De la tenue du concile de Latran, dans lequel le comté de
Toulouse, commis ès mains du comte Simon, lui est pleinement
concédé.
L'an du Verbe incarné 1215, dans le mois de novembre, le seigneur pape
Innocent III ayant convoqué, dans l'église de Latran, les patriarches,
archevêques, évêques, abbés et autres prélats des églises, célébra, dans
la ville de Rome, un concile général et solennel. Entre autres points
arrêtés et décidés en ce concile, on y traita des affaires de la foi
contre les Albigeois, d'autant que s'y étaient présentés le comte
Raimond, autrefois comte de Toulouse, son fils et le comte de Foix,
perturbateurs très-déclarés de la paix et ennemis de la religion, pour
supplier qu'on leur rendît les domaines qu'ils avaient perdus par la
disposition de la justice divine, aidée des efforts des Croisés. Mais,
de son côté, le noble comte de Montfort avait envoyé en cour de Rome son
frère germain, Gui, et autres émissaires discrets et fidèles. Il est
bien vrai qu'ils y trouvèrent quelques gens, et, qui pis est, parmi les
prélats, qui s'opposaient aux affaires de la foi et travaillaient à la
réintégration desdits comtes; mais le conseil d'Achitophel ne prévalut
cependant point, et le désir des méchans fut trompé, car le seigneur
pape, d'accord avec la majeure et plus saine partie du sacré concile,
ordonna ce qui suit des choses relatives aux suites de la croisade
contre les Albigeois. Il statua que la cité de Toulouse et autres terres
conquises par les Croisés seraient concédées au comte de Montfort qui
s'était porté, plus que tout autre, de toute vaillance et loyauté à la
sainte entreprise; et quant aux domaines que le comte Raimond possédait
en Provence, le souverain pontife décida qu'ils lui seraient gardés,
afin d'en pourvoir, soit en partie, soit même pour le tout, le fils de
ce comte, pourvu toutefois que, par indices certains de fidélité et de
bonne conduite, il se montrât digne de miséricorde. Or, nous montrerons
dans les chapitres suivans combien peu ces prévisions se réalisèrent, et
comment ledit jeune homme fit changer une telle grâce en sévère
jugement. Après le retour de ses envoyés, le comte de Montfort, sur
l'avis des évêques du pays albigeois et de ses barons, se rendit en
France près du roi son seigneur pour recevoir les terres qui relevaient
de lui; et il ne nous serait facile de rapporter ni au lecteur de croire
quels grands honneurs lui furent faits dans ce royaume, accueilli qu'il
était dans chaque ville, castel ou bourg sur son passage par le clergé
et le peuple qui sortaient en procession à sa rencontre avec longues
acclamations et en criant: _Benedictus qui venit in nomine Domini!_
Même, telle et si vive était la pieuse et religieuse dévotion du
peuple, que celui-là se disait heureux qui avait pu toucher le bout de
ses vêtemens. À son arrivée près du roi, le comte en fut aussi reçu avec
honneur et très-grande bienveillance; et, après les entretiens d'une
aimable familiarité, Philippe lui donna l'investiture du duché de
Narbonne et du comté de Toulouse, plus des fiefs relevant de la couronne
que les Croisés avaient acquis contre les hérétiques ou leurs
défenseurs, et en assura la possession à ses descendans.
Durant que le noble comte était en France, Raimond, fils encore tout
jeune de Raimond, jadis comte de Toulouse, contrevenant en tout aux
mandats apostoliques, non à cause de sa grande jeunesse, mais plutôt par
colère, méprisant en outre la notable faveur et abondante miséricorde
que le souverain pontife lui avait accordée, bien qu'il en fût indigne,
vint aux contrées provençales; et, conjurant contre Dieu, les droits
civils et canoniques, il occupa, avec le secours des Avignonnais, des
Tarasconnais et des Marseillais, de l'avis et par l'aide de certains
nobles de Provence, le pays que le noble comte de Montfort tenait en
garde par l'ordre du seigneur pape. S'étant donc emparé de la terre
au-delà du Rhône, il alla vers un très-noble château au royaume de
France, dans le diocèse d'Arles, et situé sur le bord de ce grand
fleuve, lequel château avait appartenu au comte de Toulouse, puis avait
été concédé par l'Église romaine au comte Simon (cession confirmée par
le roi), et que l'archevêque d'Arles, dans le domaine duquel il se
trouve, avait donné en fief à ce même comte comme à son vassal. Ledit
Raimond, venant à Beaucaire, appelé par les hommes de ce château qui
