Quand la République était mineure, elle eut un flirt avec un soldat

de fortune; Boulanger lui avait murmuré à l'oreille les paroles qu'on

dit en dansant. Elle sembla prendre plaisir à ces déclarations. Aussi

bien, dès qu'elle devint une grande personne, ses tuteurs usufruitiers

employèrent-ils leurs talents à la convaincre que les meilleurs

mariages sont les mariages de raison. Seul Félix Faure lui permit

d'accrocher sa robe de mousseline à des éperons d'officier, dans les

sauteries officielles. Et entre ces vieillards jaloux, la petite

songeait, comme les héroïnes de la fantaisie de Musset: _A quoi rêvent

les jeunes filles._

Elle lut, dit-on, en cachette, le récit d'une belle aventure appelée

l'_Histoire de France_, puis s'exalta, pendant des nuits, aux péripéties

d'un feuilleton mal écrit, comme sont d'ordinaire les feuilletons,

mais palpitant, et qui a pour titre: l'_Histoire du Consulat et de

l'Empire_... Les bibliothèques des hommes publics sont pleines de

mauvais livres.

C'est sans doute pour avoir remarqué sa mélancolie, ses facultés

romanesques et son goût de la lecture que M. Paul Déroulède lui proposa

de l'enlever.

*

* *

Le geste était chevaleresque, charitable et imprudent. Quand on examine

l'homme et non le politique, avec la seule curiosité de décrire une

physionomie autour de laquelle s'agitent des passions, il est permis de

prêter un sens arbitraire aux gestes. Et le geste de M. Paul Déroulède

était esthétique. L'amoureux ne se proposait point d'enlever Marianne

pour faire d'elle une gourgandine. Après lui avoir donné son bras, il

lui eût offert sa main.

M. Déroulède n'est pas, à proprement parler, un soldat. On ne distingue

sur sa personne aucun des brandebourgs qui sont les signes manifestes

d'une âme héroïque. Nul de ces artifices extérieurs ne fortifie sa

séduction. Cependant les larges plis de sa redingote flottent au vent

comme des drapeaux. Il porte à la boutonnière de son habit un énorme

ruban rouge, à la façon des officiers en demi-solde. Il est le seul

Français, enfin, qui puisse laisser tomber sur la nappe, à la fin d'un

dîner intime, de grands mots solennels sans provoquer le sourire.

Il est à l'aise dans la magnificence. M. le général Hervé a très

justement marqué sa place dans nos effectifs de réserve: comme La Tour

d'Auvergne était le premier grenadier de France, il en est le premier

clairon. Et tout cela lui donnait, aux yeux de la pupille des Bartholos

constitutionnels, la grâce martiale d'un jeune premier de Brumaire, dont

les intentions seraient honnêtes.

Le sympathique exilé me disait un jour: «Henri Martin aima la France

comme un mari, mais Michelet l'aima comme un amant.» Parole profonde et

charmante qui révèle tout de suite dans quelle catégorie il convient

de ranger son auteur! Oui, M. Paul Déroulède apporta dans l'amour de

la patrie des nuances de sensibilité que nous réservons d'ordinaire à

l'amour tout court. Il ne se contenta point d'avoir pour la France une

affection conjugale. Comme Michelet, il est un amant (non d'ailleurs

dans le sens où l'on prend vulgairement ce titre, car il est des maris

qui sont des amants et, d'autre part, des amants qui ne seront jamais

que des maris): je veux dire que sa passion demeura toujours à l'état de

crise et ne s'apaisa point dans l'accoutumance...

Et c'est pour cette raison qu'il est téméraire et casse-cou. Peut-on

demander à un amant de témoigner dans ses hommages la déférence

conjugale que place dans les siens M. Wallon? Le poète dont les premiers

vers à Ninon sont adressés à l'Alsace-Lorraine ne peut respecter comme

une œuvre définitive les proses d'une Constitution.

*

* *

Fort heureusement, ces nuances de sentiment ne furent point

comprises--le jour de la _Folle Journée_--par le général Roget lui-même.

Quand le barde, en proie au lyrisme, se précipita au-devant du

brigadier, celui-ci se contenta d'indiquer au caporal-sapeur, avec son

sabre, le chemin de la caserne de Reuilly. Et l'impassibilité superbe du

général assura, sinon le salut de la République, du moins l'acquittement

de M. Paul Déroulède.

