Au lecteur
Les mots en italiques sont _soulignés_.
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harmonisées.
Visages
_DU MÊME AUTEUR_
LES PARISIENS 1 vol.
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous
les pays, y compris la Suède et la Norvège._
_FRANCIS CHEVASSU_
Visages
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCCCIV
_A Gaston Calmette_
_Directeur du_ Figaro
VOUS _avez, mon cher ami, accueilli ces Essais dans le journal;
laissez-moi leur conserver, dans le volume, votre parrainage._
_Ils ne sont pas d'un critique. Le Critique a de lourdes
responsabilités: il rend des arrêts. Le bohémianisme de l'esprit lui
est défendu. Le portraitiste fait de la partialité son privilège, et
presque son devoir: il n'annonce que des impressions. Il ne déclare
point avec orgueil, en parlant de ses modèles: «Voilà comment ils
sont;» il se borne à dire: «Voici comment je les vois.»_
_Les portraits réunis en ce recueil ne sont que des promenades à
travers des caractères. La vie des personnages représentatifs en
qui notre âme est éparpillée y apparaît comme une aventure, la plus
romanesque des aventures. Il est vrai que les romanciers choisissent de
préférence d'autres héros: des sportsmen, des officiers de cavalerie,
des ingénieurs des ponts et chaussées, voire des médecins, qu'ils
engagent en des péripéties singulières afin de découvrir, au choc des
événements, certaines façons de sentir et de comprendre qui sont les
nôtres._
_Il faut parfois des yeux pénétrants et beaucoup d'attention pour
apercevoir le sens secret de leurs apologues. Ma tâche est plus modeste:
j'ai entrepris de déchiffrer les signes de l'époque, sur des exemplaires
en relief, comme, aux enfants, on fait épeler l'alphabet sur des
majuscules._
_Ce petit livre est la suite d'un ouvrage publié il y a quelques années.
Dans les_ Parisiens, _je regardais des types sans déranger le masque que
chacun d'eux posa sur sa figure, m'amusant au reflet brutal de la rampe
sur les saillies et les enluminures du cartonnage. Cette fois, j'observe
des individus à la lumière tempérée de la lampe, et ce sont des visages.
Mon premier soin fut de les montrer sous leur aspect avantageux, comme
les amateurs, pour faire valoir un tableau, l'inclinent selon
l'éclairage qui lui est le plus favorable._
_Il m'est agréable, mon cher ami, d'inscrire votre nom à la première
page de ce volume et de vous témoigner, par cette dédicace, ma gratitude
et mes sentiments affectueux._
F. C.
FRANÇOIS COPPÉE
IL est certain que la gloire a un âge. Jean-Jacques nous apparaît à
quarante ans, Voltaire à soixante, Musset à vingt-cinq, Hugo à
cinquante, etc.: cette minute où l'aiguille de l'horloge semble s'être
attardée complaisamment et que l'avenir souhaiterait fixer est pour M.
François Coppée un peu antérieure à la trentaine. A vingt-sept ans, il
a encore de la candeur et il a déjà des regrets. Il vient de publier
_le Reliquaire_, et il porte, à travers les gaietés bruyantes et les
ambitions des cénacles, les rêves lourds de sève printanière et de
jeunesse en fleur dont bientôt sortira _le Passant_.
Dans le personnage, élargi par la légende, qui révèle, par instants, des
aspects de Dickens ou de Béranger et dans lequel on crut reconnaître
vers 1894, quand il chroniquait pour chroniquer, l'enfant prodige de
Séverine et de Sarcey, on ne retrouve pas sans effort le sage adolescent
qui lisait _Rolla_ sous l'abat-jour d'une lampe familiale. Certains
appels de clairon éclatent avec une sonorité inattendue dans son œuvre
murmurée...
Il est rare que la soixantaine voit fleurir des idées dont la vingtième
année ne portait point le germe. Si l'on observe, en effet, M. François
Coppée avec soin, les contradictions s'effacent, les phénomènes
s'enchaînent et l'harmonie de la destinée apparaît. Dans le chantre des
_Intimités_ il y a déjà le président de ligue pour lequel la patrie est
un foyer élargi; et le sexagénaire militant est toujours le poète des
_Intérieurs_. Comme ce chimiste qui découvrait de l'arsenic dans les
bâtons de chaise, il a trouvé de l'idéal même dans l'économie.
N'était-ce point une témérité charmante et un peu scandaleuse, pour un
jeune aède qui fréquenta chez Baudelaire et chez Mme Sand, d'exalter
l'ordre, les vertus domestiques, la douceur des existences étroites?
Ce fut l'audace de M. François Coppée. Les lyriques ne nous étonnent
point d'ordinaire par une telle mesure. Leurs somptueuses imaginations
mènent un train dont l'humble raison ne réussit pas toujours à couvrir
les frais. Ces magiciens rappellent parfois les opérateurs qui, dans
les foires, étouffent sous le fracas des cuivres les cris des patients:
leurs symphonies étourdissantes couvrent les protestations du bon sens
ébloui et inquiet. Avec ces délicieux sorciers, on craint sans cesse
d'être la victime de quelque magnifique supercherie. De leurs petites
douleurs ils font de grandes chansons. _Les Orientales_ évoquent d'abord
en notre souvenir le clocher du Val de Grâce... Et «se laisserait-on
faire», au spectacle de _Ruy Blas_, sans le sortilège du Verbe?
M. François Coppée nous rassure d'abord contre de telles surprises: sa
probité exacte inspire confiance. Un coin de ciel découpé entre des
fenêtres de mansardes lui suffit à confesser les étoiles. La Bièvre est
son Permesse et son printemps tient dans un éventaire; les roses du nord
qui n'ont pas fleuri sont ses préférées.
Examinez aussi bien le personnage: il affectionne le veston rouge,
qu'arboraient insolemment les Jeune-France de 1835; mais le sien est
un _coin de feu_. Il a «le port de tête des romantiques», noté par
Flaubert; et parfois les garçons coiffeurs penchés sur son profil de
médaille lui disent avec un sourire confidentiel: «Monsieur est
artiste?» Mais un regard de grisette éclaire le masque césarien. Et en
contemplant ce Bonaparte qui rêve à la lune, on songe au compliment
imprévu de Mme Helvétius, recevant le vainqueur de Marengo dans son
jardinet d'Auteuil: «Vous ne savez pas ce qu'il peut tenir de bonheur
dans quelques pieds de terre!» François Coppée est un homme heureux.
