L'évêque de Carcassonne revient de France avec une grands
multitude de pélerins.
L'an du Verbe incarné 1214, le vénérable évêque de Carcassonne qui avait
travaillé toute l'année précédente aux affaires de la foi contre les
hérétiques, en parcourant la France et prêchant la croisade, se mit en
route vers les pays albigeois aux environs de l'octave de la
Résurrection du Seigneur. En effet, il avait assigné le jour du départ à
tous les Croisés, tant à ceux qu'il avait réunis qu'à ceux qui avaient
pris la croix des mains de maître Jacques de Vitry, homme en toutes
choses bien louable, et de certains autres pieux personnages, de façon
qu'étant tous rassemblés dans la quinzaine de Pâques, ils partissent
avec lui pour venir par la route de Lyon contre les pestiférés
hérétiques. De son côté, maître Robert de Courçon, légat du siége
apostolique, et le vénérable archidiacre Guillaume, fixèrent aux Croisés
un autre jour pour qu'ils arrivassent à Béziers dans la même quinzaine
de Pâques, en suivant un autre chemin. Venant donc de Nevers, l'évêque
de Carcassonne et les susdits pélerins arrivèrent heureusement à
Montpellier, et moi j'étais avec ce prélat. Là, nous trouvâmes
l'archidiacre de Paris et les Croisés qui venaient avec lui de France.
Quant au cardinal, savoir maître Robert de Courçon, il était occupé à
quelques affaires dans le pays du Puy. Partant de Montpellier, nous
vînmes près de Béziers au château de Saint-Thibéri, où arriva à notre
rencontre le noble comte de Montfort. Or, nous étions environ cent
pélerins, tant à pied qu'à cheval, parmi lesquels un d'entre les
chevaliers était le vicomte de Châteaudun et plusieurs autres chevaliers
qu'il n'est besoin de compter par le menu. Nous éloignant des environs
de Béziers, nous vînmes à Carcassonne, où nous restâmes quelques jours.
Et faut-il notablement remarquer et tenir pour miracles tous les
événemens de cette année. Comme nous l'avons dit, quand le susdit
Pierre de Bénévent arriva au pays albigeois, les Arragonais et Catalans
s'étaient réunis à Narbonne contre la chrétienté et le comte de
Montfort: pour quelle cause notre comte restait près de cette ville, et
ne pouvait s'en éloigner souvent, parce qu'aussitôt les ennemis
dévastaient toute la contrée environnante, bien que les Toulousains, les
Arragonais et les Quercinois lui suscitassent, en beaucoup d'endroits
loin de là, guerres grandement fâcheuses. Mais tandis que l'athlète du
Christ souffrait de telles tribulations, celui qui baille secours dans
les occasions ne lui manqua dans l'adversité, puisque, dans le même
espace de temps, le légat vint de Rome et des pélerins de France. Ô
riche abondance de la miséricorde divine! car, selon l'avis de
plusieurs, les pélerins n'eussent rien fait de considérable sans le
légat, ni lui sans eux n'eût fait si bonne besogne. En effet, les
ennemis de la foi ne lui eussent obéi s'ils ne les avaient craints; et
réciproquement, si le légat n'était venu, les pélerins n'auraient pu
gagner que peu de chose sur tant d'ennemis et si puissans. Il arriva
donc, par l'ordre du Dieu miséricordieux, que, durant que le légat
alléchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'étaient
rassemblés dans Narbonne, le comte de Montfort et les Croisés français
purent passer vers Cahors et Agen, et librement attaquer leurs ennemis
ou mieux ceux du Christ. Ô, je le répète, pieuse fraude du légat! ô
piété frauduleuse!