J'ai conservé dans ma mémoire la vision d'un charmant tableau

d'intérieur: M. Henri Rochefort dans son cabinet directorial, au moment

où il vient d'achever son article. Celui-là était intitulé: _l'Homme des

Champs_, et le héros rustique auquel le maître journaliste faisait les

honneurs du Premier-Paris n'était autre que M. Constans. Le rédacteur en

chef de l'_Intransigeant_ voulut bien, à ma prière, me faire connaître

la page encore fraîche où il paraphrasait les déclarations faites la

veille au bon Chincholle par le ministre de l'Intérieur, villégiaturant

en son château de Sembel; et l'on sait de reste comment, pour

Rochefort, M. Constans emploie ses loisirs. C'était d'un brio et d'une

impertinence inouïs: un petit chef-d'œuvre de férocité joyeuse. Et

tandis qu'il lisait ce morceau, s'esclaffant lui-même avec une bonhomie

sans prétention aux trouvailles de sa verve, je regardais ce visage,

populaire comme une affiche, où il y a un singulier mélange de passion,

de cruauté et de gaminerie. Les yeux clairs, qu'il levait quelquefois

par-dessus ses lunettes, étaient durs et froids, avec des reflets

d'acier; et quand il riait, sa bouche, qui découvre des dents serrées et

d'une blancheur éclatante, avait un modelé d'une douceur presque puérile.

Cette persistante jeunesse est un phénomène surprenant. Peut-être M.

Henri Rochefort doit-il, dans une certaine mesure, au gouvernement de M.

Thiers la verdeur singulière qui lui conserva, devant les défaillances

des politiciens, une inaltérable faculté d'étonnement et une spontanéité

d'irritation toujours neuve. Si le petit Bourgeois, en l'expédiant

aux antipodes, ne s'inspira vraisemblablement d'aucune arrière-pensée

d'hygiène, il lui assura du moins, par cette cure violente, des vacances

profitables à sa santé intellectuelle. Notez que la halte se place juste

au milieu de sa carrière. Le repos forcé auquel l'ancien membre du

gouvernement provisoire fut condamné par les Conseils de guerre semble

avoir fixé l'âge où il se tint. Il n'a pas soixante-dix ans, comme le

prétendent les frivoles lexicographes: voilà trente ans qu'il en a

quarante. Les malveillants objecteraient qu'il en a plutôt vingt depuis

un demi siècle. Mais n'a-t-il pas écrit lui-même qu'en présence d'une

iniquité son âme redevient presque enfantine?

Il y a en lui du gamin de Paris et du vieux français. Il est le fils

intellectuel d'un héritier de Voltaire qui aurait épousé une descendante

du duc de Beaufort, roi des Halles. Sa sympathie de démocrate a je

ne sais quel air de fraternité distante. Il ne se montre pas sur le

forum en sabots, à la manière des nobles républicains de 48, pressés

d'attester leur loyalisme. Aussi bien ses papiers ont-ils toujours le

même ragoût de trivialité et d'élégance. Ce libertaire déchaîné est

un sujet soumis et un serviteur respectueux de la grammaire. Il peut

faillir à la civilité puérile et honnête; jamais à la syntaxe. Sa langue

est polie et dépouillée, comme celle des écrivains du XVIIIe siècle.

Dans la guerre de classes où déjà l'on voit poindre les haches et les

massues, il garde son arme claire.

N'est-ce point un piquant sujet de méditation que les ancêtres de M.

Henri Rochefort aient été les suzerains du pays où G. Sand vibra à tous

les frissons de la terre et du ciel, se donna à toutes les utopies?

Le rejeton des anciens seigneurs de Nohant est également imperméable

à la chimère et à la nature. Les systèmes dont la lourde armature

embarrasse et alourdit les mouvements de l'esprit; les constructions

arbitraires, toujours embrumées de rêverie allemande, qui ont besoin

de quelques nuages pour fondre les contours incertains de leurs

architectures et en compléter l'harmonie, inspirent des défiances à

sa raison agile. De même, il put traverser les paysages des tropiques

sans être touché de leur splendeur (je sais bien qu'il avait, à cette

époque, d'autres motifs d'émotion; cependant, les circonstances

tragiques de 1871 ne l'empêchèrent point de songer à Watteau, menacé

par les obus de Guillaume); enfin la vie anglaise, si intense, n'entama

point sa personnalité légère, brillante et fortement trempée. Et il

revint de Londres, comme il était revenu de Nouvelle-Calédonie, ainsi

qu'autrefois on sortait de la Bastille, avec belle humeur.

