qui frappent chez ses prédécesseurs. Il est remarquablement dénué
d'ironie, de frivolité ou de dilettantisme. Durant ses quatre années de
présidence, aucun geste, nulle parole, ne permirent de supposer qu'il
eût conçu de doutes sur la toute-puissance de la raison. Il croit à la
dignité de la Tribune, à la mission de l'orateur, à l'efficacité des
beaux débats contradictoires, avec la foi d'un libéral de 1840. Et cette
confiance est à la fois un phénomène de tempérament et d'éducation.
*
* *
Aujourd'hui, quand on analyse la fortune d'un homme politique, on
est contraint le plus souvent d'en chercher les causes en dehors de
lui-même. Les traits de sa psychologie sont épars sur cinq cents visages
d'électeurs ou de clients. Représentatif et anonyme, il est le délégué
d'un syndicat d'intérêts ou le dépositaire d'un bloc de rancunes. M.
Paul Deschanel, lui, connaît le privilège d'avoir une personnalité. Sa
carrière se développe sans heurts et sans à-coups. Si on l'examine aux
différents âges de sa vie, on aperçoit que chaque exemplaire prépare
le suivant et le produit sans efforts. Le petit collégien que M. Émile
Deschanel conduit par la main, aux sorties du dimanche, en des endroits
où d'augustes libertinages revêtent une sorte de dignité historique,
contient déjà le futur portraitiste des _Figures de Femmes_ et des
_Hommes d'État_. On se rend en famille à la Vallée-aux-Loups et au parc
de Sceaux, devant la petite maison où Chateaubriand faisait de l'exégèse
religieuse avec Pauline de Beaumont, et au château où la duchesse du
Maine réunissait une cour galante d'académiciens et de beaux esprits.
A vingt-cinq ans, lorsqu'il entre à la Chambre, il est vraiment un
joli fils de la Révolution. Celle-ci n'a guère produit encore que des
héros et des bohèmes. Dans le personnel hasardeux formé au club ou au
café--le salon du peuple, disait le bon Spuller,--ce député aux manières
discrètes et polies, qui fréquente des économistes éminents et qui a des
maîtresses presque respectables, détonne gentiment. Loin de promettre
un nouveau couplet à la chanson du petit père Lepère sur le _Quartier
Latin_; ses aventures semblent préparer les éléments d'un piquant
feuilleton pour de jeunes essayistes distingués du _Journal des Débats_.
Les vieux parlementaires dont le ralliement à la République garde la
mélancolie d'un second mariage, les Dufaure, les Rémusat, républicains
fidèles mais sans entrain, regardent avec complaisance ce jeune homme
qui a le sens de l'État, qui parle de l'Europe avec réserve et de la
civilisation avec assurance, qui semble avoir toujours Turgot de moitié
dans ses rêves de sociologue, et Vauvenargues en tiers dans ses liaisons.
A cette époque, M. Paul Deschanel est encore un peu grêle. On voit
en lui une sorte de jeune premier de l'économie politique, admis
à s'asseoir sur un tabouret devant le canapé fameux des derniers
doctrinaires, et trempant avec déférence les tartines de Léon Say dans
le thé d'une secrétaire perpétuelle. Sa vie, arrangée avec une symétrie
un peu froide, s'appuie d'un côté sur le palais Mazarin et de l'autre
sur le Palais-Bourbon; elle promet à la démocratie un élégant ministre
de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, capable de
parler avec un égal bonheur d'expressions à des universitaires, à des
actrices et à des évêques.
Cependant, à travers les marivaudages de son adolescence politique,
s'accuse déjà l'homme d'État. Au moment où ses premiers discours sur
les céréales exaltent sur le problème du pain les belles parlementaires
qui d'habitude s'intéressent surtout aux frivolités de la brioche, il
écrit de fortes pages sur Frédéric II et M. de Bismarck, sur le second
Pitt et sur Talleyrand, dans lesquelles on discerne déjà l'étroit accord
de l'écrivain, du philosophe et du politique. Ces études n'attestent
pas seulement une maturité, mais encore une âpreté singulières. Elles
ne révèlent point un bon jeune homme d'État couvé par des idéologues
afin de transposer dans l'action leurs doctrines orgueilleuses. Si l'on
observe les visages de MM. Émile et Paul Deschanel comme on examine,
sur les profils superposés d'une médaille les deux instants d'une race,
on reçoit au contraire l'impression que la Providence commit une
interversion de types et produisit, par mégarde, le premier avant le
second.