Le jury avait traité le séducteur avec l'indulgence d'un bon oncle; les

Pères conscrits, assemblés en conseil de famille, voulurent donner à

son coup de tête la gravité d'un coup d'État. Ils l'expulsèrent de la

maison. Et la rigueur de l'ostracisme prolongé dont on l'honore incline

les sceptiques eux-mêmes à admettre que l'auteur des _Chants du soldat_

pourrait bien être un homme dangereux...

Que faut-il croire? M. Déroulède est-il un charmant et éloquent toqué

capable de belles imprudences, un Don Quichotte fonçant au hasard sur

les moulins à vent parlementaires, ou un citoyen en même temps généreux

et adroit, enthousiaste et habile à diriger ses emballements? Qui le

saurait, et le sait-il? En somme, Corneille lui-même a un fond de

basoche... M. Paul Déroulède a l'œil bleu et aigu, il est poète et son

père était avoué.

M. BRUNETIÈRE

FERDINAND BRUNETIÈRE revint, un jour, de Rome avec une bénédiction du

Pape et la cravate de Commandeur de Saint-Grégoire le Grand dans sa

valise. Il avait prêché sur Bossuet, au Vatican, devant une assemblée de

princes de l'Église, comme Talma interprétait Corneille à la Comédie,

devant un parterre de rois. Ce fut peut-être la minute suprême de sa

carrière. Le succès qu'obtint dans la Ville Éternelle notre compatriote

n'est point pour surprendre. Rome, la Rome moderne, avec ses

cathédrales, ses palais et ses maisons de rapport, et où les tramways

électriques balaient de la poussière d'histoire, est bien le cadre d'un

théoricien qui aime à envisager les choses sous l'aspect de l'éternité

et sous l'angle de la polémique.

Sa phrase se pare naturellement du vertugadin et porte sans faiblir

la gloire de la papillote; elle se trouve à l'aise dans les berlines

de gala, munies de valets poudrés. C'est pour cette raison que, le

rencontrant vers le pont des Arts--à l'époque où il fréquentait dans le

quartier,--le romancier de _Pot-Bouille_, dont la Muse traîna toujours

un peu la savate, comme ce «torchon d'Adèle», l'interpella en l'appelant

chienlit de la langue.

Cependant, M. F. Brunetière n'est point un doctrinaire apaisé que

la majesté du cortège assoupit dans les doux cahots d'une allure

solennelle. De même que M. de Vogüé, il se plaît aux «regards

historiques». Mais il ne se contente pas d'observer le monde à travers

la buée d'un songe mélancolique et lointain, derrière les vitres

relevées d'une portière. Il abaisse le carreau afin d'apercevoir plus

exactement le remous et le tumulte de la rue: au besoin, il descendrait

sur le trottoir.

M. Brunetière est un homme étonnant. Il évoque assez l'image d'un de

ces gardes nobles, immobiles dans la pompe archaïque du costume dessiné

par Michel-Ange, qui serait armé d'une carabine Lebel. D'ailleurs, pour

être informé sur les progrès de la balistique, l'écrivain de «Science et

Religion» n'en demeure pas moins attaché aux vieilles disputes d'école,

qui offrent un vaste champ de bataille: la science est-elle en faillite?

la chimie organique se suffit-elle à elle-même? la mécanique céleste ou

la géométrie transcendante sont-elles capables d'élucider le mystère

dont nous sommes entourés? voilà les problèmes qui éveillent sa passion

et stimulent les merveilleuses ressources de sa stratégie.

Les beaux travaux d'approche, les rares mouvements tournants, les rudes

assauts, les vigoureux appels de triomphe!

*

* *

On comprend que la curie romaine ait accueilli M. Brunetière avec des

égards singuliers. De toutes les recrues qui lui viennent des chefs de

la pensée contemporaine, celle-là est sans doute la plus précieuse.

