Siége de Montgrenier.
En ce temps-là, ce vieil ennemi et persécuteur infatigable de la cause
du Christ, le comte de Foix, contrevenant aux commandemens du souverain
pontife et du second concile général au sujet de la paix, ou du moins de
la trève à observer pendant quinze ans, avait construit près de Foix un
certain fort qu'on nommait Montgrenier, lequel était assis au sommet
d'une montagne très-haute, et semblait, au jugement humain, non
seulement inexpugnable, mais presque inaccessible. Là habitaient les
perturbateurs et destructeurs de la foi; là les ennemis de l'Église
avaient leur refuge et leur repaire. Le comte de Montfort apprenant que
cette citadelle était pour eux un moyen de porter à la chrétienté de
notables dommages, qui, s'ils n'étaient promptement réprimés, pourraient
préjudicier plus qu'on ne saurait dire aux affaires de Jésus-Christ,
forma le dessein de l'assiéger; et l'an du Verbe incarné 1216, le
sixième jour de février, ce vaillant prince arriva devant Montgrenier,
défendu par Roger Bernard, fils du comte de Foix, l'égal de son père en
méchanceté, ensemble plusieurs chevaliers et servans. Or le traître ne
croyait pas que nul parmi les mortels pût non seulement prendre son
fort, mais osât même l'attaquer dans une telle saison, vu, comme nous
l'avons dit, qu'il était situé dans des montagnes très-hautes et
très-froides, et qu'on était dans l'hiver, lequel en cet endroit est
d'ordinaire très-âpre. Mais le brave Montfort, se confiant dans celui
qui commande aux eaux et aux vents, et donne le secours avec les
épreuves, ne redoutant ni les orages ni la rigueur des neiges, ni
l'abondance des pluies, et formant le siége au milieu des boues et du
froid, se prit à le pousser vivement, malgré les efforts des chevaliers
du château; et comme nous pourrions à peine raconter par le menu toutes
les difficultés et tous les travaux de cette entreprise, disons en peu
de mots qu'il convient de l'appeler un martyre plutôt qu'une fatigue.
Bref, après nombre de jours, l'eau étant venue à manquer dans la place
aussi bien que les vivres, l'envie de résister encore faillit également
aux assiégés; car les nôtres, bien qu'à grand'peine, fermaient nuit et
jour toutes les issues si étroitement que les ennemis ne pouvaient
introduire dans le château aucune provision et n'osaient descendre pour
puiser de l'eau. Accablés de telles souffrances, ils traitèrent donc de
la reddition de Montgrenier; et comme les assiégeans ne connaissaient
pas bien toute leur situation, ils consentirent plus aisément à leurs
demandes: or elles étaient qu'il leur fût permis de sortir du château
avec leurs armes, ce qui fut fait. Roger Bernard jura de plus au comte
qu'il ne lui ferait point la guerre pendant une année; mais nous
montrerons plus bas combien il observa mal ce serment.
Le château fut rendu la veille de la Résurrection du Seigneur, et après
que le noble comte y eut aussitôt mis garnison de ses servans, il revint
à Carcassonne, d'où il marcha sur certains châteaux du diocèse de
Narbonne voisins de Termes, où habitaient routiers qui, pour leurs
péchés, avaient été chassés de leurs terres; il prit les uns de force,
et reçut les autres sans aucune condition. Ces choses dûment faites,
Montfort gagna les quartiers de Provence, à savoir vers le diocèse de
Nîmes, pour autant que la ville de Saint-Gilles ayant fait pacte de mort
avec les gens d'Avignon et de Beaucaire, ensemble plusieurs châteaux
dudit diocèse qui avaient rompu cette même année avec Dieu et l'Église,
s'était rendue à Raimond, fils de Raimond, ex-comte de Toulouse. Comme
donc le noble comte, pour cause de pélerinage et du consentement de
l'abbé, souverain seigneur de Saint-Gilles, y fut arrivé, les habitans
ne voulurent l'y admettre; et en appelant au seigneur cardinal Bertrand,
ils fermèrent leurs portes; sur quoi notre comte, homme qu'il était
