Lettres des prélats qui se trouvaient dans l'armée du comte Simon
lorsqu'il triompha des ennemis de la foi.
«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes qui aiment
la sainte Église de bonne volonté! Le Dieu fort et puissant, le Dieu
puissant dans les batailles a octroyé à la sainte Église, le cinquième
jour de l'octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, la
merveilleuse défaite des ennemis de la foi chrétienne, une glorieuse
victoire, un triomphe éclatant; et voici comme.»
«Après la correction charitable que le souverain pontife, dans sa
paternelle pitié, avait soigneusement adressée au roi d'Arragon, avec
l'expresse défense de ne prêter secours, conseil ni faveur, aux ennemis
de la foi, et l'ordre de s'en éloigner sans délai, et de laisser en paix
à toujours le comte de Montfort; après la révocation de certaines
lettres que les envoyés du roi avaient obtenues par fausse suggestion
contre ledit comte pour la restitution des terres des comtes de Foix, de
Comminges et de Gaston de Béarn, lesquelles le seigneur pape cassa dès
qu'il sut la vérité, comme étant de nulle valeur. Ce même roi, loin de
recevoir avec une piété filiale les réprimandes du très-saint père, se
révoltant avec superbe contre le mandat apostolique, comme si son coeur
se fût davantage endurci, voulut accoucher des fléaux qu'il avait depuis
long-temps conçus, bien que les vénérables pères, l'archevêque de
Narbonne, légat du siége apostolique, plus l'évêque de Toulouse, lui
eussent transmis les lettres et commandemens du souverain pontife. C'est
pourquoi, entrant avec son armée dans le pays que l'on avait conquis sur
les hérétiques et leurs défenseurs par la vertu de Dieu et le secours
des Croisés, il tenta, en violation du mandat apostolique, de le
subjuguer, et de le rendre aux ennemis de l'Église; et, s'étant déjà
emparé d'une petite partie desdits domaines, tandis que la plus grande
portion restante était disposée à l'apostasie, et toute prête à la
commettre, rassurée qu'elle était par sa garantie, il réunit les comtes
de Toulouse, de Foix et de Comminges, ensemble une nombreuse armée de
Toulousains, et vint assiéger le château de Muret trois jours après la
Nativité de Notre-Dame. À cette nouvelle, ayant pris conseil des
vénérables pères archevêques, évêques et abbés que le vénérable père
archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait convoqués pour
la sainte affaire, et qui s'étaient rendus en diligence à son appel pour
en traiter, ainsi que de la paix, tous unanimes et dévoués en
Jésus-Christ, Simon, comte de Montfort, ayant avec lui quelques nobles
et puissans Croisés qui étaient venus tout récemment de France à son
secours, et pour l'assistance du Christ, plus sa famille qui, en sa
compagnie, avait dès long-temps travaillé pour la cause divine, marcha
vers ladite place, décidé à la défendre vaillamment; et durant que, le
jour de mars des susdites octaves, l'armée du Christ arrivait à un
certain château nommé Saverdun, le vénérable évêque de Toulouse, auquel
le souverain pontife avait confié la réconciliation de ses ouailles, non
rebuté de les y avoir engagées trois ou quatre fois, sans qu'elles
eussent voulu acquiescer à ses avertissemens, bien que salutaires, et
n'eussent rien répondu sinon qu'elles ne voulaient répondre du tout,
leur envoya, en même temps qu'au roi, devant Muret, des lettres où il
leur signifiait que lesdits prélats venaient pour traiter promptement de
la paix et du rétablissement de la bonne intelligence: pour quoi il
demandait qu'on lui donnât un sauf-conduit. Mais, comme le lendemain,
savoir le jour de mercredi, l'armée fut sortie de Saverdun pour, vu
l'urgente nécessité, aller en toute hâte au secours de Muret, et que les
évêques se furent décidés à rester dans un château appelé Hauterive, à
moitié chemin de Saverdun et de Muret, dont il est également éloigné de
deux lieues, afin d'y attendre le retour de leur envoyé, il revint,
portant pour réponse, de la part du roi, qu'il ne leur donnerait pas de
sauf-conduit, puisqu'ils venaient avec l'armée. Or, ne pouvant se rendre
d'une autre manière près de lui, sans courir un danger manifeste à cause
de l'état de guerre, ils arrivèrent avec les soldats du Christ dans
Muret, où se rendit près de l'évêque de Toulouse, et au nom des habitans
de cette ville, le prieur des frères hospitaliers de Toulouse, lui
apportant lettres desdits habitans, dans lesquelles il était dit qu'ils
étaient de toute façon prêts à faire la volonté du seigneur pape et de
leur évêque; ce dont bien leur eût pris si l'effet avait vérifié leurs
paroles. Quant au roi, il répondit à ce même prieur qui lui avait été
aussitôt renvoyé par l'évêque, qu'il ne donnerait au prélat de
sauf-conduit; pourtant que, s'il voulait venir à Toulouse pour
parlementer avec les gens de cette cité, il lui accorderait d'y aller;
mais il le disait par dérision. À quoi l'évêque: «Il ne convient,
dit-il, que le serviteur entre dans les murs d'où son Seigneur a été
chassé; ni, certes, ne m'y verra-t-on retourner jusqu'à ce que mon Dieu
et mon maître y soit revenu.» Cependant, quand les prélats furent
arrivés le susdit jour de mercredi dans Muret avec l'armée, ils
envoyèrent, pleins d'une active sollicitude, deux religieux au roi et
aux Toulousains, lesquels du roi n'eurent d'autre réponse, en moquerie
et mépris des Croisés, sinon que les évêques lui demandaient une
conférence en faveur de quatre ribauds qu'ils avaient amenés avec eux.