Mgr Dupanloup disait un jour de M. Jules Simon, en souriant: «Il sera

cardinal avant moi!» M. Brunetière n'est pas de ces hommes égarés

sur leur véritable vocation qui forcent un prêtre à reconnaître,

dans l'enveloppement d'un geste, dans la caresse d'un accent, dans

l'hésitation d'un regard, la complicité secrète d'un allié, un frère

qui s'ignore ou qui se réserve. J'imagine, au contraire, qu'à la fin des

dîners romains où l'on honore le Seigneur au moyen de rares volailles

et de subtils coulis, ses signes de croix énergiques surprirent d'abord

les monsignori qui escamotent un bénédicité distrait en glissant une

main molle sur des surplis soyeux. Sa voix, qui déjà éclate dans un

fumoir, déconcerta peut-être les familiers de la Cour pontificale, la

cour du monde où l'on parle le plus bas et où, pour cette raison, le

gouvernement de la République envoya un ambassadeur très remarquable et,

dit-on, atteint de surdité.

M. Brunetière n'est pas né «d'Église»: c'est visible. La perspective

d'une belle direction d'âmes, une imposante armée de consciences à

guider peuvent séduire un esprit comme le sien, né pour le commandement.

Mais il ne montre ni l'humilité du curé de campagne qui poursuit sans

bruit le train-train de son sacerdoce, ni la sérénité du chanoine

qui accomplit paisiblement sa besogne de propagande, garanti par

des douillettes ouatées contre les courants d'air du siècle. On ne

lui découvre pas davantage cette patience, admirable de sécurité, du

dignitaire ecclésiastique qui manie la faiblesse humaine comme un

virtuose, en pressant d'un doigt discret un ressort subtil de vanité ou

d'orgueil, et dont les sages lenteurs sont un si bel acte de foi dans

l'avenir. Ces grands prélats opportunistes, qui se parent de nos misères

comme les missionnaires de Chine s'habillent en mandarins, excellent

dans l'art de différer les solutions avec grâce. L'évêque de Pékin,

interviewé par un journaliste, déclarait: «Croiriez-vous, monsieur,

que, sur les cinq mille élèves formés par nos Pères, nous n'avons pas

eu, en dix ans, une seule conversion. Est-ce beau?» Cette diplomatie à

longue échéance qui, d'aventure, s'attarde dans les sentiers de traverse

en savourant des foies gras, comme l'armée de Grouchy, le jour de

Waterloo, mangeait des fraises, cette manœuvre de temporisateurs qui

laisse à la Providence tout le travail, ne nourrit point la combativité

de M. Brunetière. Il est pressé d'agir par lui-même, de donner son

coup de pouce personnel aux événements... Ainsi que les médailles, les

événements ont une valeur propre, mais ils portent toujours l'effigie

d'un maître. M. Brunetière ambitionnerait de les frapper à son image.

Pour le surplus, son génie ambitieux nous garantit qu'il s'arrangera

ensuite à les faire cadrer avec les desseins du Très-Haut.

*

* *

On a dit: «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» M.

Brunetière fit mieux: il rajeunit la Providence. Il s'institua son

confident, son tuteur, son directeur de conscience--j'allais écrire:

son imprésario--grâce au crédit exceptionnel dont jouissent toujours

les conseillers auprès des souverains en exil. Avant que l'éminent

doctrinaire ne prît en mains ses intérêts, celle-ci semblait se résigner

à l'effacement. En l'amenant à douter de soi, Renan avait énervé sa

puissance. M. Janvier de la Motte m'a raconté la jolie distraction

de son doyen de Normandie qui, sur les instances d'ouailles alarmées

par cinquante jours de sécheresse, avait organisé une procession

afin d'attirer l'eau du ciel. Comme on rentrait au presbytère, des

gouttes commencèrent à tomber. Le digne prêtre considérait les nuages

avec extase: «Il pleut! fit-il; quelle heureuse coïncidence!» Avec

la collaboration de M. Brunetière, la Providence est encore capable

d'accomplir de grandes choses. Il lui donnera de l'esprit de suite,

de l'ingéniosité, la foi en soi-même, le sentiment de son rôle, mais

surtout la notion de l'ordre et le goût de la volonté. N'est-ce

point par ces vertus que le célèbre académicien s'impose d'abord à

l'admiration?

Ce critique césarien, réduit par les circonstances à gouverner des

ombres, a le tempérament d'un homme d'État. Dans l'idéologie, il n'est

pas seulement un maître, il est un monarque. De même que Louis XIV, il

dirait volontiers: «Mes belles lettres.» Notez aussi bien comme, sous

sa discipline, les créateurs, qui ne sont pas toujours dans le secret

de leur fécondité, viennent se ranger docilement à la place qu'il leur

assigna! Ils font presque figure de fonctionnaires: préfets corrects,

ou somptueux ambassadeurs du génie français, illustrant, à leur date et

dans leur ordre, les systèmes de M. Brunetière. Molière paraît-il? Il

l'attendait. Lesage sort-il du néant? Sa place était prête. Beaumarchais

éclate-t-il? Sa venue était inévitable. M. Brunetière examine le défilé

de ces illustres «témoins» d'un regard paternel, mais sans tendresse.