Sa Muse honnête et dédaigneuse du péplum garde, sous son mantelet, une
grâce de faubourienne alerte, vaillante et fière. Elle a la gouaille
rapide, la larme facile, l'enthousiasme prompt,--et elle emboîte le pas
à la musique militaire...
C'est pourquoi l'on n'est pas surpris, en somme, de rencontrer une
cocarde tricolore parmi les photographies effacées et les papiers
jaunis que feuillette l'auteur du _Reliquaire_, sous des cierges
mélancoliques...
*
* *
Aucun homme n'est plus fortement enraciné ni plus étroitement «situé»
que cet artiste. Il n'est pas seulement Français, il est Parisien, et
de plus il appartient à un quartier. Imagine-t-on M. François Coppée
habitant boulevard Haussmann? Une telle hypothèse est intolérable;
elle est presque inconvenante. Il est du septième arrondissement,
l'arrondissement dont M. Cochin fut député.
On y rencontre des couvents et des hôtels, des parcs seigneuriaux et
des immeubles endormis. Des rues tranquilles les séparent; il n'est
point rare d'y apercevoir un ecclésiastique et un officier. Le pouls
de la Ville bat moins fort qu'ailleurs en ces «bons quartiers déserts»
qui suivent paresseusement le mouvement du siècle. Paris, le Paris
des affaires et des plaisirs, des tripots et des théâtres, qui gronde
à la cantonade, accompagne en symphonie bruyante--Grétry orchestré
par Wagner--le joli air vieillot que chante ce coin oublié d'ancienne
France...
Avant M. Coppée, Chateaubriand et Lamartine avaient fréquenté dans le
faubourg Saint-Germain. Mais ils le traversèrent en carrosse. En se
rendant à l'Abbaye-aux-Bois, René ne distinguait point, à travers les
vitres du coupé, le menu fretin des figurants qu'inventa la Providence
afin d'animer les voies publiques. En cette plèbe, Jocelyn consentit à
reconnaître des citoyens. Une sympathie compatissante, à laquelle il
donnait des airs de fraternité, parut établir un trait d'union entre la
foule et lui. Cependant, que sa pitié tombe encore de haut! Lamartine
est un aristocrate pour république, tandis que Coppée est un démocrate
pour monarchie. Quel beau républicain il eût fait sous l'Empire! On
l'imagine formulant de dures vérités et offrant de sévères conseils au
Prince, dans l'intérêt du peuple qui souffre. A ses yeux, les humbles
sont vraiment des amis. Sa cordialité populaire ne dédaigne point les
rêves du laitier matinal; il aime d'un cœur sans morgue le triste
croque-notes et se plaît à confesser les mélancolies du négociant en
denrées coloniales...
*
* *
Ah! le petit épicier de Montrouge! comme il est prudent, respectueux,
«centre droit»! Dans sa boutique silencieuse, qui ressemble à une
épicerie de jouets d'enfants, tandis qu'il empaquette lentement des
cacaos sincères ou des bougies pleines et sans artifice, il écoute
avec déférence les maîtres d'hôtels des grandes maisons, qui expriment
à voix basse des opinions édifiantes et parlent avec gravité de la
peine qu'on éprouve aujourd'hui à recruter des valets de pied décents.
Son commerce ne révèle pas ces combinaisons de grosse industrie, à
dessous de capitalisme et de sociétés anonymes, qu'on pressent chez
des confrères fiévreux de l'autre rive. Le petit épicier de Montrouge
a une «vie intérieure». Le calme environnant l'invite à la méditation.
A-t-on remarqué que cette province de la capitale est le seul endroit où
l'on écoute le silence? Il y a diverses qualités de silence que goûtent
les amateurs, comme les Espagnols, paraît-il, apprécient l'eau. Tacite
parle du silence tragique qui précède les grandes colères du peuple.
Celui de la rue Oudinot est pacifique et ouaté. On y entend les cloches
qui annoncent les offices ou qui appellent à la table de famille les
conservateurs riches. Le roulement lointain des tambours de la caserne
de Babylone y arrive en échos amortis pour bercer de somptueux loisirs.
Enfin, on y perçoit encore le chant des oiseaux.
Les moineaux de Paris, persécutés par les ingénieurs et par les
entrepreneurs, semblent avoir trouvé un refuge dans les jardins du
septième arrondissement. Ces chanteurs inutiles sont comme les poètes:
ils n'ont guère de place dans nos cités industrielles. Est-ce que,
cet hiver, un conseiller municipal ne proposa point d'en décréter
l'expulsion? Il avait calculé exactement les frais de leur entretien:
300.000 francs par an. N'accordons pas une foi sans réserve à ces
positivistes impitoyables. M. Naquet m'a avoué que le plus beau discours
sur les lois constitutionnelles avait été prononcé, en France, par
l'auteur de _la Chute d'un ange_... Il faut savoir écouter les poètes et
les oiseaux. En 1842, paraît-il, lors des obsèques du duc d'Orléans, les
hirondelles demeurèrent silencieuses et attristées dans les draperies
de Notre-Dame, comme si elles avaient compris. C'est une imagination
de Toussenel. Cependant nos pierrots sont très intelligents. Quand il
habitait son hôtel de la rue de Clichy, Aurélien Scholl forma un jeune
merle à siffloter _la Marseillaise_.
*
* *
En reprenant une image célèbre, on comparerait volontiers M. François
Coppée à un moineau parisien qui aurait fait son nid dans un bonnet à
poil. Il date de 1869, et son entrée en scène marque une époque dans
l'histoire de l'Empire. Les grands viveurs du règne avaient inventé la
violette; mais c'est Coppée qui lui donna une âme. On se rend compte
malaisément, aujourd'hui, du genre d'émotion dont fut remuée la vieille
garde d'Offenbach, un peu lasse, quand, sur la scène de l'Odéon, Sarah
jeune chanta la tendresse comme une mélodie inconnue. On eût dit d'une
bouffée d'air pénétrant, le matin, par la fenêtre brusquement ouverte
d'un cabinet particulier... Zanetto fut le _mea culpa_ des cocodettes.
