CHAPITRE LXXXIV.

Siége de Montgrenier.

En ce temps-là, ce vieil ennemi et persécuteur infatigable de la cause

du Christ, le comte de Foix, contrevenant aux commandemens du souverain

pontife et du second concile général au sujet de la paix, ou du moins de

la trève à observer pendant quinze ans, avait construit près de Foix un

certain fort qu'on nommait Montgrenier, lequel était assis au sommet

d'une montagne très-haute, et semblait, au jugement humain, non

seulement inexpugnable, mais presque inaccessible. Là habitaient les

perturbateurs et destructeurs de la foi; là les ennemis de l'Église

avaient leur refuge et leur repaire. Le comte de Montfort apprenant que

cette citadelle était pour eux un moyen de porter à la chrétienté de

notables dommages, qui, s'ils n'étaient promptement réprimés, pourraient

préjudicier plus qu'on ne saurait dire aux affaires de Jésus-Christ,

forma le dessein de l'assiéger; et l'an du Verbe incarné 1216, le

sixième jour de février, ce vaillant prince arriva devant Montgrenier,

défendu par Roger Bernard, fils du comte de Foix, l'égal de son père en

méchanceté, ensemble plusieurs chevaliers et servans. Or le traître ne

croyait pas que nul parmi les mortels pût non seulement prendre son

fort, mais osât même l'attaquer dans une telle saison, vu, comme nous

l'avons dit, qu'il était situé dans des montagnes très-hautes et

très-froides, et qu'on était dans l'hiver, lequel en cet endroit est

d'ordinaire très-âpre. Mais le brave Montfort, se confiant dans celui

qui commande aux eaux et aux vents, et donne le secours avec les

épreuves, ne redoutant ni les orages ni la rigueur des neiges, ni

l'abondance des pluies, et formant le siége au milieu des boues et du

froid, se prit à le pousser vivement, malgré les efforts des chevaliers

du château; et comme nous pourrions à peine raconter par le menu toutes

les difficultés et tous les travaux de cette entreprise, disons en peu

de mots qu'il convient de l'appeler un martyre plutôt qu'une fatigue.

Bref, après nombre de jours, l'eau étant venue à manquer dans la place

aussi bien que les vivres, l'envie de résister encore faillit également

aux assiégés; car les nôtres, bien qu'à grand'peine, fermaient nuit et

jour toutes les issues si étroitement que les ennemis ne pouvaient

introduire dans le château aucune provision et n'osaient descendre pour

puiser de l'eau. Accablés de telles souffrances, ils traitèrent donc de

la reddition de Montgrenier; et comme les assiégeans ne connaissaient

pas bien toute leur situation, ils consentirent plus aisément à leurs

demandes: or elles étaient qu'il leur fût permis de sortir du château

avec leurs armes, ce qui fut fait. Roger Bernard jura de plus au comte

qu'il ne lui ferait point la guerre pendant une année; mais nous

montrerons plus bas combien il observa mal ce serment.

