CHAPITRE LXXXI.

Du concile tenu à Montpellier, dans lequel Montfort fut déclaré

prince du pays conquis.

L'an de l'incarnation du Seigneur 1214, dans la quinzaine de Noël, se

réunirent à Montpellier les archevêques et évêques convoqués en concile

par maître Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique, afin de

régler en commun tout ce qui intéressait la paix et la foi. Là

s'assemblèrent les archevêques de Narbonne, d'Auch, d'Embrun, d'Arles et

d'Aix, plus vingt-huit évêques et plusieurs barons. Quant au noble comte

de Montfort, il n'entra pas avec les autres à Montpellier, mais resta

tout le temps du concile en un château voisin appartenant à l'évêque de

Maguelone, car les gens de Montpellier, pleins de malice et d'arrogance,

l'avaient toujours détesté, ainsi que tous les Français, si bien qu'ils

ne lui permettaient de venir dans leur ville. Ainsi donc il demeura,

comme nous l'avons dit, au susdit château, d'où il venait chaque jour

jusqu'à Montpellier dans la maison des frères de l'ordre militaire du

Temple, située _extra muros_, et là les archevêques et évêques allaient

le trouver toutes fois qu'il en était besoin. Le légat, ces archevêques

et évêques, les abbés et autres prélats des églises s'étant donc réunis,

comme il est dit ci-dessus, à Montpellier, maître Pierre de Bénévent

prononça un sermon dans l'église de Notre-Dame; puis il appela dans la

maison où il logeait les cinq archevêques, les vingt-huit évêques, les

abbés et autres prélats des églises en quantité innombrable, auxquels,

étant rassemblés, il parla en ces termes:

«Je vous somme et requiers, au nom du divin jugement et du devoir

d'obéissance qui vous lie à l'Église romaine, que déposant toute

affection, haine ou jalousie, vous me donniez, selon votre science, un

loyal conseil pour savoir à qui mieux et plus utilement, pour l'honneur

de Dieu et de notre sainte mère l'Église, pour la paix de ces contrées,

la ruine et l'expulsion de l'hérétique vilenie, il convient de concéder

et assigner Toulouse que le comte Raimond a possédée, aussi bien que les

autres terres dont l'armée des Croisés s'est emparée.» Sur ce, tous les

archevêques et évêques entrèrent en longue et consciencieuse

délibération, chacun avec les abbés de son diocèse et ses clercs

familiers; et parce qu'il avait semblé bon de rédiger les avis par

écrit, il se trouva que le voeu et l'opinion de tous s'accordèrent pour

que le noble comte de Montfort fût choisi prince et monarque de tout ce

pays. Ô chose admirable! s'il s'agit de créer un évêque ou un abbé,

l'assentiment d'un petit nombre de votans porte à peine sur un seul

homme; et voilà que, pour élire le maître de si vastes domaines, tant de

personnages et si considérables réunirent leurs unanimes suffrages sur

cet athlète du Christ! C'est Dieu, sans aucun doute, qui a fait cela,

et aussi est-ce miracle à nos yeux. Après donc que les archevêques et

évêques eurent désigné le noble comte en la manière susdite, ils

requirent très-instamment du légat qu'il le mît en possession de toute

la contrée; mais comme on eut recours aux lettres que le seigneur pape

avait adressées à maître Pierre, on y vit qu'il ne pouvait le faire

avant d'avoir consulté Sa Sainteté. Pour quoi, du commun avis tant des

légats que des prélats, Girard, archevêque d'Embrun, homme de grande

science et d'entière bonté, fut envoyé à Rome et certains clercs avec

lui, porteurs de lettres du cardinal de Bénévent et des membres du

concile, par lesquelles tous les prélats suppliaient très-vivement le

seigneur pape de leur accorder pour monarque et seigneur le noble comte

de Montfort qu'ils avaient élu unanimement. Nous ne croyons devoir taire

que, pendant que ledit concile se tenait à Montpellier, un jour que le

légat avait fait appeler le comte dans la maison des Templiers, sise

hors des murs, pour se présenter devant lui et les évêques, et que le

peu de ses chevaliers venus à sa suite s'étaient dispersés dans le

faubourg pour se promener pendant que le comte, avec ses deux fils,

étaient auprès des prélats, soudain les gens de ce faubourg, méchans

traîtres qu'ils étaient, s'armèrent pour la plupart secrètement; et

entrant dans l'église de Notre-Dame par laquelle il était entré, se

prirent à guetter tous dans la rue où ils supposaient qu'il passerait à

son retour, l'attendant pour le tuer s'ils pouvaient. Mais Dieu dans sa

bonté en ordonna autrement et bien mieux, car le comte eut vent de la

chose; et sortant par un autre chemin que celui qu'il avait suivi en

arrivant, il évita le piége qu'on lui tendait.

Tout ce que dessus dûment achevé, et le concile ayant duré plusieurs

jours, les prélats s'en revinrent chez eux, et le légat avec le comte

allèrent à Carcassonne. Cependant le premier envoya à Toulouse l'évêque

Foulques pour qu'il occupât de sa part et munît le château Narbonnais

(ainsi s'appelaient le fort et le palais du comte Raimond), d'où les

Toulousains, sur l'ordre du légat, ou plutôt par la peur qu'il leur

inspirait, firent sortir le fils de ce comte pour livrer ledit lieu à

leur pasteur, lequel entrant dans la forteresse, la garnit de chevaliers

et servans aux frais des citoyens de la ville.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 88 / 144 题