CHAPITRE LXXIX.

Gui de Montfort et les pélerins envahissent et saccagent les

terres de Rathier de Castelnau.

Après que les susdits pélerins eurent demeuré quelques jours à

Carcassonne, le noble comte de Montfort les pria de marcher avec

l'évêque de cette ville et son frère Germain, Gui, du côté du Rouergue

et du Quercy, pour dévaster totalement tant les terres de Rathier de

Castelnau, qui avait si cruellement trahi le très-noble et très-chrétien

comte Baudouin, que celles d'autres ennemis du Christ. Pour lui, il

descendit avec son fils aîné, Amaury, jusqu'à Valence, où il trouva le

duc de Bourgogne et le dauphin; et ayant arrêté avec eux l'alliance dont

nous avons déjà parlé, il emmena la demoiselle à Carcassonne, vu que le

temps n'était propre à la célébration des noces, et qu'il ne pouvait

séjourner long-temps en ces quartiers à cause des nombreux embarras de

la guerre; et là fut célébré le mariage. De leur côté, les pélerins qui

avaient déjà quitté Carcassonne et pénétré dans le diocèse de Cahors,

ravagèrent les terres des ennemis de la foi, lesquels de peur avaient

décampé. Ni faut-il omettre que comme nous passions par l'évêché de

Rhodez, nous arrivâmes à un certain château, nommé Maurillac, dont les

habitans voulurent faire résistance, parce qu'il était d'une force

merveilleuse et presque inaccessible. Or, maître Robert de Courçon,

légat du siége apostolique, dont il est fait mention plus haut, était

venu tout récemment de France joindre l'armée, et aussitôt son arrivée,

les nôtres approchèrent de la place qu'ils pressèrent vivement. Sur

quoi, les assiégés, voyant qu'ils ne pourraient tenir long-temps, se

rendirent le même jour au légat, s'abandonnant en tout à sa discrétion;

et fut le château sur son ordre renversé de fond en comble par les

Croisés. Ajoutons qu'on y trouva sept hérétiques de la secte dite des

Vaudois, lesquels, amenés devant maître Robert, confessèrent pleinement

leur incrédulité, et furent par nos pélerins frappés et brûlés avec

grande joie. Après cela, on annonça à notre comte que certains

chevaliers de l'Agénois, qui s'étaient l'an passé soustraits à sa

suzeraineté, s'étaient retranchés dans un château nommé Montpezat. Quoi

plus? Nous allâmes pour l'assiéger; mais eux, apprenant l'arrivée des

Croisés, eurent peur et s'enfuirent, laissant désert leur château, que

nos gens détruisirent entièrement; puis, partant de Montpezat, le comte

s'enfonça dans le diocèse d'Agen pour reprendre les places qui, l'année

précédente, avaient secoué sa domination, et toutes de peur firent leur

soumission, avant même qu'il se présentât devant elles, à l'exception

d'un certain château noble, appelé Marmande. Néanmoins, pour plus grande

sûreté, et dans la crainte qu'elles ne fissent nouvelle apostasie selon

leur usage, le comte eut soin que presque toutes les murailles et

citadelles fussent jetées bas, ne conservant qu'un petit nombre des plus

fortes qu'il garnit de Français, et voulut tenir en état de défense.

Venant enfin à Marmande, il trouva ce château muni par un chevalier du

roi d'Angleterre, qui y avait conduit quelques servans, et avait planté

sa bannière au sommet de la tour, dans l'intention de nous résister.

Mais à l'approche des nôtres, lesquels de première arrivée insultèrent

ses remparts, ceux de Marmande après une faible défense prirent la

fuite, et, montant sur des barques, ils descendirent la Garonne jusqu'à

un château voisin, appartenant au roi d'Angleterre, et nommé la Réole,

tandis que les servans de ce prince, venus pour défendre la place, se

mirent à l'abri dans le fort. Sur ce, les nôtres entrant dans le bourg

le mirent au pillage, et permirent aux servans qui étaient dans la tour

de s'en aller sains et saufs. Après quoi, le comte revint à Agen,

n'ayant pas cette fois détruit tout-à-fait le château, d'après l'avis

des siens, parce qu'il était très-noble et situé à l'extrémité de ses

domaines, mais seulement une partie des murailles et les tours, à

l'exception de la plus grande où il mit garnison.

