Ézéchiel, parce que, dans son zèle pour le bien, ce prophète tenait
des propos inconvenants. Et certes, M. Henri Lavedan n'est point non
plus un prophète pour demoiselles. Il se plaît aux petits chemins et
s'amuse d'aventure à écrire le menaçant _Mane, thecel, pharès_, avec des
diamants de jolies pécheresses, sur des glaces de cabinet particulier.
Il est le dernier apôtre chez les Gentils.
Cet apôtre «nouveau jeu» a une doctrine solide: sur les idées de
religion, de famille, de patrie, de devoir, il est inébranlable. Ses
moralités transposées indiquent que le mariage est une affaire sérieuse,
que l'existence manque de signification en soi et que la cohésion de
l'État garantit la vertu des pactes particuliers où s'alimente la vie
morale des citoyens. Son irrespect ne ménage ni le Sénat, ni la Chambre
des députés, ni le gouvernement parlementaire, ni l'enseignement
laïque, ni le divorce, ni la bicyclette, ni la démocratie; il ne
craignit point de donner à l'honnête et sage _Marseillaise_ une allure
galante d'entremetteuse, berçant les transports équivoques d'un jeune
«progressiste» et d'une institutrice, dans un bal du 14 juillet. Il
désarme comme par enchantement devant les représentants du vieil ordre
social. Les magistrats qui dénouent les intrigues de M. et de Mme Paul
Costard ont une respectabilité sans défaillance; et, parmi les nombreux
ecclésiastiques qu'on rencontre dans l'œuvre d'Henri Lavedan, il n'en
est pas un dont l'attitude ne soit décente et le ton parfait.
*
* *
Les conservateurs de l'Académie ne s'y méprirent point. Sans doute Son
Éminence le cardinal Perraud baissa souvent les yeux en lisant, dans les
ouvrages de son jeune collègue, des commentaires imagés de ses sermons
sur les mœurs d'une société athée, et M. le comte d'Haussonville
affermit parfois son monocle à contempler les arabesques que brode
l'étincelant humoriste sur le vieux thème familial et dynastique
dont l'étoffe remonte au moins au règne de Louis-Philippe. Mais ils
reconnurent vite un combattant de leur armée d'avant-garde, le seul
écrivain qui, en fixant le souvenir de Meilhac dans un admirable pastel,
put froisser avec grâce des chiffons de modiste sous la statue de
Descartes.
Il existe, dit-on, un vieux chouan dont le loyalisme s'emploie à
rechercher les caricatures hostiles à la Restauration, non pour les
réunir mais pour les brûler. M. Henri Lavedan se proposa, à l'égard de
la troisième République, une tâche exactement opposée; peut-être même
ajouta-t-il des horreurs à la collection. Cependant son réquisitoire,
impitoyable pour notre «sale époque», reste bénin à l'endroit des
individus. En dépit de leur corruption et de leur frivolité, ces
victimes de l'anarchie sociale gardent une sorte d'innocence; et la
preuve, c'est que les seuls personnages qui dans les études légères
de M. Lavedan s'expriment avec quelque gravité sont les tailleurs
et les enfants. Au fond, ses explorateurs de la grande vie ont de
bons ports d'attache à de vieux foyers. Ils représentent la première
génération de la noce. On en connaît dont le valet de chambre s'appelle
Sulpice! Un fêtard dont le valet de chambre s'appelle Sulpice n'est pas
irrémédiablement perdu. Et le sénateur Labosse lui-même ne siège-t-il
pas au centre droit?
