Comment le comte de Montfort envahit les terres du comte de Foix,
et de la rébellion de Narbonne et de Montpellier.
Ces choses faites, on vint annoncer à Montfort que certains nobles de
Provence, ayant rompu le pacte d'alliance et de paix, vexaient la sainte
Église de Dieu, et que faisant en outre le guet sur les voies publiques,
ils nuisaient de tout leur pouvoir aux Croisés venant de France. Le
comte ayant donc tenu conseil avec les siens, il se décida à descendre
en ces quartiers, pour accabler les perturbateurs et purger les routes
de ces méchans batteurs d'estrade. Or, comme dans ce dessein, il arriva
à Narbonne avec les pélerins en sa compagnie, ceux de cette ville qui
avaient toujours porté haine aux affaires du Christ, et s'y étaient
maintes fois opposés, bien que secrètement, ne purent par aucune raison
être induits à recevoir le comte avec sa suite, ni même celle-ci sans le
comte; pour quoi, tous nos gens durent passer la nuit en dehors de
Narbonne, dans les jardins et broussailles à l'entour; d'où au lendemain
ils partirent pour Béziers, qu'ils quittèrent deux jours après, venant
jusqu'à Montpellier, dont les habitans pareils aux Narbonnais en
mal-vouloir et malice, ne permirent en nulle sorte au comte ni à ceux
qui étaient avec lui d'entrer dans leur ville, pour y loger pendant la
nuit, et leur firent en tout comme avaient fait les citoyens de
Narbonne. Passant donc outre, ils arrivèrent à Nîmes, où d'abord on ne
voulut non plus les accueillir; mais ensuite les gens de cette ville,
voyant la grande colère du comte et son indignation, lui ouvrirent leurs
portes ainsi qu'à toute sa troupe, et leur rendirent libéralement maints
devoirs d'humanité. De là Montfort vint en un certain château de
Bagnols, dont le seigneur le reçut honorablement; puis, à la ville de
l'Argentière[160], parce qu'il y avait dans ces parties un certain
noble, nommé Pons de Montlaur, qui troublait tant qu'il pouvait les
évêques du pays, la paix et l'Église; lequel, bien que tous les Croisés
se fussent départis d'auprès du comte, et qu'il n'eût avec lui qu'un
petit nombre de stipendiés, et l'archevêque de Narbonne, en apprenant
son arrivée, eut peur et vint à lui, se livrant soi et ses biens à son
bon plaisir. Il y avait en outre du même côté un autre noble,
très-puissant mais adonné au mal, savoir, Adhémar de Poitiers[161], qui
avait toujours été l'ennemi de la cause chrétienne, et adhérait de coeur
au comte de Toulouse. Sachant que Montfort s'approchait, il munit ses
châteaux, et rassembla dans l'un d'entre eux le plus de chevaliers qu'il
put trouver, afin que, si le comte passait dans les environs, il en
sortît avec les siens et l'attaquât; ce que toutefois il n'osa faire,
quand le comte fut en vue du château, quoiqu'il ne fût suivi que de
très-peu de monde, et que lui, Adhémar, eût beaucoup de chevaliers.
Tandis que notre comte était en ces quartiers, le duc de Bourgogne
Othon, homme puissant et bon, qui portait grande affection aux affaires
de la foi contre les hérétiques, et à Montfort, vint à lui avec le duc
de Lyon et l'archevêque de Vienne; et, comme ils étaient tous ensemble
auprès de Valence, ils appelèrent à Romans cet ennemi de l'Église,
Adhémar, Poitevin, pour y conférer avec eux: lequel s'y rendit, mais ne
voulut rien accorder au comte ni au duc des choses qui intéressaient la
paix. Ils le mandèrent une seconde fois, sans pouvoir rien gagner
encore: ce que voyant le duc de Bourgogne, enflammé de colère contre
lui, il promit à notre comte que, si Adhémar ne se conformait en tout
aux ordres de l'Église, et à la volonté de Montfort, et qu'il ne donnât
bonne garantie de sa soumission, lui, duc, lui déclarerait la guerre de
concert avec le comte; même aussitôt il fit venir plusieurs de ses
chevaliers pour marcher avec lui contre Adhémar: ce que celui-ci ayant
appris, contraint enfin par la nécessité, il se rendit auprès du duc et
du comte, s'abandonnant en toutes choses à leur discrétion, et leur
livrant de plus pour sûreté quelques siens châteaux dont Montfort remit
la garde à Othon. Cependant le vénérable frère, archevêque de Narbonne,
homme plein de prévoyance et vertueux de tous points, sur l'avis duquel
le duc de Bourgogne était venu au pays de Vienne, le pria de traiter
avec lui de l'objet pour lequel il l'avait appelé, savoir, du mariage
entre l'aîné du comte, nommé Amaury, et la fille du dauphin, puissant
prince et frère germain de ce duc; en quoi, celui-ci acquiesça au
conseil et au désir de l'archevêque.
