de fortune; Boulanger lui avait murmuré à l'oreille les paroles qu'on
dit en dansant. Elle sembla prendre plaisir à ces déclarations. Aussi
bien, dès qu'elle devint une grande personne, ses tuteurs usufruitiers
employèrent-ils leurs talents à la convaincre que les meilleurs
mariages sont les mariages de raison. Seul Félix Faure lui permit
d'accrocher sa robe de mousseline à des éperons d'officier, dans les
sauteries officielles. Et entre ces vieillards jaloux, la petite
songeait, comme les héroïnes de la fantaisie de Musset: _A quoi rêvent
les jeunes filles._
Elle lut, dit-on, en cachette, le récit d'une belle aventure appelée
l'_Histoire de France_, puis s'exalta, pendant des nuits, aux péripéties
d'un feuilleton mal écrit, comme sont d'ordinaire les feuilletons,
mais palpitant, et qui a pour titre: l'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_... Les bibliothèques des hommes publics sont pleines de
mauvais livres.
C'est sans doute pour avoir remarqué sa mélancolie, ses facultés
romanesques et son goût de la lecture que M. Paul Déroulède lui proposa
de l'enlever.
*
* *
Le geste était chevaleresque, charitable et imprudent. Quand on examine
l'homme et non le politique, avec la seule curiosité de décrire une
physionomie autour de laquelle s'agitent des passions, il est permis de
prêter un sens arbitraire aux gestes. Et le geste de M. Paul Déroulède
était esthétique. L'amoureux ne se proposait point d'enlever Marianne
pour faire d'elle une gourgandine. Après lui avoir donné son bras, il
lui eût offert sa main.
M. Déroulède n'est pas, à proprement parler, un soldat. On ne distingue
sur sa personne aucun des brandebourgs qui sont les signes manifestes
d'une âme héroïque. Nul de ces artifices extérieurs ne fortifie sa
séduction. Cependant les larges plis de sa redingote flottent au vent
comme des drapeaux. Il porte à la boutonnière de son habit un énorme
ruban rouge, à la façon des officiers en demi-solde. Il est le seul
Français, enfin, qui puisse laisser tomber sur la nappe, à la fin d'un
dîner intime, de grands mots solennels sans provoquer le sourire.
Il est à l'aise dans la magnificence. M. le général Hervé a très
justement marqué sa place dans nos effectifs de réserve: comme La Tour
d'Auvergne était le premier grenadier de France, il en est le premier
clairon. Et tout cela lui donnait, aux yeux de la pupille des Bartholos
constitutionnels, la grâce martiale d'un jeune premier de Brumaire, dont
les intentions seraient honnêtes.
Le sympathique exilé me disait un jour: «Henri Martin aima la France
comme un mari, mais Michelet l'aima comme un amant.» Parole profonde et
charmante qui révèle tout de suite dans quelle catégorie il convient
de ranger son auteur! Oui, M. Paul Déroulède apporta dans l'amour de
la patrie des nuances de sensibilité que nous réservons d'ordinaire à
l'amour tout court. Il ne se contenta point d'avoir pour la France une
affection conjugale. Comme Michelet, il est un amant (non d'ailleurs
dans le sens où l'on prend vulgairement ce titre, car il est des maris
qui sont des amants et, d'autre part, des amants qui ne seront jamais
que des maris): je veux dire que sa passion demeura toujours à l'état de
crise et ne s'apaisa point dans l'accoutumance...
Et c'est pour cette raison qu'il est téméraire et casse-cou. Peut-on
demander à un amant de témoigner dans ses hommages la déférence
conjugale que place dans les siens M. Wallon? Le poète dont les premiers
vers à Ninon sont adressés à l'Alsace-Lorraine ne peut respecter comme
une œuvre définitive les proses d'une Constitution.
*
* *
Fort heureusement, ces nuances de sentiment ne furent point
comprises--le jour de la _Folle Journée_--par le général Roget lui-même.
Quand le barde, en proie au lyrisme, se précipita au-devant du
brigadier, celui-ci se contenta d'indiquer au caporal-sapeur, avec son
sabre, le chemin de la caserne de Reuilly. Et l'impassibilité superbe du
général assura, sinon le salut de la République, du moins l'acquittement
de M. Paul Déroulède.
