CHAPITRE LXXXIII.

De la tenue du concile de Latran, dans lequel le comté de

Toulouse, commis ès mains du comte Simon, lui est pleinement

concédé.

L'an du Verbe incarné 1215, dans le mois de novembre, le seigneur pape

Innocent III ayant convoqué, dans l'église de Latran, les patriarches,

archevêques, évêques, abbés et autres prélats des églises, célébra, dans

la ville de Rome, un concile général et solennel. Entre autres points

arrêtés et décidés en ce concile, on y traita des affaires de la foi

contre les Albigeois, d'autant que s'y étaient présentés le comte

Raimond, autrefois comte de Toulouse, son fils et le comte de Foix,

perturbateurs très-déclarés de la paix et ennemis de la religion, pour

supplier qu'on leur rendît les domaines qu'ils avaient perdus par la

disposition de la justice divine, aidée des efforts des Croisés. Mais,

de son côté, le noble comte de Montfort avait envoyé en cour de Rome son

frère germain, Gui, et autres émissaires discrets et fidèles. Il est

bien vrai qu'ils y trouvèrent quelques gens, et, qui pis est, parmi les

prélats, qui s'opposaient aux affaires de la foi et travaillaient à la

réintégration desdits comtes; mais le conseil d'Achitophel ne prévalut

cependant point, et le désir des méchans fut trompé, car le seigneur

pape, d'accord avec la majeure et plus saine partie du sacré concile,

ordonna ce qui suit des choses relatives aux suites de la croisade

contre les Albigeois. Il statua que la cité de Toulouse et autres terres

conquises par les Croisés seraient concédées au comte de Montfort qui

s'était porté, plus que tout autre, de toute vaillance et loyauté à la

sainte entreprise; et quant aux domaines que le comte Raimond possédait

en Provence, le souverain pontife décida qu'ils lui seraient gardés,

afin d'en pourvoir, soit en partie, soit même pour le tout, le fils de

ce comte, pourvu toutefois que, par indices certains de fidélité et de

bonne conduite, il se montrât digne de miséricorde. Or, nous montrerons

dans les chapitres suivans combien peu ces prévisions se réalisèrent, et

comment ledit jeune homme fit changer une telle grâce en sévère

jugement. Après le retour de ses envoyés, le comte de Montfort, sur

l'avis des évêques du pays albigeois et de ses barons, se rendit en

France près du roi son seigneur pour recevoir les terres qui relevaient

de lui; et il ne nous serait facile de rapporter ni au lecteur de croire

quels grands honneurs lui furent faits dans ce royaume, accueilli qu'il

était dans chaque ville, castel ou bourg sur son passage par le clergé

et le peuple qui sortaient en procession à sa rencontre avec longues

acclamations et en criant: _Benedictus qui venit in nomine Domini!_

Même, telle et si vive était la pieuse et religieuse dévotion du

peuple, que celui-là se disait heureux qui avait pu toucher le bout de

ses vêtemens. À son arrivée près du roi, le comte en fut aussi reçu avec

honneur et très-grande bienveillance; et, après les entretiens d'une

aimable familiarité, Philippe lui donna l'investiture du duché de

Narbonne et du comté de Toulouse, plus des fiefs relevant de la couronne

que les Croisés avaient acquis contre les hérétiques ou leurs

défenseurs, et en assura la possession à ses descendans.