plein d'humilité et de dévotion, s'éloigna de Saint-Gilles par déférence
pour cet appel. En effet, dans ce temps était venu en Provence maître
Bertrand, cardinal-prêtre du titre de Saint-Jean et Saint-Paul, légat du
siége apostolique, personnage de grande science et d'immense vertu,
envoyé par le souverain pontife pour ordonner des choses qui
concernaient la paix et la foi dans les provinces de Vienne, d'Arles,
d'Aix, Embrun et Narbonne, lequel était pour lors au-delà du Rhône dans
la cité d'Orange, et à qui les citoyens d'Avignon et de Marseille, non
plus que les gens de Saint-Gilles, de Beaucaire et de Tarascon, ne
voulaient obéir, ayant tourné à réprobation et apostasie. Cependant le
noble comte de Montfort attaquait vivement les châteaux qui, comme nous
l'avons dit, avaient, au diocèse de Nîmes, apostasié cette année même,
secouru par Gérard, archevêque de Bourges, et Robert, évêque de
Clermont, homme puissant qui, l'année précédente, avait pris la croix
contre les perturbateurs et les ennemis de la foi. Soutenu de leur
assistance et de celle de nombreux chevaliers et servans venus avec eux,
Montfort assiégea un certain château près Saint-Gilles, nommé
Posquières, et s'en étant rendu maître, il assiégea un autre château
appelé Bernis, qu'il prit après de vaillans efforts, et où il fit pendre
à des potences beaucoup de ceux qu'il y trouva, selon leurs mérites. Or
ces triomphes frappèrent à tel point de terreur tous les apostats du
pays, qu'ils laissèrent vides tous les châteaux qu'ils occupaient et
fuirent à l'approche du comte; si bien que, dans toute la contrée en
deçà du Rhône, il en resta à peine qui lui résistassent, fors
Saint-Gilles, Beaucaire et quelques autres citadelles en très-petit
nombre. Cela fait, le comte descendit vers un bourg sur le Rhône, que
l'on nomme port Saint-Saturnin, tandis que le cardinal passait ce fleuve
près de Viviers (voulant voir le comte et avoir avec lui une conférence
pour les affaires de Jésus-Christ), car le passage du Rhône n'était plus
libre sur aucun point plus voisin, vu que les Avignonnais et autres
ennemis de la foi s'opposaient à la sainte entreprise et aux efforts
des Croisés; de telle sorte que le cardinal se plaignait qu'ils
l'eussent en quelque façon tenu assiégé dans la cité d'Orange. Il vint
donc à Saint-Saturnin où, entre autres outrages qu'il y reçut des
infidèles, le moindre ne fut pas qu'étant assis avec beaucoup de clercs
et de laïques en vue du Rhône, soudain les ennemis de Dieu qui
garnissaient le port lancèrent contre lui sept ou huit carreaux dont la
Providence divine put seule le préserver. Toutefois, le secrétaire du
pape, lequel était présent, fut blessé. Pour ce qui est du comte, il se
rendit en ce lieu avec diligence et allégresse bien grandes, auprès du
légat, auquel cet homme très-chrétien rendit tels honneurs qu'il ne
serait facile de l'expliquer. Vers le même temps, l'archevêque de
Bourges et l'évêque de Clermont ayant atteint le terme de leur
pélerinage, savoir quarante jours, s'en retournèrent chez eux. Quant au
comte, il assiégea vaillamment, prit et rasa la très-forte citadelle de
Dragonet, située sur la rive du Rhône, ayant pris tous ceux qui étaient
dedans et les ayant jetés dans les fers; et avait été cette tour
construite pour être une caverne de larrons, lesquels dépouillaient les
pélerins et autres qui venaient tant par terre que par eau. Ceci
terminé, l'avis et la volonté du cardinal fut que le noble comte passât
le Rhône et gagnât la Provence pour y réprimer les perturbateurs de la
paix, entre lesquels étaient Raimond, fils de l'ex-comte de Toulouse, et
Adhémar de Poitiers, avec leurs complices qui, dans ces quartiers,
troublaient de tout leur pouvoir les affaires de la foi. Montfort obéit
au cardinal et se fit apprêter exprès des vivres, des barques pour
traverser ce fleuve; ce qu'apprenant les ennemis, ils s'assemblèrent
