plus séduisante encore, il la para de scrupules et l'arma de dédains.
Le Plaisir reste la loi suprême de ses abandons; mais il est devenu
plus circonspect et, si j'ose dire, plus dégoûté. «Lorsqu'une femme
aime, il y a autour d'elle une atmosphère qui la protège contre toutes
les tentatives, et en elle une force qui la protège contre toutes
les séductions.» N'est-ce point là une formule actuelle de la Pudeur
qu'agréerait la fille de Zeus et de Dioné? Le champagne «extra-dry» par
lequel le disciple respectueux remplace, dans ses offrandes, le sang
des génisses, anime d'une aimable ivresse l'auguste impassibilité de la
déesse, sereine comme le calme des mers. Et d'une divinité terrible il
fit une femme charmante.
*
* *
Il serait injuste de méconnaître la signification et la portée de
cette école qu'on pourrait appeler l'école de Montmartre. Ses plus
audacieux fantaisistes ne furent pas des sceptiques. A côté de Mac-Nab,
l'élégiaque rigolo qui transposa la _Chute des feuilles en Ballade des
Poèles Choubersky_ et devint poitrinaire, à la façon d'un garde national
de 1840, en lisant l'_Imitation_ dans une chambre sans feu, M. Maurice
Donnay fut un fataliste souriant, mais résolu. Et ce n'est point par
surprise ou par complaisance pour une verve turbulente et gamine que
dans le Voyage aux Enfers, où il guida Verlaine en des cycles inconnus
de Dante, le poète d'_Ailleurs_ raille avec un brio étincelant «Adolphe
ou le jeune homme triste»:
_Il était pâle et maigrelet,
Ayant sucé le maigre lait
D'une nourrice pessimiste.
Et ce fut un jeune homme triste!_
Un instinct sûr lui révélait un ennemi dans le doctrinaire dédaigneux
qui compliqua des tourments de l'idée les tourments de la chair. Cette
maladie infiniment distinguée qu'on pourrait appeler l'_adolphisme_ lui
parut cacher une des plus graves atteintes de l'esprit à la majesté de
l'amour naturel. D'où vient que le petit roman de cent cinquante pages
écrit voici près d'un siècle exprime encore avec une acuité singulière
les inquiétudes de la sensibilité contemporaine? C'est que Benjamin
Constant y nota une des révolutions les plus profondes du sentiment:
l'intervention abusive de l'intelligence dans les affaires du cœur et
son indiscrète tyrannie. Peut-être, au fond, la crise de l'_adolphisme_
réside-t-elle uniquement dans la différence d'âge du cerveau et du
cœur. Accorder un crédit d'influence anormal au spectateur qui, dans
chacun de nous, surveille l'acteur, c'est réserver à celui-ci une
situation misérable.
En l'amant d'Ellénore, le témoin ingénieux à corrompre sa joie est un
juge morose; en l'amant de Claudine Rosay, ou d'Hélène, ou de Claire,
c'est un ami complaisant. L'émotion lui donne de l'esprit; mais
l'esprit, serviteur docile, avec des espiègleries et des impertinences
de jeune page, fait la police des préjugés et des rosseries. Aucune
arrière-pensée ne trouble la volupté tranquille et l'espèce d'ingénuité
passionnelle de ces séducteurs, qui regardent la Vie sans bouder. Ils
ignorent délicieusement la faute.
*
* *
M. Maurice Donnay présente une des physionomies les plus complexes de
la littérature moderne. Si on lui cherche vainement un ancêtre, on lui
découvrirait du moins des parents. Son âme, sensible à la beauté et qui
ne se refuse point, subit le charme de différents idéals. Plutôt que
de renier aucun dieu, elle les adorerait tous, à la condition qu'ils
ne fussent point sévères. Tour à tour païen et mystique, néo-grec
et néo-chrétien, cet Athénien à la ceinture lâche apprit, dans ses
vagabondages d'un ciel à l'autre, à fortifier la tolérance antique par
la miséricorde chrétienne. C'est aux accords de l'_Adeste fideles_,
réglé par le gentilhomme-cabaretier, qu'il dédiait à la reine de
l'Olympe les «pauvres petites femmes toutes couvertes de péchés» dont
parle saint Jérôme avec une tendresse farouche.
