CHAPITRE LXXVI.

Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent dans leurs murs les

ennemis du comte de Montfort, et lui, pour cette cause, dévaste

leur territoire.

Vers ce même temps, Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de

cette ville, lesquels n'avaient jamais aimé la cause de Jésus-Christ,

accouchant enfin des iniquités qu'ils avaient long-temps avant conçues,

s'éloignèrent manifestement de Dieu, et reçurent dans leur ville les

routiers, les Arragonais et les Catalans, afin de chasser, s'ils le

pouvaient, par leur aide, le noble comte de Montfort que les Catalans et

les Arragonais poursuivaient en vengeance de leur roi. Du reste, les

gens de Narbonne commirent tel forfait, non que le comte les attaquât ou

les eût lésés en quoi que ce fût, mais parce qu'ils pensaient qu'à

l'avenir il ne lui viendrait plus de renforts de Croisés. Toutefois

celui qui attrape les sages dans leurs finesses en avait autrement

disposé, puisque, durant que tous nos ennemis étaient réunis dans

Narbonne pour se jeter ensemble sur Montfort et le peu de monde qu'il

avait avec lui, voilà que soudain des pélerins survinrent de France,

savoir, Guillaume Des Barres, homme d'un courage éprouvé, et plusieurs

chevaliers à sa suite, dont la jonction et le secours permirent à notre

comte d'aller dans le voisinage de Narbonne, et de dévaster les domaines

d'Amaury, comme de lui enlever presque tous ses châteaux. Or, un jour

que notre comte avait décidé de se présenter devant Narbonne, et

qu'ayant armé tous les siens rangés en trois troupes, lui-même en tête

s'était approché des portes de la ville, nos ennemis en étant sortis et

s'étant postés à l'entrée de la ville, cet invincible guerrier,

c'est-à-dire Montfort, voulut se lancer à l'instant sur eux à travers un

passage ardu et inaccessible; mais ceux-ci, qui étaient placés sur une

éminence, le frappèrent si violemment de leurs lances que la selle de

son cheval s'étant rompue, il tomba par terre; et, courant de toutes

parts pour le prendre ou pour le tuer, ils auraient fait l'un ou

l'autre, si les nôtres, ayant volé à son secours, ne l'eussent remis sur

pied par la grâce de Dieu et après beaucoup de vaillans efforts. Puis

Guillaume, qui se trouvait à l'arrière-garde, se ruant avec tous nos

gens sur les ennemis, les força de rentrer à toutes jambes dans

Narbonne; après quoi le comte et les siens retournèrent au lieu d'où ils

étaient venus le même jour.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 83 / 144 题