Aussi bien n'est-on point surpris, quand on y songe, de rencontrer
l'historiographe du _Vieux Marcheur_ sur la route de Varennes. C'est
par antiphrase qu'il célèbre le Nouveau Jeu. Son goût secret est pour
le passé; il aime ce qui fleure bon l'ancienne France dont il se plaît
à voir rayonner la grâce, l'harmonie et l'ordre sur des meubles du
dix-huitième... En réalité, M. Henri Lavedan a poursuivi avec ses armes
propres la campagne que son père, M. Léon Lavedan, mena en des revues
imposantes, avec un égal talent. Et j'imagine que plus tard, beaucoup
plus tard, quand le temps aura éteint l'éclat de ses palmes vertes,
s'il préside un jour la distribution des prix à l'école congréganiste
d'Orléans, sa harangue ravira d'aise l'évêque, le supérieur, les mères
et aussi les élèves, éblouis par le prestige de l'écrivain qui sait
parler si agréablement du ciel et si délicieusement de l'enfer,--de cet
enfer parisien dont il laissera de piquants croquis, peu propres, sans
doute, à décorer la chapelle d'une église, comme font les «Jugements
derniers» du moyen âge, mais exécutés à dessein, semble-t-il, pour
sanctifier le parloir de la maison de retraite religieuse fondée par le
Vieux Marcheur, «avec ascenseur, buvette et tous les adoucissements du
confort moderne.»
AURÉLIEN SCHOLL
LES personnes âgées parlent encore, non sans égards, du Scholl turbulent
et agressif qui, aux alentours de 1850, sautait dans la vie privée de
ses contemporains avec une espièglerie de page effronté et affichait
insolemment ses épigrammes sur le mur Guilloutet. Néanmoins le
journaliste que connut la génération actuelle, le Scholl apaisé de la
cinquantaine, devenu le prince de l'Écho, le maréchal de la Babiole,
le connétable de la Baliverne, offrait également une figure bien
caractéristique. La majesté ajoutait une ironie paradoxale et piquante
au personnage qui avait haussé la frivolité jusqu'à la maîtrise.
On l'appelait le roi du Boulevard. Et cette royauté n'était point
illusoire. Elle comportait un territoire, un idiome et des sujets, venus
pour la plupart de Marseille, de Bordeaux ou de... Cologne, mais offrant
ces traits de nationalité communs: de la légèreté, du chic, des loisirs,
une gentille bravoure de luxe et des affaires d'argent embarrassées. La
poussière de Paris, qui flotte autour des maigres platanes accoutumés
à vivre sans humus, cette poussière illustre chargée de musc et de
nicotine et où traîne toujours un peu de vieille poudre, entretient
chez les boulevardiers une griserie légère. Dans ce pays chimérique,
chacun vit sur l'esprit comme sur la table des autres. Peut-être au
vingt-deuxième siècle un membre de l'Académie des sciences morales et
politiques, penché sur ce type disparu, n'examinera-t-il pas sans
quelque inquiétude le personnage satanique et puéril qui fut honoré
d'une malédiction de Dostoïewski.
Cependant, au second examen, les boulevardiers confessent un autre
caractère. Ces bohèmes sont des hommes rangés, ces fantaisistes sont
ponctuels; ces libertins sont respectueux de la hiérarchie. Leur
existence, réglée avec méthode et dénuée d'imprévu, tourne autour
d'habitudes et de potins familiers,--comme celle de bureaucrates ou de
bourgeois de petite ville. S'ils ignorent où ils vont dans la vie, ils
savent où ils se rendent chaque jour. Ils sont exacts à leurs plaisirs,
tels des administrateurs à leurs affaires. On en vit qui grossirent,
maigrirent, grisonnèrent, blanchirent et noircirent de nouveau à la
même terrasse de restaurant, comme des factionnaires oubliés. Leur
loyalisme ferait l'admiration des familles régnantes et l'étonnement des
philosophes...
Scholl était leur souverain: il conférait l'investiture aux hommes
spirituels, signait le passeport des bons mots qui courent la ville et
fixait les droits de propriété en matière de «nouvelles à la main».
*
* *
Chaque soir, à six heures, il arrivait à Tortoni, bourru et cordial,
l'œil embusqué sous le monocle, distribuant les poignées de main
comme des encouragements ou des récompenses. M. Percheron, le patron
de l'établissement, le saluait avec la gravité discrète d'un chef de
protocole. Et ne fut-il point le maître des cérémonies de l'ancien
Boulevard, ce liquoriste aristocrate et autoritaire dont on aperçoit
la silhouette derrière Aurélien Scholl, comme on distingue celle de
Sancho derrière don Quichotte ou celle de Coquelin cadet derrière le
marquis de Priola? M. Percheron avait, d'une certaine manière, une âme
de croyant. Il aimait mieux servir un verre de bière à un gentleman
authentique qu'une série de breuvages coûteux à des consommateurs
sans mandat. Il écoutait même avec un secret orgueil les récits du
grand chroniqueur racontant les dépenses qu'il avait faites la veille
dans un autre cabaret à la mode. Pour lui, la République incarnait le
triomphe du personnel des brasseries usurpant le pouvoir sur les maîtres
légitimes du pays: les clients qui savent payer un louis deux œufs, une
côtelette et une vieille bouteille transportée avec précaution, comme
une convalescente, dans un panier d'osier.