Les libertaires le reconnaîtraient pour un des leurs: il donne toujours
raison à la Nature et guide l'humanité vers l'anarchie par des chemins
en fleurs, écartant avec bienveillance les obstacles artificiels des
conventions comme, d'une main gantée, les promeneurs abaissent les
buissons qui dissimulent un agréable paysage. Et ainsi son œuvre fait
songer à un évangile selon Kropotkine, relié en bleu tendre. Cependant
un moraliste de l'école le traiterait de même avec considération, pour
son souci d'établir le bilan des _douloureuses_... Ah! certes, une
pareille éthique est une caissière incertaine ou du moins distraite,
et il lui arrive de présenter à de maigres dîneurs de formidables
additions. Un expert méticuleux découvrirait des erreurs de calcul et
des virements suspects dans les inventaires où elle totalise la somme
des bonnes et des méchantes actions, jetant à l'idée de justice, comme
une aumône, un banquier véreux et qui néglige sa femme. Toutefois la
velléité est déjà méritoire, pour un épicurien, de tâcher à introduire
de l'ordre dans les passions humaines... Et M. Maurice Donnay ne serait
pas indifférent non plus à M. Jaurès, par ce sentimentalisme pitoyable
qui proclame les droits de chacun au plaisir, et rêve, si j'ose dire, la
socialisation du bonheur. M. Paul Bourget, de son côté, l'accueillerait
avec sympathie, car, s'il aime la joie, il ne méconnaît pas l'élégance
du sacrifice et il chérit la tradition pour la douceur et le capital
de poésie qu'elle renferme. Bérénice immole sa passion à l'Empire;
Bérénicette offre la sienne à la respectabilité. N'est-ce pas une des
plus jolies conquêtes de la bourgeoisie?
Enfin il est évangélique, non seulement par cette «démangeaison de
donner des absolutions à tout venant» que reprochait le P. Rapin au
fils du duc de Longueville récemment entré au noviciat des Jésuites,
mais surtout par son impérieuse bonté. La bonté, qui est la moins
arrogante des vertus, paraît également la plus sensuelle, faite de
petits dons de soi, presque physiques et sans cesse renouvelés. Elle
reste la loi suprême de son génie aimable. Je me rappelle que, dans
l'orgueil de la trentaine--cet âge est sans pitié!--le futur auteur de
l'_Autre Danger_ m'avouait, en souriant, suivre parfois dans la rue
les femmes entre deux âges, afin de leur insinuer la pensée qu'elles
pouvaient encore plaire... Et par cette charité discrète M. Maurice
Donnay nous incline encore, en quelque manière, au souvenir de saint
Vincent de Paul.
LE PÈRE DIDON
J'IMAGINE que la mort du Révérend Père Didon éveilla dans l'esprit
de ses supérieurs un sentiment complexe où se mêlait à un regret
sincère une impression obscure de soulagement. C'est que ce beau
moine représentait un peu, aux chefs responsables de l'honneur de
la Communauté, ce qu'est, pour un époux, une femme brillante,
d'imagination vive et d'âme romanesque, et dont la vertu est une
victoire quotidienne. Ses succès dans le monde provoquaient à la fois de
la fierté et de l'inquiétude. Il avait eu avec la popularité des flirts
célèbres, dont il était sorti intact, pour la plus grande gloire de
l'Église. Mais son charme, comme sa faiblesse, était de paraître sans
cesse exposé à la chute. En le sentant si près du péché et cependant
fidèle, on éprouvait pour lui une affection attendrie, reconnaissante et
protectrice.
Quand il prit un soupçon de ventre, les dignitaires de saint Dominique
connurent la joie trouble et secrète des maris dont la vigilance fut
constamment harcelée et tenue en éveil, en découvrant le premier cheveu
blanc sur le front d'une coquette séduisante. Cet avertissement est
pour eux une première victoire, le présage d'une fin prochaine des
hostilités. Ils se consolent de voir la séductrice moins belle en
songeant qu'elle sera plus à eux. Ainsi, quand l'ancien orateur de
Saint-Philippe du Roule, dont les phrases se heurtaient naguère, en des
envolées superbes et imprévoyantes, à tous les arceaux du temple, se
montra dans les rues, avec sa serviette d'hommes d'affaires à la main,
sage et circonspect en son allure, sous la décence de sa lévite noire,
comme un sociétaire de la Comédie qui se rend chez son agent de change,
on crut que le Révérend Père Didon s'était résigné à vieillir. Ses
cartes de visite portaient un titre rassurant: «Administrateur délégué
de la Société anonyme des établissements d'Arcueil.» C'était presque un
aveu d'abdication. Mais peut-on jamais s'estimer tranquille et garanti
contre les personnes qui connurent les tourments de la passion et ont le
goût de jouer avec le feu?