Il mit la sincérité à la mode. Le tendre adultère en robe sombre
recueillit les cascadeuses pénitentes, et l'on vit des larmes loyales
glisser sur des visages bien fardés. L'amour illégitime apprit les
baisers graves.
On peut dire que le régime de Décembre subit son premier échec le
jour où la grande duchesse de Gérolstein, avec une candeur retrouvée,
releva pudiquement sa voilette dans la garçonnière d'un amant honnête.
L'opérette de Meilhac et Halévy était frappée à mort: quelque chose de
nouveau venait de naître dans l'Empire.
Vingt ans plus tard, Zanetto était un gros personnage de la République
des Lettres. Le gouvernement lui donnait la rosette; il s'attaquait aux
problèmes sociologiques et il avait appris à sourire. Henri Meilhac, par
contre, avait découvert la mélancolie. Il confessait les tristesses de
célibataires sur le retour, sans trouver le seul sujet de pièce qu'eût
rempli son charmant génie: _le Sceptique imaginaire_. Or, un hasard
piquant mit enfin face à face le tumultueux parodiste de _la Belle
Hélène_ et le délicat poète du _Passant_. Le premier souhaitait entrer à
l'Institut. M. Ludovic Halévy, confus de ses victoires, avait intéressé
François Coppée aux ambitions de son collaborateur. On se réunit dans
un cabaret du boulevard--peut-être au Grand-Seize!--et Henri Meilhac,
afin de marquer sans doute l'humilité de sa contrition, fit servir au
dessert... une croix d'officier de la Légion d'honneur en pâtisserie!
Elle dégage je ne sais quelle grâce de poésie automnale, propice aux
furtifs examens de conscience, la rencontre, à cette heure et dans ce
lieu, des deux charmants artistes, des deux vieux garçons si voisins
et cependant si éloignés l'un de l'autre! Quinze cents mètres à peine
séparent la place de la Madeleine de la rue Oudinot; mais c'est la
distance de ces grands restaurants dont les maîtres d'hôtel, cérémonieux
et confidentiels comme des ambassadeurs, présentent à des épicuriens
soigneux de leurs jouissances les menus, tels des protocoles, à ces
petits cafés qu'on appelle encore là-bas des estaminets, où des rêveurs
insensibles à la qualité des «consommations» et à la vulgarité du
voisinage, poursuivent une noble chimère d'art dans la fumée du maryland.
_J'écris mes vers ainsi qu'on fait des cigarettes_,
chante le nonchalant flâneur du _Reliquaire_, qui rôda longtemps autour
de la religion et de la vertu, avant d'y entrer, laissant tomber la
cendre de ses cigarettes sur les mythes profanes et chrétiens... Et
comme le «petit fait» cher à Stendhal ne doit jamais être dédaigné, on
note avec plaisir qu'il s'approvisionne de cigarettes «à la main» chez
le frère portier d'une congrégation.
JULES LEMAITRE
JULES LEMAÎTRE offre à l'observateur un modèle redoutable et un peu
déconcertant. Le portraitiste officiel dont la palette sage immobilise
à loisir, sous des pâtes solides, des figures de tout repos, perdrait
sa sérénité à poursuivre cette physionomie mobile: elle échappe sans
cesse par un aspect nouveau à l'artiste qui croit la saisir. Pour la
rendre avec quelque fidélité, il faudrait la fine poussière de pastel
qui surprend la vie et en fixe les apparences fuyantes. Il a connu les
enthousiasmes discrets et les applaudissements bruyants, la double
volupté des ovations et des injures. Cependant le politique qui
s'enveloppe dans les plis du drapeau est bien le même homme que
l'essayiste qui drape ses paradoxes en des étoffes _Liberty_ et dont la
pensée accuse ses contours, nets et purs, sous une ironie transparente.
Entre leurs idées, on découvrirait peut-être, comme dit Gœthe, ce lien
semblable à une chaîne d'acier qu'une guirlande de fleurs dérobe à la
vue.
C'est par le feuilleton des _Débats_ qu'il entra, avec nonchalance,
dans la célébrité. En 1886, Sarcey occupait l'Empire. Sous sa tutelle
avunculaire, l'ordre régnait à Cabotinville. Il veillait avec une
jalousie ombrageuse à la séparation des genres. Sa critique robuste,
qui entourait le gros drame ou le frêle vaudeville de lourds travaux
de circonvallation, à la Vauban, ignorait les faiblesses charmantes de
l'hésitation. Il semblait que M. Nisard lui eût confié, à son lit de
mort, le secret de la vérité. Cependant, tandis qu'il faisait la police
des grandes routes, encourageant les recrues, souriant aux briscards et
gourmandant les insoumis avec une brutalité cordiale, son jeune confrère
entraînait les amateurs, loin des chemins connus et des sites officiels,
devant des «points de vue» ignorés des agences. Et ainsi Sarcey était
notre conscience, mais Lemaître était notre péché. On était satisfait
et reconnaissant de le suivre en ses vagabondages hardis où parfois il
donnait l'impression de frôler des précipices, comme si de le comprendre
vous classait déjà dans une aristocratie.
Ce Lemaître de la première période, c'est, si j'ose dire, le Lemaître
des «opinions à ne pas répandre». Comme il paraît peu tenir à ses idées!
On dirait qu'il les sait, telles les femmes, impuissantes à donner ce
qu'elles promettent. Il les aime pour leur charme et pour leur danger.
De toutes il fait son plaisir. Et afin de rendre les nuances de cet
intellectualisme voluptueux et inconstant, qui cueillit la fleur de nos
façons de penser et de sentir, on souhaiterait disposer d'une formule
inédite et on l'appellerait volontiers «un homme à idées», dans le sens
où l'on dit: un homme à femmes. Est-ce que le XVIIe siècle n'usait
point du même terme pour signifier ces différentes curiosités, exemptes
d'attachement?
Ces «libertinages» sont des jeux exquis et dangereux. Le coup de
passion guette sans cesse les êtres charmants et volages qui, à force
de posséder, finissent par être possédés à leur tour. M. Jules Lemaître
connut, lui aussi, la crise qu'il contribua à rendre classique, car
l'_Age difficile_, au fond, sonne à tout âge. C'est le théâtre qui
éveilla en lui l'homme de tempérament: il fit à des idées fécondes de
beaux enfants. _Le Pardon_, _le Député Leveau_ et _l'Aînée_ comptent,
à mon sens, parmi les chefs-d'œuvre de la scène contemporaine. Mais
bientôt une pensée plus tyrannique l'occupa tout entier... Devant ce
nouvel avatar, ses admirateurs, d'abord surpris, songeaient: «Comme il
est devenu fidèle!...» Et ce fut une grande aventure.