Le château fut rendu la veille de la Résurrection du Seigneur, et après

que le noble comte y eut aussitôt mis garnison de ses servans, il revint

à Carcassonne, d'où il marcha sur certains châteaux du diocèse de

Narbonne voisins de Termes, où habitaient routiers qui, pour leurs

péchés, avaient été chassés de leurs terres; il prit les uns de force,

et reçut les autres sans aucune condition. Ces choses dûment faites,

Montfort gagna les quartiers de Provence, à savoir vers le diocèse de

Nîmes, pour autant que la ville de Saint-Gilles ayant fait pacte de mort

avec les gens d'Avignon et de Beaucaire, ensemble plusieurs châteaux

dudit diocèse qui avaient rompu cette même année avec Dieu et l'Église,

s'était rendue à Raimond, fils de Raimond, ex-comte de Toulouse. Comme

donc le noble comte, pour cause de pélerinage et du consentement de

l'abbé, souverain seigneur de Saint-Gilles, y fut arrivé, les habitans

ne voulurent l'y admettre; et en appelant au seigneur cardinal Bertrand,

ils fermèrent leurs portes; sur quoi notre comte, homme qu'il était

plein d'humilité et de dévotion, s'éloigna de Saint-Gilles par déférence

pour cet appel. En effet, dans ce temps était venu en Provence maître

Bertrand, cardinal-prêtre du titre de Saint-Jean et Saint-Paul, légat du

siége apostolique, personnage de grande science et d'immense vertu,

envoyé par le souverain pontife pour ordonner des choses qui

concernaient la paix et la foi dans les provinces de Vienne, d'Arles,

d'Aix, Embrun et Narbonne, lequel était pour lors au-delà du Rhône dans

la cité d'Orange, et à qui les citoyens d'Avignon et de Marseille, non

plus que les gens de Saint-Gilles, de Beaucaire et de Tarascon, ne

voulaient obéir, ayant tourné à réprobation et apostasie. Cependant le

noble comte de Montfort attaquait vivement les châteaux qui, comme nous

l'avons dit, avaient, au diocèse de Nîmes, apostasié cette année même,

secouru par Gérard, archevêque de Bourges, et Robert, évêque de

Clermont, homme puissant qui, l'année précédente, avait pris la croix

contre les perturbateurs et les ennemis de la foi. Soutenu de leur

assistance et de celle de nombreux chevaliers et servans venus avec eux,

Montfort assiégea un certain château près Saint-Gilles, nommé

Posquières, et s'en étant rendu maître, il assiégea un autre château

appelé Bernis, qu'il prit après de vaillans efforts, et où il fit pendre

à des potences beaucoup de ceux qu'il y trouva, selon leurs mérites. Or

ces triomphes frappèrent à tel point de terreur tous les apostats du

pays, qu'ils laissèrent vides tous les châteaux qu'ils occupaient et

fuirent à l'approche du comte; si bien que, dans toute la contrée en

deçà du Rhône, il en resta à peine qui lui résistassent, fors

Saint-Gilles, Beaucaire et quelques autres citadelles en très-petit

nombre. Cela fait, le comte descendit vers un bourg sur le Rhône, que

l'on nomme port Saint-Saturnin, tandis que le cardinal passait ce fleuve

près de Viviers (voulant voir le comte et avoir avec lui une conférence

pour les affaires de Jésus-Christ), car le passage du Rhône n'était plus

libre sur aucun point plus voisin, vu que les Avignonnais et autres

ennemis de la foi s'opposaient à la sainte entreprise et aux efforts

des Croisés; de telle sorte que le cardinal se plaignait qu'ils

l'eussent en quelque façon tenu assiégé dans la cité d'Orange. Il vint

donc à Saint-Saturnin où, entre autres outrages qu'il y reçut des

infidèles, le moindre ne fut pas qu'étant assis avec beaucoup de clercs

et de laïques en vue du Rhône, soudain les ennemis de Dieu qui

garnissaient le port lancèrent contre lui sept ou huit carreaux dont la

Providence divine put seule le préserver. Toutefois, le secrétaire du

pape, lequel était présent, fut blessé. Pour ce qui est du comte, il se

rendit en ce lieu avec diligence et allégresse bien grandes, auprès du

légat, auquel cet homme très-chrétien rendit tels honneurs qu'il ne

serait facile de l'expliquer. Vers le même temps, l'archevêque de

Bourges et l'évêque de Clermont ayant atteint le terme de leur

pélerinage, savoir quarante jours, s'en retournèrent chez eux. Quant au

comte, il assiégea vaillamment, prit et rasa la très-forte citadelle de

Dragonet, située sur la rive du Rhône, ayant pris tous ceux qui étaient

dedans et les ayant jetés dans les fers; et avait été cette tour

construite pour être une caverne de larrons, lesquels dépouillaient les

pélerins et autres qui venaient tant par terre que par eau. Ceci