*
* *
A cinquante ans, après dix années de vie rangée en Corse, sous les
tamaris et les orangers du couvent de Corbara, quand tout le monde le
croyait assagi, le Père Didon risqua encore un coup de tête: il publia
un roman sur «Jésus».
On raconte que Victor Cousin reçut un jour la visite d'un directeur
d'encyclopédie qui venait lui demander un article sur le Christ. Le
philosophe se récusa. Et l'imprésario évincé s'en allait, ennuyé,
lorsque Cousin, se penchant sur la rampe de l'escalier, lui cria:
--Allez voir Lamartine; il brûle de se compromettre!
Le Père Didon, qui aima toujours le danger, était incapable d'un
tel calcul. Il se compromit personnellement. Les neuf cents pages de
ses deux in-octavo ne nous révèlent rien sur le Fils de Dieu; par
contre, elles illuminent d'une lumière éclatante l'âme du prédicateur
éloigné de la chaire. On y trouve, avec moins d'amertume et plus de
candeur, les mélancolies passionnées et les nostalgies militantes que
décèlent certains mémoires de M. Jules Simon sur d'anciens collègues
de l'Institut. «Quand Jésus porta l'Évangile en Galilée,» écrit-il,
«sa renommée était éclatante.» Ailleurs: «On propageait la «gloire» de
Jésus, on préparait la «manifestation populaire qui allait éclater.» Et
encore: «Jésus se laisse «acclamer» par la foule et ses partisans... aux
applaudissements du peuple qui le traitait de Messie.» Puis, ce bouquet:
«Jésus est un homme de génie!»
Singulières et troublantes obsessions chez un apôtre du verbe divin!
Mais l'œuvre du Père Didon contient aussi des plaidoyers détournés _pro
domo_: «Tout homme doué de quelque activité regarde le milieu humain où
il doit agir avec l'ambition d'y établir sa règle. Contenue et ordonnée,
une telle aspiration est légitime.» Et, à côté de cette revendication
timide, une apostrophe orgueilleuse qui a une allure de défi: «Quand un
homme, par l'initiative de son génie et de son aspiration, se conquiert
une autorité morale prépondérante, il inquiète toujours le pouvoir.»
Enfin, cette constatation désabusée: «Les hérodiens et les pharisiens
s'unirent pour perdre Jésus: la politique est pleine de ces alliances
criminelles...»
Quel commentaire atteindrait à l'éloquence de ces lambeaux de phrases
rapprochés? Cette autobiographie à propos du Christ est proprement la
confession d'un Père du siècle...
*
* *
Lui aussi, quand il planait, de la chaire de la Trinité, sur la foule
de ses partisans, le Père Didon connut le succès. Il avait des coups de
manche hardis; ses cheveux drus s'arrangeaient docilement en tempête sur
son front, et son sourire d'apôtre applaudi négociait volontiers avec
les Gentils. Dans le masque éveillé et mobile, dont la ressemblance avec
celui de M. Coquelin aîné était frappante, son nez retroussé, qui devait
bientôt inquiéter l'Église, reniflait la popularité avec une volupté
suspecte.
On assistait là à une reprise bien moderne de la scène de la Tentation.
Car, dans le public qui se pressait au-dessous de lui et commentait
des potins de cercle ou des bruits de coulisses en épluchant des
oranges, devant que les cierges ne fussent allumés, Satan prenait
les travestissements les plus hypocrites: il se dissimulait sous une
fourrure de grande dame ou derrière une voilette de demi-castor,
prenait l'aspect d'un sénateur israélite, d'un dramaturge fameux ou
d'un journaliste influent. Chacun le tentait avec un sourire, un
compliment ou un compte rendu. Et dans l'empressement assidu de ces
fidèles, on eût discerné la curiosité féroce de l'Anglais qui suivait
partout un dompteur, afin de se trouver là le jour où il serait dévoré.