*

* *

Cette fougue juvénile et cette réserve un peu hautaine demeurent les

traits caractéristiques de sa physionomie. Il aime, comme un joli

divertissement, la faveur publique, et j'imagine qu'il éprouve du

plaisir à entendre, quand il passe, les badauds répéter: «C'est lui!»

Toutefois son inaptitude au respect le garantit contre les mauvaises

tentations de la popularité.

Les politiciens ne savent point porter cette charmante parure. Elle

ne leur inspire pas seulement des troubles malsains, mais encore des

spéculations intéressées. A peine les électeurs témoignèrent-ils à leur

endroit de la complaisance, qu'ils gèrent ce caprice avec une sagesse

bourgeoise. Le premier souci des révolutionnaires arrivés est d'arrêter

les frais de la révolution. En chacun d'eux veille un satisfait, prêt à

dédaigner, pour un plat de lentilles servi dans la vaisselle de l'État,

les plus doux sourires de la gloire. Les postes officiels leur inspirent

des égards. Or on sait qu'actuellement le chef d'un cabinet n'offre

pas un portefeuille au collaborateur capable de le mieux servir, mais

au collègue qui serait susceptible de devenir gênant. Un ministère

est d'abord une somptueuse prison où l'on enferme, par précaution, un

adversaire éventuel...

C'est la seule, qu'en sa vie accidentée, M. Henri Rochefort n'ait

pas connue. Quel otage, cependant, pour un gouvernement! Il préféra

demeurer le ministre _in partibus_ de l'opinion--de cette opinion que M.

Villemain, avec quelque pompe, nommait: la seconde conscience des hommes

d'État.

C'est un beau rôle: il représente une fonction légitime et, pour ainsi

dire, organique, dans un pays de représentation. L'ambitieux qui compte

sur l'appui du peuple afin de parvenir est condamné à promettre:

c'est la loi et l'expiation des succès démocratiques. Les plus

sérieux: Gambetta, Ferry, le prudent Jules Simon lui-même, ne purent

s'y soustraire. Et ils firent, parfois, d'éclatantes pénitences...

L'Intransigeant n'en garde pas moins le droit de leur dire: «Si vos

promesses étaient irréalisables, il ne fallait pas les faire; si elles

étaient bonnes, tenez-les!» Il convient d'attribuer ce sens à la

remarque de Villemain; interprétée différemment, elle ne serait que de

M. Homais.

Là est le secret de la vogue constante qui favorisa M. Henri Rochefort.

La popularité qui rappelle des services positifs est toujours révocable

et précaire; celle du célèbre journaliste évoque tout ce que les autres

n'ont pas fait. C'est pour cela qu'elle est énorme, irréductible, et,

en somme, édifiante. Lamartine siégeait au plafond; Rochefort est le

délégué des vieilles lunes, où vont les affiches d'antan. Et afin de

tenir dignement son emploi de trouble-fête sacré, dressant en face

des _beati possidentes_ le spectre des vieux programmes, point ne

lui fut utile de reculer peu à peu son poste de combat: pour être de

l'opposition, il lui suffit de rester à sa place. Ses alliés seraient

demain au pouvoir qu'il se trouverait, vis-à-vis d'eux, dans la même

situation: celle d'un créancier exigeant à l'égard de débiteurs

insolvables.

Des moralistes lui reprochèrent de ne point observer avec assez de soin

le ton qui conviendrait à un apôtre parlant au nom de la misère et de la

vertu... Mais quoi? Shopenhauer lui-même, qui croyait également avoir

ses raisons de ne pas approuver la conduite du monde, jouait chaque

matin devant sa fenêtre un petit morceau de clarinette. Et, aux yeux du

philosophe, il s'agissait d'une bien autre aventure; ce n'était pas la

constitution nationale, c'était le Cosmos qui ne marchait point!

On ne peut pas oublier que le député de 1871 joua de la clarinette, même

quand sa peau fut l'enjeu de ses calembours. Et cette gaminerie a tout

de même une gentille allure; on y retrouve encore l'âme de Gavroche, et

celle du marquis de Rochefort-Luçay.