Le jury avait traité le séducteur avec l'indulgence d'un bon oncle; les
Pères conscrits, assemblés en conseil de famille, voulurent donner à
son coup de tête la gravité d'un coup d'État. Ils l'expulsèrent de la
maison. Et la rigueur de l'ostracisme prolongé dont on l'honore incline
les sceptiques eux-mêmes à admettre que l'auteur des _Chants du soldat_
pourrait bien être un homme dangereux...
Que faut-il croire? M. Déroulède est-il un charmant et éloquent toqué
capable de belles imprudences, un Don Quichotte fonçant au hasard sur
les moulins à vent parlementaires, ou un citoyen en même temps généreux
et adroit, enthousiaste et habile à diriger ses emballements? Qui le
saurait, et le sait-il? En somme, Corneille lui-même a un fond de
basoche... M. Paul Déroulède a l'œil bleu et aigu, il est poète et son
père était avoué.
M. BRUNETIÈRE
FERDINAND BRUNETIÈRE revint, un jour, de Rome avec une bénédiction du
Pape et la cravate de Commandeur de Saint-Grégoire le Grand dans sa
valise. Il avait prêché sur Bossuet, au Vatican, devant une assemblée de
princes de l'Église, comme Talma interprétait Corneille à la Comédie,
devant un parterre de rois. Ce fut peut-être la minute suprême de sa
carrière. Le succès qu'obtint dans la Ville Éternelle notre compatriote
n'est point pour surprendre. Rome, la Rome moderne, avec ses
cathédrales, ses palais et ses maisons de rapport, et où les tramways
électriques balaient de la poussière d'histoire, est bien le cadre d'un
théoricien qui aime à envisager les choses sous l'aspect de l'éternité
et sous l'angle de la polémique.
Sa phrase se pare naturellement du vertugadin et porte sans faiblir
la gloire de la papillote; elle se trouve à l'aise dans les berlines
de gala, munies de valets poudrés. C'est pour cette raison que, le
rencontrant vers le pont des Arts--à l'époque où il fréquentait dans le
quartier,--le romancier de _Pot-Bouille_, dont la Muse traîna toujours
un peu la savate, comme ce «torchon d'Adèle», l'interpella en l'appelant
chienlit de la langue.
Cependant, M. F. Brunetière n'est point un doctrinaire apaisé que
la majesté du cortège assoupit dans les doux cahots d'une allure
solennelle. De même que M. de Vogüé, il se plaît aux «regards
historiques». Mais il ne se contente pas d'observer le monde à travers
la buée d'un songe mélancolique et lointain, derrière les vitres
relevées d'une portière. Il abaisse le carreau afin d'apercevoir plus
exactement le remous et le tumulte de la rue: au besoin, il descendrait
sur le trottoir.
M. Brunetière est un homme étonnant. Il évoque assez l'image d'un de
ces gardes nobles, immobiles dans la pompe archaïque du costume dessiné
par Michel-Ange, qui serait armé d'une carabine Lebel. D'ailleurs, pour
être informé sur les progrès de la balistique, l'écrivain de «Science et
Religion» n'en demeure pas moins attaché aux vieilles disputes d'école,
qui offrent un vaste champ de bataille: la science est-elle en faillite?
la chimie organique se suffit-elle à elle-même? la mécanique céleste ou
la géométrie transcendante sont-elles capables d'élucider le mystère
dont nous sommes entourés? voilà les problèmes qui éveillent sa passion
et stimulent les merveilleuses ressources de sa stratégie.
Les beaux travaux d'approche, les rares mouvements tournants, les rudes
assauts, les vigoureux appels de triomphe!
*
* *
On comprend que la curie romaine ait accueilli M. Brunetière avec des
égards singuliers. De toutes les recrues qui lui viennent des chefs de
la pensée contemporaine, celle-là est sans doute la plus précieuse.
Mgr Dupanloup disait un jour de M. Jules Simon, en souriant: «Il sera
cardinal avant moi!» M. Brunetière n'est pas de ces hommes égarés
sur leur véritable vocation qui forcent un prêtre à reconnaître,
dans l'enveloppement d'un geste, dans la caresse d'un accent, dans
l'hésitation d'un regard, la complicité secrète d'un allié, un frère
qui s'ignore ou qui se réserve. J'imagine, au contraire, qu'à la fin des
dîners romains où l'on honore le Seigneur au moyen de rares volailles
et de subtils coulis, ses signes de croix énergiques surprirent d'abord
les monsignori qui escamotent un bénédicité distrait en glissant une
main molle sur des surplis soyeux. Sa voix, qui déjà éclate dans un
fumoir, déconcerta peut-être les familiers de la Cour pontificale, la
cour du monde où l'on parle le plus bas et où, pour cette raison, le
gouvernement de la République envoya un ambassadeur très remarquable et,
dit-on, atteint de surdité.