Sombrerait-il, comme tel carme notoire, dans un pot-au-feu conjugal, ou
succomberait-il aux ruses savantes d'une Américaine collectionneuse?
Suivrait-il sans défiance un philosophe au fond de ses sophismes
captieux, ou prêterait-il une oreille complaisante aux propos d'un
reporter lui offrant les royaumes du monde?
Le Père Didon semblait d'autant plus désarmé contre la tentation qu'il
aimait davantage la vie. Il ne goûtait pas seulement les agréments
de la faveur populaire: il estimait aussi les Ponts et Chaussées, le
Progrès, l'Athlétisme et les Pouvoirs établis. Il rêvait de faire
sourire la «vallée de larmes», de rendre la terre habitable et
hygiénique, de conduire vers Dieu, à la place des dévots ankylosés par
de longs agenouillements dans la pénombre des chapelles, des promotions
d'anges vigoureux et capables «d'abattre» leur paradis en trois coups
d'ailes... Est-ce que, dans un banquet, il ne remercia point M.
Casimir-Perier d'avoir apporté à la jeunesse contemporaine «l'autorité
d'un haut exemple sportif»? Il lui paraissait anormal que, dans le
perfectionnement de la voirie, la vieille voie du salut, semée par
les anciens religieux d'embûches méritoires, demeurât seule négligée.
C'est tout juste s'il ne réclamait point qu'on la «macadamisât». Et les
scrupules de la respectabilité bourgeoise ne le laissaient pas froid.
En sa déférence pour les hiérarchies humaines, il voulut assigner du
moins à Marie-Madeleine une place distinguée dans la galanterie de son
époque. La fille à soldats, qui débauchait les centurions de Pontius,
devint ainsi, sous sa plume, une sorte de Dame aux Camélias avant la
lettre: «Madeleine vivait mal dans sa condition, dit-il, et avait des
privautés illicites, mais elle n'était pas publique... C'était une des
plus signalées dames de la province.»
_La vie est-elle une chose
Grave et réelle à ce point?_
*
* *
Ce zèle temporel inspirait aux chrétiens le vague soupçon que le Père
ne considérât point suffisamment le passage sur la terre comme un
séjour d'épreuves. On se rappelle cet étonnant roi de Naples qui se
résigna, vingt ans de suite, aux ennuis et à l'inconfort de la vie
d'hôtel, à Paris, afin de rester, aux yeux de l'univers, un monarque en
villégiature, ignorant les remaniements géographiques opérés par les
soldats de Victor-Emmanuel. Le célèbre dominicain ne donnait pas assez
l'impression de se considérer ici-bas comme un exilé dans «une autre
patrie»...
La mort, qui clôt le long drame de conscience dont cette âme de moine
fut le théâtre, restitue définitivement à l'Église la figure passionnée
dont on ne put jamais dire avec sécurité si elle appartiendrait en
fin de compte à Dieu ou au diable. Mais la gloire du Père Didon fut
peut-être d'avoir été tenté plus fortement qu'aucun autre prêtre.
Des femmes impeccables, et qu'on entoure d'une vénération légitime,
emportent parfois dans la tombe le secret d'un adultère blanc. Et ce ne
sont pas les moins méritantes.
M. RANC
ON distingue à chaque époque un homme qui incarne le régime et dont
le visage groupe les traits de caractère épars sur des centaines de
figures. L'emploi est tenu aujourd'hui, avec une autorité singulière,
par M. Ranc. Il est plus qu'un personnage influent dans l'État: il est
un symbole. Cependant, si le Ranc fabuleux est instructif, à la façon
d'un précis d'histoire, comme un Rabier merveilleux, un de Sal poussé
au type, le Ranc secret et réservé offre des joies savoureuses au
psychologue. Sur le masque du premier, qui paraît de loin un peu gros
et rébarbatif, le second révèle des nuances délicates de physionomie,
découvre des méplats cordialement rubiconds, des coins de bonhomie mal
surveillés, j'oserais presque dire: des restes imprévus d'innocence.
