CHAPITRE LXXV.

Comment le comte de Montfort envahit les terres du comte de Foix,

et de la rébellion de Narbonne et de Montpellier.

Ces choses faites, on vint annoncer à Montfort que certains nobles de

Provence, ayant rompu le pacte d'alliance et de paix, vexaient la sainte

Église de Dieu, et que faisant en outre le guet sur les voies publiques,

ils nuisaient de tout leur pouvoir aux Croisés venant de France. Le

comte ayant donc tenu conseil avec les siens, il se décida à descendre

en ces quartiers, pour accabler les perturbateurs et purger les routes

de ces méchans batteurs d'estrade. Or, comme dans ce dessein, il arriva

à Narbonne avec les pélerins en sa compagnie, ceux de cette ville qui

avaient toujours porté haine aux affaires du Christ, et s'y étaient

maintes fois opposés, bien que secrètement, ne purent par aucune raison

être induits à recevoir le comte avec sa suite, ni même celle-ci sans le

comte; pour quoi, tous nos gens durent passer la nuit en dehors de

Narbonne, dans les jardins et broussailles à l'entour; d'où au lendemain

ils partirent pour Béziers, qu'ils quittèrent deux jours après, venant

jusqu'à Montpellier, dont les habitans pareils aux Narbonnais en

mal-vouloir et malice, ne permirent en nulle sorte au comte ni à ceux

qui étaient avec lui d'entrer dans leur ville, pour y loger pendant la

nuit, et leur firent en tout comme avaient fait les citoyens de

Narbonne. Passant donc outre, ils arrivèrent à Nîmes, où d'abord on ne

voulut non plus les accueillir; mais ensuite les gens de cette ville,

voyant la grande colère du comte et son indignation, lui ouvrirent leurs

portes ainsi qu'à toute sa troupe, et leur rendirent libéralement maints

devoirs d'humanité. De là Montfort vint en un certain château de

Bagnols, dont le seigneur le reçut honorablement; puis, à la ville de

l'Argentière[160], parce qu'il y avait dans ces parties un certain

noble, nommé Pons de Montlaur, qui troublait tant qu'il pouvait les

évêques du pays, la paix et l'Église; lequel, bien que tous les Croisés

se fussent départis d'auprès du comte, et qu'il n'eût avec lui qu'un

petit nombre de stipendiés, et l'archevêque de Narbonne, en apprenant

son arrivée, eut peur et vint à lui, se livrant soi et ses biens à son

bon plaisir. Il y avait en outre du même côté un autre noble,

très-puissant mais adonné au mal, savoir, Adhémar de Poitiers[161], qui

avait toujours été l'ennemi de la cause chrétienne, et adhérait de coeur

au comte de Toulouse. Sachant que Montfort s'approchait, il munit ses

châteaux, et rassembla dans l'un d'entre eux le plus de chevaliers qu'il

put trouver, afin que, si le comte passait dans les environs, il en

sortît avec les siens et l'attaquât; ce que toutefois il n'osa faire,

quand le comte fut en vue du château, quoiqu'il ne fût suivi que de

très-peu de monde, et que lui, Adhémar, eût beaucoup de chevaliers.

Tandis que notre comte était en ces quartiers, le duc de Bourgogne

Othon, homme puissant et bon, qui portait grande affection aux affaires

de la foi contre les hérétiques, et à Montfort, vint à lui avec le duc

de Lyon et l'archevêque de Vienne; et, comme ils étaient tous ensemble

auprès de Valence, ils appelèrent à Romans cet ennemi de l'Église,

Adhémar, Poitevin, pour y conférer avec eux: lequel s'y rendit, mais ne

voulut rien accorder au comte ni au duc des choses qui intéressaient la

paix. Ils le mandèrent une seconde fois, sans pouvoir rien gagner

encore: ce que voyant le duc de Bourgogne, enflammé de colère contre

lui, il promit à notre comte que, si Adhémar ne se conformait en tout

aux ordres de l'Église, et à la volonté de Montfort, et qu'il ne donnât

bonne garantie de sa soumission, lui, duc, lui déclarerait la guerre de

concert avec le comte; même aussitôt il fit venir plusieurs de ses

chevaliers pour marcher avec lui contre Adhémar: ce que celui-ci ayant

appris, contraint enfin par la nécessité, il se rendit auprès du duc et

du comte, s'abandonnant en toutes choses à leur discrétion, et leur

livrant de plus pour sûreté quelques siens châteaux dont Montfort remit

la garde à Othon. Cependant le vénérable frère, archevêque de Narbonne,

homme plein de prévoyance et vertueux de tous points, sur l'avis duquel

le duc de Bourgogne était venu au pays de Vienne, le pria de traiter

avec lui de l'objet pour lequel il l'avait appelé, savoir, du mariage

entre l'aîné du comte, nommé Amaury, et la fille du dauphin, puissant

prince et frère germain de ce duc; en quoi, celui-ci acquiesça au

conseil et au désir de l'archevêque.

