De la savante bataille et très-glorieuse victoire du comte de
Montfort et des siens remportée aux champs de Muret sur le roi
d'Arragon et les ennemis de la foi.
Le lendemain, au point du jour, le comte se rendit à sa chapelle, située
dans la citadelle, pour y entendre la messe, tandis que pour même fin
nos évêques et chevaliers allèrent à l'église du bourg; et, après la
messe, le comte passa dans le bourg suivi des siens, pour tenir conseil
avec eux; lesquels, durant qu'ils parlaient, se tenaient désarmés,
d'autant qu'il se traitait en quelque façon de la paix par l'entremise
des évêques. Soudain, les prélats, du commun avis de nos gens, voulurent
aller pieds déchaux vers le roi, pour le supplier de ne point s'en
prendre à l'Église; mais, comme ils eurent envoyé un exprès pour
annoncer leur arrivée en telle manière, voilà que plusieurs chevaliers
ennemis entrèrent en armes dans le bourg où se tenaient les nôtres, et
dont les portes étaient ouvertes, le comte ne permettant point qu'on les
fermât. Sur-le-champ, il s'adressa aux évêques, disant: «Vous voyez que
vous ne gagnez rien, et qu'il se fait un plus grand tumulte; assez, ou,
pour mieux dire, trop d'affronts avons-nous endurés. Il est temps que
vous nous donniez licence de combattre.» Les évêques voyant si
pressante nécessité, et si urgente, la leur accordèrent donc, et les
nôtres sortant du lieu de la conférence, gagnèrent chacun son logis pour
s'armer, tandis que le comte se rendait pour même cause à la citadelle.
Or, comme il y entrait, et qu'il passait devant sa chapelle, il y jeta
un coup-d'oeil et vit l'évêque d'Uzès célébrant la messe, et qui, à
l'offrande après l'Évangile, disait _Dominus vobiscum_. Sur quoi, le
très-chrétien comte courut aussitôt mettre les genoux en terre, et
joignant les mains devant l'évêque, il lui dit: «Je vous donne et vous
offre mon âme et mon corps.» Ô dévotion de ce grand prince! Puis entrant
dans le fort, il s'arma, et venant derechef vers l'évêque en la susdite
chapelle, il s'offrit de nouveau à lui, soi et ses armes. Mais au moment
qu'il s'agenouillait devant l'autel, le bracelet d'où pendaient ses
bas-cuissarts de fer se rompit par le milieu; sur quoi, cet homme
catholique ne sentant nulle peur ni trouble, s'en fit seulement apporter
un autre, et sortit du saint lieu, à l'issue duquel on lui conduisit son
cheval; et, comme il le montait, se trouvant sur un lieu élevé, d'où il
pouvait être vu par les Toulousains en dehors du château, l'animal
dressant la tête le frappa et le fit un petit peu chanceler. À cette
vue, les Toulousains, pour se moquer de lui, de pousser un grand
hurlement, et le comte catholique de dire: «Vous criez et vous gaussez
de moi maintenant; allez, je me fie au Seigneur pour compter que,
vainqueur, je crierai sur vous jusqu'aux portes de Toulouse. «À ces
mots, il monta à cheval, et allant joindre les chevaliers qui étaient
dans le bourg, il les trouva armés et prêts au combat. En cet instant,
un d'eux lui conseilla de les faire compter pour en savoir le nombre.
Auquel le noble Simon: «Il n'en est besoin, dit-il, nous sommes assez
pour vaincre nos ennemis par l'aide de Dieu.» Or, tous les nôtres, tant
chevaliers que servans à cheval, n'étaient plus de huit cents, tandis
qu'on croyait les ennemis monter à cent mille, outre que nous n'avions
que très-peu de gens de pieds et presque nuls, auxquels même le comte
avait défendu de sortir pendant la bataille.
Tandis donc qu'il causait avec ses gens et parlait du combat, voici que
survint l'évêque de Toulouse, ayant mître en tête et aux mains le bois
de la croix vivifiante, que les nôtres, descendant aussitôt de cheval,
commencèrent chacun à adorer. Mais, voyant qu'en tel hommage on perdait
trop de temps, l'évêque de Comminges, homme de merveilleuse sainteté,
saisissant la croix dans la main de Foulques, et montant en lieu haut,
leur donna la bénédiction, disant: «Allez au nom de Jésus-Christ, et je
vous suis témoin, et je reste votre caution au jour du jugement que
quiconque succombera en cette glorieuse lutte obtiendra, sans nulle
peine de purgatoire, les récompenses éternelles et la béatitude des
martyrs, pourvu qu'il soit confessé et contrit, ou du moins ait le ferme
dessein de se présenter, sitôt après la bataille, à un prêtre, pour les
péchés dont il n'aurait fait encore confession.» Laquelle promesse, sur
l'instance de nos chevaliers, ayant été souvent répétée, et à maintes
reprises confirmée par les évêques, soudain purifiés de leurs péchés par
contrition de coeur et confession de bouche, se pardonnant les uns aux
autres tout ce qu'ils pouvaient avoir de mutuels sujets de plainte, ils
sortirent du château, et rangés en trois troupes, au nom de la Trinité,
intrépides ils s'avancèrent contre les ennemis. Cependant, les évêques
et les clercs entrèrent dans l'église, pour prier le Seigneur en faveur
de ceux qui s'exposaient en son nom à une mort imminente, et, dans leurs
clameurs vers le ciel, ils poussaient avec angoisse de si grands
mugissemens qu'ils semblaient hurler plutôt que faire des prières. Les
soldats du Christ marchaient donc joyeux vers le lieu du combat, prêts à
