CHAPITRE LXX.

Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.

L'an du Verbe incarné 1213, le noble comte de Montfort, ensemble

plusieurs barons et siens chevaliers, se réunirent à Castelnaudary en la

fête de la nativité du bienheureux Jean, ayant avec eux les deux prélats

susdits et quelques chevaliers étrangers. Or voulut le comte

très-chrétien, et il pria l'évêque d'Orléans qu'il fît son aîné

chevalier du Christ, et lui baillât la ceinture militaire, ce que le

vénérable évêque refusa très-long-temps de faire; mais cédant enfin aux

suppliques du comte et des nôtres, il acquiesça à leurs vives demandes.

Or, pour ce que Castelnaudary ne pouvait commodément contenir la

multitude des assistans, ayant déjà été détruit une ou deux fois, et

d'autant que la chaleur était grande, le comte fit dresser plusieurs

pavillons dans une belle plaine proche le château. Puis, le jour même de

la Saint-Jean, le vénérable évêque d'Orléans revêtit les habits

pontificaux pour célébrer la solennité de la messe dans une de ces

tentes, en présence des clercs et chevaliers qui devaient s'y réunir;

et, comme il était devant l'autel récitant le saint office, le comte

prenant son fils aîné Amaury par la main droite, et la comtesse le

tenant par la main gauche, ils approchèrent de l'autel et l'offrirent au

Seigneur, suppliant le prélat de le faire chevalier au service de

Jésus-Christ. Que dirai-je? aussitôt les évêques d'Orléans et d'Auxerre,

s'agenouillant devant l'autel, ceignirent l'enfant de la ceinture

militaire et entonnèrent en toute dévotion _Veni creator spiritus_. Ô

nouvelle manière de réception et non expérimentée jusqu'à ce jour! Qui

aurait pu, à ce spectacle, s'empêcher de pleurer? En cette façon et

suivant cet ordre le susdit enfant fut fait chevalier avec grande

solennité; après quoi le comte partant de Castelnaudary peu de jours

ensuite, suivi de son fils et des évêques, vint courir devant Toulouse,

prit quelques-uns des ennemis, et alla à Muret, où, près de lui, se

rendirent plusieurs nobles de Gascogne qu'il avait appelés, voulant

qu'ils fissent hommage à son jeune fils, comme ils firent. Quelques

jours après il quitta Muret et marcha en Gascogne avec Amaury, pour lui

en livrer la partie déjà conquise, et, qu'à l'aide de Dieu, il s'emparât

du reste. Pour ce qui est des évêques, ils restèrent à Muret, se

préparant à en partir le troisième jour et à s'en retourner chez eux, vu

qu'avec immense labeur et fortes dépenses, ils avaient louablement

accompli leur quarantaine en pélerinage, bien dignes en tous points

d'éloges et d'honneur. Sortant donc le troisième jour de Muret, ils

tendaient vers Carcassonne lorsque les Toulousains et autres ennemis de

la foi, voyant que notre comte gagnait, avec son fils, le pays de

Gascogne, et que les évêques, suivis des pélerins en leur compagnie,

revenaient en leurs quartiers, saisirent l'occasion d'agir à coup sûr,

et sortant en grande troupe de Toulouse, vinrent assiéger certains de

nos chevaliers. Or étaient-ce Pierre de Sissy, Simon de Lisesnes et

Robert de Sartes, plus quelques autres en petit nombre, lesquels, comme

nous l'avons dit plus haut, occupaient, près de Toulouse, une citadelle

assez faible et mal fortifiée, dont les ennemis poussèrent vivement le

siége, et où nos gens se défendirent de leur mieux. Toutefois, sentant

bientôt qu'ils n'étaient à même d'être secourus à temps, puisque le

comte avait tourné vers la Gascogne, et que les évêques et les pélerins

s'en revenaient en France, après dures extrémités et violentes angoisses

ils se rendirent, y mettant néanmoins la condition et garantie que les

Toulousains leur laisseraient la vie et les membres. N'oublions pas de

dire que les prélats, déjà rendus à Carcassonne, en apprenant la

position des nôtres, conseillèrent, avertirent et supplièrent les

pélerins de rebrousser chemin avec eux pour leur donner assistance. Ô

hommes en tout recommandables! ô gens de pleine vertu! Tous y

consentirent, et, sortant de Carcassonne, marchaient en hâte pour

secourir les assiégés; mais, en arrivant près de Castelnaudary, on leur

dit qu'ils étaient au pouvoir des ennemis, comme cela était réellement.

