Gui de Montfort et les pélerins envahissent et saccagent les
terres de Rathier de Castelnau.
Après que les susdits pélerins eurent demeuré quelques jours à
Carcassonne, le noble comte de Montfort les pria de marcher avec
l'évêque de cette ville et son frère Germain, Gui, du côté du Rouergue
et du Quercy, pour dévaster totalement tant les terres de Rathier de
Castelnau, qui avait si cruellement trahi le très-noble et très-chrétien
comte Baudouin, que celles d'autres ennemis du Christ. Pour lui, il
descendit avec son fils aîné, Amaury, jusqu'à Valence, où il trouva le
duc de Bourgogne et le dauphin; et ayant arrêté avec eux l'alliance dont
nous avons déjà parlé, il emmena la demoiselle à Carcassonne, vu que le
temps n'était propre à la célébration des noces, et qu'il ne pouvait
séjourner long-temps en ces quartiers à cause des nombreux embarras de
la guerre; et là fut célébré le mariage. De leur côté, les pélerins qui
avaient déjà quitté Carcassonne et pénétré dans le diocèse de Cahors,
ravagèrent les terres des ennemis de la foi, lesquels de peur avaient
décampé. Ni faut-il omettre que comme nous passions par l'évêché de
Rhodez, nous arrivâmes à un certain château, nommé Maurillac, dont les
habitans voulurent faire résistance, parce qu'il était d'une force
merveilleuse et presque inaccessible. Or, maître Robert de Courçon,
légat du siége apostolique, dont il est fait mention plus haut, était
venu tout récemment de France joindre l'armée, et aussitôt son arrivée,
les nôtres approchèrent de la place qu'ils pressèrent vivement. Sur
quoi, les assiégés, voyant qu'ils ne pourraient tenir long-temps, se
rendirent le même jour au légat, s'abandonnant en tout à sa discrétion;
et fut le château sur son ordre renversé de fond en comble par les
Croisés. Ajoutons qu'on y trouva sept hérétiques de la secte dite des
Vaudois, lesquels, amenés devant maître Robert, confessèrent pleinement
leur incrédulité, et furent par nos pélerins frappés et brûlés avec
grande joie. Après cela, on annonça à notre comte que certains
chevaliers de l'Agénois, qui s'étaient l'an passé soustraits à sa
suzeraineté, s'étaient retranchés dans un château nommé Montpezat. Quoi
plus? Nous allâmes pour l'assiéger; mais eux, apprenant l'arrivée des
Croisés, eurent peur et s'enfuirent, laissant désert leur château, que
nos gens détruisirent entièrement; puis, partant de Montpezat, le comte
s'enfonça dans le diocèse d'Agen pour reprendre les places qui, l'année
précédente, avaient secoué sa domination, et toutes de peur firent leur
soumission, avant même qu'il se présentât devant elles, à l'exception
d'un certain château noble, appelé Marmande. Néanmoins, pour plus grande
sûreté, et dans la crainte qu'elles ne fissent nouvelle apostasie selon
leur usage, le comte eut soin que presque toutes les murailles et
citadelles fussent jetées bas, ne conservant qu'un petit nombre des plus
fortes qu'il garnit de Français, et voulut tenir en état de défense.
Venant enfin à Marmande, il trouva ce château muni par un chevalier du
roi d'Angleterre, qui y avait conduit quelques servans, et avait planté
sa bannière au sommet de la tour, dans l'intention de nous résister.
Mais à l'approche des nôtres, lesquels de première arrivée insultèrent
ses remparts, ceux de Marmande après une faible défense prirent la
fuite, et, montant sur des barques, ils descendirent la Garonne jusqu'à
un château voisin, appartenant au roi d'Angleterre, et nommé la Réole,
tandis que les servans de ce prince, venus pour défendre la place, se
mirent à l'abri dans le fort. Sur ce, les nôtres entrant dans le bourg
le mirent au pillage, et permirent aux servans qui étaient dans la tour
de s'en aller sains et saufs. Après quoi, le comte revint à Agen,
n'ayant pas cette fois détruit tout-à-fait le château, d'après l'avis
des siens, parce qu'il était très-noble et situé à l'extrémité de ses
domaines, mais seulement une partie des murailles et les tours, à
l'exception de la plus grande où il mit garnison.