souffrir pour la gloire non seulement la honte d'une défaite, mais la
mort la plus affreuse; et, à leur sortie du château, ils virent les
ennemis rangés en bataille, tels qu'un monde tout entier, dans une
plaine voisine de Muret. Soudain, le premier escadron se lança
audacieusement sur eux, et les enfonça jusqu'au centre. Il fut aussitôt
suivi du second, qui pénétra pareillement au milieu des Toulousains, et
ce fut dans cette rencontre que périrent le roi d'Arragon[157] et
beaucoup des siens avec lui, cet homme orgueilleux s'étant placé dans la
seconde ligne, tandis que les rois se mettent ordinairement dans la
dernière. En outre, il avait changé ses armes, et avait pris celles d'un
autre. Quant à notre comte, voyant que les deux premières troupes des
siens s'étaient plongées au milieu des ennemis, et y avaient presque
disparu, il chargea sur la gauche le corps innombrable qui lui était
opposé, lequel était rangé en bataille le long d'un fossé qui le
séparait du comte; et, comme il se ruait sur eux, bien que n'apercevant
aucun chemin pour les atteindre, il trouva enfin dans le fossé un
sentier très-petit, préparé alors, comme nous le croyons, par la volonté
divine, et passant par-là il s'abandonna sur les ennemis, et les enfonça
comme un très-vaillant guerrier du Christ. N'oublions de dire qu'au
moment où il se jetait contre eux, ils le frappèrent à droite de leurs
épées avec tant de force que la violence du coup brisa son étrier
gauche, et, comme il voulait percer de l'éperon du pied gauche la
couverte de son cheval, l'éperon se rompit aussi et tomba par terre.
Pourtant ce vigoureux guerrier ne fut ébranlé, et continua de frapper
les ennemis à tour de bras, portant entre autres un coup de poing à l'un
d'eux, lequel l'avait touché violemment à la tête, et le faisant cheoir
à bas de son cheval. À cette vue, les compagnons dudit chevalier,
quoiqu'en grand nombre, et tous les autres bientôt vaincus et mis en
désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite: sur quoi ceux des
nôtres, qui composaient le premier et le second escadron, les
poursuivirent sans relâche en leur tuant beaucoup de monde, et sabrant
tous ceux qui restaient en arrière, ils en occirent plusieurs milliers.
Pour ce qui est du comte et des chevaliers qui étaient avec lui, ils
suivaient exprès au petit pas ceux des nôtres qui poussaient ces
fuyards, afin que, si les ennemis venaient à se rallier et à reprendre
courage, nos gens qui marchaient sur leurs talons, séparés les uns des
autres, pussent avoir recours à lui. Ni devons-nous taire que le
très-noble Montfort ne daigna frapper un seul des vaincus, du moment
qu'il les vit en fuite et tournant le dos au vainqueur. Tandis que ceci
se passait, les habitans de Toulouse qui étaient restés à l'armée en
nombre infini et prêts à combattre, travaillaient de toutes leurs
forces à emporter le château: ce que voyant leur évêque Foulques qui se
trouvait dans Muret, cet homme bon et plein de douceur, compatissant à
leurs misères, leur envoya un de ses religieux, leur conseillant de se
convertir enfin à Dieu leur seigneur, et de déposer les armes sur la
promesse qu'il les arracherait à une mort certaine; en foi de quoi, il
leur envoya son capuchon, car il était aussi moine. Mais eux, obstinés
et aveuglés par l'ordre du ciel, répondirent que le roi d'Arragon nous
avait tous battus, et que l'évêque voulait non les sauver, mais les
faire périr; puis, enlevant le capuchon à son envoyé, ils le blessèrent
grièvement de leurs lances. Au même instant, nos chevaliers revenant du
carnage, après une glorieuse victoire, et arrivant sur lesdits
Toulousains, en tuèrent plusieurs mille. Après ce, le comte ordonna à
quelqu'un des siens de le conduire à l'endroit où le roi d'Arragon avait
été tué, ignorant entièrement le lieu et le moment où il était tombé, et
y arrivant, il trouva le corps de ce prince gisant tout nu en plein
champ, parce que nos gens de pied qui étaient sortis du château, en
voyant nos chevaliers victorieux, avaient égorgé tous ceux qu'ils
avaient trouvés par terre. Vivant encore, ils l'avaient déjà dépouillé.
À la vue du cadavre, le très-piteux comte descendit de cheval, comme un
autre David auprès d'un autre Saül. Après quoi, et pour ce que les
ennemis de la foi, tant noyés[158] que tués par le glaive, avaient péri
au nombre d'environ vingt mille, notre général très-chrétien comprenant
qu'un tel miracle venait de la vertu divine et non des forces humaines,
marcha nu-pieds vers l'église, de l'endroit même où il était descendu,
pour rendre grâces au Tout-Puissant de la victoire qu'il lui avait
accordée, donnant même en aumône aux pauvres ses armes et son cheval. Au
demeurant, pour que le récit véritable de cette merveilleuse bataille et
de notre triomphe glorieux s'imprime davantage au coeur des lecteurs,
nous avons cru devoir insérer dans notre livre les lettres que les
évêques et abbés qui étaient présens adressèrent à tous les fidèles.
[Note 157: Il fut tué par Alain de Roucy et Florent de Ville, nobles
français qui s'étaient acharnés sur lui.]
[Note 158: En cherchant à regagner les bateaux qui les avaient amenés
par la Garonne.]