[Note 160: À cinq lieues de Viviers.]
[Note 161: Ou Aymar.]
Sur ces entrefaites, les routiers arragonais, et autres ennemis de la
foi, commencèrent à courir sur les terres de Montfort, et vinrent
jusqu'à Béziers, où ils firent tout le mal qu'il purent: bien plus,
quelques-uns des chevaliers de ses domaines tournant à parjure, et
retombant dans leur malice innée, rompirent avec Dieu, l'Église et la
suzeraineté du comte; pour quoi, ayant achevé les affaires qui l'avaient
appelé en Provence, il retourna dans ses possessions[162], et pénétrant
aussitôt sur celles de ses ennemis, il poussa jusque devant Toulouse,
aux environs de laquelle il séjourna quinze jours, ruinant de fond en
comble un bon nombre de forteresses. Les choses en étaient à ce point,
quand Robert de Courçon, cardinal et légat du siége apostolique, qui,
comme nous l'avons dit plus haut, travaillait en France de tout son
pouvoir pour les intérêts de la Terre-Sainte, et nous avait enlevé les
prédicateurs qui avaient coutume de prêcher contre les hérétiques
albigeois, leur ordonnant d'employer leurs paroles au secours des
contrées d'outre mer, nous en rendit quelques-uns, sur l'avis d'hommes
sages et bien intentionnés, pour qu'ils reprissent leurs travaux en
faveur de la foi et des Croisés de Provence; même, il prit le signe de
la croix vivifiante pour combattre les hérétiques toulousains. Quoi
plus? La prédication au sujet de la cause chrétienne en France vint
enfin à revivre. Beaucoup se croisèrent, et notre comte et les siens
purent de nouveau se livrer à la joie.
[Note 162: En 1214.]
Nous ne pouvons ni ne devons taire une bien cruelle trahison qui fut
commise en ce temps contre le comte Baudouin. Ce comte Baudouin, frère
de Raimond et cousin du roi Philippe, bien éloigné de la méchanceté de
son frère, et consacrant tous ses efforts à la guerre pour le Christ,
assistait de son mieux Montfort et la chrétienté contre son frère et
les autres ennemis de la foi. Un jour donc, savoir, le second après le
premier dimanche de carême, que ledit comte vint en un certain château
du diocèse de Cahors, nommé Olme, les chevaliers de ce château, lesquels
étaient ses hommes, envoyèrent aussitôt vers les routiers et quelques
autres chevaliers du pays, très-méchans traîtres, lesquels garnissaient
un fort voisin, appelé Mont-Léonard, et leur firent dire que Baudouin
était dans Olme, leur mandant qu'ils vinssent et qu'ils le leur
livreraient sans nul obstacle: ils en donnèrent aussi connaissance à un
non moins méchant traître, mais non déclaré, savoir, Rathier de
Castelnau, lequel avait de longue date contracté alliance avec le comte
de Montfort, et lui avait juré fidélité, lequel même était ami de
Baudouin, et à ce titre possédait sa confiance. Que dirai-je? La nuit
vint, et ledit comte, plein de sécurité, comme se croyant parmi les
siens, se livra au sommeil et au repos, ayant avec lui un certain
chevalier de France, nommé Guillaume de Contres, auquel Montfort avait
donné Castel-Sarrasin, plus un servant, aussi Français, qui gardait le
château de Moissac. Comme donc ils reposaient en diverses maisons
séparées les unes des autres, le seigneur du château enleva la clef de
la chambre où dormait le comte Baudouin, et fermant la porte, il sortit
du château, courut à Rathier, et lui montrant la clef, il lui dit: «Que
tardez-vous? Voici que votre ennemi est dans vos mains; hâtez-vous, et
je vous le livrerai dormant et désarmé, ni lui seulement, mais plusieurs
autres de vos ennemis.» Ce qu'oyant, les routiers grandement
s'éjouirent, et volèrent aux portes d'Olme, dont le seigneur ayant
convoqué bien secrètement les hommes du château, chef qu'il était de
ceux qui voulaient se saisir de Baudouin, demanda vite à chacun combien
il logeait des compagnons du comte; puis, cet autre Judas, après s'en
être soigneusement informé, fit poster aux portes de chaque maison un
nombre de routiers tous armés double de celui de nos gens plongés dans
le sommeil et sans défense. Soudain furent allumés une grande quantité
de flambeaux, et poussant un grand cri, les traîtres se précipitèrent à
l'improviste sur les nôtres, tandis que Rathier de Castelnau et le