Il y avait dans le territoire d'Agen un château noble et bien fort,

appelé Casseneuil, assis au pied d'une montagne, dans une plaine

très-agréable, entouré de roches et de sources vives, lequel était un

des principaux refuges des hérétiques, et l'avait été de longue date.

Davantage étaient ses habitans en grande partie larrons et routiers,

parjures et gorgés de toutes sortes de péchés et de crimes. En effet,

ils s'étaient une et deux fois déjà rendus à la chrétienté, et pour la

troisième fois cherchaient à lui résister ainsi qu'à notre comte, bien

que leur seigneur suzerain, Hugues de Rovignan, frère de l'évêque

d'Agen, eût été admis dans l'amitié et familiarité du comte. Ce même

Hugues ayant cette année trahi ses sermens et rompu l'intime alliance

qui l'unissait à Montfort, s'était avec les siens traîtreusement

éloigné de lui comme de Dieu, et avait reçu dans son château un grand

nombre de méchans tels que lui. Le comte donc arrivant devant

Casseneuil, la veille de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul,

en fit le siége d'un côté, et campa sur la hauteur; car son armée

n'était pas assez considérable pour enfermer entièrement la place. Puis

ayant fait, peu de jours ensuite, dresser des machines pour battre les

murs, elles eurent bientôt ruiné beaucoup des maisons du château par

leur jeu continuel contre les remparts et la ville. Enfin des pélerins

étant survenus quelques jours après, il descendit la montagne, et vint

fixer ses tentes dans la plaine, n'ayant avec lui qu'une partie de ses

gens, et en laissant plusieurs sur la hauteur en compagnie du très-noble

et vaillant jouvencel, Amaury, son fils, et de Gui, évêque de

Carcassonne, lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat,

travaillait de grande ardeur et très-efficacement au succès de

l'entreprise. Mêmement, du côté où il s'était posté, le comte fit

établir des machines dites perrières, qui, jouant nuit et jour,

affaiblirent sensiblement les remparts. Une nuit, vers l'aurore, une

troupe des ennemis sortant du château gravirent la montagne pour se

jeter ensemble sur les nôtres, et venant au pavillon où reposait Amaury,

fils de Simon, ils se ruèrent avec violence sur lui, afin de le prendre

ou de le tuer, s'ils pouvaient; mais les pélerins étant accourus les

attaquèrent vaillamment et les forcèrent de rentrer dans la place.

Tandis que ces choses se passaient audit siége, le roi Jean

d'Angleterre, lequel, mécontent de l'exhérédation de son neveu, fils du

Toulousain, jalousait nos victoires, s'était porté en ces quartiers,

savoir, à Périgueux, avec une puissante armée, ayant près de lui

plusieurs de nos ennemis qui s'étaient réfugiés devers sa personne, et

qui avaient été dépossédés par le juste jugement de Dieu; lesquels il

recueillit et garda long-temps en sa compagnie, au scandale des

chrétiens et détriment de son propre honneur. Sur quoi, les assiégés lui

envoyaient courriers sur courriers pour lui demander secours, et

lui-même par exprès les excitait vivement à se défendre. Que dirai-je?