Quant aux Toulousains, ils dirent aux envoyés que le lendemain ils leur
répondraient, et, à cette cause, les retinrent jusqu'à ce jour, savoir
jeudi, puis pour lors leur répondirent qu'ils étaient alliés du roi
d'Arragon, et qu'ils ne feraient rien que d'après sa volonté. À cette
nouvelle transmise le matin dudit jour, les évêques et les abbés
formèrent le dessein d'aller nu-pieds vers le roi; mais, comme ils
eurent envoyé un religieux pour lui annoncer leur venue en telle
manière, les portes étant ouvertes, le comte de Montfort et les Croisés
désarmés, vu que les susdits prélats parlaient ensemble de la paix, les
ennemis de Dieu, courant aux armes, tentèrent frauduleusement et avec
insolence d'entrer de force dans le bourg: ce que ne permit la
miséricorde divine. Toutefois le comte et les Croisés, voyant qu'ils ne
pouvaient, sans grand péril et dommage, différer plus long-temps, après
s'être purifiés de leurs péchés, comme il convient aux adorateurs de la
foi chrétienne, et avoir fait confession orale, se disposèrent
vaillamment au combat, et, venant trouver l'évêque de Toulouse qui
remplissait les fonctions de légat par l'ordre du seigneur archevêque de
Narbonne, légat du siége apostolique, ils lui demandèrent humblement
congé de sortir sur les ennemis de Dieu; puis, l'ayant obtenu, parce que
cette chose était impérieusement commandée par la plus stricte
nécessité, vu qu'ayant dressé leurs machines et autres engins de guerre,
les ennemis se pressaient de loin à l'attaque de la maison où se
trouvaient les évêques, et y lançaient de tous côtés avec leurs
arbalètes des carreaux, des javelots et des dards, les soldats du
Christ, bénis par les évêques en habits pontificaux, et tenant le bois
révéré de la croix du Seigneur, sortirent de Muret, rangés en trois
corps, au nom de la sainte Trinité. De leur côté, les ennemis, ayant
nombreuse troupe et bien grande, quittèrent leurs tentes déjà tout
armés, lesquels, malgré leur multitude et leur foule infinie, furent
vaillamment attaqués par les cliens de Dieu, confians, malgré leur petit
nombre, dans le secours céleste, et guidés par le Très-Haut contre
cette armée immense qu'ils ne redoutaient pas. Soudain la vertu du
Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs, et les
anéantit en un moment; ils firent volte-face, prirent la fuite comme la
poussière devant l'ouragan, et l'ange du Seigneur était là qui les
poursuivait. Les uns, par une course honteuse, échappèrent honteusement
au péril de la mort; les autres, évitant nos glaives, vinrent périr dans
les flots; un bon nombre fut dévoré par l'épée. Il faut grandement gémir
sur l'illustre roi d'Arragon tombé parmi les morts, puisqu'un si noble
prince et si puissant, qui, s'il l'eût voulu, eût pu et aurait dû être
bien utile à la sainte Église, uni aux ennemis du Christ, attaquait
méchamment les amis du Christ et son épouse sacrée. D'ailleurs, durant
que les vainqueurs revenaient triomphans du carnage et de la poursuite
des ennemis, l'évêque de Toulouse compatissant charitablement et avec
miséricorde aux malheurs et à la tuerie de ses ouailles, et désirant en
piété de coeur sauver ceux qui, ayant échappé à cette boucherie, étaient
encore dans leurs tentes, afin que, châtiés par une si violente
correction, ils échappassent du moins au danger qui les pressait, se
convertissent au Seigneur, et vécussent pour demeurer dans la foi
catholique, il leur envoya par un religieux le froc dont il était vêtu,
leur mandant qu'ils déposassent enfin leurs armes et leur férocité,
qu'ils vinssent à lui désarmés, et qu'il les préserverait de mort.
Persévérant cependant dans leur malice, et s'imaginant, bien que déjà
vaincus, qu'ils avaient triomphé du peuple du Christ, non seulement ils
méprisèrent d'obéir aux avis de leur pasteur, mais encore frappèrent
durement son envoyé, après lui avoir arraché le froc dont il était
porteur: sur quoi la milice du Seigneur, courant à eux derechef, les
tua, fuyant et dispersés autour de leurs pavillons. L'on ne peut en
aucune façon connaître le nombre exact de ceux des ennemis, nobles ou
autres, qui ont péri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du
Christ, un seul a été tué, plus un petit nombre de servans. Que le
peuple chrétien tout entier rende donc grâce au Seigneur Jésus du fond
du coeur et en esprit de dévotion pour cette grande victoire des
Chrétiens; à lui qui, par quelques fidèles, a battu une multitude
innombrable d'infidèles, et a donné à la sainte Église de triompher
saintement de ses ennemis, honneur et gloire à lui dans les siècles des
siècles! _Amen._ Nous évêques de Toulouse, de même d'Uzès, de Lodève, de
Béziers, d'Agde et de Comminges, plus les abbés de Clarac, de
Villemagne[159] et de Saint-Thibéri, qui, par l'ordre du vénérable père
archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, nous étions réunis,
et nous efforcions de suprême étude et diligence à traiter de la paix et
du bon accord, nous attestons par le verbe de Dieu que tout ce qui est
écrit ci-dessus est vrai, comme choses par nous vues et entendues; les
contre-scellons de nos sceaux, d'autant qu'elles sont dignes d'être
gardées en éternelle mémoire. Donné à Muret, le lendemain de cette
victoire glorieuse, savoir le sixième jour de l'octave de la Nativité de
la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213.
[Note 159: Abbaye de Bénédictins, à cinq lieues de Béziers.]