M. Brunetière n'est pas né «d'Église»: c'est visible. La perspective
d'une belle direction d'âmes, une imposante armée de consciences à
guider peuvent séduire un esprit comme le sien, né pour le commandement.
Mais il ne montre ni l'humilité du curé de campagne qui poursuit sans
bruit le train-train de son sacerdoce, ni la sérénité du chanoine
qui accomplit paisiblement sa besogne de propagande, garanti par
des douillettes ouatées contre les courants d'air du siècle. On ne
lui découvre pas davantage cette patience, admirable de sécurité, du
dignitaire ecclésiastique qui manie la faiblesse humaine comme un
virtuose, en pressant d'un doigt discret un ressort subtil de vanité ou
d'orgueil, et dont les sages lenteurs sont un si bel acte de foi dans
l'avenir. Ces grands prélats opportunistes, qui se parent de nos misères
comme les missionnaires de Chine s'habillent en mandarins, excellent
dans l'art de différer les solutions avec grâce. L'évêque de Pékin,
interviewé par un journaliste, déclarait: «Croiriez-vous, monsieur,
que, sur les cinq mille élèves formés par nos Pères, nous n'avons pas
eu, en dix ans, une seule conversion. Est-ce beau?» Cette diplomatie à
longue échéance qui, d'aventure, s'attarde dans les sentiers de traverse
en savourant des foies gras, comme l'armée de Grouchy, le jour de
Waterloo, mangeait des fraises, cette manœuvre de temporisateurs qui
laisse à la Providence tout le travail, ne nourrit point la combativité
de M. Brunetière. Il est pressé d'agir par lui-même, de donner son
coup de pouce personnel aux événements... Ainsi que les médailles, les
événements ont une valeur propre, mais ils portent toujours l'effigie
d'un maître. M. Brunetière ambitionnerait de les frapper à son image.
Pour le surplus, son génie ambitieux nous garantit qu'il s'arrangera
ensuite à les faire cadrer avec les desseins du Très-Haut.
*
* *
On a dit: «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» M.
Brunetière fit mieux: il rajeunit la Providence. Il s'institua son
confident, son tuteur, son directeur de conscience--j'allais écrire:
son imprésario--grâce au crédit exceptionnel dont jouissent toujours
les conseillers auprès des souverains en exil. Avant que l'éminent
doctrinaire ne prît en mains ses intérêts, celle-ci semblait se résigner
à l'effacement. En l'amenant à douter de soi, Renan avait énervé sa
puissance. M. Janvier de la Motte m'a raconté la jolie distraction
de son doyen de Normandie qui, sur les instances d'ouailles alarmées
par cinquante jours de sécheresse, avait organisé une procession
afin d'attirer l'eau du ciel. Comme on rentrait au presbytère, des
gouttes commencèrent à tomber. Le digne prêtre considérait les nuages
avec extase: «Il pleut! fit-il; quelle heureuse coïncidence!» Avec
la collaboration de M. Brunetière, la Providence est encore capable
d'accomplir de grandes choses. Il lui donnera de l'esprit de suite,
de l'ingéniosité, la foi en soi-même, le sentiment de son rôle, mais
surtout la notion de l'ordre et le goût de la volonté. N'est-ce
point par ces vertus que le célèbre académicien s'impose d'abord à
l'admiration?
Ce critique césarien, réduit par les circonstances à gouverner des
ombres, a le tempérament d'un homme d'État. Dans l'idéologie, il n'est
pas seulement un maître, il est un monarque. De même que Louis XIV, il
dirait volontiers: «Mes belles lettres.» Notez aussi bien comme, sous
sa discipline, les créateurs, qui ne sont pas toujours dans le secret
de leur fécondité, viennent se ranger docilement à la place qu'il leur
assigna! Ils font presque figure de fonctionnaires: préfets corrects,
ou somptueux ambassadeurs du génie français, illustrant, à leur date et
dans leur ordre, les systèmes de M. Brunetière. Molière paraît-il? Il
l'attendait. Lesage sort-il du néant? Sa place était prête. Beaumarchais
éclate-t-il? Sa venue était inévitable. M. Brunetière examine le défilé
de ces illustres «témoins» d'un regard paternel, mais sans tendresse.