Dès vingt ans, M. Paul Deschanel paraît l'aîné. Alors que dans sa
verte vieillesse l'éminent écrivain du _Romantisme des Classiques_
conserva la foi intrépide des vieilles barbes parmi lesquelles il
promenait, un demi-siècle plus tôt, sa barbe finement taillée en
pointe--exilé souriant qu'un scrupule de goût préserva de l'attitude
prophétique et dont la main, au lieu de manier les foudres à la mode,
lançait avec grâce les flèches brillantes d'un Athénien de la belle
époque,--l'historien des _Orateurs_ et des _Hommes d'État_, à peine au
sortir de l'école, montre une prudence qui, chez l'héritier spirituel
d'un républicain de 48, ressemble presque à une capitulation,--si la
sagesse implique toujours quelques faillites sentimentales. Il compose
avec Hobbes; il défend Frédéric II contre le duc de Broglie, qui juge
avec des scrupules de salon le dur ouvrier de la grandeur prussienne; il
vante Louvois et ses «coups de main».
On éprouve toujours quelque curiosité à voir marcher en bottines
vernies, sur les pavés égaux et comme scellés des quartiers riches,
un jeune politique dont les éducateurs furent de grands architectes
en barricades, sous les pieds desquels les pavés de Paris ne tenaient
jamais solidement en place. Mais M. Émile Deschanel naquit à la vie
intellectuelle en 1849, tandis que son fils promena d'abord ses regards
sur les réalités de 1871. Le premier admira la République dans la gloire
de ses fiançailles, parée des illusions dont lui avaient fait présent,
comme d'un cadeau de noce, de généreux utopistes; le second la vit,
fille de l'Idéal guérie de ses chimères, succédant après une effroyable
catastrophe à l'Empire qui, né de la Force, avait été conduit aux
désastres pour avoir suivi les philosophes...
Et c'est peut-être pour cela que le rire de M. Paul Deschanel est sans
gaieté.
*
* *
Ces nuances de physionomie ne furent point discernées par tous les
collègues de M. Paul Deschanel. Ce député dont les soucis étaient
singuliers, qui parlait familièrement de grandes dames mystérieuses et
de ministres morts depuis cent ans, qui affectait de ne pas être troublé
par l'odeur du maroquin, leur inspirait un respect mêlé de défiance,
une admiration jalouse où il y avait presque l'amertume d'un reproche.
Les parlementaires dont l'intrigue confesse avec une candide franchise
les petits calculs lui tenaient secrètement rancune de sa réserve,
comme s'ils lui eussent confié un secret sans recevoir de confidence en
échange. Le menu fretin le soupçonnait d'entretenir avec la marquise Du
Deffant des relations réactionnaires. Et l'on percevait vaguement autour
de lui le cri fameux du 16 juin 1848: «A bas les gants!»
Le malentendu n'est point inexplicable: les Chambres, riches de
politiciens, sont d'ordinaire très pauvres d'hommes d'État. Ces deux
variétés de personnages se proposent des tâches différentes. Les uns ne
craignent point d'engager l'avenir afin d'assurer l'équilibre de forces
menaçantes; ce sont des praticiens qui parfois pétrissent en cuisiniers
habiles la pâte électorale: leur horizon est borné par la législature.
Les autres se sentent responsables devant l'histoire, et la conscience
d'être les dépositaires d'un long dessein les rattache plus étroitement
aux anciens gérants de la France qu'aux gouvernants successifs de
l'heure présente. Ils ont le sens de la continuité.
Par son tempérament, M. Paul Deschanel appartient à la deuxième
catégorie. Et l'on note avec surprise que sa hauteur de vues coutumière
fut distinguée d'abord par les socialistes. En 1896, lorsqu'il prononça
les beaux discours où la passion brisait enfin l'équilibre harmonieux de
ses jolies harangues, un député d'extrême-gauche déclara:
--C'est le seul homme de son parti qui ait des idées!