Durant que le noble comte était en France, Raimond, fils encore tout

jeune de Raimond, jadis comte de Toulouse, contrevenant en tout aux

mandats apostoliques, non à cause de sa grande jeunesse, mais plutôt par

colère, méprisant en outre la notable faveur et abondante miséricorde

que le souverain pontife lui avait accordée, bien qu'il en fût indigne,

vint aux contrées provençales; et, conjurant contre Dieu, les droits

civils et canoniques, il occupa, avec le secours des Avignonnais, des

Tarasconnais et des Marseillais, de l'avis et par l'aide de certains

nobles de Provence, le pays que le noble comte de Montfort tenait en

garde par l'ordre du seigneur pape. S'étant donc emparé de la terre

au-delà du Rhône, il alla vers un très-noble château au royaume de

France, dans le diocèse d'Arles, et situé sur le bord de ce grand

fleuve, lequel château avait appartenu au comte de Toulouse, puis avait

été concédé par l'Église romaine au comte Simon (cession confirmée par

le roi), et que l'archevêque d'Arles, dans le domaine duquel il se

trouve, avait donné en fief à ce même comte comme à son vassal. Ledit

Raimond, venant à Beaucaire, appelé par les hommes de ce château qui

avaient fait hommage à Montfort, fut reçu dans le bourg; et comme

aussitôt quelques nobles de Provence, les citoyens d'Avignon et de

Marseille, ensemble les bourgeois de Tarascon, gens méchans et perfides,

furent accourus vers lui, il assiégea le sénéchal du comte[167], les

chevaliers et servans qui gardaient la citadelle, et commença à les

attaquer vivement. À cette nouvelle, Gui, frère de Montfort, et Amaury

son fils aîné, plus les autres barons et chevaliers qui étaient du côté

de Toulouse, marchèrent en diligence sur Beaucaire pour secourir, s'ils

le pouvaient, leurs compagnons assiégés, ayant avec eux le vénérable

Gui, évêque de Carcassonne, lequel, comme on l'a dit souvent, était tout

entier aux affaires de la foi. Cependant le très-noble comte de Montfort

arrivait en hâte de France, menant avec soi plusieurs chevaliers qu'il y

avait levés à grands frais. Quant à Gui son frère, et son fils Amaury,

dans leur marche rapide vers Beaucaire, ils vinrent à Nîmes, qui est à

quatre lieues de ce château, et y restèrent une nuit; puis, le

lendemain, ayant entendu la messe de bon matin, s'étant confessés et

ayant reçu la communion du divin sacrement, ils montèrent à cheval et

sortirent de Nîmes se portant précipitamment sur Beaucaire. Ils allaient

tout prêts à se battre, ne désirant rien tant que de livrer un combat

décisif aux ennemis; et durant que nous étions en route, ayant appris

que, proche le grand chemin, il y avait un certain château, nommé

Bellegarde, qui s'était rendu à nos ennemis et pouvait infester

grandement la voie publique, nous nous détournâmes pour l'assiéger sur

l'avis des nobles de l'armée; et l'ayant pris aussitôt, nous y passâmes

la nuit. Le lendemain, à l'aube du jour, après avoir entendu la messe,

nous en partîmes pour arriver vitement devant Beaucaire. Or étaient les

nôtres disposés au combat tout en marchant, et rangés en trois troupes

au nom de la Trinité. Parvenus à ce château, nous y trouvâmes une

multitude infinie de gens qui tenaient assiégés dans la citadelle nos

chevaliers et nos servans; toutefois ils n'osèrent sortir des murs

inférieurs de la place, bien que les nôtres fussent peu de monde en

comparaison, et qu'ils se tinssent long-temps devant les murailles, les

invitant à en venir aux mains. Nos gens voyant que les ennemis

refusaient le combat, après les avoir attendus et défiés, revinrent au

château de Bellegarde pour retourner le lendemain; et tandis que nous

étions là, le noble comte de Montfort arriva de France, et courant vers

Beaucaire, vint à Nîmes; si bien que partant le même jour de bon matin,

lui de cette ville et nous de Bellegarde, nous vînmes devant Beaucaire

et assiégeâmes les assiégeans, Montfort d'un côté et nous de l'autre.

Sur quoi le fils de l'ex-comte de Toulouse rassembla le plus qu'il put

d'Avignonnais, de Tarasconnais et de Provençaux des bords de la mer,

ensemble beaucoup d'autres des castels environnans, engeance perfide et

renégate, lesquels, réunis contre Dieu et l'athlète du Christ, savoir le

comte de Montfort, vexaient de tout leur pouvoir ceux des nôtres qui

étaient dans la citadelle. Pour nous, non seulement nous assiégions

Beaucaire, mais encore les villes et châteaux susdits, enfin la Provence

presque toute entière. Les ennemis avaient établi autour du fort de

Beaucaire et en dehors une muraille et un fossé afin de nous en

défendre l'approche, battant en outre la place au moyen de machines

dites perrières, et lui donnant fréquens et vigoureux assauts que nos

gens repoussaient avec une bravoure merveilleuse, et non sans leur tuer

beaucoup de monde. Les ennemis avaient aussi construit un bélier d'une

grosseur énorme qu'ils appliquèrent contre la muraille de la citadelle

et qui la frappait violemment; mais nos gens, à l'aide d'une admirable

bravoure et industrie, en amortissaient tellement les coups qu'il

n'ébranla du tout ou que très-peu le rempart; bref, les assiégeans

firent d'autres et nombreuses machines d'espèces très-diverses que les

assiégés brûlèrent toutes. Pour ce qui est du noble Montfort, il

continuait le siége à l'extérieur avec des frais immenses et non sans

grand péril, car tout le pays avait donné à la male route, si bien que

nous ne pouvions avoir de vivres pour l'armée que de Saint-Gilles et de

Nîmes, outre qu'il fallait, quand nous en voulions tirer de ces deux

villes, y envoyer des chevaliers pour escorter ceux qui les apportaient.

