CHAPITRE LXXX.

De la destruction du château de Dome, au diocèse de Périgueux,

lequel appartient à ce méchant tyran Gérard de Cahusac.

Ces choses ainsi menées, on fit savoir à notre comte qu'il y avait au

diocèse de Périgueux des châteaux habités par des ennemis de la paix et

de la foi, comme de fait ils l'étaient. Il forma donc le dessein de

marcher sus et de s'en emparer, afin que, par la grâce de Dieu et le

secours des pélerins, chassant les routiers et larrons, il rendît le

repos aux églises, ou, pour mieux dire, à tout le Périgord. D'ailleurs,

tous les ennemis du Christ et de notre comte, ayant appris que

Casseneuil était tombé en son pouvoir, furent frappés d'une telle

terreur qu'ils n'osèrent l'attendre en nulle forteresse, si puissante

qu'elle fût. L'armée donc, partant de Casseneuil, vint à l'un des

susdits châteaux appelé Dome[164], qu'elle trouva vide et sans

défenseurs. Or, c'était une place noble et bien forte, située sur la

Dordogne, dans un lieu très-agréable. Aussitôt notre comte en fit saper

et renverser la tour, laquelle était très-élevée, très-belle, et

fortifiée presque jusqu'à son faîte. À une demi-lieue était un autre

château quasi inexpugnable, appelé Montfort, dont le seigneur, ayant nom

Bernard de Casenac, homme très-cruel et plus méchant que tous les

autres, s'était enfui de peur, et avait abandonné son château. Et si

nombreuses étaient les cruautés, les rapines, les énormités de ce

scélérat, et si grandes qu'on pourrait à peine y croire ou même les

imaginer; outre qu'étant fait de cette sorte, le diable lui avait baillé

un aide semblable à lui, savoir sa femme, soeur du vicomte de Turenne,

seconde Jézabel, ou plutôt plus barbare cent fois que celle-ci, laquelle

dame était la pire entre toutes les méchantes femmes, et l'égale de son

mari en malice et férocité. Tous les deux donc, aussi pervers l'un que

l'autre, dépouillaient, voire détruisaient les églises, attaquaient les

pélerins, et dépeçaient les membres à leurs malheureuses victimes; si

bien que, dans un seul couvent de moines noirs, nommé Sarlat, les nôtres

trouvèrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne

moitié avaient mutilés, soit en leur coupant les mains ou les pieds,

soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En

effet, la femme du bourreau, renonçant à toute pitié, faisait trancher

aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empêcher de

travailler. Ô cruauté inouïe! Mais laissons cela, d'autant que nous ne

pourrions exprimer que la millième partie des crimes de ce Bernard et de

son épouse, et retournons à notre propos.

[Note 164: À neuf lieues de Cahors.]

Le château de Dome étant détruit et renversé, notre comte voulut aussi

ruiner celui de Montfort, lequel appartenait, comme nous l'avons dit, à

ce tyran: pourquoi l'évêque de Carcassonne, qui se livrait tout entier

au labeur de la cause du Christ, prenant avec lui une troupe de

pélerins, partit sur l'heure, et fit raser ce château, dont les murs

étaient si forts qu'on pouvait à peine les entamer, le ciment étant

devenu aussi dur que la pierre; en sorte que les nôtres furent obligés

d'employer bon nombre de jours à les jeter bas. Le matin, les pélerins

allaient à l'ouvrage, et le soir revenaient au camp; car l'armée ne

s'était point éloignée de Dome, où elle se trouvait plus commodément et

en meilleure position. Il y avait en outre près de Montfort un autre

castel, nommé Castelnau, qui égalait tous les autres en malice, et que

la crainte des Croisés avait fait abandonner de ses habitans. Le comte

décida de l'occuper, afin de pouvoir mieux contenir les perturbateurs,

et il fit comme il le voulait. Il y avait encore un quatrième château,

nommé Bainac, dont le seigneur était un très-méchant et très-dangereux

oppresseur de l'Église. Le comte lui donna le choix ou de restituer tout

ce qu'il avait enlevé injustement dans un terme qu'il lui fixa, ou de

faire raser ses remparts: pour quoi faire on lui accorda une trève de

plusieurs jours; mais comme, dans cet intervalle, il ne fit point

restitution de ses rapines, Montfort ordonna qu'on démolît la forteresse

de son château; ce qui fut exécuté pour la tour et pour les murailles,

malgré le tyran et à sa grande douleur, alléguant, comme il faisait,

qu'on ne devait ruiner sa citadelle, pour autant qu'il était le seul

dans le pays qui aidât le roi de France contre le roi des Anglais.

Toutefois, le comte sachant que ces allégations étaient vaines et du

tout frivoles, il ne voulut se désister de ses volontés premières: même

déjà le tyran avait exposé semblables prétentions au roi Philippe, dont

il ne put rien obtenir. De cette façon, furent subjugués ces quatre

châteaux, savoir, Dome, Montfort, Castelnau et Bainac, où, depuis cent

ans et plus, Satan avait établi résidence, et desquels était sortie

l'iniquité qui couvrit ces contrées. Ces places donc étant subjuguées

par les efforts des pélerins et la valeur experte du comte de Montfort,

la paix et la tranquillité furent rendues non seulement au Périgord,

mais encore au Quercy, à l'Agénois et au Limousin en grande partie.