L'hommage est un peu exclusif. Il signifie sans doute que, dans son
souci de l'ordre public, l'ancien président ne confesse aucune de ces
arrière-pensées égoïstes qui prêtent à certains chefs du centre des
figures d'avoués montant la garde devant un coffre-fort,--basochiens
qui opposent à la Révolution des exceptions de procédure et comptent
l'empêcher de passer en lui demandant ses papiers. Dans ses deux
manifestations les plus retentissantes, le discours de Carmaux et le
discours sur le socialisme agraire, on trouve le mot: idéal. C'est une
rencontre qui plaît dans le langage d'un modéré.
Ce tourment du noble but à atteindre parmi la diversité des obstacles,
perce toujours dans les entreprises politiques de M. Paul Deschanel. La
_mutualité_ dont il se fait l'apôtre aurait ravi La Fayette comme «le
meilleur des socialismes». C'est le socialisme raisonnable. Il renferme
peut-être une solution. Mais il ne monte pas à la tête... Il lui manque
sans doute, pour faire prime, d'être mis en valeur par les banquiers de
Salente.
A. NAQUET
DANS le concert des orateurs et des romanciers qui prêchent la croisade
pour l'élargissement du divorce, il est une voix qu'on est surpris de ne
pas entendre: celle de M. Naquet. L'ingratitude des hommes, sinon des
femmes, l'a rejeté dans l'oubli, ce Purgatoire des gens qui firent trop
parler d'eux. Et aujourd'hui, dans le recul de sa gloire légendaire,
l'auteur de la loi de 1884 semble être un personnage symbolique et
lointain, un patriarche biblique et un peu bohème, le patriarche des
petites divorcées. Cependant, avec sa belle tête de prophète et ses
gestes menus de guignol, M. Naquet réalise encore, dans les mélancolies
de l'honorariat, un des types les plus significatifs et les plus
amusants de l'époque.
J'ai souvent songé à l'admirable compère de revue qu'on ferait avec
le personnage de M. Renan. On se le figure aux Champs-Élysées, en
une bouffonnerie grandiose montée par Ézéchiel et mise en scène par
Lucien de Samosate, faisant défiler devant sa bonhomie amusée les gros
faits divers de l'histoire et les tragédies futiles de l'humanité.
A côté de lui, M. Naquet serait une commère d'une ampleur et d'une
dignité merveilleuses. Autour de cet apôtre flotte un vague parfum de
demi-monde. Les caricaturistes de la monarchie de Juillet imaginaient
volontiers M. Guizot partant en voyage avec un faux-col, une paire de
chaussettes et le grand cordon de la Légion d'honneur enveloppés dans
un journal. On se représente d'abord M. Naquet muni d'un cabas. En
ce meuble intime, qui est son accessoire de théâtre, sont entassés
pêle-mêle des théories et des potins, des projets de constitution et
des recettes d'élixir. Ce n'est pas un fait indigne de remarque qu'au
moment même où il forçait le Code avec la loi du divorce, M. Naquet
inventait une excellente teinture de cheveux, offrant ainsi une suprême
ressource de séduction aux épouses incomprises. Il tient à la fois de
l'abbé Sieyès et de Mme Cardinal, du législateur et de la revendeuse à
la toilette. Du premier il a le goût des constructions idéologiques;
de la seconde, le liant, l'absence de morgue, la force persuasive, la
cordialité un peu molle et l'obligeance insidieusement transactionnelle.
C'est dans son arrière-boutique, propice aux abandons des confidences,
qu'il reçut, un jour de 1888, la visite d'un charmant général qui
musardait aux devantures. Avec sa courtoisie empressée, M. Naquet étala
devant lui ses _occasions_.
--Voici une bien jolie constitution, fit-il: elle est en excellent état
et elle fut à peine portée...
