Première venue de Louis, fils du roi de France, aux pays
albigeois.
L'an du Verbe incarné 1215, Louis, fils aîné du roi de France qui, trois
ans auparavant, avait pris la croix contre les hérétiques, mais avait
été arrêté par nombreuses et terribles guerres, se mit en route pour les
pays albigeois, après que furent en grande partie assoupies celles que
son père avait soutenues contre ses ennemis, afin d'accomplir son voeu
de pélerinage. Avec lui vinrent une foule de nobles et puissans hommes,
lesquels se réunirent tous à Lyon au jour qu'il leur avait fixé, savoir
le jour de la Résurrection du Seigneur, et là se trouvèrent en sa
compagnie Philippe, évêque de Beauvais, le comte de Saint-Pol, Gauthier,
comte de Ponthieu, le comte de Séez, Robert d'Alençon, Guichard de
Beaujeu, Matthieu de Montmorency, le vicomte de Melun et beaucoup
d'autres vaillans chevaliers de haut lignage et de grand pouvoir; enfin
le vénérable Gui, évêque de Carcassonne, lequel, sur la prière du noble
comte de Montfort, s'était rendu en France peu de temps avant et en
revenait avec Louis qui l'aimait bien tendrement, ainsi que tous les
autres, et se conformait en tout à sa volonté et à ses conseils. Le
lendemain de Pâques, l'évêque, partant de Lyon avec les siens, vint à
Vienne, où était arrivé pareillement à la rencontre de son seigneur,
c'est-à-dire de Louis, le comte de Montfort, plein de joie et
d'espérance; et ne serait facile d'exprimer combien furent vifs, à leur
mutuel abord, les transports qui éclatèrent des deux côtés.
Louis ayant dépassé Vienne avec sa suite pour aller à Valence, y trouva
le susdit légat, maître Pierre de Bénévent, qui était venu au-devant de
lui, lequel, comme nous l'avons dit, ayant, par un secret et sage
dessein connu de lui seul, donné l'absolution aux cités de Toulouse et
de Narbonne, ennemies de la chrétienté et du comte, et retenant en sa
garde et protection les autres châteaux des pays albigeois, craignait
que Louis, en sa qualité de fils aîné du roi de France et de seigneur
suzerain de tous les fiefs que lui, légat, occupait, ne voulût user de
suprématie contre son avis et sa disposition, soit en s'emparant des
villes et castels que lui-même avait dans les mains, soit en les
détruisant. Par ainsi, comme on le disait, et avec vraisemblance,
l'arrivée et la présence de Louis ne plaisaient point à maître Pierre;
ni faut-il s'en étonner, puisque, alors que toute ladite contrée fut
infectée du venin de l'hérétique dépravation, le roi Philippe, son
souverain, maintes fois averti et requis de mettre ordre à un si grand
mal et de s'employer à purger son royaume de l'infidèle impureté,
n'avait pourtant, comme il le devait, donné conseil ni assistance
aucune. Il ne semblait donc pas juste au légat que Louis dût ou pût rien
tenter contre ses arrangemens, maintenant que tout le pays avait été
conquis par le seigneur pape au moyen des Croisés, d'autant moins qu'il
venait comme Croisé seulement et comme pélerin. Mais Louis, rempli qu'il
était de douceur et de bénignité, répondit au cardinal de Bénévent qu'il
ferait selon son bon plaisir; puis quittant Valence, il arriva à
Saint-Gilles, et le noble comte de Montfort avec lui, tandis que
revenaient de la cour de Rome les nonces que les archevêques et évêques
de la province avaient, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, envoyés vers
le seigneur pape, afin de lui demander pour leur maître et monarque, le
très-illustre et très-chrétien comte Simon. Sur quoi Sa Sainteté adressa
lettres au légat et aux prélats, ensemble au comte de Montfort, sous
même forme, contenant qu'elle confiait à la garde de Montfort tout le
pays qui avait appartenu au comte de Toulouse, plus celui que les
Croisés avaient acquis et que le légat retenait en otage jusqu'à ce
qu'elle en ordonnât plus pleinement dans le concile général qu'elle
avait convoqué pour les calendes de novembre de l'année courante.