Il y avait dans le territoire d'Agen un château noble et bien fort,
appelé Casseneuil, assis au pied d'une montagne, dans une plaine
très-agréable, entouré de roches et de sources vives, lequel était un
des principaux refuges des hérétiques, et l'avait été de longue date.
Davantage étaient ses habitans en grande partie larrons et routiers,
parjures et gorgés de toutes sortes de péchés et de crimes. En effet,
ils s'étaient une et deux fois déjà rendus à la chrétienté, et pour la
troisième fois cherchaient à lui résister ainsi qu'à notre comte, bien
que leur seigneur suzerain, Hugues de Rovignan, frère de l'évêque
d'Agen, eût été admis dans l'amitié et familiarité du comte. Ce même
Hugues ayant cette année trahi ses sermens et rompu l'intime alliance
qui l'unissait à Montfort, s'était avec les siens traîtreusement
éloigné de lui comme de Dieu, et avait reçu dans son château un grand
nombre de méchans tels que lui. Le comte donc arrivant devant
Casseneuil, la veille de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul,
en fit le siége d'un côté, et campa sur la hauteur; car son armée
n'était pas assez considérable pour enfermer entièrement la place. Puis
ayant fait, peu de jours ensuite, dresser des machines pour battre les
murs, elles eurent bientôt ruiné beaucoup des maisons du château par
leur jeu continuel contre les remparts et la ville. Enfin des pélerins
étant survenus quelques jours après, il descendit la montagne, et vint
fixer ses tentes dans la plaine, n'ayant avec lui qu'une partie de ses
gens, et en laissant plusieurs sur la hauteur en compagnie du très-noble
et vaillant jouvencel, Amaury, son fils, et de Gui, évêque de
Carcassonne, lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat,
travaillait de grande ardeur et très-efficacement au succès de
l'entreprise. Mêmement, du côté où il s'était posté, le comte fit
établir des machines dites perrières, qui, jouant nuit et jour,
affaiblirent sensiblement les remparts. Une nuit, vers l'aurore, une
troupe des ennemis sortant du château gravirent la montagne pour se
jeter ensemble sur les nôtres, et venant au pavillon où reposait Amaury,
fils de Simon, ils se ruèrent avec violence sur lui, afin de le prendre
ou de le tuer, s'ils pouvaient; mais les pélerins étant accourus les
attaquèrent vaillamment et les forcèrent de rentrer dans la place.
Tandis que ces choses se passaient audit siége, le roi Jean
d'Angleterre, lequel, mécontent de l'exhérédation de son neveu, fils du
Toulousain, jalousait nos victoires, s'était porté en ces quartiers,
savoir, à Périgueux, avec une puissante armée, ayant près de lui
plusieurs de nos ennemis qui s'étaient réfugiés devers sa personne, et
qui avaient été dépossédés par le juste jugement de Dieu; lesquels il
recueillit et garda long-temps en sa compagnie, au scandale des
chrétiens et détriment de son propre honneur. Sur quoi, les assiégés lui
envoyaient courriers sur courriers pour lui demander secours, et
lui-même par exprès les excitait vivement à se défendre. Que dirai-je?