le bruit courut bien fort parmi nous que le roi Jean voulait nous

attaquer; et peut-être l'eût-il fait, s'il eût osé. Quant à l'intrépide

comte de Montfort, il ne s'effraya nullement de ces rumeurs, et se

décida fermement de ne pas lever le siége, quand même ledit roi

viendrait contre lui, mais de le combattre pour sa défense et celle des

siens. Toutefois, usant de meilleur avis, Jean n'essaya rien des projets

qu'on lui attribuait et qu'il pouvait bien avoir formés. N'oublions

point de dire que maître Robert de Courçon, cardinal, légat du siége

apostolique, arriva à l'armée devant Casseneuil, et durant le peu de

jours qu'il y resta, travailla de tout son pouvoir à la prise du

château, plein de bonne volonté qu'il était. Cependant, les affaires de

la mission qui lui était confiée l'ayant rappelé ailleurs, il n'attendit

pas que la place fût tombée en notre pouvoir. Nos gens donc poussant

toujours le siége, et ayant endommagé en grande partie les murailles au

moyen des machines, une nuit, le comte convoqua quelques-uns des

principaux de l'armée, et faisant venir un artisan charpentier, il lui

demanda de quelle manière il fallait s'y prendre pour aborder les

remparts et donner l'assaut: car il y avait un fossé profond et rempli

d'eau entre le château et le camp, que l'on devait absolument passer

pour atteindre jusqu'aux murs, et le pont manquait, d'autant que les

ennemis l'avaient ruiné en dehors avant notre arrivée. Après beaucoup

d'avis différens, on s'accorda finalement sur celui dudit artisan, à

construire un pont de bois et de claies, qui, poussé à travers l'eau par

un admirable artifice, sur de grands tonneaux, transporterait nos

soldats à l'autre bord. Aussitôt le vénérable évêque de Carcassonne, qui

travaillait nuit et jour aux choses concernant le siége, afin d'en hâter

l'issue, rassembla une foule de pélerins, et fit apporter du bois en

abondance pour faire ce pont. Puis, quand il fut achevé, les nôtres

ayant pris les armes se préparèrent à l'assaut, et poussant cette

nouvelle machine jusqu'à l'eau, ils l'y amenèrent; mais à peine

l'eut-elle touchée, qu'entraînée par son poids, et pour autant que la

rive d'où elle avait été lancée était très-haute, elle tomba si

violemment au fond, qu'on ne put en aucune façon l'en retirer ni la

soulever à la surface; si bien que tout notre travail fut en un moment

perdu. Peu de jours après, les Croisés construisirent un second pont

d'une autre sorte, pour essayer de passer le fossé, apprêtant en outre

quelques nacelles qui devaient transporter une portion de nos gens, bien

qu'avec grand danger: et quand tous les préparatifs furent terminés, ils

s'armèrent et traînèrent ce pont jusqu'au bord, tandis que d'autres

montaient sur les barques, et que les assiégés faisaient jouer sans

relâche les nombreuses perrières qu'ils avaient. Quoi plus? les nôtres

réussirent bien à jeter leur pont sur l'eau; mais ils n'y gagnèrent

rien, pour ce qu'il était trop petit et du tout insuffisant: d'où vint

qu'ils s'attristaient à force, et qu'au rebours les ennemis étaient tout

joyeux. Cependant, le comte, plein de constance, et ne se désespérant

point pour ces contre-temps, rassembla ses ouvriers, les consola, et

leur ordonna de chercher à préparer d'autres machines pour traverser

l'eau: sur quoi, leur maître en imagina une vraiment admirable et toute

nouvelle. En effet, faisant apporter une immense quantité de bois

énormes, et construire d'abord, sur de grandes pièces de charpente,

comme une vaste maison pareillement en bois, ayant un toit de claies non

aigu, mais plat, il éleva ensuite au milieu de ce toit une façon de tour

très-haute, faite de bois et de claies, au sommet de laquelle il ménagea

cinq gîtes pour y loger les arbalétriers; puis, autour et sur le toit,

il dressa une espèce de muraille aussi en claies, afin que pussent se