par terre pour l'empêcher de passer à eux, tandis que les Avignonnais
venaient par le Rhône avec des navires bien armés pour servir au même
dessein; mais quand ils eurent vu traverser un très-petit nombre de
chevaliers du comte, frappés d'effroi par un divin miracle, ils
cherchèrent leur salut dans la fuite; et pareillement une terreur si
grande saisit tous ceux qui, dans ce pays, adhéraient aux ennemis de
Montfort, qu'ils abandonnèrent beaucoup de petits châteaux. Le noble
comte passa donc avec les siens, et vint à un château qu'on appelle
Montélimar, suivi du cardinal, à la volonté et de l'ordre duquel il
faisait toutes choses. Or Guitard d'Adhémar, seigneur de Montélimar pour
majeure partie, était avec les ennemis du comte, bien qu'il fût homme
lige du seigneur pape, et ne voulut rendre au cardinal ledit château
dont il avait fait le réceptacle des hérétiques, malgré la sommation qui
lui fut adressée; mais les habitans reçurent le comte, d'autant qu'un
certain chevalier, qui était aussi seigneur de Montélimar et parent
dudit Guitard, était et avait toujours été du parti de Montfort. Après
avoir passé quelques jours en ce lieu, notre comte marcha au siége d'un
château du diocèse de Valence, ayant nom Crest, et appartenant à Adhémar
de Poitiers, qui, comme nous l'avons dit déjà, était son ennemi, et
avait violemment persécuté l'évêque de Valence dont la ville adhérait et
avait toujours adhéré à la cause du soldat de Dieu. À son arrivée devant
Crest, le comte assiégea ce château très-noble et très-fort, bien garni
de chevaliers et de servans, et après en avoir formé le siége, commença
à l'attaquer bravement, de même que les gens de la place à se défendre
de toutes leurs forces. Là se trouvaient de notre côté plusieurs des
évêques du pays et des chevaliers français au nombre de cent environ,
que le roi Philippe avait envoyés au comte pour servir avec lui pendant
six mois. Durant ce siége, on essaya de rétablir la paix entre lui et
Adhémar; et, après beaucoup de paroles et de longues négociations, un
traité fut conclu entre eux deux avec promesse réciproque que le fils
d'Adhémar épouserait la fille du comte; même Adhémar livra à Montfort,
pour garantie qu'à l'avenir il ne l'attaquerait en rien, quelques-uns de
ses châteaux. En outre, un certain noble du pays, nommé Dragonet, se
rendit à notre comte dont il s'était séparé l'année précédente. Enfin,
la paix fut également rétablie entre Adhémar et l'évêque de Valence.
Tandis donc que le Seigneur Jésus avançait si miraculeusement les
affaires en ces contrées, le vieil ennemi voulut empêcher ce qu'il
s'affligeait de voir en si bon train. En effet, à la même époque, les
citoyens de Toulouse, ou, pour mieux dire, de la cité de fourberie,
agités d'un instinct diabolique, apostats de Dieu et de l'Église, et
s'éloignant du comte de Montfort, reçurent Raimond, leur ancien comte et
seigneur, qui, pour l'exigeance de ses mérites, avait été déshérité par
l'autorité du souverain pontife, bien plus[169], du second concile
général de Latran. Or étaient la noble comtesse épouse de Montfort,
celle de Gui son frère, et de ses fils Amaury et Gui, ensemble beaucoup
de fils et filles, tant du comte que de son frère, dans la citadelle de
Toulouse qu'on nomme château Narbonnais. Aussitôt ledit Raimond, Roger
Bernard, fils du comte de Foix, et certains autres qui étaient venus
avec lui, commencèrent à fortifier nuit et jour la ville d'un grand
nombre de barrières et de fossés, tandis qu'à la nouvelle de cette
trahison Gui de Montfort et Gui, frère et fils du comte, avec plusieurs
chevaliers, marchaient en toute hâte vers Toulouse, ayant avec eux ceux
que le comte avait laissés du côté de Carcassonne pour garder le pays,
lesquels se jetèrent dans la susdite citadelle où était la comtesse, se
postant dans les maisons du dehors pour que les ennemis ne pussent
l'assiéger extérieurement.
[Note 169: _Imo._]