CHAPITRE LXXVIII.

L'évêque de Carcassonne revient de France avec une grands

multitude de pélerins.

L'an du Verbe incarné 1214, le vénérable évêque de Carcassonne qui avait

travaillé toute l'année précédente aux affaires de la foi contre les

hérétiques, en parcourant la France et prêchant la croisade, se mit en

route vers les pays albigeois aux environs de l'octave de la

Résurrection du Seigneur. En effet, il avait assigné le jour du départ à

tous les Croisés, tant à ceux qu'il avait réunis qu'à ceux qui avaient

pris la croix des mains de maître Jacques de Vitry, homme en toutes

choses bien louable, et de certains autres pieux personnages, de façon

qu'étant tous rassemblés dans la quinzaine de Pâques, ils partissent

avec lui pour venir par la route de Lyon contre les pestiférés

hérétiques. De son côté, maître Robert de Courçon, légat du siége

apostolique, et le vénérable archidiacre Guillaume, fixèrent aux Croisés

un autre jour pour qu'ils arrivassent à Béziers dans la même quinzaine

de Pâques, en suivant un autre chemin. Venant donc de Nevers, l'évêque

de Carcassonne et les susdits pélerins arrivèrent heureusement à

Montpellier, et moi j'étais avec ce prélat. Là, nous trouvâmes

l'archidiacre de Paris et les Croisés qui venaient avec lui de France.

Quant au cardinal, savoir maître Robert de Courçon, il était occupé à

quelques affaires dans le pays du Puy. Partant de Montpellier, nous

vînmes près de Béziers au château de Saint-Thibéri, où arriva à notre

rencontre le noble comte de Montfort. Or, nous étions environ cent

pélerins, tant à pied qu'à cheval, parmi lesquels un d'entre les

chevaliers était le vicomte de Châteaudun et plusieurs autres chevaliers

qu'il n'est besoin de compter par le menu. Nous éloignant des environs

de Béziers, nous vînmes à Carcassonne, où nous restâmes quelques jours.

Et faut-il notablement remarquer et tenir pour miracles tous les

événemens de cette année. Comme nous l'avons dit, quand le susdit

Pierre de Bénévent arriva au pays albigeois, les Arragonais et Catalans

s'étaient réunis à Narbonne contre la chrétienté et le comte de

Montfort: pour quelle cause notre comte restait près de cette ville, et

ne pouvait s'en éloigner souvent, parce qu'aussitôt les ennemis

dévastaient toute la contrée environnante, bien que les Toulousains, les

Arragonais et les Quercinois lui suscitassent, en beaucoup d'endroits

loin de là, guerres grandement fâcheuses. Mais tandis que l'athlète du

Christ souffrait de telles tribulations, celui qui baille secours dans

les occasions ne lui manqua dans l'adversité, puisque, dans le même

espace de temps, le légat vint de Rome et des pélerins de France. Ô

riche abondance de la miséricorde divine! car, selon l'avis de

plusieurs, les pélerins n'eussent rien fait de considérable sans le

légat, ni lui sans eux n'eût fait si bonne besogne. En effet, les

ennemis de la foi ne lui eussent obéi s'ils ne les avaient craints; et

réciproquement, si le légat n'était venu, les pélerins n'auraient pu

gagner que peu de chose sur tant d'ennemis et si puissans. Il arriva

donc, par l'ordre du Dieu miséricordieux, que, durant que le légat

alléchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'étaient

rassemblés dans Narbonne, le comte de Montfort et les Croisés français

purent passer vers Cahors et Agen, et librement attaquer leurs ennemis

ou mieux ceux du Christ. Ô, je le répète, pieuse fraude du légat! ô

piété frauduleuse!

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 85 / 144 题