Comment les Toulousains attaquèrent les assiégeans, et comment le
comte de Montfort fut tué le lendemain de la Nativité de saint
Jean-Baptiste.
Après que le noble comte eut employé déjà environ neuf mois au siége de
Toulouse, un jour, savoir le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, les
assiégés s'armèrent de grand matin afin de nous attaquer brusquement,
selon leur perfidie accoutumée, pendant que quelques-uns des nôtres
dormaient encore et que quelques autres étaient occupés à entendre la
messe; et, pour se jeter sur nous plus à l'improviste, pour faire plus
de mal à leurs ennemis hors de garde, ils ordonnèrent que l'attaque fût
faite des deux côtés, afin que nos gens, surpris sans s'y attendre, et
forcés de combattre en deux endroits, fussent moins prompts à venir à
leur rencontre et moins capables de soutenir leur charge. On annonça
donc au comte que les assiégés s'étaient armés et s'étaient cachés en
dedans de la forteresse le long du fossé; ce qu'apprenant, comme il
entendait les matines, il ordonna qu'on préparât ses armes, et, s'en
étant revêtu, cet homme très-chrétien se rendit en hâte à l'église pour
ouïr la messe. Or il arriva, durant qu'il était dans l'église et qu'il
priait en grande dévotion, qu'une multitude infinie de Toulousains
sortirent de leurs fossés par des issues secrètes, se ruèrent, bannières
hautes, avec grand bruit et fracas de trompettes sur ceux des nôtres qui
gardaient les machines non loin de la ville, tandis que d'autres, sortis
d'ailleurs, se dirigeaient sur le gros de l'armée. Aussitôt nos gens
coururent aux armes; mais avant qu'ils fussent prêts, le petit nombre
d'entre eux chargé de la garde des machines et du camp fuirent, en
combattant contre les ennemis, à tel point criblés de coups et de
blessures, qu'il ne serait facile de s'en faire une idée. Au moment même
où les ennemis faisaient cette sortie, un exprès vint trouver le comte
qui, comme nous l'avons dit, entendait la messe, le pressant de venir
sans délai au secours des siens, auquel ce dévot personnage: «Souffre,
dit-il, que j'assiste aux divins mystères, et que je voie d'abord le
sacrement, gage de notre rédemption.» Il parlait encore qu'arriva un
autre courrier, disant: «Hâtez-vous, le combat s'échauffe, et les nôtres
ne peuvent plus long-temps en soutenir l'effort.» Sur quoi le
très-chrétien comte: «Je ne sortirai, répondit-il, avant d'avoir
contemplé mon Rédempteur.» Puis, comme le prêtre eut élevé, suivant
l'usage, l'hostie du saint sacrifice, le très-pieux guerrier du Christ,
fléchissant les genoux en terre et tendant les mains vers le ciel,
s'écria: _Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in
pace; quia viderunt oculi mei salutare meum_; et il ajouta: «Allons, et,
s'il le faut, mourons pour celui qui a daigné mourir pour nous.» À ces
mots, l'invincible athlète courut au combat qui devenait à chaque
instant plus sérieux, et dans lequel déjà plusieurs, de part et d'autre,
avaient été blessés ou tués. Mais à l'arrivée du soldat de Dieu, les
nôtres doublant de force et d'audace, repoussèrent vaillamment les
ennemis en masse, et les rejetèrent jusqu'aux fossés. Après quoi, le
comte et le peu de monde qui était avec lui se retirant à cause d'une
grêle de pierres et de l'insupportable nuée de flèches qui les
accablaient, s'arrêtèrent devant les machines, derrière des claies, pour
se mettre à l'abri des unes et des autres; car les ennemis lançaient sur
les nôtres une énorme quantité de cailloux au moyen de deux trébuchets,
un mangonneau et plusieurs engins; et qui pourrait écrire ou lire ce qui
suit? qui pourrait, dis-je, le raconter sans douleur ou l'écouter sans
longs sanglots? Oui, qui ne fondra en larmes et ne se liquéfiera tout
entier en oyant que la vie des malheureux fut, on peut dire, broyée dans
la personne de celui dont la mort fut la mort de toutes choses? car il
était la consolation des affligés, la force des faibles, le refuge des
misérables, l'allégement de leurs peines. Accomplissons donc ce récit
lugubre. Tandis que le très-vaillant comte était, comme nous l'avons
dit, posté avec les siens devant nos machines, afin d'empêcher que les
assiégés ne sortissent derechef pour les ruiner, voilà qu'une pierre,
partie de leur mangonneau, frappa le soldat du Christ à la tête, lequel,
renversé de la mortelle atteinte, se touchant deux fois la poitrine,
recommandant son âme à la benoiste Vierge, imitant la mort de saint
Étienne et lapidé dans sa ville[170], s'endormit avec lui dans le
Seigneur. Ni faut-il taire que ce très-courageux guerrier de Dieu, et
pour ne nous tromper, ce très-glorieux martyr du Christ, après avoir
reçu le coup de la mort, fut percé de cinq flèches, comme le Sauveur
pour qui il trépassa patiemment, et en compagnie duquel, ainsi que nous
croyons, il vit heureusement dans la vie éternelle. Son fils aîné Amaury
lui succéda, jeune homme plein de bonté et de valeur, et imitateur en
toutes choses de la valeur et bonté paternelle. Tous les chevaliers
français qui tenaient fiefs de Simon de Montfort firent hommage au
nouveau comte et lui jurèrent fidélité; mais peu de jours après, voyant
qu'il ne pourrait plus long-temps assiéger Toulouse, tant parce qu'à la
nouvelle de la mort de son père un grand nombre de gens du pays, méchans
apostats, se séparaient de lui et de l'Église, ou même se joignaient aux
ennemis du Christ, que parce qu'il était épuisé d'argent et que les
vivres manquaient à l'armée, outre que les pélerins voulaient s'en
retourner chez eux, il leva le siége, abandonnant le château Narbonnais
qu'il ne pouvait tenir, et emporta à Carcassonne le corps du feu comte,
après l'avoir fait embaumer à la mode de France[171].
[Note 170: Allusion à l'église principale de Toulouse consacrée à saint
Étienne.]
[Note 171: Il fut inhumé dans le monastère de Hautes-Bruyères, de
l'Ordre de Fontevrault, situé à une lieue de Montfort-l'Amaury.]
Ici finit l'histoire des faits et triomphes mémorables du noble homme,
le seigneur Simon, comte de Montfort.