Et ainsi, de la terrible Éminence grise préparant dans le mystère de
l'office les plats que les ministres servent ensuite à la tribune, cuits
à point et parés de jurisprudence, se dégage une sorte de brave curé du
Beaujolais, bourru et serviable, mais ferme en son orthodoxie, un P.
Joseph peint par Frappa.
Il a de la rondeur et du fanatisme. Parfois on le surprend qui fronce
le sourcil s'il dépiste, dans les manœuvres du groupe, des fautes de
tactique ou, dans les propos des fidèles, des germes de schisme. Car il
a l'âme d'un sacerdotaire, scoliaste et exégète du _Syllabus_ jacobin;
il possède à un degré éminent l'esprit dogmatique et l'esprit de
couloir. Néanmoins le pilier de café atténue et égaye en lui le chef
de concile. Il se proclame volontiers un vieux Parisien. Sans doute le
parisianisme de M. Ranc n'est pas celui d'Alfred Capus ou de Grosclaude.
Les mystiques distinguent entre les saints qui ne sont pas du même ciel;
on rencontre pareillement des Parisiens qui n'appartiennent point au
même boulevard. M. Ranc ne consentit jamais à s'éloigner beaucoup de la
Bastille dont, enfant, il admirait une jolie reproduction en plâtre sur
la cheminée d'un ancien Conventionnel; il est un Parisien de la place
des Vosges. Toutefois Paris lui semble beau encore, de la terrasse d'une
brasserie avoisinant la rue de Richelieu, quand le soleil de juillet se
joue sur la gamme polychrome des curaçaos, des anisettes ou même des
chartreuses, et qu'un gros consommateur, assis devant un double bock,
s'abîme dans la lecture du _Radical_ ou de la _Petite République_. Son
cœur est caressé délicieusement par ce spectacle dont la gravité quasi
rituelle évoque dans l'esprit des libertins l'image bienveillante de
cet abbé de Voisenon, ami de Mme de Pompadour et membre de l'Académie
française, qui faisait lire son bréviaire par son valet de chambre.
*
* *
Un des traits caractéristiques de M. Ranc est de manquer prodigieusement
de scepticisme. Cela suffirait déjà à lui composer une figure originale.
Il est le seul républicain pour lequel les temps héroïques ne sont pas
clos. Lorsque Gambetta ferma officiellement le cycle, ce fut chez ses
compagnons de bataille un profond désarroi moral et un grand dérangement
d'habitudes. Les uns, comme Spuller, se résignèrent à désarmer.
Installé dans sa quiétude de néo-conservateur, le bon disciple inventa
«l'esprit nouveau»; il se permit même des escapades dans les archives
ecclésiastiques, et parfois, quand il était ministre des Affaires
Étrangères, il s'amusait à bouleverser sa gouvernante en lui annonçant,
au rôti, son projet de déclarer la guerre. Ces innocents plaisirs
attestaient une âme apaisée. Mais, tandis que Spuller, assouplissant son
dos de brave homme aux courbes engageantes des fauteuils sénatoriaux,
faisait des rêves athéniens, M. Ranc, rebelle aux conseils discrets
des capitonnages, se raidissait avec une pudeur farouche contre ces
dangereuses voluptés.
Ce n'est pas sans raison que les membres de la Chambre haute ont
des sièges de tout repos, alors que les députés s'agitent sur des
banquettes. En aménageant ces stalles rembourrées dont les bras
retiennent les tuteurs du régime contre les surprises des élans
inconsidérés et les perfides retours des fougues juvéniles, l'architecte
des palais nationaux, interprète subtil de M. Wallon, entendit signifier
d'une manière sensible que les sénateurs sont voués à l'exercice des
vertus contemplatives, au rôle ingrat de la sagesse. Aujourd'hui ces
nuances constitutionnelles sont un peu brouillées dans les esprits. De
vénérables bedaines se trémoussent sur les sièges curules; au Luxembourg
régénéré, on aperçoit de petits pères conscrits... La turbulence de ces
augures allègres est indemne de toute suggestion héroïque. Au contraire,
la foi qui soutient l'ardeur de M. Ranc plonge ses racines en des
sentiments très anciens,--et d'avoir un passé elle reçoit une certaine
noblesse et un gentil air d'anachronisme...