*
* *
Le plus minutieux analyste ne distinguerait pourtant pas, en cette
évolution, la moindre parcelle de dilettantisme (que ce mot, jeune
encore, paraît aujourd'hui ridé!). Elle ne procède point d'un désir,
plus ou moins obscur, d'alimenter sa sensibilité avec des émotions
inconnues, mais au contraire d'un instinct profond et ingénu. Si pour
Coppée le patriotisme est un foyer élargi, s'il semble être né, en
Forain, derrière des portants de coulisses, de certaines hostilités de
contact, chez Lemaître il vient directement des bords de la Loire.
La Providence qui arrangea les paysages de l'Orléanais est un dieu
qui ne s'en fait pas accroire. On imagine qu'il dut les exécuter
le septième jour,--le jour du repos. Ces molles collines dessinées
d'une main indolente, ces petits bois jetés çà et là avec une habile
négligence et sans effort apparent de composition ont une beauté
familière dont on ne découvre que lentement la secrète harmonie. C'est
une création facile et sans prétentions à la majesté: elle ne déclame
point, mais elle cause. Et l'on se plaît à croire qu'un demiurge
intelligent guida vers l'abbaye de Beaugency les restes du délicieux
Sérénus, le plus sage et le plus réfléchi des martyrs, afin que son
ombre, accablée par la grandeur romaine, trouvât enfin sa patrie
véritable et la terre qu'elle pouvait porter. M. Jules Lemaître a
peint avec une piété fraternelle ce patricien qui aima la vérité sans
être sûr de la tenir, et s'immola par tendresse, j'allais dire par
obligeance--héros discret dont la figure idéale offre aux néo-chrétiens
un saint excellent: car, en somme, qu'est-ce que le néo-christianisme,
sinon une façon attendrie d'être incrédule?
Dans cette campagne aimable, le patriotisme ne s'impose pas: il
s'insinue... Quand on étudie la psychologie de M. Jules Lemaître, il
faut tenir compte de Tavers. Tavers est une commune du Loiret (1,089
habitants, postes et télégraphes) où la sobriété de la nature se
reflète en une administration économe et en des budgets équilibrés.
L'auteur de _Mariage blanc_ y remplit les fonctions de maire; et ce
fut une date considérable dans sa vie que celle où il revint de la
capitale, le front ceint des lauriers tout frais cueillis rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois et rue Drouot, afin de siéger au
Conseil municipal.
Sans doute, au début de son mandat, l'ironie inquiète du philosophe dut
énerver parfois l'énergie et la décision de l'édile, hésitant entre
deux projets de voirie également avantageux. On ne saurait demander au
disciple affectionné d'Ernest Renan la superbe intrépide du P. Didon,
qui dans les ingénieurs des ponts et chaussées romains découvrait les
délégués secrets et les fourriers du Christ, préparant des chemins
commodes aux évangélistes. Mais bientôt le paysan prit sa revanche. La
terre, toujours voisine, écarta doucement le penseur des arrangements
impérieux et des dures disciplines qui font un Saint-Just ou un
Brunetière. Sous son inspiration, il fut un critique sans orgueil et un
apôtre prudent.
*
* *
Ce sont là deux personnages que séparent d'anciens malentendus. M.
Jules Lemaître les habitua à vivre côte à côte en bonne harmonie,
comme l'instituteur et le curé de Tavers, à se soutenir et même à
s'entr'aider. L'apôtre enseigna au critique la modestie; le critique
apprit à l'apôtre la curiosité.
La curiosité est la plus rare des vertus apostoliques. Les hommes
d'action et les croyants s'abaissent rarement aux petites misères de la
méthode expérimentale. Les mots qui, dans le commerce des idées, ont une
valeur fiduciaire de billets de banque sont reçus par eux comme argent
comptant. Ils se soucient peu de vérifier l'actif de leurs bilans ni les
réserves de réalités auxquelles ils correspondent. Or il arriva qu'en
inventoriant la notion de patrie, M. Jules Lemaître découvrit d'abord
une menue monnaie d'humanité où il reconnut, profondément gravée,
l'empreinte nationale.
Il est des patriotes qui se décident sur d'éclatants spectacles et dont
la sensibilité veut être mise en branle par de magnifiques parades,
des arcs de triomphe, des gestes superbes et violents. On imagine que
M. Jules Lemaître subit le charme de la patrie avant d'en sentir la
grandeur. Et ce n'est pas dans des figures imposantes et augustes qu'il
en retrouva d'abord l'image, mais plutôt en ces âmes polies et nuancées,
fines et fortes, miroirs délicats où se reflète aussi l'histoire de la
race.
On n'a pas oublié les fêtes anniversaires de Port-Royal-des-Champs où
l'illustre académicien célébra la gloire de Jean Racine. La veille, en
l'église Saint-Étienne-du-Mont, où un prélat officiait pontificalement,
les sociétaires en redingote, les dames de la Comédie en costume
tailleur de coupe sévère et de couleur sombre, encadrés par de somptueux
chanoines, avaient apporté des condoléances décentes, comme à un bout
de l'an de parent riche. Mais dans le paysage où se forma le génie du
divin poète, M. Jules Lemaître organisa pour quelques dévots un service
intime, et sa parole pénétrante parut rattacher à leur sol les fleurs
altières qu'il cultivait, jardinier passionné, dans les serres des
théâtres officiels. Et ce fut une méditation spirituelle en même temps
qu'une oraison patriotique.
Si M. Lemaître n'était pas conseiller municipal de Tavers, c'est à
Port-Royal qu'on se plairait à le voir exercer les fonctions édilitaires,
_Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée!_
On découvre ainsi avec plaisir, parmi les intercesseurs de sa foi,
à défaut d'un Marbot ou d'un La Tour d'Auvergne, une Junie et une
Bérénice. C'est le privilège des vieux pays d'associer le passé d'un
peuple à la grâce d'une femme. Devant ces modèles de perfection, M.