placer derrière un bon nombre des nôtres qui défendraient la tour, et

qui tiendraient de l'eau dans de larges vases pour éteindre le feu si

les ennemis en jetaient. Enfin, il recouvrit tout le devant de la

machine avec des cuirs de boeuf, afin d'empêcher par cette autre

précaution qu'ils ne vinssent à l'incendier. Tous ces apprêts étant

achevés, nos gens commencèrent à tirer et pousser vers l'eau cette

monstrueuse bâtisse, et bien que les assiégés lançassent contre elle une

grêle de grosses pierres, ils ne purent par la grâce de Dieu

l'endommager que très-peu ou point du tout. Après quoi, l'ayant conduite

jusqu'au bord du fossé, ils apportèrent dans des paniers force terre et

morceaux de bois pour jeter dans l'eau, et tandis que ceux qui étaient à

couvert et libres de leur armure sous le toit inférieur, remplissaient

le fossé, les arbalétriers et autres postés dans les abris du haut,

empêchaient les efforts des ennemis pour nuire à notre travail. En

outre, une nuit que quelques-uns d'entre eux, ayant garni une petite

barque de sarmens secs, de viande salée, de graisse et d'autres

appareils d'incendie, voulurent l'envoyer contre notre machine pour y

mettre le feu, ils manquèrent leur coup, parce que nos servans brûlèrent

cette barque même. Quoi plus? Les nôtres comblant toujours le fossé,

ladite machine arriva vers l'autre bord à sec et sans dommage; car ils

la poussaient en avant à mesure qu'ils remplissaient le fossé. Ni fut-il

possible aux assiégés de réussir, un jour de dimanche que voyant leur

perte s'approcher d'autant, ils lancèrent contre elle des brandons

enflammés pour la réduire en cendres, vu que nos gens les éteignirent à

force d'eau. Finalement, comme ils étaient déjà assez près des ennemis

pour qu'ils pussent mutuellement s'attaquer à coups de lance, le comte,

craignant que ceux-ci ne brûlassent la machine pendant la nuit, fit ce

même dimanche armer les siens aux approches du soir, et les appela tous

à l'assaut au son des trompettes, pendant que, de leur côté, l'évêque de

Carcassonne et les clercs qui étaient dans l'armée avec lui se

rassemblaient sur la hauteur voisine du château, pour crier vers le

Seigneur et le prier en faveur des combattans. Sur l'heure donc, nos

gens étant entrés dans la machine, et ayant rompu les claies qui en

recouvraient le devant, passèrent bravement le fossé aux chants du

clergé qui entonnait dévotement _Veni Creator spiritus_. Quant aux

ennemis, voyant l'élan des nôtres, ils se retirèrent dans l'enceinte de

leurs murs, et commencèrent à les gêner fort par une continuelle

batterie de pierres qu'ils leur lançaient par dessus le rempart, outre

que n'ayant pas d'échelles et la nuit étant tout proche, nous ne pûmes

l'escalader. Toutefois, logés maintenant dans une certaine petite

plate-forme entre les murailles et le fossé, nous détruisîmes pendant la

nuit les barbacanes que les assiégés avaient construites en dehors de la

place; et, le lendemain, nos ouvriers ayant employé toute la journée à

faire des échelles et autres machines pour donner l'assaut le troisième

jour, les gens de guerre routiers qui étaient dans le château, témoins

de ces préparatifs, eurent peur, sortirent en armes comme pour nous

attaquer, et prirent tous la fuite, sans pouvoir être atteints par ceux

des nôtres qui les poursuivirent long-temps. Mais le reste de l'armée

abordant la place à minuit, et y entrant de force, les nôtres passèrent

au fil de l'épée ceux qu'ils purent trouver, mettant tout à feu et à

sang: pour quoi soit en toutes choses béni le Seigneur qui nous livra

quelques impies, bien que non pas tous. Cela fait, le comte fit raser

jusqu'au sol le pourtour des murs du château; et ainsi fut pris et ruiné

Casseneuil, le dix-huitième jour du mois d'août, à la louange de Dieu, à

qui soient honneur et gloire dans les siècles des siècles.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 86 / 144 题