Seules les incartades de l'individualisme ne trouvent point grâce à

ses yeux. Malheur à l'imprudent que l'esprit de révolte ou le goût de

l'indépendance poussent à s'évader de la règle ou à rompre la solidité

de l'armature sociale! Tel que Gœthe, à des désordres il préférerait un

crime.

C'est ainsi qu'il fit comparaître devant son tribunal, en qualité

de schismatiques, doña Sol et Marie de Neubourg, et qu'il requit

contre Pauline, l'admirable Pauline de _Polyeucte_, comme entachée de

romantisme. Que les rigueurs de cette juridiction impitoyable nous

semblèrent tristes, parfois! A l'égard de Baudelaire, encore, notre

pitié ne s'émeut pas trop: il commit, d'autre part, assez de péchés pour

mériter de menus désagréments. Mais l'abbé Jérôme Coignard poursuivi

pour vagabondage, voilà qui alarme notre sentiment de la gratitude!

Tenez pour certain que nous apercevrons sur le banc, un de ces jours,

M. J.-K. Huysmans, prévenu d'avoir cherché, aux matines du cloître,

des jouissances équivoques. Et ce moine étrange, qui laisse émerger

des poches de sa robe de bure des épreuves d'imprimerie, ne sera pas

épargné...

*

* *

On peut détester M. Brunetière,--la haine d'ailleurs n'est point

un si banal hommage!--trouver son joug insupportable, sa tyrannie

impertinente: il ne saurait laisser indifférent. Il est une force, et

la force aussi est une grâce chez un homme. Néanmoins ce virtuose qui

soulève, sans apparent effort, des paradoxes considérables, laisse au

lecteur subjugué une sorte d'inquiétude. Son prosélytisme est-il l'acte

de foi d'un croyant ou le scrupule d'un directeur de conscience soucieux

de ses responsabilités, qui se propose d'assurer, par une obligeante

tutelle, notre bonheur, sans nous mettre dans la confidence de sa

politique?

On conçoit que sa nature l'ait porté spontanément vers l'aigle de Meaux.

Comme Bossuet avait offert le concours de Dieu à la monarchie absolue,

son historiographe apporta l'appoint de la critique évolutive à la

Providence. En cette conjoncture, M. Ferdinand Brunetière fut mieux

qu'un éloquent moraliste: un habile tacticien. J'imagine toutefois que

les succès d'Académie ne doivent pas apaiser sa fougue. C'est dans

les luttes violentes du Parlement qu'on souhaiterait le voir dépenser

son exubérance oratoire, ses vigoureux syllogismes et sa dialectique

impérieuse. Si ceux de ses pairs qui tournent aujourd'hui leurs

curiosités vers la chose publique semblent avoir des tempéraments de

sénateurs, c'est à la chambre des députés qu'on aperçoit d'abord M.

Ferdinand Brunetière, comme à sa vraie position de combat.

HENRI LAVEDAN

DE tous les écrivains que la grâce de Paris a touchés, M. Henri Lavedan

est le seul qui ne soit pas un sceptique. Examinez-le dans la rue,

tandis qu'il raconte à quelque ami une anecdote édifiante et scabreuse:

c'est toute une comédie. Il la joue et il la mime avec un entrain

surprenant. Le scénario posé, l'action se hâte vers le dénouement; et

à travers le récit passent des silhouettes de snobs et de viveurs: on

saisit une grimace furtive, une remarque d'une savoureuse drôlerie. La

figure pétillante de malice, le narrateur invoque le témoignage du juge

improvisé, le presse de goûter la joyeuse amertume de l'histoire. Mais

bientôt les feux de la rampe s'éteignent. Le visage de M. Henri Lavedan

prend une expression recueillie et presque confidentielle. Alors de

l'épisode qu'il vient de conter--contribution inédite à _la Haute_ ou à

_Leur Beau Physique_--il détache avec précaution un trait de muflisme

innocent, de vanité ingénue, de cordiale sottise, qu'il vous présente

du bout des doigts en amateur, avec une joie triomphante et une légère

consternation.