Aussitôt Louis et notre comte firent savoir l'arrivée desdits envoyés à
maître Pierre, lequel pour lors était avec plusieurs évêques près
Saint-Gilles dans la cité d'Arles.
_Lettre du seigneur pape au comte de Montfort._
«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son aimé fils,
noble homme, Simon, comte de Montfort, salut et apostolique bénédiction.
Nous louons dignement dans le Seigneur tes hauts faits et gestes, parce
qu'en pur amour et sincérité de coeur tu as glorieusement soutenu les
combats pour la cause de Dieu, infatigable et vrai soldat du Christ,
ardent et invincible champion de la foi catholique; d'où vient que par
toute la terre s'est répandu le bruit de ta piété, que sont versées sur
ta tête mille bénédictions et entassées les prières de l'Église pour que
tu acquières encore plus de succès, et que ceux qui intercèdent en ta
faveur s'étant multipliés avec tes chrétiennes actions, on te garde la
couronne de gloire que te donnera le juste juge dans l'éternité future,
réservée, comme nous l'espérons pour toi, dans les cieux à cause de tes
mérites. Courage donc, guerrier de Jésus-Christ; remplis ton ministère,
parcours la carrière ouverte devant tes pas jusqu'à ce que tu saisisses
le prix; ne t'affaiblis jamais dans les tribulations, sachant que le
Dieu Sabaoth, c'est-à-dire le Dieu des armées et prince de la milice
chrétienne, est à tes côtés qui te baille assistance; ne va pas vouloir
essuyer la sueur des batailles avant d'avoir emporté la palme de la
victoire; et, bien plus, puisque tu as tant noblement commencé,
étudie-toi à consommer, dans une fin plus louablement encore poursuivie
par la longanimité et la persévérance qui couronnent les grandes
oeuvres, ce bon début et les suites dont tu as eu soin de l'accompagner
dignement, te souvenant, selon la parole de l'apôtre, que nul ne doit
être proclamé vainqueur s'il n'a légitimement combattu. Comme donc nous
avons jugé convenable de commettre à ta prudence, garde et défense,
jusqu'au temps du concile où nous pourrons plus sainement en ordonner
sur l'avis des prélats, tout le pays qu'a tenu le comte de Toulouse,
plus les autres terres conquises par les Croisés et prises en otage par
notre cher fils Pierre, cardinal-diacre de Sainte-Marie en Acquire,
légat du siége apostolique, t'en concédant les revenus et profits,
ensemble les justices et autres choses appartenant à la juridiction,
pour, sauf les dépenses employées à l'approvisionnement et garnison des
châteaux occupés en notre nom, subvenir aux frais de la guerre que tu ne
peux ni ne dois supporter: nous remontrons en toute diligence à ta
noblesse qu'elle n'ait à reculer devant cette mission pour le Christ, te
demandant avec toute affection dans le Seigneur, te priant instamment au
nom et en vertu de Dieu de ne point la refuser, lorsque lui, acceptant
pour ton salut celle que lui a donnée son père, a couru comme un géant
jusqu'au gibet de la croix et à la mort, afin de l'accomplir; nous te
demandons de ne point faillir de fatigue puisque tu t'es à son service
dévoué tout entier, ni renoncer à combattre dignement pour sa cause, et
de ne laisser oncques arriver jusqu'à ton coeur l'envie d'aller contre
des conseils si doux et si paternels commandemens; mais plutôt de
t'attacher de suprême désir et sincère amour à faire tout ce que nous
t'ordonnons, afin que tu sois éternellement caressé dans les
embrassemens du Christ qui, t'invitant à ces étreintes de gloire et de
béatitude, étend pour toi ses infatigables bras. Davantage, mets tous
tes soins et toute ta prudence à empêcher que tu n'aies couru ou