le bruit courut bien fort parmi nous que le roi Jean voulait nous
attaquer; et peut-être l'eût-il fait, s'il eût osé. Quant à l'intrépide
comte de Montfort, il ne s'effraya nullement de ces rumeurs, et se
décida fermement de ne pas lever le siége, quand même ledit roi
viendrait contre lui, mais de le combattre pour sa défense et celle des
siens. Toutefois, usant de meilleur avis, Jean n'essaya rien des projets
qu'on lui attribuait et qu'il pouvait bien avoir formés. N'oublions
point de dire que maître Robert de Courçon, cardinal, légat du siége
apostolique, arriva à l'armée devant Casseneuil, et durant le peu de
jours qu'il y resta, travailla de tout son pouvoir à la prise du
château, plein de bonne volonté qu'il était. Cependant, les affaires de
la mission qui lui était confiée l'ayant rappelé ailleurs, il n'attendit
pas que la place fût tombée en notre pouvoir. Nos gens donc poussant
toujours le siége, et ayant endommagé en grande partie les murailles au
moyen des machines, une nuit, le comte convoqua quelques-uns des
principaux de l'armée, et faisant venir un artisan charpentier, il lui
demanda de quelle manière il fallait s'y prendre pour aborder les
remparts et donner l'assaut: car il y avait un fossé profond et rempli
d'eau entre le château et le camp, que l'on devait absolument passer
pour atteindre jusqu'aux murs, et le pont manquait, d'autant que les
ennemis l'avaient ruiné en dehors avant notre arrivée. Après beaucoup
d'avis différens, on s'accorda finalement sur celui dudit artisan, à
construire un pont de bois et de claies, qui, poussé à travers l'eau par
un admirable artifice, sur de grands tonneaux, transporterait nos
soldats à l'autre bord. Aussitôt le vénérable évêque de Carcassonne, qui
travaillait nuit et jour aux choses concernant le siége, afin d'en hâter
l'issue, rassembla une foule de pélerins, et fit apporter du bois en
abondance pour faire ce pont. Puis, quand il fut achevé, les nôtres
ayant pris les armes se préparèrent à l'assaut, et poussant cette
nouvelle machine jusqu'à l'eau, ils l'y amenèrent; mais à peine
l'eut-elle touchée, qu'entraînée par son poids, et pour autant que la
rive d'où elle avait été lancée était très-haute, elle tomba si
violemment au fond, qu'on ne put en aucune façon l'en retirer ni la
soulever à la surface; si bien que tout notre travail fut en un moment
perdu. Peu de jours après, les Croisés construisirent un second pont
d'une autre sorte, pour essayer de passer le fossé, apprêtant en outre
quelques nacelles qui devaient transporter une portion de nos gens, bien
qu'avec grand danger: et quand tous les préparatifs furent terminés, ils
s'armèrent et traînèrent ce pont jusqu'au bord, tandis que d'autres
montaient sur les barques, et que les assiégés faisaient jouer sans
relâche les nombreuses perrières qu'ils avaient. Quoi plus? les nôtres
réussirent bien à jeter leur pont sur l'eau; mais ils n'y gagnèrent
rien, pour ce qu'il était trop petit et du tout insuffisant: d'où vint
qu'ils s'attristaient à force, et qu'au rebours les ennemis étaient tout
joyeux. Cependant, le comte, plein de constance, et ne se désespérant
point pour ces contre-temps, rassembla ses ouvriers, les consola, et
leur ordonna de chercher à préparer d'autres machines pour traverser
l'eau: sur quoi, leur maître en imagina une vraiment admirable et toute
nouvelle. En effet, faisant apporter une immense quantité de bois
énormes, et construire d'abord, sur de grandes pièces de charpente,
comme une vaste maison pareillement en bois, ayant un toit de claies non
aigu, mais plat, il éleva ensuite au milieu de ce toit une façon de tour
très-haute, faite de bois et de claies, au sommet de laquelle il ménagea
cinq gîtes pour y loger les arbalétriers; puis, autour et sur le toit,
il dressa une espèce de muraille aussi en claies, afin que pussent se
