CHAPITRE LXXIII.

Lettres des prélats qui se trouvaient dans l'armée du comte Simon

lorsqu'il triompha des ennemis de la foi.

«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes qui aiment

la sainte Église de bonne volonté! Le Dieu fort et puissant, le Dieu

puissant dans les batailles a octroyé à la sainte Église, le cinquième

jour de l'octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, la

merveilleuse défaite des ennemis de la foi chrétienne, une glorieuse

victoire, un triomphe éclatant; et voici comme.»

«Après la correction charitable que le souverain pontife, dans sa

paternelle pitié, avait soigneusement adressée au roi d'Arragon, avec

l'expresse défense de ne prêter secours, conseil ni faveur, aux ennemis

de la foi, et l'ordre de s'en éloigner sans délai, et de laisser en paix

à toujours le comte de Montfort; après la révocation de certaines

lettres que les envoyés du roi avaient obtenues par fausse suggestion

contre ledit comte pour la restitution des terres des comtes de Foix, de

Comminges et de Gaston de Béarn, lesquelles le seigneur pape cassa dès

qu'il sut la vérité, comme étant de nulle valeur. Ce même roi, loin de

recevoir avec une piété filiale les réprimandes du très-saint père, se

révoltant avec superbe contre le mandat apostolique, comme si son coeur

se fût davantage endurci, voulut accoucher des fléaux qu'il avait depuis

long-temps conçus, bien que les vénérables pères, l'archevêque de

Narbonne, légat du siége apostolique, plus l'évêque de Toulouse, lui

eussent transmis les lettres et commandemens du souverain pontife. C'est

pourquoi, entrant avec son armée dans le pays que l'on avait conquis sur

les hérétiques et leurs défenseurs par la vertu de Dieu et le secours

des Croisés, il tenta, en violation du mandat apostolique, de le

subjuguer, et de le rendre aux ennemis de l'Église; et, s'étant déjà

emparé d'une petite partie desdits domaines, tandis que la plus grande

portion restante était disposée à l'apostasie, et toute prête à la

commettre, rassurée qu'elle était par sa garantie, il réunit les comtes

de Toulouse, de Foix et de Comminges, ensemble une nombreuse armée de

Toulousains, et vint assiéger le château de Muret trois jours après la

Nativité de Notre-Dame. À cette nouvelle, ayant pris conseil des

vénérables pères archevêques, évêques et abbés que le vénérable père

archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait convoqués pour

la sainte affaire, et qui s'étaient rendus en diligence à son appel pour

en traiter, ainsi que de la paix, tous unanimes et dévoués en

Jésus-Christ, Simon, comte de Montfort, ayant avec lui quelques nobles

et puissans Croisés qui étaient venus tout récemment de France à son

secours, et pour l'assistance du Christ, plus sa famille qui, en sa

compagnie, avait dès long-temps travaillé pour la cause divine, marcha

vers ladite place, décidé à la défendre vaillamment; et durant que, le

jour de mars des susdites octaves, l'armée du Christ arrivait à un

certain château nommé Saverdun, le vénérable évêque de Toulouse, auquel

le souverain pontife avait confié la réconciliation de ses ouailles, non

rebuté de les y avoir engagées trois ou quatre fois, sans qu'elles

eussent voulu acquiescer à ses avertissemens, bien que salutaires, et

n'eussent rien répondu sinon qu'elles ne voulaient répondre du tout,

leur envoya, en même temps qu'au roi, devant Muret, des lettres où il

leur signifiait que lesdits prélats venaient pour traiter promptement de

la paix et du rétablissement de la bonne intelligence: pour quoi il

demandait qu'on lui donnât un sauf-conduit. Mais, comme le lendemain,

savoir le jour de mercredi, l'armée fut sortie de Saverdun pour, vu

l'urgente nécessité, aller en toute hâte au secours de Muret, et que les

évêques se furent décidés à rester dans un château appelé Hauterive, à

moitié chemin de Saverdun et de Muret, dont il est également éloigné de

deux lieues, afin d'y attendre le retour de leur envoyé, il revint,

portant pour réponse, de la part du roi, qu'il ne leur donnerait pas de

sauf-conduit, puisqu'ils venaient avec l'armée. Or, ne pouvant se rendre

d'une autre manière près de lui, sans courir un danger manifeste à cause

de l'état de guerre, ils arrivèrent avec les soldats du Christ dans

Muret, où se rendit près de l'évêque de Toulouse, et au nom des habitans

de cette ville, le prieur des frères hospitaliers de Toulouse, lui

apportant lettres desdits habitans, dans lesquelles il était dit qu'ils

étaient de toute façon prêts à faire la volonté du seigneur pape et de

leur évêque; ce dont bien leur eût pris si l'effet avait vérifié leurs

paroles. Quant au roi, il répondit à ce même prieur qui lui avait été

aussitôt renvoyé par l'évêque, qu'il ne donnerait au prélat de

sauf-conduit; pourtant que, s'il voulait venir à Toulouse pour

parlementer avec les gens de cette cité, il lui accorderait d'y aller;

mais il le disait par dérision. À quoi l'évêque: «Il ne convient,

dit-il, que le serviteur entre dans les murs d'où son Seigneur a été

chassé; ni, certes, ne m'y verra-t-on retourner jusqu'à ce que mon Dieu

et mon maître y soit revenu.» Cependant, quand les prélats furent

arrivés le susdit jour de mercredi dans Muret avec l'armée, ils

envoyèrent, pleins d'une active sollicitude, deux religieux au roi et

aux Toulousains, lesquels du roi n'eurent d'autre réponse, en moquerie

et mépris des Croisés, sinon que les évêques lui demandaient une

conférence en faveur de quatre ribauds qu'ils avaient amenés avec eux.