La foi de Scholl affichait moins de dogmatisme; elle n'était pas moins
sincère. Pendant dix ans il ne put prendre un rhume que ce ne fût en
se promenant avec le marquis de Massa ou avec le comte de Dion. Et ses
moindres gastralgies étaient signées Verdier.
On ne découvrait pas sans surprise un brin de conscience et en quelque
sorte de probité scrupuleuse dans le souci qu'apportait le roi du
Boulevard à déjeuner chaque jour en compagnie de barons de la finance et
de princes exotiques. Mais la dissipation lui était une sorte de devoir
professionnel, comme l'impertinence et «l'affaire d'honneur». Le cabaret
à la mode n'était pas seulement son salon; c'était encore son cabinet de
travail. La chronique de Scholl, ça ne se fait pas à domicile, et l'on
en chercherait vainement la recette dans la _Cuisinière bourgeoise_:
c'est un petit plat de l'ancien Bignon. On ignore avec quoi c'est fait:
un rien d'aliment solide dissimulé en de mystérieux coulis, parmi des
sauces violentes et subtiles; mets épicé, pour des gens qui n'ont pas
faim. Les modes d'accommoder l'esprit purent changer; dédaigneux des
copieux ragoûts de la presse démocratique, le fondateur du _Nain Jaune_
demeura le chroniqueur de Bignon. Ainsi l'illustre Joseph préféra manger
ses économies en préparant pour de rares connaisseurs une cuisine
artistique plutôt que d'écumer sans entrain, même au prix de cinquante
mille francs d'appointements, les pot-au-feu de M. Vanderbilt.
*
* *
En contemplant le maître des jolies frivolités qui portait sur un
corps robuste son nom pimpant et coquet, comme une aigrette, des gens
non avertis connurent parfois la surprise des admirateurs de Mme
Alboni, à l'égard de «l'éléphant qui avala un rossignol». La mise
en mouvement d'une machine énorme pour produire les délicieux riens
de l'article-Paris les étonnait comme s'ils eussent vu chauffer un
train pour porter un carton à chapeau. Ils ne se rendaient pas compte
que la parisine distillée par Scholl était le résidu de laborieuses
combustions; les étincelantes boutades qu'il laissait tomber sur la
nappe étaient secrètement préparées par des mets émoustillants et par
des crus vénérables.
Chez Scholl, l'écrivain était, pour ainsi dire, le secrétaire du
viveur. Il se souvenait des improvisations du boulevardier et il les
notait posément, appuyé sur son bureau Louis-Philippe. C'est dans sa
garçonnière, ornée de meubles sages, qu'on pouvait entrevoir le fond de
sa sincérité lorsque, penché sur l'honnête acajou, après avoir remplacé
par des bésicles son sourd monocle, il limait ses jolies boutades.
Peut-être, un de ces jours, dressera-t-on le bilan des mousquetaires de
la chronique qui, durant un quart de siècle, firent la parade pour les
Parisiens. Braves et étourdis, ils payaient esprit comptant; et leur
épée, comme leur plume, était toujours prête à la riposte. Cependant,
si l'on examine de près ces petits maîtres de la presse, on admire
les trésors de prudence que dissimulait leur désinvolture. En dépit
de leurs airs turbulents, ils étaient excellemment mesurés. C'est
Auguste Villemot, garde national déguisé en voltigeur, avec ses malices
prudentes de Censitaire, gardien jovial de la colonne de Juillet; c'est
Henri de Pène, homme du monde discret qui chiffonne des idées légères
sur un lieu commun, avec une grâce de modiste; c'est Léon Chapron,
moraliste dyspeptique expert à pomponner des truismes; c'est Claudin
surtout, le serf de la bohème dorée, qui, par déférence pour un idéal,
habita cinquante ans la même chambre d'hôtel garni... Tous ils expriment
avec crânerie des opinions reçues. Ces brillants cavaliers de guérillas
constituent la colonne volante des gens de bon sens, infanterie massive
qui monte la garde autour des préjugés.
