CHAPITRE LXXXVI.

Comment les Toulousains attaquèrent les assiégeans, et comment le

comte de Montfort fut tué le lendemain de la Nativité de saint

Jean-Baptiste.

Après que le noble comte eut employé déjà environ neuf mois au siége de

Toulouse, un jour, savoir le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, les

assiégés s'armèrent de grand matin afin de nous attaquer brusquement,

selon leur perfidie accoutumée, pendant que quelques-uns des nôtres

dormaient encore et que quelques autres étaient occupés à entendre la

messe; et, pour se jeter sur nous plus à l'improviste, pour faire plus

de mal à leurs ennemis hors de garde, ils ordonnèrent que l'attaque fût

faite des deux côtés, afin que nos gens, surpris sans s'y attendre, et

forcés de combattre en deux endroits, fussent moins prompts à venir à

leur rencontre et moins capables de soutenir leur charge. On annonça

donc au comte que les assiégés s'étaient armés et s'étaient cachés en

dedans de la forteresse le long du fossé; ce qu'apprenant, comme il

entendait les matines, il ordonna qu'on préparât ses armes, et, s'en

étant revêtu, cet homme très-chrétien se rendit en hâte à l'église pour

ouïr la messe. Or il arriva, durant qu'il était dans l'église et qu'il

priait en grande dévotion, qu'une multitude infinie de Toulousains

sortirent de leurs fossés par des issues secrètes, se ruèrent, bannières

hautes, avec grand bruit et fracas de trompettes sur ceux des nôtres qui

gardaient les machines non loin de la ville, tandis que d'autres, sortis

d'ailleurs, se dirigeaient sur le gros de l'armée. Aussitôt nos gens

coururent aux armes; mais avant qu'ils fussent prêts, le petit nombre

d'entre eux chargé de la garde des machines et du camp fuirent, en

combattant contre les ennemis, à tel point criblés de coups et de

blessures, qu'il ne serait facile de s'en faire une idée. Au moment même

où les ennemis faisaient cette sortie, un exprès vint trouver le comte

qui, comme nous l'avons dit, entendait la messe, le pressant de venir

sans délai au secours des siens, auquel ce dévot personnage: «Souffre,

dit-il, que j'assiste aux divins mystères, et que je voie d'abord le

sacrement, gage de notre rédemption.» Il parlait encore qu'arriva un

autre courrier, disant: «Hâtez-vous, le combat s'échauffe, et les nôtres

ne peuvent plus long-temps en soutenir l'effort.» Sur quoi le

très-chrétien comte: «Je ne sortirai, répondit-il, avant d'avoir

contemplé mon Rédempteur.» Puis, comme le prêtre eut élevé, suivant

l'usage, l'hostie du saint sacrifice, le très-pieux guerrier du Christ,

fléchissant les genoux en terre et tendant les mains vers le ciel,

s'écria: _Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in

pace; quia viderunt oculi mei salutare meum_; et il ajouta: «Allons, et,

s'il le faut, mourons pour celui qui a daigné mourir pour nous.» À ces

mots, l'invincible athlète courut au combat qui devenait à chaque

instant plus sérieux, et dans lequel déjà plusieurs, de part et d'autre,

avaient été blessés ou tués. Mais à l'arrivée du soldat de Dieu, les

nôtres doublant de force et d'audace, repoussèrent vaillamment les

ennemis en masse, et les rejetèrent jusqu'aux fossés. Après quoi, le

comte et le peu de monde qui était avec lui se retirant à cause d'une

grêle de pierres et de l'insupportable nuée de flèches qui les

accablaient, s'arrêtèrent devant les machines, derrière des claies, pour

se mettre à l'abri des unes et des autres; car les ennemis lançaient sur

les nôtres une énorme quantité de cailloux au moyen de deux trébuchets,

un mangonneau et plusieurs engins; et qui pourrait écrire ou lire ce qui

suit? qui pourrait, dis-je, le raconter sans douleur ou l'écouter sans

longs sanglots? Oui, qui ne fondra en larmes et ne se liquéfiera tout

entier en oyant que la vie des malheureux fut, on peut dire, broyée dans

la personne de celui dont la mort fut la mort de toutes choses? car il

était la consolation des affligés, la force des faibles, le refuge des

misérables, l'allégement de leurs peines. Accomplissons donc ce récit

lugubre. Tandis que le très-vaillant comte était, comme nous l'avons

dit, posté avec les siens devant nos machines, afin d'empêcher que les

assiégés ne sortissent derechef pour les ruiner, voilà qu'une pierre,

partie de leur mangonneau, frappa le soldat du Christ à la tête, lequel,

renversé de la mortelle atteinte, se touchant deux fois la poitrine,

recommandant son âme à la benoiste Vierge, imitant la mort de saint

Étienne et lapidé dans sa ville[170], s'endormit avec lui dans le

Seigneur. Ni faut-il taire que ce très-courageux guerrier de Dieu, et

pour ne nous tromper, ce très-glorieux martyr du Christ, après avoir

reçu le coup de la mort, fut percé de cinq flèches, comme le Sauveur

pour qui il trépassa patiemment, et en compagnie duquel, ainsi que nous

croyons, il vit heureusement dans la vie éternelle. Son fils aîné Amaury

lui succéda, jeune homme plein de bonté et de valeur, et imitateur en

toutes choses de la valeur et bonté paternelle. Tous les chevaliers

français qui tenaient fiefs de Simon de Montfort firent hommage au

nouveau comte et lui jurèrent fidélité; mais peu de jours après, voyant

qu'il ne pourrait plus long-temps assiéger Toulouse, tant parce qu'à la

nouvelle de la mort de son père un grand nombre de gens du pays, méchans

apostats, se séparaient de lui et de l'Église, ou même se joignaient aux

ennemis du Christ, que parce qu'il était épuisé d'argent et que les

vivres manquaient à l'armée, outre que les pélerins voulaient s'en

retourner chez eux, il leva le siége, abandonnant le château Narbonnais

qu'il ne pouvait tenir, et emporta à Carcassonne le corps du feu comte,

après l'avoir fait embaumer à la mode de France[171].

[Note 170: Allusion à l'église principale de Toulouse consacrée à saint

Étienne.]

[Note 171: Il fut inhumé dans le monastère de Hautes-Bruyères, de

l'Ordre de Fontevrault, situé à une lieue de Montfort-l'Amaury.]

Ici finit l'histoire des faits et triomphes mémorables du noble homme,

le seigneur Simon, comte de Montfort.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 93 / 144 题