terminé, l'avis et la volonté du cardinal fut que le noble comte passât

le Rhône et gagnât la Provence pour y réprimer les perturbateurs de la

paix, entre lesquels étaient Raimond, fils de l'ex-comte de Toulouse, et

Adhémar de Poitiers, avec leurs complices qui, dans ces quartiers,

troublaient de tout leur pouvoir les affaires de la foi. Montfort obéit

au cardinal et se fit apprêter exprès des vivres, des barques pour

traverser ce fleuve; ce qu'apprenant les ennemis, ils s'assemblèrent

par terre pour l'empêcher de passer à eux, tandis que les Avignonnais

venaient par le Rhône avec des navires bien armés pour servir au même

dessein; mais quand ils eurent vu traverser un très-petit nombre de

chevaliers du comte, frappés d'effroi par un divin miracle, ils

cherchèrent leur salut dans la fuite; et pareillement une terreur si

grande saisit tous ceux qui, dans ce pays, adhéraient aux ennemis de

Montfort, qu'ils abandonnèrent beaucoup de petits châteaux. Le noble

comte passa donc avec les siens, et vint à un château qu'on appelle

Montélimar, suivi du cardinal, à la volonté et de l'ordre duquel il

faisait toutes choses. Or Guitard d'Adhémar, seigneur de Montélimar pour

majeure partie, était avec les ennemis du comte, bien qu'il fût homme

lige du seigneur pape, et ne voulut rendre au cardinal ledit château

dont il avait fait le réceptacle des hérétiques, malgré la sommation qui

lui fut adressée; mais les habitans reçurent le comte, d'autant qu'un

certain chevalier, qui était aussi seigneur de Montélimar et parent

dudit Guitard, était et avait toujours été du parti de Montfort. Après

avoir passé quelques jours en ce lieu, notre comte marcha au siége d'un

château du diocèse de Valence, ayant nom Crest, et appartenant à Adhémar

de Poitiers, qui, comme nous l'avons dit déjà, était son ennemi, et

avait violemment persécuté l'évêque de Valence dont la ville adhérait et

avait toujours adhéré à la cause du soldat de Dieu. À son arrivée devant

Crest, le comte assiégea ce château très-noble et très-fort, bien garni

de chevaliers et de servans, et après en avoir formé le siége, commença

à l'attaquer bravement, de même que les gens de la place à se défendre

de toutes leurs forces. Là se trouvaient de notre côté plusieurs des

évêques du pays et des chevaliers français au nombre de cent environ,

que le roi Philippe avait envoyés au comte pour servir avec lui pendant

six mois. Durant ce siége, on essaya de rétablir la paix entre lui et

Adhémar; et, après beaucoup de paroles et de longues négociations, un

traité fut conclu entre eux deux avec promesse réciproque que le fils

d'Adhémar épouserait la fille du comte; même Adhémar livra à Montfort,

pour garantie qu'à l'avenir il ne l'attaquerait en rien, quelques-uns de

ses châteaux. En outre, un certain noble du pays, nommé Dragonet, se

rendit à notre comte dont il s'était séparé l'année précédente. Enfin,

la paix fut également rétablie entre Adhémar et l'évêque de Valence.

Tandis donc que le Seigneur Jésus avançait si miraculeusement les

affaires en ces contrées, le vieil ennemi voulut empêcher ce qu'il

s'affligeait de voir en si bon train. En effet, à la même époque, les

citoyens de Toulouse, ou, pour mieux dire, de la cité de fourberie,

agités d'un instinct diabolique, apostats de Dieu et de l'Église, et

s'éloignant du comte de Montfort, reçurent Raimond, leur ancien comte et

seigneur, qui, pour l'exigeance de ses mérites, avait été déshérité par

l'autorité du souverain pontife, bien plus[169], du second concile

général de Latran. Or étaient la noble comtesse épouse de Montfort,

celle de Gui son frère, et de ses fils Amaury et Gui, ensemble beaucoup

de fils et filles, tant du comte que de son frère, dans la citadelle de

Toulouse qu'on nomme château Narbonnais. Aussitôt ledit Raimond, Roger

Bernard, fils du comte de Foix, et certains autres qui étaient venus

avec lui, commencèrent à fortifier nuit et jour la ville d'un grand

nombre de barrières et de fossés, tandis qu'à la nouvelle de cette

trahison Gui de Montfort et Gui, frère et fils du comte, avec plusieurs

chevaliers, marchaient en toute hâte vers Toulouse, ayant avec eux ceux

que le comte avait laissés du côté de Carcassonne pour garder le pays,

lesquels se jetèrent dans la susdite citadelle où était la comtesse, se

postant dans les maisons du dehors pour que les ennemis ne pussent

l'assiéger extérieurement.

[Note 169: _Imo._]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 91 / 144 题