Ce qu'ayant ouï, ils revinrent en grande douleur vers Carcassonne,

tandis que les gens de Toulouse y conduisaient leurs prisonniers, où,

sur l'heure, ils les firent traîner par les places attelés à leurs

chevaux; et, pires que tous les infidèles ensemble, ne déférant à leurs

promesses ni à leurs sermens, ils les firent pendre tout dépecés à une

potence, bien qu'ils leur eussent donné caution de leurs vies et

membres. Ô façon horrible de trahison et de cruauté! Quant au noble

comte de Montfort, lequel, ainsi que nous l'avons rapporté, avait

conduit son fils en Gascogne, et, par l'aide de Dieu, y avait déjà

acquis beaucoup de châteaux et très-forts, à la nouvelle que les

Toulousains assiégeaient ses chevaliers, il laissa son fils en ces

parties et revint promptement à leur secours; mais avant d'arriver à

eux, ils étaient déjà pris et conduits à Toulouse.

Le roi, Pierre d'Arragon, avait, l'hiver passé, député à Rome, insinuant

par très-fausse suggestion au seigneur pape que le comte de Montfort

avait injustement ravi les terres du comte de Comminges, de Foix et de

Gaston de Béarn; il allait jusqu'à dire que ces trois hommes n'avaient

jamais été hérétiques, bien qu'il fût très-manifeste qu'ils avaient été

fauteurs de l'hérésie et combattu la sainte Église de tous leurs

efforts. Il enjôla le seigneur pape au point de lui persuader que les

affaires de la foi étaient consommées contre les hérétiques, eux étant

au loin mis en fuite et entièrement chassés du pays albigeois, et

qu'ainsi il était nécessaire qu'il révoquât pleinement l'indulgence

qu'il avait octroyée aux pélerins, et la transportât aux guerres contre

les païens d'Espagne ou au secours de la Terre-Sainte. Ô impiété inouïe

commise sous ombre même de piété! Or disait ainsi ce très-méchant

prince, non qu'il fût en souci des embarras et besoins de la sainte

Église, mais, ainsi qu'il l'a démontré par indices bien évidens, pour

étouffer et détruire en un moment la cause du Christ qui, après nombre

d'années, grands travaux et large effusion du sang chrétien, avait été

miraculeusement avancée en ces contrées. Néanmoins, le souverain

pontife, trop crédule aux perfides suggestions dudit roi, consentit

facilement à ses demandes, et écrivit au comte de Montfort, lui mandant

et ordonnant de rendre sans délai, aux comtes de Comminges, de Fois et à

Gaston de Béarn, gens très-scélérats et perdus, les terres que, par

juste jugement de Dieu, il avait enfin conquises, et par le secours des

Croisés. En outre, il révoqua l'indulgence accordée à ceux qui

marchaient contre les hérétiques, et, par suite, envoya en France son

légat, maître Robert de Corçon, Anglais de nation, muni de plusieurs

lettres et indulgences, pour prêcher activement et faire prêcher en

assistance du pays de Jérusalem; lequel légat, à son arrivée, exécutant

sa mission avec diligente sollicitude, commença à parcourir la France, à

tenir des conciles d'archevêques et d'évêques, à instituer des

prêcheurs, bref, par tous moyens, à travailler pour la Terre-Sainte. De

leur côté, les prédicateurs qui avaient jusque-là poussé les affaires de

la foi contre les Albigeois, reçurent de lui l'ordre d'y renoncer et de

la tourner à la croisade d'outre-mer; si bien qu'au jugement humain, le

saint négoce de la religion contre les pestiférés hérétiques fut presque

aboli. En effet, dans toute la France il n'y avait qu'un seul homme,

savoir, le vénérable évêque de Carcassonne, personnage d'exquise

sainteté, qui s'occupât de cette pieuse entreprise, courant de toutes

parts, et faisant tous ses efforts pour qu'elle ne tombât en oubli. Ces

choses étant dites par avance sur l'état des choses en France, revenons

à la suite de notre narration.