travaillé en vain; prends bien garde que, par ta négligence, les nuées
de sauterelles sorties du puits de l'abîme et rejetées, par ton
ministère, loin du sol qu'elles avaient inondé, ne puissent (ce que
n'advienne) y revenir pour en chasser le peuple de Dieu. Pour nous,
espérant de conviction que, soigneux de ton salut, tu ne contreviendras
jamais aux mandemens apostoliques, nous avons ordonné aux barons,
consuls et autres fidèles serviteurs du Christ établis dans les susdites
contrées (de ce leur faisant très-expresses injonctions au nom du
Saint-Esprit) qu'ils s'appliquent tout entiers à observer inviolablement
tes ordres touchant les affaires de la paix et de la foi, comme autres
points ci-dessus rapportés, et te fournissent avis et secours largement
et en abondance contre les ennemis de la foi et les perturbateurs; de
sorte que, par leur coopération, tu mènes à bonne issue ces affaires
confiées à ta loyauté. Pareillement avons mandé au légat et commandé de
statuer sur tout ce qu'il jugera leur être expédient, de te donner, dans
l'occasion, assistance et conseil, de faire fermement exécuter ce que tu
auras décidé, et de contraindre fortement, à ce qui te semblera utile,
les contradicteurs, s'il s'en trouve, ou les rebelles, sans tenir compte
de condition quelconque ou d'appel.
«Donné à Latran, le quatrième jour avant les nones d'avril, et de notre
pontificat l'an dix-huit.»
Louis, en partant de Saint-Gilles, vint à Montpellier et de là à
Béziers, laquelle n'est éloignée de Narbonne que de quatre lieues
seulement, et où les gens de cette ville, déterminés par la crainte,
députèrent vers lui pour lui signifier qu'ils étaient prêts à faire, en
toute chose, selon sa volonté. Ni est-il à taire qu'Arnaud, archevêque
de Narbonne, travaillait de tout son pouvoir à ce que les murailles de
Narbonne ne fussent ruinées, et même il était, pour ce sujet, allé
jusqu'à Vienne à la rencontre de Louis. Il disait en effet que Narbonne
était à lui, ce qui était en partie véritable, ayant en outre usurpé et
retenu pour son compte le duché de Narbonne que le Toulousain avait de
longue date possédé. Toutefois les Narbonnais ne s'en étaient pas moins
opposés au comte de Montfort en haine de Dieu et de la chrétienté; voire
ils avaient combattu le Christ de tous leurs efforts, introduit dans
leur ville et long-temps gardé ses ennemis, et même, l'année précédente,
avaient causé, à l'archevêque qui plaidait si vivement pour la
conservation de leurs murs, de grandes craintes au sujet de sa propre
vie; d'où vient que ce prélat paraissait aux nôtres y mettre trop
d'insistance, et agir en cela contre l'intérêt de l'Église et le sien
même. Pour cette cause donc et certains autres motifs qu'il n'est
nécessaire de rapporter ici, quelque peu de désaccord s'était glissé
entre ledit archevêque et le comte de Montfort; mais presque tous
jugeaient que le premier, quant aux prétentions que nous venons de dire,
ne pourvoyait pas assez pour l'avenir au bien de la foi chrétienne.
Finalement, durant que le légat, Louis, le comte de Montfort et tous les
pélerins se trouvaient à Béziers, il fut arrêté, d'après la volonté du
légat et sur l'avis des prélats qui se trouvaient là en bon nombre, que
Louis, selon la décision et par l'autorité du cardinal de Bénévent,
ferait démolir les murs de Narbonne, de Toulouse et de quelques
châteaux, pour ce que ces forteresses avaient fait beaucoup de mal à la
chrétienté, avec défense, toutefois, de troubler les habitans desdits
lieux, autrement qu'en ce qui était commis par le légat à son exécution.
