De la destruction du château de Dome, au diocèse de Périgueux,
lequel appartient à ce méchant tyran Gérard de Cahusac.
Ces choses ainsi menées, on fit savoir à notre comte qu'il y avait au
diocèse de Périgueux des châteaux habités par des ennemis de la paix et
de la foi, comme de fait ils l'étaient. Il forma donc le dessein de
marcher sus et de s'en emparer, afin que, par la grâce de Dieu et le
secours des pélerins, chassant les routiers et larrons, il rendît le
repos aux églises, ou, pour mieux dire, à tout le Périgord. D'ailleurs,
tous les ennemis du Christ et de notre comte, ayant appris que
Casseneuil était tombé en son pouvoir, furent frappés d'une telle
terreur qu'ils n'osèrent l'attendre en nulle forteresse, si puissante
qu'elle fût. L'armée donc, partant de Casseneuil, vint à l'un des
susdits châteaux appelé Dome[164], qu'elle trouva vide et sans
défenseurs. Or, c'était une place noble et bien forte, située sur la
Dordogne, dans un lieu très-agréable. Aussitôt notre comte en fit saper
et renverser la tour, laquelle était très-élevée, très-belle, et
fortifiée presque jusqu'à son faîte. À une demi-lieue était un autre
château quasi inexpugnable, appelé Montfort, dont le seigneur, ayant nom
Bernard de Casenac, homme très-cruel et plus méchant que tous les
autres, s'était enfui de peur, et avait abandonné son château. Et si
nombreuses étaient les cruautés, les rapines, les énormités de ce
scélérat, et si grandes qu'on pourrait à peine y croire ou même les
imaginer; outre qu'étant fait de cette sorte, le diable lui avait baillé
un aide semblable à lui, savoir sa femme, soeur du vicomte de Turenne,
seconde Jézabel, ou plutôt plus barbare cent fois que celle-ci, laquelle
dame était la pire entre toutes les méchantes femmes, et l'égale de son
mari en malice et férocité. Tous les deux donc, aussi pervers l'un que
l'autre, dépouillaient, voire détruisaient les églises, attaquaient les
pélerins, et dépeçaient les membres à leurs malheureuses victimes; si
bien que, dans un seul couvent de moines noirs, nommé Sarlat, les nôtres
trouvèrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne
moitié avaient mutilés, soit en leur coupant les mains ou les pieds,
soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En
effet, la femme du bourreau, renonçant à toute pitié, faisait trancher
aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empêcher de
travailler. Ô cruauté inouïe! Mais laissons cela, d'autant que nous ne
pourrions exprimer que la millième partie des crimes de ce Bernard et de
son épouse, et retournons à notre propos.
[Note 164: À neuf lieues de Cahors.]
Le château de Dome étant détruit et renversé, notre comte voulut aussi
ruiner celui de Montfort, lequel appartenait, comme nous l'avons dit, à
ce tyran: pourquoi l'évêque de Carcassonne, qui se livrait tout entier
au labeur de la cause du Christ, prenant avec lui une troupe de
pélerins, partit sur l'heure, et fit raser ce château, dont les murs
étaient si forts qu'on pouvait à peine les entamer, le ciment étant
devenu aussi dur que la pierre; en sorte que les nôtres furent obligés
d'employer bon nombre de jours à les jeter bas. Le matin, les pélerins
allaient à l'ouvrage, et le soir revenaient au camp; car l'armée ne
s'était point éloignée de Dome, où elle se trouvait plus commodément et
en meilleure position. Il y avait en outre près de Montfort un autre
castel, nommé Castelnau, qui égalait tous les autres en malice, et que
la crainte des Croisés avait fait abandonner de ses habitans. Le comte
décida de l'occuper, afin de pouvoir mieux contenir les perturbateurs,
et il fit comme il le voulait. Il y avait encore un quatrième château,
nommé Bainac, dont le seigneur était un très-méchant et très-dangereux
oppresseur de l'Église. Le comte lui donna le choix ou de restituer tout
ce qu'il avait enlevé injustement dans un terme qu'il lui fixa, ou de
faire raser ses remparts: pour quoi faire on lui accorda une trève de
plusieurs jours; mais comme, dans cet intervalle, il ne fit point
restitution de ses rapines, Montfort ordonna qu'on démolît la forteresse
de son château; ce qui fut exécuté pour la tour et pour les murailles,
malgré le tyran et à sa grande douleur, alléguant, comme il faisait,
qu'on ne devait ruiner sa citadelle, pour autant qu'il était le seul
dans le pays qui aidât le roi de France contre le roi des Anglais.
Toutefois, le comte sachant que ces allégations étaient vaines et du
tout frivoles, il ne voulut se désister de ses volontés premières: même
déjà le tyran avait exposé semblables prétentions au roi Philippe, dont
il ne put rien obtenir. De cette façon, furent subjugués ces quatre
châteaux, savoir, Dome, Montfort, Castelnau et Bainac, où, depuis cent
ans et plus, Satan avait établi résidence, et desquels était sortie
l'iniquité qui couvrit ces contrées. Ces places donc étant subjuguées
par les efforts des pélerins et la valeur experte du comte de Montfort,
la paix et la tranquillité furent rendues non seulement au Périgord,
mais encore au Quercy, à l'Agénois et au Limousin en grande partie.