*
* *
Envisagée sous cet aspect, avec son comique sérieux, son intelligence
supérieure et son dédain des partis pris, la figure, si complexe, prend
une sorte d'unité qui impose. On ne saurait prétendre, en toute justice,
qu'il ne se montra pas versatile; il fut surtout achalandé. Les idées
n'offrent à ses yeux qu'une valeur d'échantillon. Et, s'il ne parvint
jamais à fixer son choix entre les opinions des hommes, ce n'est point
indigence intellectuelle, mais plutôt excès de richesse: une sorte de
scrupule lui fait tenir la préférence pour une injustice. Son souci
constant fut d'habiller les époques avec les systèmes qui leur seyaient
le mieux.
M. Naquet me conta jadis une anecdote qui marque agréablement son
honnête soumission aux circonstances. C'était chez Victor Hugo, quand
l'auguste poète, encore un homme et déjà presque un dieu, semblait
une statue vivante que le bronze gagnait. M. Édouard Lockroy, qui
était un peu son secrétaire, un peu son ami et un peu son gendre,
servait sa gloire avec la piété d'un lévite et le zèle d'un _ménager_.
Il introduisit un soir dans le sanctuaire son ami M. Naquet. Hugo
l'accueillit avec bienveillance et, tout de suite, se montra familier.
--Que pensez-vous, fit-il, de l'immortalité de l'âme?
La question troubla M. Naquet, qui aperçut d'abord un conflit entre sa
philosophie et sa politesse; il s'appliqua à être sincère avec prudence:
--Mon cher maître... fit-il timidement, s'il faut vous dire le fond de
ma pensée... non... je ne crois pas à l'immortalité de l'âme!...
Mais aussitôt, confus de son audace et de sa partialité, il esquissa,
par décence, un mouvement de retraite.
--Je n'y crois point, ajouta-t-il, d'une manière générale. Sans doute,
certains êtres d'exception, comme vous, par exemple, peuvent prétendre
à vivre éternellement; toutefois, pour mon compte, je ne me vois pas
immortel!
Impassible, énigmatique, olympien, Hugo demeurait abîmé en sa
méditation. Enfin une voix de basse profonde sortant de sa poitrine
rompit le silence sacré:
--Ça peut se soutenir!
M. Naquet écouta la déclaration avec la gravité qui lui est habituelle,
car il est remarquablement réfractaire à l'ironie: un augure qui ne
rit pas. On peut même dire qu'il fut inconstant sans légèreté. Quand
on observe la suite de ses actes publics, on aperçoit sans doute des
sautes brusques et des raccourcis violents qui déconcertent; néanmoins,
si, dans sa carrière, les phénomènes se succédèrent sans ordre apparent,
les syllogismes qui constituent la trame de cette tapisserie bariolée
s'enchaînent avec force. M. Naquet fut volage, mais sa versatilité resta
rationnelle. Les raccords de ses évolutions furent cimentés avec soin.
Après la défaite du boulangisme, pareil à Encelade sous sa montagne,
il soulevait de loin en loin, avec de patients efforts, le poids des
malédictions dont les parlementaires l'accablaient: «Il faut que je vous
dise...» murmurait une voix sortant des décombres. Et le commentaire
était toujours ingénieux et compliqué.
*
* *
L'histoire des variations de M. Naquet ne serait pas un livre frivole.
En 1889, il déclarait, avec une énergie communicative: «J'aimerais mieux
me couper le bras que d'avoir écrit ce livre!» faisant allusion à une
œuvre de jeunesse, _Religion, Propriété et Famille_; d'inspiration
nettement libertaire. En 1900, il eût volontiers coupé l'autre, en se
rappelant ses péchés de 1889. Cependant M. Naquet possède toujours ses
deux bras qu'il agite avec une vivacité méridionale pour ramasser, dans
le cercle de sa dialectique, ses conceptions aventureuses.
On croirait qu'une divinité maligne, un Tentateur facétieux, goûtant
un plaisir égoïste au spectacle de cet acteur exceptionnel, l'élut
par décret nominatif en vue de se donner la comédie, et prépara les
événements avec une sollicitude jalouse, à seule fin de ménager à M.
