CHAPITRE LXXI.

Du siége de Muret.

L'an de Notre-Seigneur 1213, le mardi 10 septembre, le roi d'Arragon,

Pierre, ayant réuni les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix,

ensemble une nombreuse armée d'Arragonais et de Toulousains, assiégea

Muret, château situé sur la Garonne, près de Toulouse, à trois lieues de

cette ville, du côté de la Gascogne. À leur arrivée, les ennemis

entrèrent aussitôt dans le premier faubourg que les assiégés n'avaient

pu garnir, vu leur petit nombre, s'étant retranchés tant bien que mal

dans l'autre faubourg. Toutefois les ennemis abandonnèrent bientôt le

premier. Sans perdre temps, les nôtres envoyèrent vers le noble comte de

Montfort, lui faisant savoir qu'ils étaient assiégés, et le priant de

leur porter secours, parce qu'ils n'avaient que peu de vivres ou presque

point, et qu'ils n'osaient sortir de la place pour en faire. Or, était

le comte dans un château nommé Fanjaux, à huit lieues de Muret, se

proposant déjà de s'y rendre pour le munir tant d'hommes que de

provisions, parce qu'il se doutait de la venue du roi d'Arragon et du

siége de Muret. La nuit même où Montfort comptait sortir de Fanjaux,

notre comtesse qui s'y trouvait avec lui, eut un songe dont elle fut

bien fort effrayée; car il lui semblait que le sang lui coulait de

chaque bras en grande abondance; et, comme elle en eut parlé le matin au

comte, et lui eut dit qu'elle en était en violent émoi, le comte lui

répondit: «Vous parlez bien comme une femme; pensez-vous qu'à la mode

des Espagnols nous nous amusions aux songes ou aux augures? Certes,

j'aurais beau eu rêver cette même nuit que je serais tué dans

l'entreprise que je vais suivre à l'instant, je n'en irais que plus

sûrement et plus volontiers, pour contredire d'autant mieux la sottise

des Espagnols et des gens de ce pays qui prennent garde aux présages et

aux rêves.» Après quoi le comte quitta Fanjaux, et marcha promptement

avec les siens vers Saverdun. Il vit, chemin faisant, venir à lui un

exprès envoyé par les chevaliers assiégés dans Muret, lequel lui

apportait des lettres annonçant que le roi d'Arragon serrait de près ce

château. À cette nouvelle, grande fut la joie des nôtres, comptant déjà

sur une future victoire, et soudain le comte envoya vers sa femme, qui,

se retirant de Fanjaux, se rendit à Carcassonne, et réunit le plus de

chevaliers qu'elle put. En outre, il pria un certain chevalier français,

savoir le vicomte de Corbeil, lequel, ayant achevé le temps de son

pélerinage, s'en retournait chez lui, de revenir en hâte à son secours:

ce à quoi il consentit volontiers, et promit de bon coeur de rebrousser

chemin. Puis, se mettant en route avec les siens, ledit vicomte vint à

Fanjaux, où il trouva quelques chevaliers que la comtesse envoyait à son

mari. Quant à Montfort et à sa troupe, se portant en hâte vers Saverdun,

ils arrivèrent aux environs d'une abbaye de l'ordre de Cîteaux, nommée

Bolbonne, où, se détournant de son chemin, il entra dans l'église pour y

faire sa prière, et se recommander lui et les siens à celles des moines;