Puis, ayant achevé leur expédition pour la gloire du nom de
Jésus-Christ, le comte et l'armée retournèrent du côté d'Agen, où,
profitant de l'occasion, ils renversèrent les forteresses situées dans
ce diocèse. C'est alors que vint le comte à Figeac pour juger, au nom du
roi de France, les procès, et faire droit aux plaintes des gens du pays;
car le roi lui avait, en ces quartiers, confié ses pouvoirs pour
beaucoup de choses. Il rendit en mainte occasion bonne et stricte
justice, et aurait redressé beaucoup d'autres abus s'il eût voulu
excéder les bornes du mandat royal. Marchant de là vers Rhodez, il
occupa un château très-fort, nommé Capdenac[165] qui, dès les premiers
temps, avait servi de nid et de refuge aux routiers, et vint ensuite
avec son armée à Rhodez, où il fit de grands reproches au comte de cette
ville, lequel était son homme lige, mais, cherchant un subterfuge, quel
qu'il fût, disait qu'il tenait la majeure partie de ses domaines du roi
d'Angleterre. Quoi plus? Après beaucoup d'altercations, il reconnut les
tenir tout entiers de notre comte, lui fit hommage pour le tout, et
devint ainsi son ami et son allié. Il y avait près de Rhodez un château
fort, nommé Séverac[166], où habitaient des routiers qui avaient fait
tant de mal au pays qu'on ne pourrait aisément l'exprimer, infestant
non seulement le diocèse de Rhodez, mais toute la contrée environnante
jusqu'au Puy. Pendant son séjour à Rhodez, le comte manda au seigneur de
ce château qu'il se rendît; mais lui, se confiant en la force de sa
citadelle, pensant en outre que le comte ne pourrait tenir le siége dans
cette saison (on était en hiver, et ce château était situé dans les
montagnes, exposé au froid le plus vif), ne voulut obéir à cette
sommation. Une nuit donc, Gui de Montfort, frère germain du comte,
prenant avec lui chevaliers et servans, sortit de Rhodez, et se porta
nuitamment sur le susdit château, dont, à l'aube du jour, il envahit
subitement le bourg inférieur, le prit d'un coup et s'y logea: sur quoi
les gens de ce bourg qui s'étendait en dehors de la forteresse sur le
penchant de la montagne au faîte de laquelle elle était située, se
retirèrent dans la citadelle. Ainsi, Gui occupa ledit bourg, de peur que
les ennemis ne voulussent y mettre le feu à l'arrivée de l'armée,
laquelle, étant venue avec le comte à Séverac, trouva ce lieu en son
entier, et contenant bon nombre de maisons propres à recevoir nos
soldats qui s'y établirent et formèrent le siége. C'est le Seigneur qui
disposa les choses de la sorte, lui, ce grand donneur de secours dans le
besoin, tout plein d'une miséricordieuse providence pour les nécessités
des siens. Peu de jours après, nos gens dressèrent une machine dite
perrière, et la firent jouer contre le château, où fut pareillement, par
les assiégés, élevée une semblable machine dont ils se servaient pour
nous nuire autant que possible. Ni est-il à omettre que Dieu les avait
privés de vivres à ce point qu'ils souffraient d'une disette, outre que
le froid et l'âpreté de l'hiver les affligeaient tellement, presque nus
qu'ils étaient et mal couverts, qu'ils ne savaient que faire. Au
demeurant, si quelqu'un s'étonne de leur misère et pauvreté, il saura
qu'ils furent si à l'improviste attaqués qu'il ne leur avait été
loisible de se munir d'armes ni de provisions. En effet, ils
n'imaginaient pas, comme nous l'avons dit, que les nôtres pussent tenir
le siége au milieu de la rude saison, et dans un lieu où elle était si
rigoureuse. Finalement, quelques jours après, exténués de faim et de
soif, mourant de froid et de nudité, ils demandèrent la paix. Que
dirai-je? après longues et diverses disputes sur le genre de
composition, les Croisés, comme le seigneur du château, se rangeant à
l'avis des gens de bien, convinrent qu'il rendrait la place au comte,
qui, lui-même, la livrerait en garde à l'évêque de Rhodez et à un
certain chevalier nommé Pierre de Brémont; ce qui fut fait. Aussitôt le
noble comte, par pure générosité, restitua audit seigneur de Séverac
tout le reste de sa terre dont Gui de Montfort s'était emparé, l'ayant
toutefois persuadé d'abord de ne faire aucun mal à ses hommes pour ce
qu'ils s'étaient rendus à Gui; même ce libéral prince le rétablit
ensuite dans Séverac, après avoir reçu son hommage et serment de
fidélité. N'oublions de dire que, par la reddition de ce château, la
paix et le repos furent ramenés dans tout ce pays; ce dont Dieu doit
être loué grandement, et son très-fidèle athlète, savoir le
très-chrétien comte de Montfort.
[Note 165: À deux lieues de Figeac.]
[Note 166: Séverac-le-Châtel, à quatre lieues de Milhau.]
Ces choses dûment achevées, maître Pierre de Bénévent, légat du siége
apostolique, dont nous avons parlé plus haut, étant revenu des contrées
arragonaises où, pour graves affaires, il avait long-temps séjourné,
convoqua un très-célèbre concile et très-général à Montpellier, dans la
quinzaine de la Nativité du Seigneur.