Scholl respecta la noblesse, les pouvoirs publics, l'argent et le
succès. Il ne se rallia à la République qu'après la chute du Maréchal,
et au naturalisme que le jour où le suffrage universel parut favorable à
cette découverte. L'oreille tendue aux bruits de la ville, il communiait
d'instinct avec les majorités. Mais Voltaire lui-même ne s'appuyait-il
pas sur le sens commun quand il égaya aux dépens de Leibnitz les
bourgeois éclairés qu'avait divertis _Candide_?
L'esprit est conservateur: un rapide éclair dans un joyeux cliquetis de
lames suffit à sa brillante escrime. C'est l'ironie qui est anarchiste,
dont les virtuoses manient, avec des gestes soigneux, les stylets à
manches de velours... Scholl pose l'épigramme comme un coup de bouton;
et sa flamberge garde une pointe d'arrêt.
*
* *
La vieillesse lui réserva des amertumes.
Sur le domaine où naguère son peuple défilait, il vit des passants au
visage anxieux se hâter comme s'ils avaient un but. Dans les journaux,
de jeunes hommes continuaient de réfléchir après qu'il eut enlevé
quelque position difficile avec une maëstria étincelante, par quelque
jolie boutade, à la française. Enfin Tortoni, à son tour, fut emporté.
Dès le lendemain de cet événement, l'état-major boulevardier, obéissant
à un secret mot d'ordre, se retrouva, fidèle à son poste, au café dit:
napolitain. Mais ce n'était plus le glorieux établissement dont, l'été,
s'écartaient avec défiance, en traversant la chaussée, les Parisiens
inquiets, et où M. Percheron lui-même inspectait d'un œil sévère
l'intrus dénué de parrains ou de références. Dans le nouveau cénacle,
des profanes pénétraient ingénument, pour boire. Et parmi ce désordre et
cette confusion, les vieux Tortonistes ressemblaient à des émigrés.
Un jour du printemps 1903, je rencontrai, opulente et radieuse sous son
ombrelle claire, Hélène, l'honnête et dévouée gouvernante du brillant
écrivain.
--Nous voulions nous installer chez nous, me dit-elle, mais monsieur
Scholl veut nous garder. Du reste, je suis très heureuse: il vient de
faire donner les palmes académiques à mon mari...
Hélène et M. Midelair étaient depuis longtemps associés à la vie du
maître. Elle connaissait sa cave, sa bibliothèque, ses manies et ses
dossiers. Il lui donnait, chaque matin, la leçon d'épée. Scholl les
maria ensemble. Aucun spectacle ne fut plus poignant que l'effort
obscur, mais obstiné, du vieux chroniqueur vers la famille; une
existence de représentation n'était point parvenue à combler la solitude
morale de sa vie, organisée par un égoïsme sévère en vue des joies
positives de l'amour-propre et de la gastronomie. Du moins il entendit
«plastronner» jusqu'au bout. Il accueillit la rencontre avec la mort
comme son dernier duel, ornant son esprit pour l'aventure suprême: après
avoir rédigé son testament, il s'installa devant l'ancien guéridon de
Tortoni, dont M. Percheron lui avait fait présent (quelle relique pour
Carnavalet!),--et il prit son absinthe...
Les épicuriens de la décadence romaine montrent souvent cette qualité de
bravoure galante. Mais je trouve une beauté particulièrement émouvante
au trait noté par les reporters: «C'est M. Midelair, le maître d'armes
du Cercle de l'escrime, qui plaça sur la poitrine de M. Scholl un
crucifix et sur sa table de nuit de l'eau bénite et une branche de buis.»
