habituelles. C'est ainsi

que, dans le but d'accorder son attitude de 1889 avec les principes

sur lesquels il régla sa vie, il déclare que «son» boulangisme n'était

pas celui de la majorité. «En pleine période boulangiste, dit-il,

le 16 janvier 1890, je publiais dans la _Presse_ l'article le plus

internationaliste peut-être de tous ceux que j'aie jamais écrits.» En

pleine période boulangiste, le 16 janvier 1890!...

Au reste, à l'encontre des politiciens ordinaires, qui s'appliquent

à établir leur sincérité vis-à-vis des autres, M. Naquet s'attache

d'abord à être sincère à l'égard de soi-même. Et c'est déjà une jolie

coquetterie de philosophe.

SUR «QUESNAY DE BEAUREPAIRE»

Ce portrait fut tracé avant l'époque où le président Quesnay de

Beaurepaire s'engagea dans la polémique militante. Curieux de vérité

morale plutôt que de passion politique, je préfère laisser la figure

dans le cadre que lui faisaient les événements de 1893.

Le temps est un logicien.

TABLE

François Coppée 1

Jules Lemaître 17

Anatole France 31

Léon Bourgeois 45

Paul Deschanel 57

A. Naquet 71

Paul Déroulède 89

F. Brunetière 97

Henri Lavedan 109

Aurélien Scholl 127

Henri Rochefort 141

Émile Ollivier 159

Maurice Donnay 173

Le Père Didon 187

Monsieur Ranc 199

Charles Bocher 215

Quesnay de Beaurepaire 231

Antoine 247

NOTES 267

_Achevé d'imprimer_

le vingt-neuf octobre mil neuf cent quatre

PAR

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

_A PARIS_

Visages · 第 8 / 8 段