Seules les incartades de l'individualisme ne trouvent point grâce à
ses yeux. Malheur à l'imprudent que l'esprit de révolte ou le goût de
l'indépendance poussent à s'évader de la règle ou à rompre la solidité
de l'armature sociale! Tel que Gœthe, à des désordres il préférerait un
crime.
C'est ainsi qu'il fit comparaître devant son tribunal, en qualité
de schismatiques, doña Sol et Marie de Neubourg, et qu'il requit
contre Pauline, l'admirable Pauline de _Polyeucte_, comme entachée de
romantisme. Que les rigueurs de cette juridiction impitoyable nous
semblèrent tristes, parfois! A l'égard de Baudelaire, encore, notre
pitié ne s'émeut pas trop: il commit, d'autre part, assez de péchés pour
mériter de menus désagréments. Mais l'abbé Jérôme Coignard poursuivi
pour vagabondage, voilà qui alarme notre sentiment de la gratitude!
Tenez pour certain que nous apercevrons sur le banc, un de ces jours,
M. J.-K. Huysmans, prévenu d'avoir cherché, aux matines du cloître,
des jouissances équivoques. Et ce moine étrange, qui laisse émerger
des poches de sa robe de bure des épreuves d'imprimerie, ne sera pas
épargné...
*
* *
On peut détester M. Brunetière,--la haine d'ailleurs n'est point
un si banal hommage!--trouver son joug insupportable, sa tyrannie
impertinente: il ne saurait laisser indifférent. Il est une force, et
la force aussi est une grâce chez un homme. Néanmoins ce virtuose qui
soulève, sans apparent effort, des paradoxes considérables, laisse au
lecteur subjugué une sorte d'inquiétude. Son prosélytisme est-il l'acte
de foi d'un croyant ou le scrupule d'un directeur de conscience soucieux
de ses responsabilités, qui se propose d'assurer, par une obligeante
tutelle, notre bonheur, sans nous mettre dans la confidence de sa
politique?
On conçoit que sa nature l'ait porté spontanément vers l'aigle de Meaux.
Comme Bossuet avait offert le concours de Dieu à la monarchie absolue,
son historiographe apporta l'appoint de la critique évolutive à la
Providence. En cette conjoncture, M. Ferdinand Brunetière fut mieux
qu'un éloquent moraliste: un habile tacticien. J'imagine toutefois que
les succès d'Académie ne doivent pas apaiser sa fougue. C'est dans
les luttes violentes du Parlement qu'on souhaiterait le voir dépenser
son exubérance oratoire, ses vigoureux syllogismes et sa dialectique
impérieuse. Si ceux de ses pairs qui tournent aujourd'hui leurs
curiosités vers la chose publique semblent avoir des tempéraments de
sénateurs, c'est à la chambre des députés qu'on aperçoit d'abord M.
Ferdinand Brunetière, comme à sa vraie position de combat.
HENRI LAVEDAN
DE tous les écrivains que la grâce de Paris a touchés, M. Henri Lavedan
est le seul qui ne soit pas un sceptique. Examinez-le dans la rue,
tandis qu'il raconte à quelque ami une anecdote édifiante et scabreuse:
c'est toute une comédie. Il la joue et il la mime avec un entrain
surprenant. Le scénario posé, l'action se hâte vers le dénouement; et
à travers le récit passent des silhouettes de snobs et de viveurs: on
saisit une grimace furtive, une remarque d'une savoureuse drôlerie. La
figure pétillante de malice, le narrateur invoque le témoignage du juge
improvisé, le presse de goûter la joyeuse amertume de l'histoire. Mais
bientôt les feux de la rampe s'éteignent. Le visage de M. Henri Lavedan
prend une expression recueillie et presque confidentielle. Alors de
l'épisode qu'il vient de conter--contribution inédite à _la Haute_ ou à
_Leur Beau Physique_--il détache avec précaution un trait de muflisme
innocent, de vanité ingénue, de cordiale sottise, qu'il vous présente
du bout des doigts en amateur, avec une joie triomphante et une légère
consternation.