ÉMILE OLLIVIER

LES personnages illustres offrent rarement une agréable surprise et

un motif nouveau d'enthousiasme au curieux qui les observe dans le

particulier. Pour ces êtres d'exception, l'homme privé ajoute peu à

l'homme public. Les uns ont une âme trop inégale à leur génie: ils

portent gauchement, comme une parure étrangère, une renommée dont

le sort, dirait-on, les gratifia par mégarde. L'indigence de leur

caractère les réduit au rôle d'éminents spécialistes. Les autres

ne disposent pas des ressources intellectuelles qui suffiraient à

leurs aspirations morales. Ces désaccords, choquants ou douloureux,

n'apparaissent pas en M. Émile Ollivier. Personne ne remplit avec tant

d'aisance l'idée qu'on se fait du grand homme. Chez lui, l'abondance

du cœur et la générosité du talent s'alimentent évidemment à la même

source.

Les invités de M. Pingard n'ont pas perdu le souvenir de la séance

où, pour la première fois depuis 1870, M. Émile Ollivier parla dans

une cérémonie officielle. Son éloquence, contenue par trente-six

ans de silence, n'eut à s'élancer que vers la louange de la vertu.

Et le spectacle était poignant, de ce tribun enchaîné offrant à la

clientèle élégante de l'endroit, avec des gestes de sommation, les

beautés oratoires dont il se libérait. Mais, dans l'hôtel de la rue

Desbordes-Valmore, sa parole ample et mesurée au cadre d'une assemblée

inspire une admiration à laquelle s'ajoute un peu d'angoisse.

C'est dans la petite maison de Passy, calme et garantie contre les

bruits du siècle, comme la retraite du sage, qu'il me fut permis

d'admirer de près l'ancien ministre de Napoléon III. Il avait réuni

quelques amis à déjeuner: un homme d'État considérable dans la

République et le chantre inspiré de Joyeuse et de Durandal, le vicomte

Henri de Bornier. A cette table il y avait un grand poète: M. Émile

Ollivier. Alors que le bon lyrique de _la Fille de Roland_ suivait sa

Muse vers les cimes, en soufflant un peu, et semblait goûter à terre

une quiétude d'alpiniste au repos, M. Émile Ollivier, magnifique sans

effort, trouvait sur les sommets son atmosphère naturelle.

Il nous entretint, ce jour-là, de Guizot, dont il venait de découvrir la

correspondance adressée à Victor de Broglie. En une lettre mélancolique,

le philosophe confesse ses doléances d'homme d'action. «Il faut, dit-il,

que nous fassions, afin d'arriver jusqu'au public, comme le chat pour

passer sous les portes: se baisser et s'amincir, c'est la condition

_sine qua non_...» Cette pensée désolante exaltait M. Émile Ollivier

d'une généreuse indignation. Il voulut chercher le livre dans sa

bibliothèque et vérifier la phrase de «l'austère intrigant».

Cette hauteur familière, cette sorte de candeur virile qui ne consent

point à composer avec la bassesse, montrent excellemment, sous son

aspect essentiel, l'historien de _l'Empire libéral_. Je le vois encore

qui, dans la pénombre de l'antichambre, encore obsédé par le souvenir de

Guizot, me contait que Lamartine, dont il était alors le secrétaire, le

présenta en 1845 au célèbre doctrinaire, comme un jeune homme ardent et

«très optimiste». M. Guizot l'accueillit avec bienveillance et laissa

tomber de sa triple cravate ces mots remarquables:

--Vous avez raison, monsieur, d'être optimiste: les pessimistes sont des

spectateurs!

*

* *

Pensée profonde, que la vie de M. Émile Ollivier illustre

pathétiquement. Il ne faut pas médire de l'optimisme, sous le prétexte

que parfois il se donne les airs modestes d'un sentiment qui se contente

à peu de frais. Il est l'heureux mensonge qui secrètement conseille

l'audace aux gens d'action; il reste, en somme, le principal facteur des

conquêtes de l'humanité. Pour avoir négligé, penché sur les manuscrits

des Archives, le coup de soleil qui illumine les pages de Michelet, M.