Il fallait aussi que, sans relâche, tant de nuit que de jour, le tiers

des chevaliers de l'armée se tînt prêt au combat, parce qu'on craignait

que les ennemis ne nous attaquassent à l'improviste (ce que pourtant ils

n'osèrent jamais essayer), et parce qu'il était nécessaire de garder

continuellement les machines. Le noble comte avait fait dresser une

perrière qui jouait contre le premier mur du bourg, car il n'avait pu en

faire élever plusieurs, vu qu'il n'avait pas assez de monde pour les

faire agir, et que, quant aux chevaliers du pays, ils étaient tièdes

pour sa cause, poltrons et de mince ou de nul service à l'armée du

Christ, tandis que ceux des ennemis étaient pleins de courage et

d'audace. Ni devons-nous taire que quand ceux-ci pouvaient prendre

quelques-uns des nôtres, soit clercs, soit laïques, ils les condamnaient

à une mort honteuse, les pendant, égorgeant les uns et démembrant les

autres. Ô guerre ignoble! ô victoire ignominieuse! Un jour ils prirent

un de nos chevaliers, le tuèrent, le pendirent et lui coupèrent les

pieds et les mains. Ô cruauté inouïe! Bien plus, ils jetèrent ces pieds

mutilés dans la citadelle, au moyen d'un mangonneau, pour terrifier

ainsi et irriter nos assiégés. Cependant Raimond, jadis comte de

Toulouse, parcourait la Catalogne et l'Arragon, rassemblant ce qu'il

pouvait de soldats pour entrer sur nos terres, et s'emparer de Toulouse

dont les citoyens, race mauvaise et infidèle, étaient, s'il venait,

disposés à le recevoir. En outre, les vivres manquèrent à ceux des

nôtres qui étaient enfermés dans Beaucaire (car jamais les ennemis

n'auraient pu les prendre s'ils en avaient eu seulement assez pour se

soutenir); ce dont ils donnèrent connaissance à notre comte, lequel fut

saisi d'une vive anxiété et ne savait que faire, ne pouvant délivrer les

siens et ne voulant entendre à les abandonner à une mort certaine. Sur

le tout, la cité de Toulouse et le reste du pays qu'il possédait était

sur le point d'apostasier. Toutes ces choses soigneusement considérées,

le noble et loyal comte chercha de quelle manière il pourrait délivrer

les siens et obtenir qu'ils lui fussent rendus. Que dirai-je? nous

entrons en pourparler par intermédiaires avec les ennemis, et il est

convenu que les assiégés du fort de Beaucaire le livreront, moyennant

qu'il leur serait permis d'en sortir vies et bagues sauves; ce qui fut

fait. Au demeurant, si l'on examine les circonstances de ce siége, on

verra que le noble comte, bien qu'il n'ait eu la victoire peur lui, n'en

remporta pas moins la gloire d'une loyale générosité et d'une loyauté

généreuse. À son départ de Beaucaire, ce vaillant homme revint à Nîmes,

et y ayant laissé sa cavalerie pour garder la ville et courir le pays,

il marcha en hâte vers Toulouse; ce qu'apprenant Raimond, jadis comte de

cette ville, lequel venait de sa personne pour l'occuper, il s'enfuit

avec honte. Or, chemin faisant, Montfort avait envoyé devant lui

quelques-uns de ses chevaliers à Toulouse; et comme les habitans,

perfides qu'ils étaient et disposés à trahison, les eurent pris et

renfermés dans une maison, irrité à la fois et bien fort étonné d'une

telle insolence, le comte, voyant que les Toulousains voulaient lui

résister, fit mettre le feu dans un endroit de la ville. D'abord ils se

réfugièrent dans le bourg, voulant encore faire résistance; mais voyant

que le comte se préparait à leur donner l'assaut, ils eurent peur et

s'abandonnèrent eux et leur cité à sa discrétion. Sur quoi Montfort fit

renverser de fond en comble les murailles et les tours de la ville,

prenant en outre des otages parmi les citoyens, lesquels il mit en garde

dans ses châteaux. Cependant les gens de Saint-Gilles, apostats et

infidèles, reçurent dans leurs murs le fils de l'ex-comte de Toulouse

contre la volonté de leur abbé et des moines qui, pour cette cause,

enlevèrent de l'église le corps de Christ, sortirent de Saint-Gilles

nu-pieds et le frappèrent d'interdit et d'anathême. Quant au noble

comte, après avoir passé quelques jours à Toulouse, il alla en Gascogne

où fut célébré le mariage entre Gui, son fils cadet[168], et la comtesse

de Bigorre, puis revint à Toulouse peu de jours ensuite.

[Note 167: Lambert de Limoux.]

[Note 168: Le texte porte _fratrem_; c'est _filium_ qu'il faut lire.

Cette comtesse ou héritière de Bigorre fut enlevée à son légitime mari

pour être livrée à ce second fils de Montfort qui, par là, acquérait un

riche domaine.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 90 / 144 题