Jules Lemaître admira les singulières fortunes et les prodigieux
hasards, le long enchaînement de réussites qui avaient produit de telles
combinaisons d'humanité. Cependant il connut aussi que la Beauté est la
fille de la Force et que les âges de fer portent les chefs-d'œuvre,
comme les anciens chevaliers arboraient des fleurs des champs au défaut
de leurs cuirasses. C'est dans un silence assuré par les armes, quand
Louis XIV fait la police de l'Europe, que montent majestueusement vers
le ciel les fureurs ordonnées de Phèdre et les plaintes harmonieuses
d'Andromaque. M. Jules Lemaître, après avoir souri naguère au vers de
Boileau sur le regard de Louis, qui enfante des merveilles, se prit à
respecter cet honnête courtisan.
*
* *
Depuis quelques années l'homme d'action aux propos énergiques masqua
un peu le moraliste au geste hésitant et dont l'indécision charmante,
soulignant les remarques de l'intelligence la plus lumineuse et la
plus ornée, semblait avoir une grâce d'artifice. C'est néanmoins en ce
dernier portrait que l'avenir reconnaîtra M. Jules Lemaître. L'écrivain
est si peu industrieux que c'est à peine si l'on sent en lui l'homme
de lettres. Sous les formes souveraines de l'art, il poursuit toujours
l'humanité qui répand dans le monde les copies hâtives, les répliques
bâclées et les reproductions à la grosse des effigies parfaites ciselées
par le génie. Ainsi sa dévotion aux belles figures qu'animèrent Racine,
Molière ou Marivaux n'est point un culte idolâtre: il admire en elles la
vitalité des petits contrats, faits de préjugés consentis et d'illusions
magnifiées, qui constituent la physionomie morale de la France.
L'an dernier, je rencontrai M. Jules Lemaître en province, à la table
d'un conseiller général. On s'entretenait d'un adversaire politique,
romancier encore peu notoire; quelqu'un fit observer qu'il ne manquait
pas de mérite.
--Oui, fit l'auteur des _Contemporains_ avec une gaieté narquoise, c'est
un fin lettré!
Et en l'écoutant je songeais à cet évêque de Nantes disant au jeune
comte de Bouteville qui frisait sa moustache avant de recevoir
l'absolution:
--Je vois, mon enfant, que vous pensez encore au monde!
M. Jules Lemaître aurait-il renoncé à briller et à plaire? La
terre maternelle qui alimenta son talent d'une sève généreuse le
reprendrait-elle au point de l'absorber tout entier? Ce serait un grand
dommage. En demeurant dans le siècle, il peut contribuer aussi utilement
à enrichir le patrimoine national. Quand ce délicieux artiste, qui fit
le tour de toutes les idées et se plut à tous les paysages de la pensée,
parle, comme un Père de l'Église souriant, de la vanité de la gloire,
il a peut-être raison. Mais il ne faut pas le dire. Ne décourageons pas
les innocents qui rêvent d'entreprendre, à leur tour, le beau voyage.
L'ambition, après tout, est une illusion féconde, et quelle serait la
valeur du jour si l'on ne croyait pas au lendemain?
ANATOLE FRANCE
SI M. l'abbé Guitrel, devenu par l'entremise de M. Worms-Clavelin,
évêque de Tourcoing, s'ingéniait à fournir une preuve de l'existence de
Dieu qui fortifiât saint Anselme sans désobliger les pouvoirs publics,
j'imagine qu'il la trouverait dans le dessein prémédité de la Providence
qui fit naître le romancier de _Sylvestre Bonnard_ entre le palais
Mazarin et le ruisseau de la rue du Bac, en face du Louvre des Valois.
Partout les pierres parlent, pourvu qu'elles aient un passé; mais, en ce
petit coin de l'univers, elles font des discours. Une majesté familière,
des souvenirs tragiques et galants, de la splendeur et de l'ordre: c'est
en ce paysage chargé d'histoire que devait se former le génie du plus
mesuré de nos écrivains.
Dans les salons de l'Étoile et de la Plaine-Monceau, goûtant l'automne
de sa gloire charmante, ce bibliothécaire passionné connut les
dissipations spirituelles du monde et les molles douceurs d'une sorte
de patriarcat. Cependant les conseils de prudence que sa jeunesse
pensive reçut d'une beauté harmonieuse et disciplinée tinrent toujours
son talent en garde contre les nouveautés du siècle. A la clarté des
lustres, de jeunes étrangères, ignorant encore l'art d'éblouir sans
étonner, resplendissent de mille pierreries; de même, d'éclatants
poètes, de somptueux prosateurs dont le romantisme ne s'est point
assagi, ne consentent jamais à paraître en public s'ils ne se couvrirent
d'abord de tous leurs bijoux. L'auteur de _l'Anneau d'améthyste_ sait
que la pureté de la forme possède une vertu plus sûre que ces ornements
d'emprunt pour insinuer dans les âmes l'image de la beauté. Sur sa
pensée unie, aucune surcharge de luxe barbare: un seul diamant, mais
incomparable, que le long et obscur travail des âges prépara.
*
* *
Par là, M. Anatole France apparaît comme le plus illustre représentant
de la tradition, l'un des derniers conservateurs de la langue. Nul
artiste ne mêla plus âprement le Temps à ses pensées. Qu'il raconte une
anecdote mondaine ou une «histoire comique», le Passé se dresse toujours
devant son esprit, tel un témoin; il en pare la minute fugitive et
la forme fragile, rendues plus émouvantes par l'idée qu'on a de leur
mort prochaine. Son imagination pathétique, qui accable du Cosmos
des cerveaux de comédiennes, étend avec complaisance sur de faciles
adultères l'ombre des cathédrales. Et le lys rouge plaît, au corsage de
Mme Martin Belleyme quittant les fresques de Ghirlandajo, l'âme encore
frissonnante des pieuses ivresses de Santa Maria Novella, pour chercher
une voilette. Et le cilice sied à la courtisane Thaïs, sainte ingénue
qui flagelle son corps gracieux, surprise de sentir sa chair tressaillir
avec délices sous des brutalités qui ne sont point des caresses.
Personnes adorables auxquelles notre dévotion reste attachée, inquiète
seulement de décider laquelle des deux est la plus vivante...