[Note 160: À cinq lieues de Viviers.]

[Note 161: Ou Aymar.]

Sur ces entrefaites, les routiers arragonais, et autres ennemis de la

foi, commencèrent à courir sur les terres de Montfort, et vinrent

jusqu'à Béziers, où ils firent tout le mal qu'il purent: bien plus,

quelques-uns des chevaliers de ses domaines tournant à parjure, et

retombant dans leur malice innée, rompirent avec Dieu, l'Église et la

suzeraineté du comte; pour quoi, ayant achevé les affaires qui l'avaient

appelé en Provence, il retourna dans ses possessions[162], et pénétrant

aussitôt sur celles de ses ennemis, il poussa jusque devant Toulouse,

aux environs de laquelle il séjourna quinze jours, ruinant de fond en

comble un bon nombre de forteresses. Les choses en étaient à ce point,

quand Robert de Courçon, cardinal et légat du siége apostolique, qui,

comme nous l'avons dit plus haut, travaillait en France de tout son

pouvoir pour les intérêts de la Terre-Sainte, et nous avait enlevé les

prédicateurs qui avaient coutume de prêcher contre les hérétiques

albigeois, leur ordonnant d'employer leurs paroles au secours des

contrées d'outre mer, nous en rendit quelques-uns, sur l'avis d'hommes

sages et bien intentionnés, pour qu'ils reprissent leurs travaux en

faveur de la foi et des Croisés de Provence; même, il prit le signe de

la croix vivifiante pour combattre les hérétiques toulousains. Quoi

plus? La prédication au sujet de la cause chrétienne en France vint

enfin à revivre. Beaucoup se croisèrent, et notre comte et les siens

purent de nouveau se livrer à la joie.

[Note 162: En 1214.]

