CHAPITRE LXXII.

De la savante bataille et très-glorieuse victoire du comte de

Montfort et des siens remportée aux champs de Muret sur le roi

d'Arragon et les ennemis de la foi.

Le lendemain, au point du jour, le comte se rendit à sa chapelle, située

dans la citadelle, pour y entendre la messe, tandis que pour même fin

nos évêques et chevaliers allèrent à l'église du bourg; et, après la

messe, le comte passa dans le bourg suivi des siens, pour tenir conseil

avec eux; lesquels, durant qu'ils parlaient, se tenaient désarmés,

d'autant qu'il se traitait en quelque façon de la paix par l'entremise

des évêques. Soudain, les prélats, du commun avis de nos gens, voulurent

aller pieds déchaux vers le roi, pour le supplier de ne point s'en

prendre à l'Église; mais, comme ils eurent envoyé un exprès pour

annoncer leur arrivée en telle manière, voilà que plusieurs chevaliers

ennemis entrèrent en armes dans le bourg où se tenaient les nôtres, et

dont les portes étaient ouvertes, le comte ne permettant point qu'on les

fermât. Sur-le-champ, il s'adressa aux évêques, disant: «Vous voyez que

vous ne gagnez rien, et qu'il se fait un plus grand tumulte; assez, ou,

pour mieux dire, trop d'affronts avons-nous endurés. Il est temps que

vous nous donniez licence de combattre.» Les évêques voyant si

pressante nécessité, et si urgente, la leur accordèrent donc, et les

nôtres sortant du lieu de la conférence, gagnèrent chacun son logis pour

s'armer, tandis que le comte se rendait pour même cause à la citadelle.

Or, comme il y entrait, et qu'il passait devant sa chapelle, il y jeta

un coup-d'oeil et vit l'évêque d'Uzès célébrant la messe, et qui, à

l'offrande après l'Évangile, disait _Dominus vobiscum_. Sur quoi, le

très-chrétien comte courut aussitôt mettre les genoux en terre, et

joignant les mains devant l'évêque, il lui dit: «Je vous donne et vous

offre mon âme et mon corps.» Ô dévotion de ce grand prince! Puis entrant

dans le fort, il s'arma, et venant derechef vers l'évêque en la susdite

chapelle, il s'offrit de nouveau à lui, soi et ses armes. Mais au moment

qu'il s'agenouillait devant l'autel, le bracelet d'où pendaient ses

bas-cuissarts de fer se rompit par le milieu; sur quoi, cet homme

catholique ne sentant nulle peur ni trouble, s'en fit seulement apporter

un autre, et sortit du saint lieu, à l'issue duquel on lui conduisit son

cheval; et, comme il le montait, se trouvant sur un lieu élevé, d'où il

pouvait être vu par les Toulousains en dehors du château, l'animal

dressant la tête le frappa et le fit un petit peu chanceler. À cette

vue, les Toulousains, pour se moquer de lui, de pousser un grand

hurlement, et le comte catholique de dire: «Vous criez et vous gaussez

de moi maintenant; allez, je me fie au Seigneur pour compter que,

vainqueur, je crierai sur vous jusqu'aux portes de Toulouse. «À ces

mots, il monta à cheval, et allant joindre les chevaliers qui étaient

dans le bourg, il les trouva armés et prêts au combat. En cet instant,

un d'eux lui conseilla de les faire compter pour en savoir le nombre.

Auquel le noble Simon: «Il n'en est besoin, dit-il, nous sommes assez

pour vaincre nos ennemis par l'aide de Dieu.» Or, tous les nôtres, tant

chevaliers que servans à cheval, n'étaient plus de huit cents, tandis

qu'on croyait les ennemis monter à cent mille, outre que nous n'avions

que très-peu de gens de pieds et presque nuls, auxquels même le comte

avait défendu de sortir pendant la bataille.