Naquet des rôles dignes de sa souplesse et de sa fantaisie. De fait,
ses efforts successifs vers la sincérité furent sans cesse trahis par
les circonstances. Ennemi de toutes les armes à feu, des revolvers
passionnels comme des artilleries internationales, il devint, par un
concours imprévu d'incidents, le chef d'un parti où s'entre-choquaient
les épées. Philosophe secrètement nihiliste, il fut convié par la
fortune à plaider la cause de l'ordre et de la discipline. C'est de la
même écriture cursive et fortement liée qu'il mandait à la _Croix_:
«Nous autres catholiques, nous devons voter... etc.» et que, dix ans
plus tard, il notait cette pensée charmante, dans la préface qu'il
composa pour l'_Aurore de la civilisation_ de Spence: «Le livre que je
crois intéressant de faire connaître aux lecteurs français est fort loin
d'être conforme à mes doctrines et à mes idées...»
En vérité, quand on observe cet acharnement diabolique du Destin contre
M. Naquet, on se demande si l'on doit l'admirer comme un éminent
virtuose ou le plaindre comme une illustre victime.
*
* *
Son nom n'en demeure pas moins attaché à l'une des deux ou trois lois
importantes de ces trente dernières années. Notre dessein n'est pas de
produire ici un réquisitoire contre le divorce, ni un plaidoyer en sa
faveur. Cependant on éprouve une sorte de satisfaction à reconnaître en
M. Naquet son père légitime. C'est à ce philosophe qu'il appartenait
d'introduire dans la famille le provisoire dont il fit la loi de la
République. Tandis que les anciens ministres sanglaient la société dans
des conventions rigides (M. Guizot, dont j'évoquais, pour l'amusement
du contraste, l'austère image, ne signa-t-il point l'_Amour dans le
mariage_ et _la Démocratie en France_?) M. Naquet dénoue les ceintures
des épouses et les liens de l'État. Un seul article manque à son
étalage: le corset.
On devine aisément le tour que prendrait la causerie entre M. Naquet et
Renan.
--Sans doute, dirait le premier, le problème de «l'amour organisé»
(excusez-moi si je n'ai pu me défaire encore des mauvaises habitudes
de langage prises dans les Parlements) peut être réduit à cette
alternative: est-il préférable de partir pour le provisoire avec l'idée
du perpétuel ou d'aller au perpétuel avec l'idée du provisoire? A ce
banquet des _Mânes du bon vieux temps_, où j'eus l'honneur de vous
être présenté, je connus aussi deux écrivains qui furent célèbres sur
la terre au XIXe siècle: MM. Benjamin Constant et Alphonse Daudet.
Or le premier raconte, en son _Adolphe_, l'aventure d'un jeune homme
infiniment distingué qui abandonna, après une courte liaison, une femme
charmante en laquelle il avait cru voir la compagne de sa vie; et le
second nous montre au contraire, dans _Sapho_, un amant qui ne peut
se résoudre à quitter, dix ans après, un modèle dont il avait pensé
faire le divertissement d'une semaine. Ce double phénomène, bien que
ressortissant à la catégorie des passions illégitimes, ne vous paraît-il
pas remarquable?
--Je n'entreprendrai jamais, quant à moi, répliquerait M. Renan, de
révoquer en doute la puissance de l'habitude. C'est une maîtresse
astucieuse et tyrannique. Elle enserre hypocritement en des liens
subtils l'amoureux désarmé, comme les habitants de Lilliput surent
captiver Gulliver endormi. C'est pourquoi Jupiter, sans être, il
faut bien en convenir, un esprit supérieur, témoigna de quelque sens
lorsqu'il rangea l'Habitude parmi les suivantes de Vénus. Je compatis
aux malheurs de M. Jean Gaussin et de cette demoiselle Sapho. Néanmoins
un attachement fondé sur l'hygiène et la cordialité ne saurait me
satisfaire. Avec ce charmant Adolphe que vous évoquez si fort à propos,
M. Constant s'écrie: «Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments
d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être
éternelle...» Voilà une belle pensée.
--Elle ne l'empêcha point de lâcher Ellénore.
--Il est vrai que cette dame éprouva, par la suite, de graves ennuis à
cause de ses complaisances. Comment une personne, malgré sa séduction
qui paraît certaine, monsieur, aurait-elle prétendu fixer une amitié
qui échappa tour à tour à Bonaparte et aux Bourbons? Ce M. Benjamin
Constant était un infidèle. Les abonnés des _Débats_ ne le virent point
sans surprise, dans un court espace de temps, se déclarer avec une égale
aisance impérialiste et royaliste...