Puis, ayant achevé leur expédition pour la gloire du nom de

Jésus-Christ, le comte et l'armée retournèrent du côté d'Agen, où,

profitant de l'occasion, ils renversèrent les forteresses situées dans

ce diocèse. C'est alors que vint le comte à Figeac pour juger, au nom du

roi de France, les procès, et faire droit aux plaintes des gens du pays;

car le roi lui avait, en ces quartiers, confié ses pouvoirs pour

beaucoup de choses. Il rendit en mainte occasion bonne et stricte

justice, et aurait redressé beaucoup d'autres abus s'il eût voulu

excéder les bornes du mandat royal. Marchant de là vers Rhodez, il

occupa un château très-fort, nommé Capdenac[165] qui, dès les premiers

temps, avait servi de nid et de refuge aux routiers, et vint ensuite

avec son armée à Rhodez, où il fit de grands reproches au comte de cette

ville, lequel était son homme lige, mais, cherchant un subterfuge, quel

qu'il fût, disait qu'il tenait la majeure partie de ses domaines du roi

d'Angleterre. Quoi plus? Après beaucoup d'altercations, il reconnut les

tenir tout entiers de notre comte, lui fit hommage pour le tout, et

devint ainsi son ami et son allié. Il y avait près de Rhodez un château

fort, nommé Séverac[166], où habitaient des routiers qui avaient fait

tant de mal au pays qu'on ne pourrait aisément l'exprimer, infestant

non seulement le diocèse de Rhodez, mais toute la contrée environnante

jusqu'au Puy. Pendant son séjour à Rhodez, le comte manda au seigneur de

ce château qu'il se rendît; mais lui, se confiant en la force de sa

citadelle, pensant en outre que le comte ne pourrait tenir le siége dans

cette saison (on était en hiver, et ce château était situé dans les

montagnes, exposé au froid le plus vif), ne voulut obéir à cette

sommation. Une nuit donc, Gui de Montfort, frère germain du comte,

prenant avec lui chevaliers et servans, sortit de Rhodez, et se porta

nuitamment sur le susdit château, dont, à l'aube du jour, il envahit

subitement le bourg inférieur, le prit d'un coup et s'y logea: sur quoi

les gens de ce bourg qui s'étendait en dehors de la forteresse sur le

penchant de la montagne au faîte de laquelle elle était située, se

retirèrent dans la citadelle. Ainsi, Gui occupa ledit bourg, de peur que

les ennemis ne voulussent y mettre le feu à l'arrivée de l'armée,

laquelle, étant venue avec le comte à Séverac, trouva ce lieu en son

entier, et contenant bon nombre de maisons propres à recevoir nos

soldats qui s'y établirent et formèrent le siége. C'est le Seigneur qui

disposa les choses de la sorte, lui, ce grand donneur de secours dans le

besoin, tout plein d'une miséricordieuse providence pour les nécessités

des siens. Peu de jours après, nos gens dressèrent une machine dite

perrière, et la firent jouer contre le château, où fut pareillement, par

les assiégés, élevée une semblable machine dont ils se servaient pour

nous nuire autant que possible. Ni est-il à omettre que Dieu les avait

privés de vivres à ce point qu'ils souffraient d'une disette, outre que

le froid et l'âpreté de l'hiver les affligeaient tellement, presque nus

qu'ils étaient et mal couverts, qu'ils ne savaient que faire. Au

demeurant, si quelqu'un s'étonne de leur misère et pauvreté, il saura

qu'ils furent si à l'improviste attaqués qu'il ne leur avait été

loisible de se munir d'armes ni de provisions. En effet, ils

n'imaginaient pas, comme nous l'avons dit, que les nôtres pussent tenir

le siége au milieu de la rude saison, et dans un lieu où elle était si

rigoureuse. Finalement, quelques jours après, exténués de faim et de

soif, mourant de froid et de nudité, ils demandèrent la paix. Que

dirai-je? après longues et diverses disputes sur le genre de

composition, les Croisés, comme le seigneur du château, se rangeant à

l'avis des gens de bien, convinrent qu'il rendrait la place au comte,

qui, lui-même, la livrerait en garde à l'évêque de Rhodez et à un

certain chevalier nommé Pierre de Brémont; ce qui fut fait. Aussitôt le

noble comte, par pure générosité, restitua audit seigneur de Séverac

tout le reste de sa terre dont Gui de Montfort s'était emparé, l'ayant

toutefois persuadé d'abord de ne faire aucun mal à ses hommes pour ce

qu'ils s'étaient rendus à Gui; même ce libéral prince le rétablit

ensuite dans Séverac, après avoir reçu son hommage et serment de

fidélité. N'oublions de dire que, par la reddition de ce château, la

paix et le repos furent ramenés dans tout ce pays; ce dont Dieu doit

être loué grandement, et son très-fidèle athlète, savoir le

très-chrétien comte de Montfort.

[Note 165: À deux lieues de Figeac.]

[Note 166: Séverac-le-Châtel, à quatre lieues de Milhau.]

Ces choses dûment achevées, maître Pierre de Bénévent, légat du siége

apostolique, dont nous avons parlé plus haut, étant revenu des contrées

arragonaises où, pour graves affaires, il avait long-temps séjourné,

convoqua un très-célèbre concile et très-général à Montpellier, dans la

quinzaine de la Nativité du Seigneur.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 87 / 144 题