avaient fait hommage à Montfort, fut reçu dans le bourg; et comme
aussitôt quelques nobles de Provence, les citoyens d'Avignon et de
Marseille, ensemble les bourgeois de Tarascon, gens méchans et perfides,
furent accourus vers lui, il assiégea le sénéchal du comte[167], les
chevaliers et servans qui gardaient la citadelle, et commença à les
attaquer vivement. À cette nouvelle, Gui, frère de Montfort, et Amaury
son fils aîné, plus les autres barons et chevaliers qui étaient du côté
de Toulouse, marchèrent en diligence sur Beaucaire pour secourir, s'ils
le pouvaient, leurs compagnons assiégés, ayant avec eux le vénérable
Gui, évêque de Carcassonne, lequel, comme on l'a dit souvent, était tout
entier aux affaires de la foi. Cependant le très-noble comte de Montfort
arrivait en hâte de France, menant avec soi plusieurs chevaliers qu'il y
avait levés à grands frais. Quant à Gui son frère, et son fils Amaury,
dans leur marche rapide vers Beaucaire, ils vinrent à Nîmes, qui est à
quatre lieues de ce château, et y restèrent une nuit; puis, le
lendemain, ayant entendu la messe de bon matin, s'étant confessés et
ayant reçu la communion du divin sacrement, ils montèrent à cheval et
sortirent de Nîmes se portant précipitamment sur Beaucaire. Ils allaient
tout prêts à se battre, ne désirant rien tant que de livrer un combat
décisif aux ennemis; et durant que nous étions en route, ayant appris
que, proche le grand chemin, il y avait un certain château, nommé
Bellegarde, qui s'était rendu à nos ennemis et pouvait infester
grandement la voie publique, nous nous détournâmes pour l'assiéger sur
l'avis des nobles de l'armée; et l'ayant pris aussitôt, nous y passâmes
la nuit. Le lendemain, à l'aube du jour, après avoir entendu la messe,
nous en partîmes pour arriver vitement devant Beaucaire. Or étaient les
nôtres disposés au combat tout en marchant, et rangés en trois troupes
au nom de la Trinité. Parvenus à ce château, nous y trouvâmes une
multitude infinie de gens qui tenaient assiégés dans la citadelle nos
chevaliers et nos servans; toutefois ils n'osèrent sortir des murs
inférieurs de la place, bien que les nôtres fussent peu de monde en
comparaison, et qu'ils se tinssent long-temps devant les murailles, les
invitant à en venir aux mains. Nos gens voyant que les ennemis
refusaient le combat, après les avoir attendus et défiés, revinrent au
château de Bellegarde pour retourner le lendemain; et tandis que nous
étions là, le noble comte de Montfort arriva de France, et courant vers
Beaucaire, vint à Nîmes; si bien que partant le même jour de bon matin,
lui de cette ville et nous de Bellegarde, nous vînmes devant Beaucaire
et assiégeâmes les assiégeans, Montfort d'un côté et nous de l'autre.
Sur quoi le fils de l'ex-comte de Toulouse rassembla le plus qu'il put
d'Avignonnais, de Tarasconnais et de Provençaux des bords de la mer,
ensemble beaucoup d'autres des castels environnans, engeance perfide et
renégate, lesquels, réunis contre Dieu et l'athlète du Christ, savoir le
comte de Montfort, vexaient de tout leur pouvoir ceux des nôtres qui
étaient dans la citadelle. Pour nous, non seulement nous assiégions
Beaucaire, mais encore les villes et châteaux susdits, enfin la Provence
presque toute entière. Les ennemis avaient établi autour du fort de
Beaucaire et en dehors une muraille et un fossé afin de nous en
défendre l'approche, battant en outre la place au moyen de machines
dites perrières, et lui donnant fréquens et vigoureux assauts que nos
gens repoussaient avec une bravoure merveilleuse, et non sans leur tuer
beaucoup de monde. Les ennemis avaient aussi construit un bélier d'une
grosseur énorme qu'ils appliquèrent contre la muraille de la citadelle
et qui la frappait violemment; mais nos gens, à l'aide d'une admirable
bravoure et industrie, en amortissaient tellement les coups qu'il
n'ébranla du tout ou que très-peu le rempart; bref, les assiégeans
firent d'autres et nombreuses machines d'espèces très-diverses que les
assiégés brûlèrent toutes. Pour ce qui est du noble Montfort, il
continuait le siége à l'extérieur avec des frais immenses et non sans
grand péril, car tout le pays avait donné à la male route, si bien que
nous ne pouvions avoir de vivres pour l'armée que de Saint-Gilles et de
Nîmes, outre qu'il fallait, quand nous en voulions tirer de ces deux
villes, y envoyer des chevaliers pour escorter ceux qui les apportaient.