Ce sentiment de l'écoulement des choses, M. Anatole France en a fait
sa grâce sévère. Le long de son œuvre, où tant de fines voluptés nous
ravissent, on retrouve les membres dispersés d'un tragique poète.
L'hymne précieux qu'avec une terrible allégresse il dédie à la Nature
et au Néant fait songer à quelque végétation neuve jaillissant entre des
ruines ciselées...
C'est ainsi qu'en son enfance, sur ce quai Malaquais où les maigres
arbres poussiéreux semblent eux-mêmes souffrir des livres, le futur
ami de l'abbé Gérôme Coignard aperçut le docte M. Pigeonneau, portant
avec peine les conceptions du monde qu'inventa au cours des siècles
l'ingéniosité des philosophes, et le père Crainquebille, poussant ses
laitues. Cependant M. Anatole France ne semble point gêné par le noble
fardeau sous lequel pliaient les épaules du vénérable archéologue. Sa
main légère se joue parmi les chartes et les papyrus. C'est qu'il sait
que la science a d'abord pour but de soutenir des jolis contes. Des
boîtes de bouquinistes, cimetières où gisent tant de rêves humains, sa
magie évoque à plaisir de claires et rayonnantes visions.
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* *
Un jour, sur le pont des Arts, en compagnie de deux Immortels,--un grand
poète et M. le duc de Broglie,--le confident de M. Bergeret développait
des remarques abondantes et subtiles. Quand il fut parti, l'homme
d'état académicien exprima son sentiment en une phrase où la pudeur du
doctrinaire fortifie la réserve du gentilhomme:
«Il est charmant, mais bien pervers!»
On conçoit qu'un peu de surprise se soit mêlée à l'admiration de M. le
duc de Broglie écoutant son nouveau collègue qui, en une forme polie,
avec des phrases élégantes et discrètes, exposait tranquillement des
opinions formidables. Le ministre du Maréchal était préparé contre tous
les assauts des ennemis de la société,--il demeurait sans défense devant
cet adversaire imprévu: un nihiliste souriant.
C'est que le noble écrivain du _Secret du Roi_ était le plus généreux
et peut-être le plus téméraire des idéologues: conférant à sa théorie
de «l'ordre moral» une sorte de vertu rétroactive, il avait entrepris
d'introduire le sens de la dignité dans les jugements de l'Histoire.
Son rigorisme impérieux réglait celle-ci comme une maison solennelle et
bien tenue où les Faits, introduits cérémonieusement par un invisible
maître des Cérémonies, se succèdent à distance respectueuse et
trouvent aussitôt dans l'harmonie préétablie la place qui leur était
réservée. De cette façon de voir, les menues conjonctures prennent un
caractère de nécessité et les rencontres fortuites reçoivent une grande
considération. Peut-être la mauvaise humeur persistante de M. le duc
de Broglie contre Frédéric II fut-elle moins excitée par les coups de
force de ce monarque que par ses incorrections; il ne lui pardonna point
d'avoir, avec son insolente franchise et sa désinvolture brutale, donné
à l'Histoire des airs de bohémianisme.
Mais le romancier de _l'Orme du Mail_ ne se contenta pas de troubler la
majestueuse ordonnance en montrant dans l'enchaînement des phénomènes le
jeu du hasard et quelque frivolité. Il fit pire: il entra avec déférence
dans le génie des mystiques chrétiens.
Un tel hommage semble plus redoutable que n'eût été une honnête
violence. Quand Mme Worms-Clavelin fouille les paroisses afin de
découvrir les vieilles étoles dont elle couvrira ces sortes de sièges
appelés poufs, son âme de collectionneuse est sans malice. C'est qu'elle
n'est point théologienne. M. Anatole France se plaît aussi à décorer
ses livres d'ornements ecclésiastiques. Cependant il sait, lui, que la
religion offre à un artiste la plus belle morale à façonner selon le
goût d'Épicure...
Stendhal rapporte qu'une marquise italienne lui dit un jour:
--Voilà un bon sorbet; néanmoins il serait meilleur s'il était un péché!
Plus heureux que cette dame, M. Anatole France connut les joies du
sacrilège sans cesser d'être incrédule: son art, expert en voluptés
savantes, enrichit le pauvre amour d'ingénieuses hérésies et de discrets
blasphèmes. Des feux de l'enfer il garda juste ce qu'il faut pour
cuisiner de délicats plaisirs. En mettant une goutte d'huile sacrée dans
l'esprit de Voltaire, l'auteur du _Mannequin d'osier_ réalisa ce
chef-d'œuvre vraiment pervers: l'Imitation de Notre-Seigneur le Malin.
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* *
Sans doute deux époques nous apparaissent dans la vie de M. Anatole
France: celle où le chat Hamilcar, gardien de la cité des livres,
somnolait sur les Bollandistes, et le temps, plus voisin de nous, où
le petit Riquet se glissa sur le coussin de M. Bergeret, tandis que le
maître de conférences édifiait les subtiles hypothèses de son _Virgilius
nauticus_.
_Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires!_
Malgré l'avis de Baudelaire, M. Anatole France ne réserva point le chat
pour son âge mûr; il en fit son premier ami. Aristocrate et dédaigneux,
dans sa gravité circonspecte, risquant vers le monde de rares et
prudentes démarches, ce compagnon est bien le confident de l'écrivain
qui s'amusait à suivre les élans sournois de la concupiscence et les
ruses timides de l'ambition dans les âmes des grammairiens et des
paléographes, et goûtait des jouissances égoïstes aux festins silencieux
où la Grèce et Rome et la Renaissance sont servis. M. France approchait
de la cinquantaine quand Riquet lui ouvrit son âme obscure et gentiment
sociable; et il apprécia sa cordialité plébéienne, son désir de plaire,
son facile altruisme qui recherche le commerce des hommes.
Par quels détours de sa sagesse buissonnière le conteur de _Thaïs_ et
de _l'Étui de nacre_, qui enveloppait d'une ironie compatissante les
martyres puérils et les vains efforts, fut-il conduit des sensualités
bibliographiques de M. Gérôme Coignard aux rêves intrépides de M.
Jaurès?
Aux fêtes des universités populaires, ce dernier convie volontiers M.