et, après avoir long-temps et longuement prié, il saisit l'épée qui le

ceignait, et la posa sur l'autel, disant: «Ô bon Seigneur! ô bénin

Jésus! tu m'as choisi, bien qu'indigne, pour conduire ta guerre. En ce

jour, je prends mes armes sur ton autel, afin que, combattant pour toi,

j'en reçoive justice en cette cause.» Cela dit, il sortit avec les

siens, et vint à Saverdun. Or, il avait avec lui sept évêques et trois

abbés que l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait

réunis pour traiter de la paix avec le roi d'Arragon; plus, environ

trente chevaliers arrivés tout récemment de France pour accomplir leur

voeu de pélerinage, entre lesquels était un jeune homme, frère utérin du

comte, nommé Guillaume des Barres; et c'est le Seigneur qui l'avait

ainsi voulu. Étant à Saverdun, le comte assembla les chevaliers en sa

compagnie, et leur demanda conseil sur ce qu'il fallait faire,

n'aspirant, pour sa part et bien vivement, comme nous l'avons ensuite

entendu de sa propre bouche, qu'à se rendre cette nuit même à Muret, et

à y entrer, pour autant que ce loyal prince était grandement inquiet sur

le sort des assiégés. Quant aux autres, ils voulurent passer la nuit à

Saverdun, parce qu'ils étaient à jeûn et très-fatigués, disant qu'il

leur faudrait peut-être se battre chemin faisant. À ce, le comte, qui

agissait toujours avec conseil, consentit, bien que malgré lui; puis, le

lendemain, à l'aube du jour, appelant son chapelain, et se confessant,

il fit son testament qu'il envoya écrit et scellé au seigneur abbé de

Bolbonne, mandant et ordonnant que, s'il lui arrivait de périr dans

cette guerre, on l'envoyât à Rome pour être confirmé par le seigneur

pape. Lorsqu'il fut jour, les évêques qui étaient à Saverdun, le comte

et tous les siens se réunirent dans l'église, où l'un des prélats,

revêtu aussitôt des sacrés habits, célébra la messe en l'honneur de la

bienheureuse Vierge Marie, en laquelle messe tous les évêques

excommunièrent le comte de Toulouse et son fils le comte de Comminges,

tous leurs fauteurs, auxiliaires et défenseurs; et en cette sentence fut

le roi d'Arragon compris indubitablement, bien que les prélats eussent

de fait exprès supprimé son nom, puisqu'il était non seulement

auxiliaire et défenseur desdits comtes, ains le chef et principal auteur

du siége de Muret; en sorte que l'excommunication fut bien aussi lâchée

pour lui. Après la messe, le comte et les siens, prenant les armes et

sortant de Saverdun, rangèrent l'armée dans une plaine proche le

château, au nom de la sainte et indivisible Trinité, et, passant outre,

ils vinrent à un certain château dit Hauterive, à moitié route de

Saverdun et de Muret. Partant de là, ils arrivèrent en un lieu de

difficile passage, entre Hauterive et Muret, où ils pensaient devoir

rencontrer les ennemis, vu que le chemin était étroit, inondé et

fangeux. Or là tout près se trouvait une église où le comte entra, selon

son habitude, pour faire sa prière, dans le temps même que la pluie

tombait en abondance, et n'incommodait pas peu nos gens. Mais, durant

que le soldat du Christ, je veux dire notre comte, priait de grande

ferveur, la pluie cessa, et la nuée fit place à la clarté des cieux. Ô

bonté immense du Créateur! Montfort ayant fini son oraison, et étant

remonté à cheval avec les siens, ils sortirent du susdit défilé sans

trouver d'ennemis, et, avançant toujours, ils arrivèrent jusqu'auprès de

Muret, deçà la Garonne, ayant en face, de l'autre côté du fleuve, le roi

d'Arragon qui assiégeait Muret avec une armée plus nombreuse que les

sables de la mer. À cette vue, nos chevaliers, tous remplis d'ardeur,

conseillèrent au comte qu'entrant aussitôt dans la place, il livrât

bataille le jour même: ce qu'il ne voulut du tout faire, pour autant

qu'il était heure du soir, et qu'hommes et bêtes étaient harassés,

tandis que les ennemis étaient frais, voulant d'ailleurs user d'entière

humilité, offrir au roi d'Arragon des paroles de paix, et le supplier de

ne pas se joindre contre l'Église aux ennemis du Christ. Par toutes ces

raisons donc, le comte ne voulut attaquer le même jour, et, traversant

le pont, entra dans Muret avec ses troupes, d'où, sur l'heure, nos

évêques députèrent vers le roi maints et maints envoyés, le priant et

conjurant qu'il daignât prendre en pitié la sainte Église de Dieu; mais

le roi, toujours plus obstiné, ne voulut acquiescer à aucune de leurs

demandes, ni leur répondre rien qui donnât espoir de paix, comme on le

verra plus bas. Finalement survinrent dans la nuit le vicomte de Corbeil

et quelques chevaliers français, lesquels, comme nous l'avons dit

ci-dessus, arrivaient de Carcassonne, et entrèrent dans Muret. Ni

faut-il omettre qu'il ne s'y trouvait assez de vivres pour nourrir les

nôtres un seul jour, ainsi qu'il fut vérifié cette même nuit.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 78 / 144 题