Taine, incomparable essayiste, ne fut pas un historien complet. C'est

un phénomène notable que les grands mouvements populaires ont eu lieu

l'été. Ces belles imprudences que sont les révolutions réclament, en

effet, de leurs entrepreneurs une intrépidité d'esprit dont la nature

en fête cautionne et avalise, en quelque sorte, les promesses, avec

la bienveillance d'une complice. C'est en agitant une cocarde de

feuillage prise aux arbres du jardin que Camille Desmoulins, monté sur

une table du Palais-Royal, entraîne les citoyens à la Bastille. Et

nous avons entendu le vénérable M. Gallichet--l'un des héros des Trois

Glorieuses--rapporter de quelle façon, le 27 juillet 1830, ayant entendu

le roulement du tambour, il prit son fusil et, comme il faisait beau,

s'en alla gaillardement renverser une monarchie vieille de dix siècles.

M. Émile Ollivier possède cette faculté merveilleuse qui, d'aventure,

soulève les montagnes. Et par sa confiance dans l'idée il paraît plus

proche, intellectuellement, de nos théoriciens d'avant-garde que des

hommes dont le hasard le fit le contemporain. Son père, Démosthène

Ollivier, était l'ami de Pierre Leroux; il prêcha comme une sorte de

croisade l'évangile socialiste; enfin il donna à son fils aîné le prénom

d'Aristide. M. Émile Ollivier, lui non plus, ne désespéra jamais de

la justice immanente. Parmi les portraits du maître, il en est un que

je trouve singulièrement révélateur: c'est la toile où Lévy-Dhurmer a

représenté l'homme d'État vieilli. La figure garde la même expression

inspirée et réfléchie qu'on remarque aux portraits du quadragénaire;

les favoris sages encadrent un visage passionné: cependant une mèche

rebelle, un peu chimérique peut-être, échappant enfin à une longue

discipline, se dresse au sommet du front dégarni. Et ce double aspect

d'un visionnaire et d'un juriste symbolise précisément le caractère du

fondateur de l'Empire libéral.

*

* *

On prétend d'ordinaire ne connaître que le premier: c'est juger

imparfaitement M. Émile Ollivier. Le politique qui tenta de réaliser

l'idéal avec prudence reste un peu l'apôtre qu'était son père,--mais

un apôtre surveillé et guidé par un homme d'affaires. Comme tous les

Méridionaux et comme presque tous les poètes, cet orateur à la parole

chantante possède un sens très fin de la réalité.

Les gens du Midi jouissent d'un charmant privilège: même quand ils sont

transplantés, la chaleur emmagasinée en leurs veines par des générations

d'ancêtres et qui pour eux colore les choses ne les empêche pas de

mesurer avec exactitude le mirage. L'illusion est une force qu'ils

emploient avec adresse, comme les ingénieurs utilisent en énergie

motrice les beautés inutiles de la nature. Ils n'en sont jamais dupes.

N'est-il pas curieux qu'en 1863, lorsque les Comités polonais de Paris

se rendent auprès de M. Émile Ollivier afin de protester contre son

attitude, le chef de la délégation soit un honorable bijoutier, M.

Tirard, le futur président du Conseil de 1889? Ainsi l'utopie se trouva

incarnée en un négociant, tandis que le réalisme avait pour interprète

un poète...

Au vrai, le sentimentalisme politique de M. Tirard n'était point

personnel à cet excellent homme; depuis la Restauration, il soutenait

les sympathies militantes des libéraux pour les peuples qu'opprimait la

Sainte-Alliance: l'Italie, la Pologne, l'Allemagne. L'Empereur lui-même

ne fut pas insensible à la suggestion. Et il n'est point téméraire de

prétendre que cet état d'esprit, en empêchant une entente avec le Tsar,

permit la guerre des duchés et, par voie de conséquence, la campagne de

1870.

Mais en 1870 même, quand le ministre des Affaires étrangères déclare

l'incident prussien clos par la renonciation formelle du prince Charles

de Hohenzollern au trône d'Espagne, quel est le député qui s'institue le

porte-parole de l'opinion publique, déchaînée pour la guerre, et déclare

la dignité nationale mal défendue par le gouvernement? C'est M. Adolphe

Cochery...

*

* *

M. Émile Ollivier a évoqué, à propos de son accession au pouvoir,

l'entrée des musiciens de _Roméo_ qui, conviés au festin nuptial,

arrivent pour chanter les complaintes funèbres. Son existence, où la

tragédie a le premier rôle, est dominée par une fatalité ironique.