France à poser l'abeille de Platon sur la fleur socialiste,--une fleur,
hélas! artificielle: à côté du fougueux tribun qui ouvre pour ses
ouailles les perspectives du futur Éden et invective contre la société
pourrie, le grand artiste auquel notre corruption fournit la matière
de pures images, étendu en son fauteuil d'honneur avec une élégante
nonchalance, a l'air d'un répondant. Et les suprêmes paroles du maître
de Jacques Tournebroche remontent du fond de notre mémoire, comme une
obsession: «Mon fils, crains les femmes et les livres pour la mollesse
et l'orgueil qu'on y trouve. Sois humble de cœur et d'esprit. Dieu
accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en
peuvent communiquer. N'écoute pas ceux qui, comme moi, subtiliseront sur
le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté et par
la finesse de leur discours...»
Peut-être, en somme, ce philosophe au pessimisme savoureux, plus
confiant dans la vertu des humbles que dans la prévoyance des sages pour
préparer la Cité idéale, caresse-t-il, en un coin secret de son cœur,
l'espoir que le peuple fera un jour aux sociologues la jolie surprise
d'une formule de bonheur universel, comme la petite Mme Coccoz, de ses
mains innocentes de bonne fille, offrit le manuscrit de la _Légende
dorée_ à M. Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut.
LÉON BOURGEOIS
ON distingue en M. Léon Bourgeois deux antagonistes qu'avec toute
sa diplomatie le président de la Chambre ne parvint pas toujours à
accorder: c'est l'intellectuel et c'est l'homme. Le député de la Marne
présente cette anomalie paradoxale d'avoir le tempérament d'un modéré et
l'esprit d'un jacobin. Tandis que sa nature facile le pousse secrètement
aux solutions amiables, son intelligence se raidit en d'orgueilleuses
formules. Sous l'embonpoint confortable qui lui donne l'aspect d'un haut
fonctionnaire, rembourré de chaufroix truffés des galas officiels, M.
Léon Bourgeois cache des tourments d'idéologue.
Ce conflit du bon vivant et du philosophe se poursuit depuis quinze
ans sous les yeux des observateurs intéressés, avec des alternatives
de fortune changeante. Tantôt le premier l'emporta sur le second, et
tantôt c'est le second qui eut l'avantage. Les adversaires se firent
même, de temps à autre, quelques niches; cependant, sous la forte
discipline du maître, ils apprirent à s'entr'aider et à se secourir.
Ainsi l'apprentissage familier de la dignité d'arbitre préparait M. Léon
Bourgeois à la haute magistrature dont l'investit la confiance de ses
collègues quand ils l'appelèrent à la présidence de la Chambre.
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L'émulation de ces compétiteurs raconte toute l'histoire, politique et
intime, de l'homme d'État. Elle explique ses grands succès et ses menues
disgrâces. Dans un monde où les caractères sont communément dépourvus de
nuances, la physionomie de M. Bourgeois prend par là une originalité qui
retient l'attention. Ce radical ombrageux qui dégage de la tolérance, ce
sectaire cordial dont le sourire semble négocier encore quand son esprit
se retranche dans de sévères _non possumus_, a je ne sais quel charme
redoutable.
Avec M. Mesureur, on est tout de suite prévenu. M. Trouillot est sans
mystère et M. Combes se confesse à première vue. Par son seul aspect
M. Brisson vous garantit contre les surprises. Certains même, comme M.
Pelletan, poussent la coquetterie jusqu'à se donner bénévolement des
airs terribles; tels les guerriers gaulois, afin d'étonner l'ennemi,
se paraient de têtes d'animaux. Dans la congrégation de la Maçonnerie,
qui a hérité de la Compagnie de Jésus le goût du pouvoir, on distingue
des cardinaux, des théologiens et des inquisiteurs: M. Léon Bourgeois
en est le prélat. Le grand Architecte lui a donné l'onction, vertu
romaine. Comme Berryer, qui emplissait ses poches de dragées, il aime
les sucreries; et les modérés notent cette faiblesse humaine avec
complaisance. Cependant ce charmeur ferait avec un sourire passer
la révolution. Qu'est-ce en effet que la solidarité, telle qu'il
l'envisage, sinon un essai de socialisme par la cordialité?
En 1896, j'eus l'honneur de le rencontrer à la table d'un spirituel
écrivain. M. Léon Bourgeois était alors président du Conseil. Parmi les
convives, se trouvait Mme Aubernon. Quand elle apprit que le farouche
protagoniste de l'impôt sur le revenu allait venir, l'aimable femme,
dont la sagesse réprouvait cette mesure fiscale, ne dissimula point son
sentiment, et avec l'entrain de brave cantinière qui lui était familier
elle déclara:
--Comment recevez-vous cet homme affreux qui nous menace de couper un
plat sur nos menus? Je ne me gênerai point pour lui dire son fait!
En rentrant au salon, après le dîner, Mme Aubernon disait tout bas au
maître de la maison, avec une stupéfaction comique:
--Savez-vous qu'il est très bien élevé?
Elle n'en revenait point. Deux heures de causerie avaient suffi à la
conversion. En quittant le président du Conseil, la grande bourgeoise
conservatrice était tout à fait conquise et, loin de lui marchander un
rôti, elle lui eût, par surcroît, accordé un entremets.
L'éminent homme d'État opéra d'autres miracles. Quand il était préfet
du Tarn, la puissance de sympathie qui émane de sa personne et de
son talent suffit à ramener au calme les mineurs déchaînés. Et les
deux aventures prouvent que, dans les occasions périlleuses, M. Léon
Bourgeois sait toujours ce qu'il faut dire. Elles attestent surtout que
l'éloquence peut guérir les blessures qu'elle fait, unissant ainsi les
vertus de la lance d'Achille aux avantages du sabre de M. Prudhomme.
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La parole est l'arme, brillante et dangereuse, de M. Léon Bourgeois.
Il la manie avec une finesse, une prudence, une possession de soi
et un brio singuliers. Examinez-le à la tribune, solide et ramassé,
tandis qu'avec sa belle voix enveloppante de baryton grave il glisse
en douceur, parmi des ronrons rassurants, une petite mesure radicale.
On a comparé M. de Freycinet à une souris blanche: M. Léon Bourgeois
évoquerait plutôt l'idée d'un angora. Il pelote l'argument et le
retourne avec volupté, comme s'il jouait. Cependant, même quand il
fait le gros dos, on le devine, sous sa feinte indolence, souple,
agile et prêt à rebondir. M. Jaurès et M. Millerand le caressent avec
précaution, car ils savent que sous sa patte de velours cet orateur
cache des griffes vigoureuses. Et M. Méline, de loin, le regarde avec
considération.