HENRI ROCHEFORT
IL serait injuste de ne voir en M. Henri Rochefort qu'un écrivain de
beaucoup d'esprit. Ce chroniqueur, qui fut condamné à mort pour raison
d'État, est mieux ou pire qu'un dilettante. Les gens de lettres n'ont
point coutume d'inscrire leurs bons mots dans l'histoire de France:
leur sagesse ingénieuse s'insinue vers ses fins par des voies plus
détournées; elle agit sur les mœurs d'une façon moins immédiate.
Parti du café de Madrid pour aller siéger au gouvernement de la Défense
nationale, M. Henri Rochefort sortit de l'hôtel de ville pour se rendre
au bagne, d'où il revint en triomphateur. Il fut l'ami de Mme Doche et
de Louise Michel, le collaborateur de Lambert Thiboust et de Delescluze;
il découvrit Léonide Leblanc quand elle ne mangeait que des pommes de
terre frites, et M. Lavy quand il ne songeait pas encore aux spooms à la
Lucullus. Gustave Flourens se fit son prophète; Morny tenta, en vain, de
se le faire présenter; Victor Hugo en raffola.
Sa vie est pittoresque et tourmentée comme sa silhouette.
Pour comprendre cet insurgé badin, ce boulevardier héroïque qui rallie
les masses à son toupet célèbre, comme à un panache blanc, il faut
avoir senti battre le pouls de la foule un jour où, comme on dit, elle
«manifeste». Elle est légère et redoutable, et sa gouaille est toujours
près d'un éclat; même dans sa nonchalance, elle communique une petite
sensation de danger. Partout ailleurs le peuple se soulève pour des
intérêts; seul, le peuple parisien est capable d'un coup de tête pour
une idée, pour un caprice, pour un rien. Une émeute eût-elle jamais
mijoté chez nous, ainsi qu'il arriva dans la capitale belge en 1848, à
une représentation de la _Muette de Portici_?
Chef brillant aux nerfs impressionnables, M. Henri Rochefort est bien
le directeur spirituel de Paris. Le feu follet de son esprit, qui
pétille et qui brûle, contribue au rayonnement de la ville-lumière.
Et sa souveraineté n'est point nominale ou bornée aux limites d'une
circonscription. Née au boulevard, elle s'arrondit peu à peu; il y
agrégea successivement Belleville, Charonne, Montmartre, le Croissant,
le faubourg Saint-Germain, le bois de Boulogne...
Unis sous sa tutelle, ces quartiers s'accordent mutuellement un
fidèle appui. Le faubourg prête de la morgue à l'apôtre de Belleville
fouaillant l'égoïsme d'un parvenu; et, parfois, l'ancien habitué du
café des Variétés reparaît sous le citoyen de Charonne et fait surgir,
au détour d'une phrase où quelque gouvernant est traîné sur la claie,
l'image aimable de saint Agnan-Choler, soudain formidable, et dont les
gentilles malices prennent une portée inattendue; tels les fédérés de
1871 empruntèrent des armes au magasin d'accessoires de la Gaîté pour
combattre les troupes de Versailles...
Les prévenances de vocabulaire par lesquelles M. Henri Rochefort honore,
avec une équité impartiale, les différentes subdivisions de son fief en
demandant à l'une son espièglerie, à l'autre son ardeur, à celle-ci sa
grâce, à celle-là sa violence, font songer à la courtoisie des anciens
monarques qui empruntaient leurs noms aux provinces, afin d'en orner
les princes de sang... Cet usage procure d'ailleurs de rares commodités
aux ennemis du Grand Électeur: s'ils sont domiciliés rue de Varennes,
ils le traitent de libertaire; s'ils demeurent près de la Sorbonne, ils
lui donnent du vaudevilliste; et s'ils campent sur le mont Aventin, ils
le rappellent à l'humilité du péché originel en lui disant, avec de
discrets reproches: «Monsieur le marquis!»
*
* *
Ainsi, depuis un tiers de siècle, ce prodigieux journaliste réussit
quotidiennement le miracle de satisfaire les duchesses et les cochers
de fiacre, les révoltés et les sceptiques. Sa gaîté meurtrière a des
intelligences dans la sensibilité des frêles patriciennes et sous les
rudes crânes des travailleurs. De part et d'autre on lui ouvre un large
crédit de tolérance.