C'est pourquoi, lorsque les chevronnés de la démocratie militante
prirent leur retraite à Capoue, M. Ranc ne renonça à la lutte qu'en
apparence: mélancolique, il rangea, avec des soins pieux, le «spectre
noir», drapeau des vieux ralliements, comme les officiers en demi-solde
pliaient religieusement, au fond de leurs armoires, leurs uniformes
rapiécés et salis par la poudre.
*
* *
L'intelligence de M. Ranc souffre en effet de complications dont on ne
trouve pas communément la trace chez les membres de la majorité. Il
est blanquiste et balzacien. Voilà un singulier mélange! Le théoricien
du Trône et de l'Autel et le philosophe de «Ni Dieu ni Maître» ne
collaborent point d'ordinaire à la formation des hommes d'État. Le fait
est d'autant plus étrange que ni Balzac ni Blanqui ne sont des maîtres
bénévoles qui se contentent d'une admiration détachée ou d'une dévotion
du bout des lèvres. Le culte de ces génies impérieux implique toujours
un don de soi...
Il y eut donc nécessairement des heures où, rougissant dans son
civisme, le disciple de l'Émeutier participa aux troubles du colonel
marquis de Montriveau pour la délicieuse duchesse de Langeais, qui
aggrava la morgue nobiliaire par la pénitence monacale; des minutes
où les vœux obscurs de sa sensibilité firent de lui le complice des
ambitions antidémocratiques d'un Rastignac ou d'un Nucingen. Ces choses
doivent être dites, dût l'indiscrétion compromettre l'éminent sénateur
auprès de M. Combes.
Il faut noter néanmoins que, tout placés qu'ils soient aux deux points
extrêmes de la philosophie politique, Blanqui et Balzac ont quelque
parenté de tempérament. Pour ces grands autoritaires, la société où
fermente encore le levain de la Révolution offre une pâte souple entre
les doigts de l'ambitieux qui entreprend de la modeler selon ses
préférences. Envisagé sous son aspect historique, en témoin de son
époque, Balzac apparaît, d'une certaine manière, comme le liquidateur
des énergies de l'Empire. La _Comédie humaine_ n'est, en somme, que
l'épopée napoléonienne qui déborde dans les mœurs. Les forces
déchaînées qui en 1815 devinrent sans emploi, se répandirent, tel un
fleuve barré, dans les marécages de la bourgeoisie libérale, peuplant
la rue de héros en disponibilité. Pour faire le siège d'un héritage
de vieux garçon, Philippe Bridau se rappelle les plans de bataille
des maréchaux légendaires... L'Empereur ne cessa jamais d'obséder
le romancier, qui le détestait. Dès 1795, transposant César en un
parfumeur, il dresse en face de Bonaparte l'image de Birotteau qui se
mesure du regard, sur les marches de Saint-Roch, avec le général de
Vendémiaire. Et chacun de ses hommes d'action, dont les convoitises
brutales se hâtent vers la réussite, médite pour son compte un petit 18
Brumaire.
Blanqui, lui aussi, est un lutteur acharné et positif qui ne méconnaît
point la nécessité du «coup de pouce» s'il s'agit d'accoucher les
événements. Parmi ses congénères, il est un visage original. Barbès,
chevalier de la Révolution, se fie un peu trop au seul idéal pour
faire triompher le droit divin du peuple. Raspail, droguiste inspiré,
occupe ses loisirs d'apôtre à découvrir la panacée universelle, dont il
préconise l'emploi en une sorte d'almanach Liégeois du parfait malade
démocrate: le camphre et la vertu républicaine. Ces candides prophètes
sont des dignitaires pour émeutes de gala, qui figurent avec honneur sur
des barricades décoratives, au milieu de la «sainte canaille»--clientèle
classique des poètes d'«Iambes», proie naturelle des alexandrins. Leurs
regards se perdent dans les nues. Aucune chimère n'obscurcit l'œil de
Blanqui: il se fixe sur l'obstacle. Le célèbre «emmuré» sait fleurir une
cellule, mais également préparer un souterrain. Il négocie, intrigue,
sape. Sur le concours que la Force offre à l'Idée, il professe à peu
près les sentiments d'un Rastignac, père spirituel du duc de Morny.
C'est un Ferragus pour le bon motif, qui commande à des _Dévorants_
animés des plus pures intentions. Et n'est-il pas le seul politique de
son groupe?
*
* *