susdit seigneur d'Olme couraient à la chambre où reposait le comte; et,
ouvrant brusquement la porte, le surprenaient dormant, sans armes, voire
tout nu. D'autre part, quelques-uns des siens, dispersés dans la place,
furent tués, plusieurs furent pris, un certain nombre échappa par la
fuite: ni faut-il omettre que l'un d'eux qui était tombé vivant en leurs
mains, et auquel les bourreaux avaient promis sous serment d'épargner la
vie et les membres, fut occis dans une église où il avait ensuite été se
cacher. Quant au comte Baudouin, ils le conduisirent dans un château à
lui, au diocèse de Cahors, nommé Montèves, dont les habitans, méchans et
félons qu'ils étaient, reçurent de bon coeur les routiers, qui
emmenaient leur seigneur prisonnier. Sur l'heure, ceux-ci lui dirent de
leur faire livrer la tour du château, que quelques Français gardaient
par son ordre; ce qu'il leur défendit toutefois très-strictement de
faire pour quelque motif que ce fût, quand même ils le verraient pendre
à un gibet, leur commandant de se défendre vigoureusement jusqu'à ce
qu'ils eussent secours du noble comte de Montfort. Ô vertu de prince! ô
merveilleuse force d'âme! À cet ordre, les routiers entrèrent en grande
rage, et le firent jeûner pendant deux jours; après quoi, le comte fit
appeler en diligence un chapelain, auquel il se confessa, et demanda la
sainte communion; mais, comme le prêtre lui apportait le divin
Sacrement, survint le plus mauvais de ces coquins, jurant et protestant
avec violence que Baudouin ne mangerait ni ne boirait, jusqu'à ce qu'il
rendît un des leurs qu'il avait pris et retenait dans les fers. Auquel
le comte: «Je n'ai demandé, dit-il, cruel que tu es, ni pain ni vin, ni
pièce de viande pour nourrir mon corps; je ne veux, pour le salut de mon
âme, que la communion du divin mystère.» Derechef le bourreau se mit à
jurer qu'il ne mangerait ni ne boirait, à moins qu'il ne fît ce qu'il
demandait. «Eh bien, dit alors le noble comte, puisqu'il ne m'est permis
de recevoir le saint Sacrement, que du moins l'on me montre
l'Eucharistie, gage de mon salut, pour qu'en cette vue je contemple mon
Sauveur.» Puis, le chapelain l'ayant levée en l'air et la lui montrant,
il se mit à genoux et l'adora de dévotion bien ardente. Cependant ceux
qui étaient dans la tour du château, craignant d'être mis à mort, la
livrèrent aux routiers, après en avoir toutefois reçu le serment qu'il
les laisseraient sortir sains et saufs: mais ces bien méchans traîtres,
méprisant leur promesse, les condamnèrent aussitôt à la mort
ignominieuse du gibet; après quoi, saisissant le comte Baudouin, ils le
conduisirent en un certain château du comte de Toulouse, nommé
Montauban, où ils le retinrent dans les fers, en attendant l'arrivée de
Raimond, lequel vint peu de jours après, ayant avec lui ces scélérats
et félons, savoir, le comte de Foix et Roger Bernard son fils, plus, un
certain chevalier des terres du roi d'Arragon, nommé Bernard de
Portelles; et, sur l'heure, il ordonna que son très-noble frère fût
extrait de Montauban. Or ce qui suit, qui pourra jamais le lire ou
l'entendre sans verser des larmes? Soudain, le comte de Foix et son
fils, bien digne de la malice de son père, avec Bernard de Portelles,
attachèrent une corde au cou de l'illustre prince pour le pendre du
consentement, que dis-je, par l'ordre du comte de Toulouse: ce que
voyant cet homme très-chrétien, il demanda avec instance et humblement
la confession et le viatique; mais ces chiens très-cruels les lui
refusèrent absolument. Lors le soldat du Christ; «puis, dit-il, qu'il ne
m'est permis de me présenter à un prêtre, Dieu m'est témoin que je veux
mourir avec la ferme et ardente volonté de défendre toujours la
chrétienté et monseigneur le comte de Montfort, mourant à son service et
pour son service.» À peine avait-il achevé que les trois susdits
traîtres, l'élevant de terre, le pendirent à un noyer. Ô cruauté inouïe!
ô nouveau Caïn! Et si dirai-je, pire que Caïn, j'entends le comte de
Toulouse, auquel il ne suffit de faire périr son frère, et quel frère!
s'il ne le condamnait à l'atrocité sans exemple d'une telle mort!