Second siége de Toulouse.
En apprenant l'apostasie de Toulouse, le comte passa le Rhône et revint
en toute hâte sur ses pas suivi du cardinal, et arrivant ensemble devant
la ville, ils l'assiégèrent en l'an 1217. Or était cette cité très-vaste
et très-populeuse, garnie de routiers et autres en grand nombre,
lesquels étaient auparavant ennemis secrets de Montfort, et s'y étaient
réunis pour la défendre contre Dieu, le comte et la sainte Église qu'il
travaillait de toutes ses forces à faire triompher. En effet, beaucoup
de châteaux et de nobles autour de Toulouse avaient trempé dans la
trahison, promettant secours en temps et lieu. Comme le noble comte fut
venu avec les siens jusqu'aux fossés de Toulouse, voulant prendre la
ville d'assaut, il fut violemment repoussé par les habitans, et vint
camper près du château Narbonnais; puis, pour autant que Toulouse ne
pouvait être assiégée efficacement, si, au-delà de la Garonne qui la
protège du côté de la Gascogne, il n'y avait une armée pour empêcher les
Toulousains de sortir par les deux ponts jetés sur ce fleuve, le comte
le passa avec une troupe des siens, laissant en deçà près son fils
Amaury avec bon nombre de chevaliers, et il demeura de ce côté quelques
jours; mais comprenant enfin que la troupe d'Amaury ne suffisait pas
pour résister aux ennemis, il traversa de nouveau la Garonne, afin de
faire, en réunissant deux corps trop faibles et en péril, une armée
capable de se défendre. N'oublions point de rapporter un miracle que
Dieu fit dans ce second passage, afin que gloire lui soit rendue
toujours et en toutes choses. Comme le comte, tout armé et monté sur son
cheval bardé, voulait entrer dans le bateau, il tomba dans le fleuve à
l'endroit le plus profond, et ne reparaissant pas, la crainte, l'effroi
et une extrême douleur saisissent soudain tous les nôtres. Rachel pleure
son fils, l'enfer hurle de joie et se réjouit dans ce malheur; il
appelle les nôtres orphelins quand leur père vit encore. Toutefois celui
qui, à la prière d'Élisée, voulut qu'une hache surnageât sur l'eau,
enleva notre prince de l'abîme, lequel en sortit étendant
très-dévotement ses mains jointes vers le ciel, et aussitôt il fut, avec
bien grande joie, retiré par les nôtres dans la barque, et conservé sain
et sauf à la sainte Église, pour laquelle il s'opposait comme une
barrière à la rage de ses persécuteurs. Ô clémence ineffable du
Sauveur! Cependant les Toulousains dressèrent un grand nombre de
perrières et de mangonneaux, afin de ruiner le château Narbonnais,
d'accabler de pierres le cardinal Bertrand, légat du siége apostolique,
avec ses compagnons, et de lapider en lui l'Église romaine. Ô combien de
fois ledit cardinal eut peur là même de mourir, lui qui, plein de
prudence, ne refusa jamais de vivre pour la cause de Jésus-Christ! Dans
le même temps, le noble comte reçut des otages des gens de Montauban,
parce qu'ils étaient soupçonnés de brasser avec les Toulousains quelques
supercheries contre la paix, portant le miel sur les lèvres et le fiel
dans le coeur; ce qui fut bien prouvé par la suite, quand le sénéchal
d'Agen étant venu à Montauban au nom du comte de Montfort, avec l'évêque
de Lectoure, les habitans envoyèrent à Toulouse durant qu'il dormait
sans crainte, mandant à l'ex-comte Raimond qu'il vînt avec les
Toulousains dans leur ville, qu'ils lui livreraient ledit sénéchal et
tueraient tous ses compagnons; sur quoi, Raimond envoya cinq cents
hommes armés qui, entrant la nuit même dans le château (car il était
voisin de Toulouse), barricadèrent les places, de l'avis des habitans
qui étaient plus de trois mille, placèrent des gardes à la porte des
maisons où couchaient le sénéchal et les gens de sa suite de peur qu'ils
n'échappassent, et, pour plus grande précaution, y mirent une grande
quantité de bois, afin que, s'ils ne pouvaient les prendre autrement, du
moins ils les brûlassent tous. Cela fait, les Toulousains se mettent à
pousser de grands cris, les trompettes sonnent, un grand mouvement et un
grand tumulte éclatent; les Français se lèvent sommeillant et étourdis,
se confiant non dans leurs forces, mais dans le seul secours de Dieu.
Soudain ils s'arment; et bien que dispersés dans la place, ils ont tous
une même volonté, la même foi dans le Seigneur, le même espoir de
vaincre; ils sortent de leur logis malgré les ennemis sur qui ils se
ruent impatiens comme des lions; les traîtres prennent la fuite, les uns
tombent dans les lacs qu'ils avaient préparés, d'autres se précipitent
en bas des murs, bien que personne ne les poursuive. Bref, les nôtres
s'emparent de presque tous leurs meubles et brûlent le reste.