Pacifiste, il représente la guerre; la foule, qui a des nerfs et

des caprices de femme, trouva plus commode de se décharger de ses

responsabilités sur une victime expiatoire. Démocrate, il fait figure de

réactionnaire. Après avoir introduit la République dans l'Empire, il vit

les républicains qui le honnissaient en 1869 s'installer confortablement

dans son programme, puis les jacobins restaurer les méthodes du bas

Empire.

Malgré les trahisons de la fortune et des hommes, la foi robuste de M.

Émile Ollivier ne fut pas entamée.

Il ne consentit jamais à admettre que les belles idées pussent être

grosses de faits médiocres,--semblables à la princesse du conte

oriental, dont la bouche délicieuse vomit des bêtes dégoûtantes.

A quatre-vingts ans il est le même qui, jeune homme, jaloux de

concilier l'ordre avec la liberté, affrontait les démagogues des

Bouches-du-Rhône,--les Marseillais, sensibles à la caresse des phrases

harmonieuses et sentant leur vertu civique mal assurée devant tant

d'éloquence, lui criaient: «Taisez-vous!»--le même qui plus tard

entreprit de féconder par des rêves généreux les combinaisons politiques

du duc de Morny...

Cet optimisme impénitent est un spectacle qui émeut: il faut qu'un cœur

soit d'une grande pureté pour qu'à cet âge, et après de telles épreuves,

l'illusion ne s'y fane point. Peut-être, d'ailleurs, M. Émile Ollivier

dut-il à l'injuste disgrâce qui l'écarta de la vie active, autant qu'à

sa grandeur d'âme, de conserver entières ses espérances.

Quand il accepta des mains de l'Empereur le gouvernement, on appela

d'abord le cabinet du 2 janvier le «ministère des honnêtes gens».

Et sans doute le baptême n'impliquait aucune intention injurieuse à

l'adresse de M. Rouher dont la probité fut inattaquable, pas plus

que l'étiquette de «révolution du mépris» donnée au mouvement de 48

ne marchandait l'estime due au roi Louis-Philippe. Mais le séduisant

paradoxe de l'Empire libéral donnait à la France un visage qui

paraissait convenir davantage à «la plus grande personne morale du

monde». Et elle ressemblait à la jeune Marianne comme une sœur, cette

étrangère, noblement parée d'idéologies, qui fit son entrée dans les

salons officiels en même temps que sainte Mousseline...

Nous avons vu la divorcée de César, libérée de son idéal, épaissie dans

les soins du ménage; et sa maturité sans grâce, égoïstement utilitaire,

semble digne encore de recueillir des hommages de jeunes ambitieux. Nous

ne concevons plus guère, toutefois, qu'elle puisse tourner les têtes...

La République, hélas! devrait-elle rester une fiancée? M. Émile Ollivier

conserve l'avantage de la voir toujours à vingt ans. Il croit à la

fraternité, à la liberté, à l'égalité, de la façon qu'on y pouvait

croire quand on ignorait tout ce que contiennent ces mots magiques.

Et ainsi, d'une certaine manière, le premier ministre de 1870 apparaît

comme l'un de nos derniers républicains.

MAURICE DONNAY

ON éprouve une volupté inquiète et une délicieuse surprise à entendre,

au Théâtre-Français, les comédies de M. Maurice Donnay. Sur la scène

majestueuse où M. Édouard Pailleron exposait naguère de jolis bouquets

artificiels montés avec soin, voici de longues fleurs aux tiges encore

humides et dont les racines gardent un peu de terre. L'auteur les lia en

gerbe, à la façon des bouquetières du boulevard, d'une main nonchalante

et experte; elles répandent une subtile ivresse. Et cet art, sans

ordre apparent mais harmonieux, ne se contente point d'une admiration

paisible: il requiert encore le consentement de tout l'être.

C'est pour cette raison que la divine Bartet, appréciant l'œuvre si

humaine qui s'appelle _l'Autre Danger_, put dire:

--Cette pièce, on l'aime comme une personne!