Des lettres apostoliques étant donc émanées de Rome, par lesquelles le

seigneur pape ordonnait au comte de Montfort de rendre les domaines des

trois nobles susdits, notre comte très-chrétien et les évêques du pays

albigeois lui envoyèrent l'évêque de Comminges, Guillaume, archidiacre

de Paris, un certain abbé de Clarac, homme non moins prudent que ferme,

deux clercs que le seigneur pape avait députés au comte de Montfort,

savoir, maître Théodise qui embrassait d'une merveilleuse affection les

affaires de la foi, et Pierre de Marc, anciennement notaire apostolique

et originaire du diocèse de Nîmes, lesquels tous arrivèrent en cour de

Rome. Ils la trouvèrent dure et très-mal disposée en leur endroit, vu

que les ambassadeurs du roi d'Arragon, dont quelques-uns y faisaient

séjour, avaient fait pencher de leur côté, par fausse suggestion, les

esprits de presque tous ceux qui la composaient. Enfin, après beaucoup

de peines, le seigneur pape, venant à mieux connaître la vérité, écrivit

au roi d'Arragon, et par l'entremise des envoyés du comte, des lettres

où il lui reprochait très-âprement d'avoir pris en sa garde et sous sa

protection les gens de Toulouse, aussi bien que les autres hérétiques,

lui enjoignant très-étroitement, en vertu du Saint-Esprit, de rompre

avec eux sans délai, et de ne leur accorder à l'avenir ni secours ni

faveur. De plus Sa Sainteté se plaignait par ses lettres de ce que le

roi d'Arragon, par diverses suppositions fausses, eût obtenu un mandat

apostolique pour la restitution des terres des comtes de Comminges, de

Foix et de Gaston de Béarn; à quelles causes il le révoquait comme

subreptice. Enfin il commandait, dans la même missive, aux susdits

nobles et aux citoyens de Toulouse, de donner satisfaction à Dieu et de

revenir à l'unité de l'Église, suivant le conseil et la volonté de

l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et de l'évêque

Foulques; ordonnant que, s'ils s'y refusaient, les peuples fussent

excités contre eux et leurs fauteurs par de nouvelles indulgences. Tel

était sommairement le contenu de ces lettres que nos envoyés

rapportèrent de Rome.