--C'était un excellent républicain.
--Il n'en est pas moins remarquable que l'égoïsme d'un libertin se
rencontre, sur ce chapitre, avec la prudence de l'Église. Et l'événement
ne m'étonne pas: seuls les libertins savent parler de la pudeur avec
convenance. Nos meilleurs saints furent d'éminents pécheurs. Les
anathèmes et les cantiques, les cérémonies dont ils aggravent les
volontés de la nature, prêtent à l'amour une sorte de beauté terrible
et de grandeur inhumaine. Les hommes comme vous et moi, qui connaissent
surtout les nobles passions de l'esprit, montrent d'ordinaire plus
d'innocence. Ils estiment téméraire de placer une chose fragile
comme l'œuvre de chair en face de l'éternité. C'est que la nature
offre de faibles ressources pour égaler ces sublimes promesses... Ne
regretteriez-vous point, cependant, la charmante illusion qui permit à
une La Vallière de s'abîmer vingt ans en un cloître afin d'expier la
faiblesse d'avoir obéi au désir d'un auguste amant?
--Je le regretterais!
Et la conversation continuerait ainsi, sévère et futile, entre les
célèbres partenaires: M. Naquet négligé de langage et de tenue, M. Renan
étalé en son fauteuil avec une majesté familière et roulant les pouces
agiles de ses mains jointes sur son ventre de chanoine...
*
* *
Toutefois si M. Renan, nihiliste onctueux, parut se complaire parfois à
dire la messe devant des autels vides, M. Naquet, destructeur cordial,
méprise les jeux illusoires. Quand il trottine de son pas menu, l'air
grave et la tête penchée sur l'épaule, cet apôtre infatigable des
Gentils parmi les Fidèles sait toujours où il va. Que des législateurs
se rencontrent avec des gens de lettres afin de réclamer la revision
de l'article 298 et s'emploient à rendre l'adultère respectable en
instituant le principe de la fidélité par report, M. Naquet accueille
leur concours avec gratitude; pour obliger les complices, il trouverait
au besoin, dans son bric-à-brac, de l'estime en solde. C'est qu'en
tombant tour à tour, chacune des petites barrières protectrices du
mariage ouvre la voie à la réforme qui reste l'objet véritable de son
apostolat: l'union libre.
Du moins, il est logique. La logique fut son tourment, sa débauche et sa
bonne foi. Les vieux docteurs reconnaissaient en elle un jeu démoniaque
et le prince de Talleyrand confessait avoir appris au séminaire l'art
de persuader les chancelleries. Produit brillant des laboratoires de
toxicologie, agrégé précoce des facultés de médecine, M. Naquet a le
tour d'esprit d'un théologien: longtemps il se plut, avec une joie
presque coupable, au commerce des évêques et à la fréquentation des
casuistes. C'est sans doute pour ce motif que le comte Dillon déclarait
en 1889:
--Naquet, ce sera notre ambassadeur auprès du Saint-Siège!
PAUL DÉROULÈDE
MONSIEUR PAUL DÉROULÈDE a été l'objet des égards particuliers de la
démocratie française. Celle-ci lui réserva une faveur qu'elle accorde
d'ordinaire aux seuls membres des familles régnantes: elle l'exila. Et
ainsi elle le montre, isolé comme un prétendant, aux trente-six millions
de citoyens qui sont libres de circuler dans les limites des frontières
nationales.
On se rappelle l'équipée qui valut à M. Paul Déroulède cet hommage
exceptionnel. Un jour il arrêta dans la rue un cheval par la bride.
Malheureusement il y avait un général dessus. Et ce fut un grand
désarroi dans le monde parlementaire...
Ce geste provoqua naturellement, entre le tribun et le général, quelques
paroles d'explication auxquelles d'aucuns entendirent attribuer un sens
criminel. A l'inverse de la Grande-Duchesse, les politiques n'aiment
point les militaires; ils les couvrent d'or, de passementeries et de
croix; ils ne réclament d'eux que le silence. L'appareil pompeux et
le caractère entier de ces fonctionnaires leur inspirent à la fois du
respect et de la défiance.