Quant aux Toulousains, ils dirent aux envoyés que le lendemain ils leur

répondraient, et, à cette cause, les retinrent jusqu'à ce jour, savoir

jeudi, puis pour lors leur répondirent qu'ils étaient alliés du roi

d'Arragon, et qu'ils ne feraient rien que d'après sa volonté. À cette

nouvelle transmise le matin dudit jour, les évêques et les abbés

formèrent le dessein d'aller nu-pieds vers le roi; mais, comme ils

eurent envoyé un religieux pour lui annoncer leur venue en telle

manière, les portes étant ouvertes, le comte de Montfort et les Croisés

désarmés, vu que les susdits prélats parlaient ensemble de la paix, les

ennemis de Dieu, courant aux armes, tentèrent frauduleusement et avec

insolence d'entrer de force dans le bourg: ce que ne permit la

miséricorde divine. Toutefois le comte et les Croisés, voyant qu'ils ne

pouvaient, sans grand péril et dommage, différer plus long-temps, après

s'être purifiés de leurs péchés, comme il convient aux adorateurs de la

foi chrétienne, et avoir fait confession orale, se disposèrent

vaillamment au combat, et, venant trouver l'évêque de Toulouse qui

remplissait les fonctions de légat par l'ordre du seigneur archevêque de

Narbonne, légat du siége apostolique, ils lui demandèrent humblement

congé de sortir sur les ennemis de Dieu; puis, l'ayant obtenu, parce que

cette chose était impérieusement commandée par la plus stricte

nécessité, vu qu'ayant dressé leurs machines et autres engins de guerre,

les ennemis se pressaient de loin à l'attaque de la maison où se

trouvaient les évêques, et y lançaient de tous côtés avec leurs

arbalètes des carreaux, des javelots et des dards, les soldats du

Christ, bénis par les évêques en habits pontificaux, et tenant le bois

révéré de la croix du Seigneur, sortirent de Muret, rangés en trois

corps, au nom de la sainte Trinité. De leur côté, les ennemis, ayant

nombreuse troupe et bien grande, quittèrent leurs tentes déjà tout

armés, lesquels, malgré leur multitude et leur foule infinie, furent

vaillamment attaqués par les cliens de Dieu, confians, malgré leur petit

nombre, dans le secours céleste, et guidés par le Très-Haut contre

cette armée immense qu'ils ne redoutaient pas. Soudain la vertu du

Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs, et les

anéantit en un moment; ils firent volte-face, prirent la fuite comme la

poussière devant l'ouragan, et l'ange du Seigneur était là qui les

poursuivait. Les uns, par une course honteuse, échappèrent honteusement

au péril de la mort; les autres, évitant nos glaives, vinrent périr dans

les flots; un bon nombre fut dévoré par l'épée. Il faut grandement gémir

sur l'illustre roi d'Arragon tombé parmi les morts, puisqu'un si noble

prince et si puissant, qui, s'il l'eût voulu, eût pu et aurait dû être

bien utile à la sainte Église, uni aux ennemis du Christ, attaquait

méchamment les amis du Christ et son épouse sacrée. D'ailleurs, durant

que les vainqueurs revenaient triomphans du carnage et de la poursuite

des ennemis, l'évêque de Toulouse compatissant charitablement et avec

miséricorde aux malheurs et à la tuerie de ses ouailles, et désirant en

piété de coeur sauver ceux qui, ayant échappé à cette boucherie, étaient

encore dans leurs tentes, afin que, châtiés par une si violente

correction, ils échappassent du moins au danger qui les pressait, se

convertissent au Seigneur, et vécussent pour demeurer dans la foi

catholique, il leur envoya par un religieux le froc dont il était vêtu,

leur mandant qu'ils déposassent enfin leurs armes et leur férocité,

qu'ils vinssent à lui désarmés, et qu'il les préserverait de mort.

Persévérant cependant dans leur malice, et s'imaginant, bien que déjà

vaincus, qu'ils avaient triomphé du peuple du Christ, non seulement ils

méprisèrent d'obéir aux avis de leur pasteur, mais encore frappèrent

durement son envoyé, après lui avoir arraché le froc dont il était

porteur: sur quoi la milice du Seigneur, courant à eux derechef, les

tua, fuyant et dispersés autour de leurs pavillons. L'on ne peut en

aucune façon connaître le nombre exact de ceux des ennemis, nobles ou

autres, qui ont péri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du

Christ, un seul a été tué, plus un petit nombre de servans. Que le

peuple chrétien tout entier rende donc grâce au Seigneur Jésus du fond

du coeur et en esprit de dévotion pour cette grande victoire des

Chrétiens; à lui qui, par quelques fidèles, a battu une multitude

innombrable d'infidèles, et a donné à la sainte Église de triompher

saintement de ses ennemis, honneur et gloire à lui dans les siècles des

siècles! _Amen._ Nous évêques de Toulouse, de même d'Uzès, de Lodève, de

Béziers, d'Agde et de Comminges, plus les abbés de Clarac, de

Villemagne[159] et de Saint-Thibéri, qui, par l'ordre du vénérable père

archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, nous étions réunis,

et nous efforcions de suprême étude et diligence à traiter de la paix et

du bon accord, nous attestons par le verbe de Dieu que tout ce qui est

écrit ci-dessus est vrai, comme choses par nous vues et entendues; les

contre-scellons de nos sceaux, d'autant qu'elles sont dignes d'être

gardées en éternelle mémoire. Donné à Muret, le lendemain de cette

victoire glorieuse, savoir le sixième jour de l'octave de la Nativité de

la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213.

[Note 159: Abbaye de Bénédictins, à cinq lieues de Béziers.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 80 / 144 题