Cependant le noble comte de Montfort et ses compagnons étaient alors en

grande perplexité, presque seuls et quasi du tout désolés, vu qu'un

petit nombre seulement de pélerins venait de France à leur secours, si

même il en venait. En effet, comme nous l'avons déjà dit, les affaires

de la foi étaient presque entièrement oubliées par l'effet des nouvelles

prédications du légat que le seigneur pape avait envoyé en France pour

une croisade en la Terre-Sainte; de sorte que nuls à peu près ne se

croisaient plus contre les pestiférés hérétiques. En outre, le roi

Philippe, occupé aux guerres intestines qu'il avait alors à soutenir, ne

permettait point que les chevaliers qui s'étaient depuis long-temps

disposés à les combattre accomplissent leur voeu. Enfin, on disait dans

le pays albigeois, et le bruit commun courait déjà que le roi d'Arragon

rassemblait ses armées pour entrer fièrement sur nos terres et en

extirper entièrement les soldats du Christ. Le danger se représentant de

la sorte, notre comte envoya vers son fils, lequel était en Gascogne au

siége d'un château nommé Rochefort[155], lui mandant que, levant ce

siége, il vînt en diligence se joindre à lui; car il craignait que, si

le roi pénétrait en Gascogne avec ses troupes, il ne lui fût possible de

se saisir d'Amaury qui n'avait avec lui que très-peu de Français. Or le

miséricordieux Seigneur Jésus qui, dans les occasions, vient toujours au

secours des tribulations de ses serviteurs, fit en sorte que le fils

obéît à l'ordre de son père sans avoir à rougir d'un siége abandonné,

puisque la nuit même où il reçut les lettres du comte les ennemis

demandèrent à capituler et offrirent de rendre le château, plus environ

soixante prisonniers qu'ils y tenaient dans les fers, pourvu qu'on leur

permît de se retirer la vie sauve; ce qu'Amaury, fils du comte, ayant

accordé, vu l'urgente nécessité, il se porta en toute hâte vers son

père, après avoir laissé dans la place un petit nombre de chevaliers. En

ce temps, tout le peuple albigeois était en grand trouble et

incertitude, parce que les ennemis de la foi et les chevaliers du roi

d'Arragon sortirent de Toulouse où ils avaient long-temps séjourné,

parcoururent le pays et rôdèrent autour de nos châteaux, invitant les

indigènes à l'apostasie et à la révolte; à quoi passaient plusieurs

d'entre eux, sous la garantie du roi d'Arragon dont ils attendaient

impatiemment la venue: si bien que nous perdîmes plusieurs places

considérables et très-fortes. Vers le même temps, le noble comte de

Montfort et les évêques de l'Albigeois envoyèrent deux abbés vers le roi

d'Arragon pour lui remettre les lettres du seigneur pape, le suppliant

que, suivant le mandat apostolique, il se désistât du secours qu'il

accordait à l'hérésie et de ses attaques contre la chrétienté. Sur quoi,

plein de ruses et trompeur, il répondit frauduleusement qu'il

accomplirait volontiers tous les ordres du souverain pontife; mais, bien

qu'il promît toujours de s'y conformer de grand coeur, il ne voulut

pourtant rappeler les chevaliers qu'il avait laissés l'hiver précédent à

Toulouse pour faire la guerre aux Chrétiens, d'accord avec les gens de

cette ville et les autres hérétiques. Au rebours, il en fit passer de

nouveaux, rassemblant en outre dans ses possessions tous ceux qu'il

pouvait, et engageant même, comme nous l'avons entendu dire, une notable

partie de ses terres pour avoir de quoi tenir à gages gens qu'il

enverrait à l'appui des hérétiques contre les Croisés. Ô perfide

cruauté! ô cruelle perfidie! Car, bien qu'il levât des troupes autant

qu'il lui était possible dans le dessein de nous attaquer, il promettait

cependant d'obéir au mandat du seigneur pape touchant l'abandon des

hérétiques et des excommuniés, et l'injonction de nous laisser

tranquilles. Toutefois l'issue a démontré qu'il n'y a prudence ni calcul

qui vaillent contre le Seigneur.

[Note 155: À dix lieues d'Auch.]

Dans le même temps donc, le roi d'Arragon, accouchant enfin des projets

d'iniquité qu'il avait conçus contre Jésus-Christ et les siens, dépassa

les frontières suivi d'innombrables chevaliers et entra en Gascogne,

voulant, s'il se pouvait, rendre aux hérétiques et soumettre mettre à sa

domination tout le pays que nous avions conquis par la grâce de Dieu et

les efforts des Croisés; puis il marcha vers Toulouse, s'emparant,

chemin faisant, de plusieurs châteaux de Gascogne qui se rendirent à lui

par la peur qu'inspiraient ses armes. Que dirai-je? Il n'était bruit

dans toute la contrée que de l'arrivée du roi. La plus grande partie des

gens du pays s'en réjouissaient; un bon nombre apostasiaient et le reste

se disposait à en faire autant. L'impie, après avoir, à droite et à

gauche, passé par plusieurs castels, arriva devant Muret[156], château

noble, mais d'ailleurs assez faible, situé à trois lieues de Toulouse,

et qui, malgré ses minces fortifications, était pourtant défendu par

trente chevaliers et quelques gens de pied que le comte de Montfort y

avait laissés pour le garder, et qui, plus que tous autres, faisaient du

mal aux Toulousains. De là, étant venu à Toulouse, le roi rassembla les

habitans et autres hérétiques pour aller assiéger Muret.

[Note 156: À quatre lieues de Toulouse.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 77 / 144 题