Ce qu'afin de mieux observer Louis manda aux citoyens de Narbonne de
jeter bas eux-mêmes leurs murailles dans l'espace de trois semaines, au
gré de deux chevaliers qu'il envoya _ad hoc_ en cette ville, et que,
s'ils ne le faisaient, ils tinssent pour sûr qu'il les châtierait
lourdement. Ils commencèrent donc à démolir les murs de Jéricho, je veux
dire de Narbonne; et Louis, sortant de Béziers, vint avec les siens à
Carcassonne où, quelques jours après, se rendit le légat, lequel y
convoqua dans la maison de l'évêque les évêques qui étaient présens,
Louis, le comte de Montfort et les nobles à la suite de Louis; puis,
devant eux, il remit, selon la teneur du mandat apostolique, tout le
pays à la garde du comte jusqu'au concile général. Cela fait, Louis,
partant de Carcassonne, arriva en un certain château voisin qu'on nomme
Fanjaux, et y resta peu de jours, tandis que le légat et le comte de
Montfort gagnaient Pamiers. Là vint vers le cardinal ce méchant comte de
Foix, que Simon ne voulut voir; là aussi fut au comte baillé en garde
par le légat le château de Foix que celui-ci avait long-temps occupé, et
où Montfort envoya aussitôt de ses chevaliers pour y tenir garnison.
Nous ne devons passer sous silence qu'avant son départ de Carcassonne il
avait député Gui son frère et chevaliers avec lui pour recevoir
Toulouse et s'y établir en son nom, plus faire prêter serment de
fidélité aux habitans et leur ordonner d'abattre leurs murailles; ce que
firent ceux-ci, bien que malgré eux et à leur grande douleur, contraints
par la crainte plutôt qu'induits par amour à obéir, si bien qu'à compter
de ce jour, l'orgueil de cette ville superbe fut enfin humilié. Après la
remise du château de Foix dans les mains du comte, le légat, Louis et
Montfort, ensemble tous les pélerins, se dirigèrent vers Toulouse et y
entrèrent; ensuite Louis et les Croisés à sa suite, ayant atteint le
terme de leur pélerinage, retournèrent en France. Quant au légat,
partant de Toulouse, il vint à Carcassonne, et y attendit quelques jours
le comte de Montfort qui vint le retrouver après être resté le même
temps à Toulouse. Puis, ayant fait un long séjour dans ces contrées et
s'y étant louablement acquitté de ses fonctions de légat, homme qu'il
était de circonspection et de prudence, le cardinal, maître Pierre de
Bénévent, laissant tout le pays à la garde de Montfort, selon l'ordre du
seigneur pape, descendit en Provence et retourna vers le souverain
pontife, suivi du noble comte jusqu'à Saint-Antoine près de Vienne, où
ils se séparèrent, l'un pour aller à Rome et l'autre à Carcassonne.
Montfort donc revint dans cette ville après être resté quelques jours en
Provence; puis, peu de jours ensuite, il se transporta dans les
quartiers de Toulouse et d'Agen pour les visiter et redresser ce qu'il y
trouverait exiger correction. Ni faut-il taire que les murailles de
Toulouse étaient déjà démolies en grande partie. Or, quelques jours
après, Bernard de Casenac, homme méchant et bien cruel, dont nous avons
fait mention plus haut, recouvra, par trahison, un certain château en
Périgord qui lui avait appartenu, et qu'on nommait Castelnau. En effet,
un chevalier de France, auquel le comte en avait confié la garde, ne
l'avait pas suffisamment garni et l'avait laissé presque vide; ce
qu'apprenant le susdit Bernard, il vint sus, l'assiégea, le prit sur
l'heure, et condamna à la mort du gibet les chevaliers qu'il y trouva.