Lepelletier de Saint-Fargeau disait que, lorsqu'on a cinq cent mille
livres de rente, il faut être à Coblentz ou au sommet de la Montagne.
L'observation du gentilhomme conventionnel reste bonne, même si
le titre nobiliaire ne s'appuie pas sur des titres de rente. En
politique la distance à parcourir est plus courte de l'extrême-droite à
l'extrême-gauche que de l'extrême-droite au centre. Et c'est pourquoi
les belles lectrices de M. Henri Rochefort le trouvent moins éloigné
d'elles, au milieu des prolétaires, qu'il ne serait dans les rangs des
bourgeois. A lire ses proses virulentes, elles éprouvent l'espèce de
satisfaction que pouvaient ressentir les romaines de 1793 aux bordées de
l'Internonce à Paris, rédigeant, par égard pour les circonstances, ses
rapports dans la langue du père Duchêne.
De leur côté, les lutteurs d'avant-garde, les nourrissons de la
Sociale, lui tolèrent des insolences qui, d'aventure, laissent percer
une certaine hauteur de «ci-devant». Ils ont un goût et, j'allais
dire, une faiblesse pour ce grand seigneur dont les dédains épousèrent
les rancunes du peuple. Que pouvait importer à un républicain de 68
qu'aux jouissances du Lanternier acharné contre Napoléon III, se
mêlât l'obscur plaisir de venger, par surcroît, une arrière-cousine,
cette princesse de Rohan-Rochefort qui était fiancée au duc d'Enghien
quand le premier consul le fit fusiller? La foule marqua toujours une
prédilection pour les révoltés de bonne maison: peut-être les gens
de peu lui paraissent-ils être des mécontents à trop bon compte, et
qui n'ont point de mérite. Un brave automédon, dépliant le journal
de M. Henri Rochefort avec lenteur, comme un gourmet qui s'apprête
à savourer un fin repas, me dit un jour: «Voyons ce qu'Henri _leur_
raconte aujourd'hui!» Et dans la familiarité il y avait sans doute une
satisfaction de partisan, mais aussi un secret orgueil de compagnon
flatté.
Enfin les sceptiques seraient ingrats s'ils ne gardaient, à cet artiste,
de la gratitude. Ils se plaisent à voir traîner un gant blanc sur la
table où, au sortir des Premières, M. Rochefort rédige d'une plume
alerte ses vigoureuses diatribes. Les œuvres d'art, produits des fins
loisirs, et les injustices qu'engendre une société mauvaise font vibrer
également sa délicate sensibilité. Il entretient de jeunes peintres
et de vieux communards. Enfin la première fois qu'il risqua la police
correctionnelle, ce fut pour Donatello... Mais, surtout, il a abaissé le
taux de l'injure. En même temps qu'il familiarisait les femmes du monde
avec les gros mots, il initiait le populaire aux demi-mots. Imagine-t-on
les épithètes dont on rehausse nos controverses tombant à l'improviste
en des cervelles mal préparées de Norvégiens, de Suisses, d'Allemands ou
d'Anglais? Ce serait un beau tapage! Grâce au pamphlétaire, qui reste
un chroniqueur, le peuple le plus spirituel du monde connut le déchet
que laissent les adjectifs de polémiques; il apprit ce que les nasardes
ont d'opportun et, pour ainsi dire, de provisoire. Aujourd'hui, on ne
pardonne pas toujours à l'adversaire qui vous appela imbécile; on se
réconcilie volontiers avec celui qui vous traita de misérable. De cette
façon, la violence porte en soi son remède et guérit les blessures
qu'elle fait.
*
* *
L'accord de sympathies si hétérogènes n'en stimula pas moins, comme
un problème irritant, la sagacité des philosophes. Dans le paradoxe
d'une telle situation, ils s'entendirent pour admirer un prodige
d'équilibre ou un chef-d'œuvre d'artifice. Hypothèses téméraires, car
on ne soutient pas quarante ans un personnage composé; en une si longue
période, il arrive toujours une minute où l'acrobate se casse les reins.
Le cas est bien plus curieux, si l'on considère que M. Henri Rochefort
resta le même homme avec une parfaite aisance et une simplicité presque
candide, sans consentir le moindre sacrifice de soi.