Il fallait aussi que, sans relâche, tant de nuit que de jour, le tiers
des chevaliers de l'armée se tînt prêt au combat, parce qu'on craignait
que les ennemis ne nous attaquassent à l'improviste (ce que pourtant ils
n'osèrent jamais essayer), et parce qu'il était nécessaire de garder
continuellement les machines. Le noble comte avait fait dresser une
perrière qui jouait contre le premier mur du bourg, car il n'avait pu en
faire élever plusieurs, vu qu'il n'avait pas assez de monde pour les
faire agir, et que, quant aux chevaliers du pays, ils étaient tièdes
pour sa cause, poltrons et de mince ou de nul service à l'armée du
Christ, tandis que ceux des ennemis étaient pleins de courage et
d'audace. Ni devons-nous taire que quand ceux-ci pouvaient prendre
quelques-uns des nôtres, soit clercs, soit laïques, ils les condamnaient
à une mort honteuse, les pendant, égorgeant les uns et démembrant les
autres. Ô guerre ignoble! ô victoire ignominieuse! Un jour ils prirent
un de nos chevaliers, le tuèrent, le pendirent et lui coupèrent les
pieds et les mains. Ô cruauté inouïe! Bien plus, ils jetèrent ces pieds
mutilés dans la citadelle, au moyen d'un mangonneau, pour terrifier
ainsi et irriter nos assiégés. Cependant Raimond, jadis comte de
Toulouse, parcourait la Catalogne et l'Arragon, rassemblant ce qu'il
pouvait de soldats pour entrer sur nos terres, et s'emparer de Toulouse
dont les citoyens, race mauvaise et infidèle, étaient, s'il venait,
disposés à le recevoir. En outre, les vivres manquèrent à ceux des
nôtres qui étaient enfermés dans Beaucaire (car jamais les ennemis
n'auraient pu les prendre s'ils en avaient eu seulement assez pour se
soutenir); ce dont ils donnèrent connaissance à notre comte, lequel fut
saisi d'une vive anxiété et ne savait que faire, ne pouvant délivrer les
siens et ne voulant entendre à les abandonner à une mort certaine. Sur
le tout, la cité de Toulouse et le reste du pays qu'il possédait était
sur le point d'apostasier. Toutes ces choses soigneusement considérées,
le noble et loyal comte chercha de quelle manière il pourrait délivrer
les siens et obtenir qu'ils lui fussent rendus. Que dirai-je? nous
entrons en pourparler par intermédiaires avec les ennemis, et il est
convenu que les assiégés du fort de Beaucaire le livreront, moyennant
qu'il leur serait permis d'en sortir vies et bagues sauves; ce qui fut
fait. Au demeurant, si l'on examine les circonstances de ce siége, on
verra que le noble comte, bien qu'il n'ait eu la victoire peur lui, n'en
remporta pas moins la gloire d'une loyale générosité et d'une loyauté
généreuse. À son départ de Beaucaire, ce vaillant homme revint à Nîmes,
et y ayant laissé sa cavalerie pour garder la ville et courir le pays,
il marcha en hâte vers Toulouse; ce qu'apprenant Raimond, jadis comte de
cette ville, lequel venait de sa personne pour l'occuper, il s'enfuit
avec honte. Or, chemin faisant, Montfort avait envoyé devant lui
quelques-uns de ses chevaliers à Toulouse; et comme les habitans,
perfides qu'ils étaient et disposés à trahison, les eurent pris et
renfermés dans une maison, irrité à la fois et bien fort étonné d'une
telle insolence, le comte, voyant que les Toulousains voulaient lui
résister, fit mettre le feu dans un endroit de la ville. D'abord ils se
réfugièrent dans le bourg, voulant encore faire résistance; mais voyant
que le comte se préparait à leur donner l'assaut, ils eurent peur et
s'abandonnèrent eux et leur cité à sa discrétion. Sur quoi Montfort fit
renverser de fond en comble les murailles et les tours de la ville,
prenant en outre des otages parmi les citoyens, lesquels il mit en garde
dans ses châteaux. Cependant les gens de Saint-Gilles, apostats et
infidèles, reçurent dans leurs murs le fils de l'ex-comte de Toulouse
contre la volonté de leur abbé et des moines qui, pour cette cause,
enlevèrent de l'église le corps de Christ, sortirent de Saint-Gilles
nu-pieds et le frappèrent d'interdit et d'anathême. Quant au noble
comte, après avoir passé quelques jours à Toulouse, il alla en Gascogne
où fut célébré le mariage entre Gui, son fils cadet[168], et la comtesse
de Bigorre, puis revint à Toulouse peu de jours ensuite.
[Note 167: Lambert de Limoux.]
[Note 168: Le texte porte _fratrem_; c'est _filium_ qu'il faut lire.
Cette comtesse ou héritière de Bigorre fut enlevée à son légitime mari
pour être livrée à ce second fils de Montfort qui, par là, acquérait un
riche domaine.]