*

* *

L'œuvre entière de M. Henri Lavedan révèle cette inquiétude. Derrière

ses fantaisies les plus débridées on devine, dans la coulisse, un

régisseur attentif qui dirige la mise en scène, règle les entrées et

vient saluer au dénouement: c'est le moraliste. On ne consentit point

toujours à l'apercevoir, et lui-même sembla parfois garder son programme

dans sa poche. C'est que les moralistes ne cherchent plus à s'afficher.

Jadis ils officiaient avec apparat. Le siècle leur accordait de la

faveur; ils étaient d'accord avec l'État. En surveillant d'un regard

ironique les jeux des passions, ces dignitaires de la pensée gardaient

par devers eux des secrets importants, comme font les ministres. Leur

raison sûre de soi se plaisait à resserrer les forces contrariées de

la nature en des formules élégantes, comme les ingénieurs des ponts et

chaussées maintiennent le cours d'une rivière entre les maçonneries des

quais. Et les initiés souriaient avec orgueil à ces jolis travaux d'art.

Aujourd'hui l'État ignore les moralistes; les philosophes les chicanent;

le peuple ne subit pas leur prestige. Le noble privilège dont ils

étaient revêtus est devenu une tâche ingrate. Pour avoir quelque chance

d'être entendus, il leur faut renoncer les signes extérieurs de leur

dignité. Aussi apportent-ils autant de soin à se travestir sous des

vêtements modestes que leurs prédécesseurs montraient de morgue à se

parer de leurs titres. On ne distingue plus guère que M. Paul Desjardins

qui se hasarde encore à dire le bien avec effronterie. Les autres

moralisent avec précaution et, pour ainsi parler, en s'excusant. Au lieu

de proposer une sagesse comminatoire, ils s'emploient à retenir les

libertins, surpris et apprivoisés par des propos fraternels.

La conscience avec laquelle, en leur apostolat utilitaire, ils adoptent

les manières et le ton des épicuriens donna souvent le change, même aux

personnes les plus recommandables. Néanmoins un avertissement détourné,

une menace sournoise, démasquent bientôt, jusque dans le tapage des

petites fêtes, ces faux compagnons de l'armée de la noce, solides à leur

poste, appliqués à leur besogne et amenant à résipiscence un clubman

fatigué: ainsi les anciens sergents de recrutement enrôlaient, la

bouteille en main, les mauvais sujets dans les contrôles du Roy.

Ce genre de propagande est périlleux. Car le consommateur qui ne

contracte point d'engagement a fait un pas de plus dans le chemin de

l'ivrognerie. Ah! c'est un métier difficile que le métier du moraliste!

Sa tâche était aisée quand la Vérité sortait sans façon, à la première

requête, de son puits, reconnue aussitôt et traitée avec égards par

tout le monde, en un mot très _incessu patuit_, comme parle Huguenet

dans _Georgette Lemeunier_. A présent il faut la dévoiler avec prudence

tandis qu'elle se lève, fardée et demi-nue, d'un cocktail-champagne...

Ce délicat sacerdoce n'exige pas seulement un esprit fécond en

ressources et bien armé, mais encore un estomac à toute épreuve et aussi

une rare prudence. Il arrive, en effet, que la peinture la plus vive

des inconvénients, et je dirai des dangers du vice, flatte ceux qu'elle

voudrait indigner. La malice des pécheurs est si subtile que certains

éprouvent aux plus énergiques flagellations les joies hypocrites du

petit Jean-Jacques fouetté par sa gouvernante.

*

* *

M. Henri Lavedan épargne à sa clientèle de semblables surprises. Ce

moraliste très ferme ne se laisse pas longtemps oublier. Alors qu'il

paraît suivre avec complaisance les instincts qui folâtrent, sa volonté

vigilante les rappelle par des détours hardis à un enseignement positif.

Dans les _Nocturnes_ les plus montés de ton, on s'étonne parfois

d'entendre un mot grave qui tombe sur le marbre d'un bar avec un bruit

clair de sain métal. Et, tout le long de ses fantaisies outrancières, il

y a des haltes dans l'honnêteté qui ressemblent à des reposoirs.