*

* *

Il faut chercher là le secret du charme propre à M. Maurice Donnay:

parmi les poètes de l'amour, il est le plus voisin de la nature. La

jeune et exquise duchesse de Choiseul écrivait à Mme du Deffant:

«M. Walpole me parle toujours comme à une femme!» Tous les amoureux

qu'on rencontre dans les pièces de M. Maurice Donnay révèlent cette

secrète et hardie offensive; aucune amoureuse ne s'en étonne. Entre ces

adversaires mal armés, une force d'animalité rayonnante et toujours en

éveil négocie sans cesse, presque à l'insu des cœurs. Tandis que les

lèvres prononcent des paroles impertinentes et frivoles, leurs corps,

indifférents à ces jolis concerts, concluent de sérieuses ententes.

Dans le merveilleux musée qu'est le répertoire de la Comédie-Française,

on admire d'incomparables portraits de femmes, frémissantes et

douloureuses. Mais ce sont des héroïnes. L'anathème chrétien qui

flétrit les faiblesses de la chair pèse sur elles. Pour Andromaque,

pour Bérénice et même pour Phèdre, l'âme reste la souveraine,--pauvre

souveraine qui ne gouverne pas toujours, mais du moins règne. Sous sa

tutelle précaire, les sens mènent un état de parents honteux, qu'on

n'avoue point. Et ces esclaves exigeants, mal résignés au silence,

peuvent gronder et cabaler en sourdine: si l'on pense toujours à eux, on

n'en parle jamais.

M. Maurice Donnay restitua aux sens une situation honorable dans

l'amour; il reconnut leurs droits avec honnêteté. Quel autre écrivain

que l'auteur du _Torrent_ aurait eu l'audace--et le droit--d'évoquer les

«désillusions du corps»? Chez lui, l'âme semble être près de la peau,

au point de se confondre avec elle. C'est pourquoi les femmes qu'il a

créées sont peut-être plus femmes que les autres: Racine nous offrit

l'âme de Bérénice, Maurice Donnay nous a livré son parfum.

*

* *

Ainsi ce peintre si actuel et si aigu de la société contemporaine est

le dernier des païens. Grâce à sa magie, le Désir retrouve sa place

légitime parmi les lois augustes qui régissent le monde. Le peintre

Degas prétend que Jupiter se promène encore dans les rues, mais que nous

ne le reconnaissons point. M. Maurice Donnay, s'il croisait Vénus, ne

s'y tromperait pas. Aux Variétés, quand le ténor José Dupuis décernait à

cette déesse la pomme gagnée sur le mont Ida, elle était une étrangère:

à l'ancien Chat-Noir, durant un hiver, elle fut vraiment chez elle. Et

l'on eût sans surprise aperçu sa statuette, telle une madone familière,

au-dessus de la lanterne magique où les hommes passaient avec des

gestes brusques de pantins, comme des ombres néo-platoniciennes, tandis

qu'adossé au guignol le poète, en des hymnes caressants, chantait Éros

et les impudiques orchidées.

C'est que Meilhac et Halévy furent, à la façon de M. Combes, bien

qu'avec une autre grâce tout de même, des spiritualistes sans le savoir.

Dès 1867, le jeune abbé Constantin suit d'un regard paternel les écarts

de la belle Hélène, qui accumule de somptueux éléments de pénitence.

La gouaillerie légère et sournoisement hostile de ces spirituels

voltairiens présente Aphrodite comme une divine cocodette. Ils sont des

profanes, et c'est pourquoi ils ne purent prétendre à s'élever jusqu'au

sacrilège. La dévotion de M. Maurice Donnay l'autorisait à se montrer

schismatique, et il le fut avec une grâce adorable.

Aussi ne dit-il point la belle Hélène, mais la bonne Hélène. Jamais

Vénus ne reçut d'un fidèle un culte plus ingénieux et plus délicat.

C'est toujours la Vénus Victrix; et autour d'elle se pressent déjà

ces gentilles petites proies, faciles et résignées au sacrifice,

qui s'appellent Valentine Lambert, Claudine Rosay et Claire Jadain.

Néanmoins ce n'est plus la déesse gloutonne qui accueillait sans

discernement les hommages des hommes et par sa cordialité sans phrases

enjôlait le berger Pâris.

_Et la troisième, la troisième,

La troisième ne dit rien.

Elle eut le prix tout de même:

Calchas... vous m'entendez bien!_

Visages · 第 5 / 8 段