*
* *
L'œuvre entière de M. Henri Lavedan révèle cette inquiétude. Derrière
ses fantaisies les plus débridées on devine, dans la coulisse, un
régisseur attentif qui dirige la mise en scène, règle les entrées et
vient saluer au dénouement: c'est le moraliste. On ne consentit point
toujours à l'apercevoir, et lui-même sembla parfois garder son programme
dans sa poche. C'est que les moralistes ne cherchent plus à s'afficher.
Jadis ils officiaient avec apparat. Le siècle leur accordait de la
faveur; ils étaient d'accord avec l'État. En surveillant d'un regard
ironique les jeux des passions, ces dignitaires de la pensée gardaient
par devers eux des secrets importants, comme font les ministres. Leur
raison sûre de soi se plaisait à resserrer les forces contrariées de
la nature en des formules élégantes, comme les ingénieurs des ponts et
chaussées maintiennent le cours d'une rivière entre les maçonneries des
quais. Et les initiés souriaient avec orgueil à ces jolis travaux d'art.
Aujourd'hui l'État ignore les moralistes; les philosophes les chicanent;
le peuple ne subit pas leur prestige. Le noble privilège dont ils
étaient revêtus est devenu une tâche ingrate. Pour avoir quelque chance
d'être entendus, il leur faut renoncer les signes extérieurs de leur
dignité. Aussi apportent-ils autant de soin à se travestir sous des
vêtements modestes que leurs prédécesseurs montraient de morgue à se
parer de leurs titres. On ne distingue plus guère que M. Paul Desjardins
qui se hasarde encore à dire le bien avec effronterie. Les autres
moralisent avec précaution et, pour ainsi parler, en s'excusant. Au lieu
de proposer une sagesse comminatoire, ils s'emploient à retenir les
libertins, surpris et apprivoisés par des propos fraternels.
La conscience avec laquelle, en leur apostolat utilitaire, ils adoptent
les manières et le ton des épicuriens donna souvent le change, même aux
personnes les plus recommandables. Néanmoins un avertissement détourné,
une menace sournoise, démasquent bientôt, jusque dans le tapage des
petites fêtes, ces faux compagnons de l'armée de la noce, solides à leur
poste, appliqués à leur besogne et amenant à résipiscence un clubman
fatigué: ainsi les anciens sergents de recrutement enrôlaient, la
bouteille en main, les mauvais sujets dans les contrôles du Roy.
Ce genre de propagande est périlleux. Car le consommateur qui ne
contracte point d'engagement a fait un pas de plus dans le chemin de
l'ivrognerie. Ah! c'est un métier difficile que le métier du moraliste!
Sa tâche était aisée quand la Vérité sortait sans façon, à la première
requête, de son puits, reconnue aussitôt et traitée avec égards par
tout le monde, en un mot très _incessu patuit_, comme parle Huguenet
dans _Georgette Lemeunier_. A présent il faut la dévoiler avec prudence
tandis qu'elle se lève, fardée et demi-nue, d'un cocktail-champagne...
Ce délicat sacerdoce n'exige pas seulement un esprit fécond en
ressources et bien armé, mais encore un estomac à toute épreuve et aussi
une rare prudence. Il arrive, en effet, que la peinture la plus vive
des inconvénients, et je dirai des dangers du vice, flatte ceux qu'elle
voudrait indigner. La malice des pécheurs est si subtile que certains
éprouvent aux plus énergiques flagellations les joies hypocrites du
petit Jean-Jacques fouetté par sa gouvernante.
*
* *
M. Henri Lavedan épargne à sa clientèle de semblables surprises. Ce
moraliste très ferme ne se laisse pas longtemps oublier. Alors qu'il
paraît suivre avec complaisance les instincts qui folâtrent, sa volonté
vigilante les rappelle par des détours hardis à un enseignement positif.
Dans les _Nocturnes_ les plus montés de ton, on s'étonne parfois
d'entendre un mot grave qui tombe sur le marbre d'un bar avec un bruit
clair de sain métal. Et, tout le long de ses fantaisies outrancières, il
y a des haltes dans l'honnêteté qui ressemblent à des reposoirs.