Tandis donc qu'il causait avec ses gens et parlait du combat, voici que

survint l'évêque de Toulouse, ayant mître en tête et aux mains le bois

de la croix vivifiante, que les nôtres, descendant aussitôt de cheval,

commencèrent chacun à adorer. Mais, voyant qu'en tel hommage on perdait

trop de temps, l'évêque de Comminges, homme de merveilleuse sainteté,

saisissant la croix dans la main de Foulques, et montant en lieu haut,

leur donna la bénédiction, disant: «Allez au nom de Jésus-Christ, et je

vous suis témoin, et je reste votre caution au jour du jugement que

quiconque succombera en cette glorieuse lutte obtiendra, sans nulle

peine de purgatoire, les récompenses éternelles et la béatitude des

martyrs, pourvu qu'il soit confessé et contrit, ou du moins ait le ferme

dessein de se présenter, sitôt après la bataille, à un prêtre, pour les

péchés dont il n'aurait fait encore confession.» Laquelle promesse, sur

l'instance de nos chevaliers, ayant été souvent répétée, et à maintes

reprises confirmée par les évêques, soudain purifiés de leurs péchés par

contrition de coeur et confession de bouche, se pardonnant les uns aux

autres tout ce qu'ils pouvaient avoir de mutuels sujets de plainte, ils

sortirent du château, et rangés en trois troupes, au nom de la Trinité,

intrépides ils s'avancèrent contre les ennemis. Cependant, les évêques

et les clercs entrèrent dans l'église, pour prier le Seigneur en faveur

de ceux qui s'exposaient en son nom à une mort imminente, et, dans leurs

clameurs vers le ciel, ils poussaient avec angoisse de si grands

mugissemens qu'ils semblaient hurler plutôt que faire des prières. Les

soldats du Christ marchaient donc joyeux vers le lieu du combat, prêts à

souffrir pour la gloire non seulement la honte d'une défaite, mais la

mort la plus affreuse; et, à leur sortie du château, ils virent les

ennemis rangés en bataille, tels qu'un monde tout entier, dans une

plaine voisine de Muret. Soudain, le premier escadron se lança

audacieusement sur eux, et les enfonça jusqu'au centre. Il fut aussitôt

suivi du second, qui pénétra pareillement au milieu des Toulousains, et

ce fut dans cette rencontre que périrent le roi d'Arragon[157] et

beaucoup des siens avec lui, cet homme orgueilleux s'étant placé dans la

seconde ligne, tandis que les rois se mettent ordinairement dans la

dernière. En outre, il avait changé ses armes, et avait pris celles d'un

autre. Quant à notre comte, voyant que les deux premières troupes des

siens s'étaient plongées au milieu des ennemis, et y avaient presque

disparu, il chargea sur la gauche le corps innombrable qui lui était

opposé, lequel était rangé en bataille le long d'un fossé qui le

séparait du comte; et, comme il se ruait sur eux, bien que n'apercevant

aucun chemin pour les atteindre, il trouva enfin dans le fossé un

sentier très-petit, préparé alors, comme nous le croyons, par la volonté

divine, et passant par-là il s'abandonna sur les ennemis, et les enfonça

comme un très-vaillant guerrier du Christ. N'oublions de dire qu'au

moment où il se jetait contre eux, ils le frappèrent à droite de leurs

épées avec tant de force que la violence du coup brisa son étrier

gauche, et, comme il voulait percer de l'éperon du pied gauche la

couverte de son cheval, l'éperon se rompit aussi et tomba par terre.

Pourtant ce vigoureux guerrier ne fut ébranlé, et continua de frapper

les ennemis à tour de bras, portant entre autres un coup de poing à l'un

d'eux, lequel l'avait touché violemment à la tête, et le faisant cheoir

à bas de son cheval. À cette vue, les compagnons dudit chevalier,

quoiqu'en grand nombre, et tous les autres bientôt vaincus et mis en

désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite: sur quoi ceux des

nôtres, qui composaient le premier et le second escadron, les

poursuivirent sans relâche en leur tuant beaucoup de monde, et sabrant

tous ceux qui restaient en arrière, ils en occirent plusieurs milliers.

Pour ce qui est du comte et des chevaliers qui étaient avec lui, ils

suivaient exprès au petit pas ceux des nôtres qui poussaient ces

fuyards, afin que, si les ennemis venaient à se rallier et à reprendre

courage, nos gens qui marchaient sur leurs talons, séparés les uns des

autres, pussent avoir recours à lui. Ni devons-nous taire que le

très-noble Montfort ne daigna frapper un seul des vaincus, du moment

qu'il les vit en fuite et tournant le dos au vainqueur. Tandis que ceci

se passait, les habitans de Toulouse qui étaient restés à l'armée en

nombre infini et prêts à combattre, travaillaient de toutes leurs

forces à emporter le château: ce que voyant leur évêque Foulques qui se

trouvait dans Muret, cet homme bon et plein de douceur, compatissant à

leurs misères, leur envoya un de ses religieux, leur conseillant de se

convertir enfin à Dieu leur seigneur, et de déposer les armes sur la

promesse qu'il les arracherait à une mort certaine; en foi de quoi, il

leur envoya son capuchon, car il était aussi moine. Mais eux, obstinés

et aveuglés par l'ordre du ciel, répondirent que le roi d'Arragon nous

avait tous battus, et que l'évêque voulait non les sauver, mais les

faire périr; puis, enlevant le capuchon à son envoyé, ils le blessèrent

grièvement de leurs lances. Au même instant, nos chevaliers revenant du

carnage, après une glorieuse victoire, et arrivant sur lesdits

Toulousains, en tuèrent plusieurs mille. Après ce, le comte ordonna à

quelqu'un des siens de le conduire à l'endroit où le roi d'Arragon avait

été tué, ignorant entièrement le lieu et le moment où il était tombé, et

y arrivant, il trouva le corps de ce prince gisant tout nu en plein

champ, parce que nos gens de pied qui étaient sortis du château, en

voyant nos chevaliers victorieux, avaient égorgé tous ceux qu'ils

avaient trouvés par terre. Vivant encore, ils l'avaient déjà dépouillé.

À la vue du cadavre, le très-piteux comte descendit de cheval, comme un

autre David auprès d'un autre Saül. Après quoi, et pour ce que les

ennemis de la foi, tant noyés[158] que tués par le glaive, avaient péri

au nombre d'environ vingt mille, notre général très-chrétien comprenant

qu'un tel miracle venait de la vertu divine et non des forces humaines,

marcha nu-pieds vers l'église, de l'endroit même où il était descendu,

pour rendre grâces au Tout-Puissant de la victoire qu'il lui avait

accordée, donnant même en aumône aux pauvres ses armes et son cheval. Au

demeurant, pour que le récit véritable de cette merveilleuse bataille et

de notre triomphe glorieux s'imprime davantage au coeur des lecteurs,

nous avons cru devoir insérer dans notre livre les lettres que les

évêques et abbés qui étaient présens adressèrent à tous les fidèles.

[Note 157: Il fut tué par Alain de Roucy et Florent de Ville, nobles

français qui s'étaient acharnés sur lui.]

[Note 158: En cherchant à regagner les bateaux qui les avaient amenés

par la Garonne.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 79 / 144 题