Au début de sa carrière, il avait cru pouvoir se mettre en règle

avec sa mission providentielle en écrivant allègrement des idylles

bourgeoises où il avouait ses préférences, sans laisser au lecteur la

tâche de les découvrir. Et j'apprécie autant que quiconque les délicieux

petits romans où l'auteur d'_Une Cour_ fait fête à la candeur, exalte le

décorum et habille la vertu d'ajustements avantageux... Il comprit vite

que ces jolies pratiques d'un culte nonchalant, messes basses bonnes à

édifier des fidèles de tout repos, ne sauraient suffire aux exigences

complexes de l'évangélisation moderne. Et alors les gentils alléluias

du moraliste triomphant firent place aux âpres ironies du moraliste

militant.

C'est dans ce dernier avatar qu'il décèle avec le plus de force ses

intentions. Il est remarquable, en effet, que les satires les plus

poivrées de M. Henri Lavedan ne sont pas seulement d'un excellent

moraliste, mais encore d'un moraliste orthodoxe. A l'outrance de ses

dialogues on reconnaît la frénésie et la dureté que montraient les

grands sermonnaires et qui faisaient dire au prince de Condé se rendant

au prône du P. Bourdaloue: «Allons entendre notre ennemi!»

*

* *

Lui non plus, M. Henri Lavedan ne ménage point ses ouailles. Pour les

créatures de son esprit, il est un père sans faiblesse. Et parfois, en

considérant les fantoches qu'il _tombe_ avec une verve intrépide, on

songe avec admiration: «Je ne les croyais pas si grands!» Cependant,

alors même que le psychologue du _Nouveau Jeu_ tire du cœur de ses

fêtards des richesses que ceux-ci peut-être ne soupçonnaient pas, il

use d'un artifice habituel aux prédicateurs sacrés: il les appelle en

témoignage contre eux-mêmes. «Que ne connaissons-nous mieux le péché

ou que n'en perdons-nous toute connaissance!» s'écrie Bourdaloue dans

son _Exhortation sur le jugement du peuple en faveur de Barrabas_.

Le confesseur de la _Haute_, au moins, ne nous laisse rien ignorer:

c'est déjà la moitié du salut. Et il ne lui suffit pas d'illustrer les

méditations spirituelles du célèbre jésuite par de vives peintures où

s'agitent «des hommes amateurs d'eux-mêmes» et de démontrer par de

copieux exemples «les artifices et les prestiges de la chair, adroite

à défendre ses intérêts»; il se propose, en outre, de faire sentir la

pauvreté des désirs, le peu de ressource qu'offre la vie à l'épicurien

le plus entreprenant. A côté des charmants héros de Capus, si ingénieux

à faire de la joie, si cordialement optimistes, pour avoir mesuré

avec prudence leur idéal aux moyens de la nature, les viveurs d'Henri

Lavedan s'étourdissent plutôt qu'ils ne s'amusent; il leur manque

quelque chose. «Ça ne biche pas!» dirait Bobette... Et n'est-ce point

là l'expression familière du pessimisme chrétien? La tragédie guette

sournoisement ces _Marionnettes_; et, dans les fantaisies légères du

moraliste des _Petites Fètes_, on croit surprendre l'écho lointain

des bonnes vieilles foudres divines qui grondent à la cantonade parmi

les oraisons des moralistes de la chaire. Les fêtards ne l'entendent

point toujours,--comme les Parisiens habitant sur le boulevard et qui

s'accoutumèrent au bruit des voitures. Toutefois, de loin en loin,

une oreille attentive le perçoit... C'est le clubman qui s'en va lire

l'_Imitation_ sur le Bosphore, «avant de tout lâcher». C'est le Vieux

Marcheur qui fait répéter le catéchisme à une petite pensionnaire

du docteur Charcot. Et quand Labosse, avant d'écrire son testament,

murmure: «Dieu n'est pas myope,» il semble que tout bas une voix timide

ajoute: «mes frères!»...

*

* *

Oh! je ne prétends point que ces honorables efforts désignent M. Henri

Lavedan pour la canonisation. Il lui manque certaines des vertus qui

ornent agréablement une âme pastorale. L'esprit avec lequel il répand

la bonne parole et qui éclate, pétille, fait sauter le mot comme un

bouchon de champagne, est un vin trop capiteux pour la messe d'un curé

de village. Mais un curé de village eût-il été de taille à remplir un

sacerdoce si redoutable? Ses catéchumènes l'auraient vite dévoré.

Visages · 第 3 / 8 段