CHAPITRE LXXXV.

Second siége de Toulouse.

En apprenant l'apostasie de Toulouse, le comte passa le Rhône et revint

en toute hâte sur ses pas suivi du cardinal, et arrivant ensemble devant

la ville, ils l'assiégèrent en l'an 1217. Or était cette cité très-vaste

et très-populeuse, garnie de routiers et autres en grand nombre,

lesquels étaient auparavant ennemis secrets de Montfort, et s'y étaient

réunis pour la défendre contre Dieu, le comte et la sainte Église qu'il

travaillait de toutes ses forces à faire triompher. En effet, beaucoup

de châteaux et de nobles autour de Toulouse avaient trempé dans la

trahison, promettant secours en temps et lieu. Comme le noble comte fut

venu avec les siens jusqu'aux fossés de Toulouse, voulant prendre la

ville d'assaut, il fut violemment repoussé par les habitans, et vint

camper près du château Narbonnais; puis, pour autant que Toulouse ne

pouvait être assiégée efficacement, si, au-delà de la Garonne qui la

protège du côté de la Gascogne, il n'y avait une armée pour empêcher les

Toulousains de sortir par les deux ponts jetés sur ce fleuve, le comte

le passa avec une troupe des siens, laissant en deçà près son fils

Amaury avec bon nombre de chevaliers, et il demeura de ce côté quelques

jours; mais comprenant enfin que la troupe d'Amaury ne suffisait pas

pour résister aux ennemis, il traversa de nouveau la Garonne, afin de

faire, en réunissant deux corps trop faibles et en péril, une armée

capable de se défendre. N'oublions point de rapporter un miracle que

Dieu fit dans ce second passage, afin que gloire lui soit rendue

toujours et en toutes choses. Comme le comte, tout armé et monté sur son

cheval bardé, voulait entrer dans le bateau, il tomba dans le fleuve à

l'endroit le plus profond, et ne reparaissant pas, la crainte, l'effroi

et une extrême douleur saisissent soudain tous les nôtres. Rachel pleure

son fils, l'enfer hurle de joie et se réjouit dans ce malheur; il

appelle les nôtres orphelins quand leur père vit encore. Toutefois celui

qui, à la prière d'Élisée, voulut qu'une hache surnageât sur l'eau,

enleva notre prince de l'abîme, lequel en sortit étendant

très-dévotement ses mains jointes vers le ciel, et aussitôt il fut, avec

bien grande joie, retiré par les nôtres dans la barque, et conservé sain

et sauf à la sainte Église, pour laquelle il s'opposait comme une

barrière à la rage de ses persécuteurs. Ô clémence ineffable du

Sauveur! Cependant les Toulousains dressèrent un grand nombre de

perrières et de mangonneaux, afin de ruiner le château Narbonnais,

d'accabler de pierres le cardinal Bertrand, légat du siége apostolique,

avec ses compagnons, et de lapider en lui l'Église romaine. Ô combien de

fois ledit cardinal eut peur là même de mourir, lui qui, plein de

prudence, ne refusa jamais de vivre pour la cause de Jésus-Christ! Dans

le même temps, le noble comte reçut des otages des gens de Montauban,

parce qu'ils étaient soupçonnés de brasser avec les Toulousains quelques

supercheries contre la paix, portant le miel sur les lèvres et le fiel

dans le coeur; ce qui fut bien prouvé par la suite, quand le sénéchal

d'Agen étant venu à Montauban au nom du comte de Montfort, avec l'évêque

de Lectoure, les habitans envoyèrent à Toulouse durant qu'il dormait

sans crainte, mandant à l'ex-comte Raimond qu'il vînt avec les

Toulousains dans leur ville, qu'ils lui livreraient ledit sénéchal et

tueraient tous ses compagnons; sur quoi, Raimond envoya cinq cents

hommes armés qui, entrant la nuit même dans le château (car il était

voisin de Toulouse), barricadèrent les places, de l'avis des habitans

qui étaient plus de trois mille, placèrent des gardes à la porte des

maisons où couchaient le sénéchal et les gens de sa suite de peur qu'ils

n'échappassent, et, pour plus grande précaution, y mirent une grande

quantité de bois, afin que, s'ils ne pouvaient les prendre autrement, du

moins ils les brûlassent tous. Cela fait, les Toulousains se mettent à

pousser de grands cris, les trompettes sonnent, un grand mouvement et un

grand tumulte éclatent; les Français se lèvent sommeillant et étourdis,

se confiant non dans leurs forces, mais dans le seul secours de Dieu.

Soudain ils s'arment; et bien que dispersés dans la place, ils ont tous

une même volonté, la même foi dans le Seigneur, le même espoir de

vaincre; ils sortent de leur logis malgré les ennemis sur qui ils se

ruent impatiens comme des lions; les traîtres prennent la fuite, les uns

tombent dans les lacs qu'ils avaient préparés, d'autres se précipitent

en bas des murs, bien que personne ne les poursuive. Bref, les nôtres

s'emparent de presque tous leurs meubles et brûlent le reste.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 92 / 144 题