Au début de sa carrière, il avait cru pouvoir se mettre en règle
avec sa mission providentielle en écrivant allègrement des idylles
bourgeoises où il avouait ses préférences, sans laisser au lecteur la
tâche de les découvrir. Et j'apprécie autant que quiconque les délicieux
petits romans où l'auteur d'_Une Cour_ fait fête à la candeur, exalte le
décorum et habille la vertu d'ajustements avantageux... Il comprit vite
que ces jolies pratiques d'un culte nonchalant, messes basses bonnes à
édifier des fidèles de tout repos, ne sauraient suffire aux exigences
complexes de l'évangélisation moderne. Et alors les gentils alléluias
du moraliste triomphant firent place aux âpres ironies du moraliste
militant.
C'est dans ce dernier avatar qu'il décèle avec le plus de force ses
intentions. Il est remarquable, en effet, que les satires les plus
poivrées de M. Henri Lavedan ne sont pas seulement d'un excellent
moraliste, mais encore d'un moraliste orthodoxe. A l'outrance de ses
dialogues on reconnaît la frénésie et la dureté que montraient les
grands sermonnaires et qui faisaient dire au prince de Condé se rendant
au prône du P. Bourdaloue: «Allons entendre notre ennemi!»
*
* *
Lui non plus, M. Henri Lavedan ne ménage point ses ouailles. Pour les
créatures de son esprit, il est un père sans faiblesse. Et parfois, en
considérant les fantoches qu'il _tombe_ avec une verve intrépide, on
songe avec admiration: «Je ne les croyais pas si grands!» Cependant,
alors même que le psychologue du _Nouveau Jeu_ tire du cœur de ses
fêtards des richesses que ceux-ci peut-être ne soupçonnaient pas, il
use d'un artifice habituel aux prédicateurs sacrés: il les appelle en
témoignage contre eux-mêmes. «Que ne connaissons-nous mieux le péché
ou que n'en perdons-nous toute connaissance!» s'écrie Bourdaloue dans
son _Exhortation sur le jugement du peuple en faveur de Barrabas_.
Le confesseur de la _Haute_, au moins, ne nous laisse rien ignorer:
c'est déjà la moitié du salut. Et il ne lui suffit pas d'illustrer les
méditations spirituelles du célèbre jésuite par de vives peintures où
s'agitent «des hommes amateurs d'eux-mêmes» et de démontrer par de
copieux exemples «les artifices et les prestiges de la chair, adroite
à défendre ses intérêts»; il se propose, en outre, de faire sentir la
pauvreté des désirs, le peu de ressource qu'offre la vie à l'épicurien
le plus entreprenant. A côté des charmants héros de Capus, si ingénieux
à faire de la joie, si cordialement optimistes, pour avoir mesuré
avec prudence leur idéal aux moyens de la nature, les viveurs d'Henri
Lavedan s'étourdissent plutôt qu'ils ne s'amusent; il leur manque
quelque chose. «Ça ne biche pas!» dirait Bobette... Et n'est-ce point
là l'expression familière du pessimisme chrétien? La tragédie guette
sournoisement ces _Marionnettes_; et, dans les fantaisies légères du
moraliste des _Petites Fètes_, on croit surprendre l'écho lointain
des bonnes vieilles foudres divines qui grondent à la cantonade parmi
les oraisons des moralistes de la chaire. Les fêtards ne l'entendent
point toujours,--comme les Parisiens habitant sur le boulevard et qui
s'accoutumèrent au bruit des voitures. Toutefois, de loin en loin,
une oreille attentive le perçoit... C'est le clubman qui s'en va lire
l'_Imitation_ sur le Bosphore, «avant de tout lâcher». C'est le Vieux
Marcheur qui fait répéter le catéchisme à une petite pensionnaire
du docteur Charcot. Et quand Labosse, avant d'écrire son testament,
murmure: «Dieu n'est pas myope,» il semble que tout bas une voix timide
ajoute: «mes frères!»...
*
* *
Oh! je ne prétends point que ces honorables efforts désignent M. Henri
Lavedan pour la canonisation. Il lui manque certaines des vertus qui
ornent agréablement une âme pastorale. L'esprit avec lequel il répand
la bonne parole et qui éclate, pétille, fait sauter le mot comme un
bouchon de champagne, est un vin trop capiteux pour la messe d'un curé
de village. Mais un curé de village eût-il été de taille à remplir un
sacerdoce si redoutable? Ses catéchumènes l'auraient vite dévoré.