placer derrière un bon nombre des nôtres qui défendraient la tour, et
qui tiendraient de l'eau dans de larges vases pour éteindre le feu si
les ennemis en jetaient. Enfin, il recouvrit tout le devant de la
machine avec des cuirs de boeuf, afin d'empêcher par cette autre
précaution qu'ils ne vinssent à l'incendier. Tous ces apprêts étant
achevés, nos gens commencèrent à tirer et pousser vers l'eau cette
monstrueuse bâtisse, et bien que les assiégés lançassent contre elle une
grêle de grosses pierres, ils ne purent par la grâce de Dieu
l'endommager que très-peu ou point du tout. Après quoi, l'ayant conduite
jusqu'au bord du fossé, ils apportèrent dans des paniers force terre et
morceaux de bois pour jeter dans l'eau, et tandis que ceux qui étaient à
couvert et libres de leur armure sous le toit inférieur, remplissaient
le fossé, les arbalétriers et autres postés dans les abris du haut,
empêchaient les efforts des ennemis pour nuire à notre travail. En
outre, une nuit que quelques-uns d'entre eux, ayant garni une petite
barque de sarmens secs, de viande salée, de graisse et d'autres
appareils d'incendie, voulurent l'envoyer contre notre machine pour y
mettre le feu, ils manquèrent leur coup, parce que nos servans brûlèrent
cette barque même. Quoi plus? Les nôtres comblant toujours le fossé,
ladite machine arriva vers l'autre bord à sec et sans dommage; car ils
la poussaient en avant à mesure qu'ils remplissaient le fossé. Ni fut-il
possible aux assiégés de réussir, un jour de dimanche que voyant leur
perte s'approcher d'autant, ils lancèrent contre elle des brandons
enflammés pour la réduire en cendres, vu que nos gens les éteignirent à
force d'eau. Finalement, comme ils étaient déjà assez près des ennemis
pour qu'ils pussent mutuellement s'attaquer à coups de lance, le comte,
craignant que ceux-ci ne brûlassent la machine pendant la nuit, fit ce
même dimanche armer les siens aux approches du soir, et les appela tous
à l'assaut au son des trompettes, pendant que, de leur côté, l'évêque de
Carcassonne et les clercs qui étaient dans l'armée avec lui se
rassemblaient sur la hauteur voisine du château, pour crier vers le
Seigneur et le prier en faveur des combattans. Sur l'heure donc, nos
gens étant entrés dans la machine, et ayant rompu les claies qui en
recouvraient le devant, passèrent bravement le fossé aux chants du
clergé qui entonnait dévotement _Veni Creator spiritus_. Quant aux
ennemis, voyant l'élan des nôtres, ils se retirèrent dans l'enceinte de
leurs murs, et commencèrent à les gêner fort par une continuelle
batterie de pierres qu'ils leur lançaient par dessus le rempart, outre
que n'ayant pas d'échelles et la nuit étant tout proche, nous ne pûmes
l'escalader. Toutefois, logés maintenant dans une certaine petite
plate-forme entre les murailles et le fossé, nous détruisîmes pendant la
nuit les barbacanes que les assiégés avaient construites en dehors de la
place; et, le lendemain, nos ouvriers ayant employé toute la journée à
faire des échelles et autres machines pour donner l'assaut le troisième
jour, les gens de guerre routiers qui étaient dans le château, témoins
de ces préparatifs, eurent peur, sortirent en armes comme pour nous
attaquer, et prirent tous la fuite, sans pouvoir être atteints par ceux
des nôtres qui les poursuivirent long-temps. Mais le reste de l'armée
abordant la place à minuit, et y entrant de force, les nôtres passèrent
au fil de l'épée ceux qu'ils purent trouver, mettant tout à feu et à
sang: pour quoi soit en toutes choses béni le Seigneur qui nous livra
quelques impies, bien que non pas tous. Cela fait, le comte fit raser
jusqu'au sol le pourtour des murs du château; et ainsi fut pris et ruiné
Casseneuil, le dix-huitième jour du mois d'août, à la louange de Dieu, à
qui soient honneur et gloire dans les siècles des siècles.