Nous ne pouvons ni ne devons taire une bien cruelle trahison qui fut

commise en ce temps contre le comte Baudouin. Ce comte Baudouin, frère

de Raimond et cousin du roi Philippe, bien éloigné de la méchanceté de

son frère, et consacrant tous ses efforts à la guerre pour le Christ,

assistait de son mieux Montfort et la chrétienté contre son frère et

les autres ennemis de la foi. Un jour donc, savoir, le second après le

premier dimanche de carême, que ledit comte vint en un certain château

du diocèse de Cahors, nommé Olme, les chevaliers de ce château, lesquels

étaient ses hommes, envoyèrent aussitôt vers les routiers et quelques

autres chevaliers du pays, très-méchans traîtres, lesquels garnissaient

un fort voisin, appelé Mont-Léonard, et leur firent dire que Baudouin

était dans Olme, leur mandant qu'ils vinssent et qu'ils le leur

livreraient sans nul obstacle: ils en donnèrent aussi connaissance à un

non moins méchant traître, mais non déclaré, savoir, Rathier de

Castelnau, lequel avait de longue date contracté alliance avec le comte

de Montfort, et lui avait juré fidélité, lequel même était ami de

Baudouin, et à ce titre possédait sa confiance. Que dirai-je? La nuit

vint, et ledit comte, plein de sécurité, comme se croyant parmi les

siens, se livra au sommeil et au repos, ayant avec lui un certain

chevalier de France, nommé Guillaume de Contres, auquel Montfort avait

donné Castel-Sarrasin, plus un servant, aussi Français, qui gardait le

château de Moissac. Comme donc ils reposaient en diverses maisons

séparées les unes des autres, le seigneur du château enleva la clef de

la chambre où dormait le comte Baudouin, et fermant la porte, il sortit

du château, courut à Rathier, et lui montrant la clef, il lui dit: «Que

tardez-vous? Voici que votre ennemi est dans vos mains; hâtez-vous, et

je vous le livrerai dormant et désarmé, ni lui seulement, mais plusieurs

autres de vos ennemis.» Ce qu'oyant, les routiers grandement

s'éjouirent, et volèrent aux portes d'Olme, dont le seigneur ayant

convoqué bien secrètement les hommes du château, chef qu'il était de

ceux qui voulaient se saisir de Baudouin, demanda vite à chacun combien

il logeait des compagnons du comte; puis, cet autre Judas, après s'en

être soigneusement informé, fit poster aux portes de chaque maison un

nombre de routiers tous armés double de celui de nos gens plongés dans

le sommeil et sans défense. Soudain furent allumés une grande quantité

de flambeaux, et poussant un grand cri, les traîtres se précipitèrent à

l'improviste sur les nôtres, tandis que Rathier de Castelnau et le

susdit seigneur d'Olme couraient à la chambre où reposait le comte; et,

ouvrant brusquement la porte, le surprenaient dormant, sans armes, voire

tout nu. D'autre part, quelques-uns des siens, dispersés dans la place,

furent tués, plusieurs furent pris, un certain nombre échappa par la

fuite: ni faut-il omettre que l'un d'eux qui était tombé vivant en leurs

mains, et auquel les bourreaux avaient promis sous serment d'épargner la

vie et les membres, fut occis dans une église où il avait ensuite été se

cacher. Quant au comte Baudouin, ils le conduisirent dans un château à

lui, au diocèse de Cahors, nommé Montèves, dont les habitans, méchans et

félons qu'ils étaient, reçurent de bon coeur les routiers, qui

emmenaient leur seigneur prisonnier. Sur l'heure, ceux-ci lui dirent de

leur faire livrer la tour du château, que quelques Français gardaient

par son ordre; ce qu'il leur défendit toutefois très-strictement de

faire pour quelque motif que ce fût, quand même ils le verraient pendre

à un gibet, leur commandant de se défendre vigoureusement jusqu'à ce

qu'ils eussent secours du noble comte de Montfort. Ô vertu de prince! ô

merveilleuse force d'âme! À cet ordre, les routiers entrèrent en grande

rage, et le firent jeûner pendant deux jours; après quoi, le comte fit

appeler en diligence un chapelain, auquel il se confessa, et demanda la

sainte communion; mais, comme le prêtre lui apportait le divin

Sacrement, survint le plus mauvais de ces coquins, jurant et protestant

avec violence que Baudouin ne mangerait ni ne boirait, jusqu'à ce qu'il

rendît un des leurs qu'il avait pris et retenait dans les fers. Auquel

le comte: «Je n'ai demandé, dit-il, cruel que tu es, ni pain ni vin, ni

pièce de viande pour nourrir mon corps; je ne veux, pour le salut de mon

âme, que la communion du divin mystère.» Derechef le bourreau se mit à

jurer qu'il ne mangerait ni ne boirait, à moins qu'il ne fît ce qu'il

demandait. «Eh bien, dit alors le noble comte, puisqu'il ne m'est permis

de recevoir le saint Sacrement, que du moins l'on me montre

l'Eucharistie, gage de mon salut, pour qu'en cette vue je contemple mon

Sauveur.» Puis, le chapelain l'ayant levée en l'air et la lui montrant,

il se mit à genoux et l'adora de dévotion bien ardente. Cependant ceux

qui étaient dans la tour du château, craignant d'être mis à mort, la

livrèrent aux routiers, après en avoir toutefois reçu le serment qu'il

les laisseraient sortir sains et saufs: mais ces bien méchans traîtres,

méprisant leur promesse, les condamnèrent aussitôt à la mort

ignominieuse du gibet; après quoi, saisissant le comte Baudouin, ils le

conduisirent en un certain château du comte de Toulouse, nommé

Montauban, où ils le retinrent dans les fers, en attendant l'arrivée de

Raimond, lequel vint peu de jours après, ayant avec lui ces scélérats

et félons, savoir, le comte de Foix et Roger Bernard son fils, plus, un

certain chevalier des terres du roi d'Arragon, nommé Bernard de

Portelles; et, sur l'heure, il ordonna que son très-noble frère fût

extrait de Montauban. Or ce qui suit, qui pourra jamais le lire ou

l'entendre sans verser des larmes? Soudain, le comte de Foix et son

fils, bien digne de la malice de son père, avec Bernard de Portelles,

attachèrent une corde au cou de l'illustre prince pour le pendre du

consentement, que dis-je, par l'ordre du comte de Toulouse: ce que

voyant cet homme très-chrétien, il demanda avec instance et humblement

la confession et le viatique; mais ces chiens très-cruels les lui

refusèrent absolument. Lors le soldat du Christ; «puis, dit-il, qu'il ne

m'est permis de me présenter à un prêtre, Dieu m'est témoin que je veux

mourir avec la ferme et ardente volonté de défendre toujours la

chrétienté et monseigneur le comte de Montfort, mourant à son service et

pour son service.» À peine avait-il achevé que les trois susdits

traîtres, l'élevant de terre, le pendirent à un noyer. Ô cruauté inouïe!

ô nouveau Caïn! Et si dirai-je, pire que Caïn, j'entends le comte de

Toulouse, auquel il ne suffit de faire périr son frère, et quel frère!

s'il ne le condamnait à l'atrocité sans exemple d'une telle mort!

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 82 / 144 题