Le secret de son action oratoire est peut-être dans la surprenante
faculté qu'il possède de s'adapter aux milieux, grâce à laquelle il
peut modeler son personnage comme dans son atelier de sculpteur il
pétrit ses bonshommes de glaise, quand la politique lui laisse des
loisirs. De même qu'il ne parle pas le même langage à des artistes ou
à des sous-vétérinaires, il est autre, physiquement, dans les salons
diplomatiques ou dans les clubs. Son habit, qui aux soirs de banquets
populaires a des illusions de lustre, des défaillances de fraternité,
et semble presque mal coupé, retrouve dans le monde une élégance
assouplie, des flottements aisés et des revers orgueilleux; tant il est
vrai qu'une âme forte est vraiment maîtresse du vêtement qu'elle habite!
Ainsi, à certaines fêtes de la rue Cadet, sa rhétorique s'habille
humblement et sa pensée se fait modeste, par charité.
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Ces dons réunis expliquent comment M. Léon Bourgeois obtint ses plus
vifs succès dans les circonstances où l'on réclamait, plutôt qu'un homme
d'action, un artiste capable, par son intelligence, d'envisager les
différentes faces d'un problème, et, par son talent, d'en ajourner la
solution avec une élégante maëstria. Quelle est, aussi bien, l'assemblée
où s'affirmèrent avec le plus d'éclat la remarquable virtuosité et
l'éloquence dilatoire de M. le président de la Chambre? C'est le congrès
de La Haye en faveur du désarmement.
Il fallait un esprit particulièrement subtil et prudent pour sortir,
sans rien casser, de cette entreprise généreuse qui faisait marcher
les vieux diplomates, dans leurs escarpins vernis, sur des pointes de
baïonnettes. Le rapprochement, en une petite ville de Hollande, de tant
de ministres dont chaque parole d'apaisement semblait appuyée par des
régiments invisibles éveillait vaguement dans la mémoire le refrain de
_Barbe-Bleue_:
_J'ai là-haut dans la montagne
Un petit gros de cavaliers..._
Auprès de cette conférence pacifique sur une poudrière, la danse sur un
volcan de M. de Salvandy prend des airs de polka de famille...
M. Léon Bourgeois était mieux placé que tout autre, en sa qualité
de Français, pour sentir le danger de l'aventure: c'est en effet
au lendemain de l'abolition officielle de la peine de mort que la
guillotine fonctionna, dans notre pays, avec le plus d'entrain. La
Terreur sortit tout armée d'un rêve d'idylle. Quelles surprises
redoutables ne ménageait point à l'Europe le contact de tant de
dignitaires internationaux animés d'intentions conciliantes?
Notre délégué comprit aussitôt que les plénipotentiaires attendaient
moins des résolutions positives que des méditations philosophiques. A la
conférence organisée selon le vœu d'un jeune et charmant monarque, il
n'y eut qu'un conférencier, et ce fut lui. Ainsi se vérifia, sous une
forme imprévue, la justesse de l'observation faite par lord Dufferin,
ambassadeur d'Angleterre, sur le ministre des Affaires Étrangères en
1896:
«Avec celui-là, on peut causer.»
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Nous reverrons sans doute quelque jour, sur la scène, dans un rôle qui
sera nécessairement le premier, les deux personnages qui se disputent
l'empire de M. Léon Bourgeois; ce sera un spectacle attrayant dont les
amateurs peuvent attendre beaucoup de plaisir et les amis de l'ordre un
peu d'espoir.
Le politique, en somme, reste attaché aux vieilles conceptions de
la propriété individuelle et du groupement patriotique. C'est déjà
considérable. Mais l'artiste qui triompha à La Haye autorise d'autres
espérances. Au congrès diplomatique de la Paix, il a rempli les
fonctions de président; au fauteuil du Palais-Bourbon, il a fait office
de diplomate.
L'orateur qui réussit à émouvoir un parterre d'ambassadeurs--le public
le moins sensible du monde--est bien capable de faire «pleurer de
tendresse» les loups de la Montagne. Et ce serait un curieux sujet, pour
un peintre symboliste, que cette adaptation moderne du mythe d'Orphée:
M. Léon Bourgeois accordant sa lyre entre les collectivistes et les
radicaux de gouvernement.
Sans doute, il n'obtiendra pas plus le désarmement des partis qu'il
n'obtint jadis le désarmement des peuples. Cependant sa belle chanson,
qui berce harmonieusement le prolétariat, contribuera peut-être à
ajourner les catastrophes.
PAUL DESCHANEL
DANS la série de portraits qui décore, au Palais-Bourbon, la salle
de billard, la figure de M. Paul Deschanel met une note originale. A
côté de M. Henri Brisson, de M. Burdeau, de M. Floquet et de M. Ch.
Dupuy, il n'a pas l'aspect d'un successeur. M. Brisson, avec son air de
condoléance distinguée, incarne «l'austère intrigant» de la troisième
République. M. Floquet, pompeux et vide, spirituel et un peu sot,
représente la noblesse du régime: insurgé décoratif et honoraire devenu
un bousingot repenti qui sourit, du fauteuil, aux dames de la tribune
diplomatique, et n'a conservé du rouge qu'à ses talons. M. Burdeau
égaie ce Musée administratif par un profil embusqué d'homme d'affaire.
Avec sa grosse franchise plébéienne et sa bonhomie très surveillée, M.
Charles Dupuy est d'abord plus cordial. Son large dos auvergnat, dont on
distinguait des galeries les vagues remous quand M. Jules Guesde agitait
ses banderilles à la tribune, trouva tout de suite au fauteuil la courbe
favorable à la sérénité. Certaines de ses répliques sont des modèles
de bonne grâce meurtrière. Il distribuait les rappels à l'ordre comme
des pensums, avec une brutalité distraite. Je sais un député qui, étant
monté au bureau pendant une séance de tout repos, le surprit lisant les
_Mémoires d'outre-tombe_. Le président Dupuy ne dissimula point son
sentiment:
--Je m'ennuie ici, fit-il; je veux redevenir ministre de l'Intérieur!