Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.
L'an du Verbe incarné 1213, le noble comte de Montfort, ensemble
plusieurs barons et siens chevaliers, se réunirent à Castelnaudary en la
fête de la nativité du bienheureux Jean, ayant avec eux les deux prélats
susdits et quelques chevaliers étrangers. Or voulut le comte
très-chrétien, et il pria l'évêque d'Orléans qu'il fît son aîné
chevalier du Christ, et lui baillât la ceinture militaire, ce que le
vénérable évêque refusa très-long-temps de faire; mais cédant enfin aux
suppliques du comte et des nôtres, il acquiesça à leurs vives demandes.
Or, pour ce que Castelnaudary ne pouvait commodément contenir la
multitude des assistans, ayant déjà été détruit une ou deux fois, et
d'autant que la chaleur était grande, le comte fit dresser plusieurs
pavillons dans une belle plaine proche le château. Puis, le jour même de
la Saint-Jean, le vénérable évêque d'Orléans revêtit les habits
pontificaux pour célébrer la solennité de la messe dans une de ces
tentes, en présence des clercs et chevaliers qui devaient s'y réunir;
et, comme il était devant l'autel récitant le saint office, le comte
prenant son fils aîné Amaury par la main droite, et la comtesse le
tenant par la main gauche, ils approchèrent de l'autel et l'offrirent au
Seigneur, suppliant le prélat de le faire chevalier au service de
Jésus-Christ. Que dirai-je? aussitôt les évêques d'Orléans et d'Auxerre,
s'agenouillant devant l'autel, ceignirent l'enfant de la ceinture
militaire et entonnèrent en toute dévotion _Veni creator spiritus_. Ô
nouvelle manière de réception et non expérimentée jusqu'à ce jour! Qui
aurait pu, à ce spectacle, s'empêcher de pleurer? En cette façon et
suivant cet ordre le susdit enfant fut fait chevalier avec grande
solennité; après quoi le comte partant de Castelnaudary peu de jours
ensuite, suivi de son fils et des évêques, vint courir devant Toulouse,
prit quelques-uns des ennemis, et alla à Muret, où, près de lui, se
rendirent plusieurs nobles de Gascogne qu'il avait appelés, voulant
qu'ils fissent hommage à son jeune fils, comme ils firent. Quelques
jours après il quitta Muret et marcha en Gascogne avec Amaury, pour lui
en livrer la partie déjà conquise, et, qu'à l'aide de Dieu, il s'emparât
du reste. Pour ce qui est des évêques, ils restèrent à Muret, se
préparant à en partir le troisième jour et à s'en retourner chez eux, vu
qu'avec immense labeur et fortes dépenses, ils avaient louablement
accompli leur quarantaine en pélerinage, bien dignes en tous points
d'éloges et d'honneur. Sortant donc le troisième jour de Muret, ils
tendaient vers Carcassonne lorsque les Toulousains et autres ennemis de
la foi, voyant que notre comte gagnait, avec son fils, le pays de
Gascogne, et que les évêques, suivis des pélerins en leur compagnie,
revenaient en leurs quartiers, saisirent l'occasion d'agir à coup sûr,
et sortant en grande troupe de Toulouse, vinrent assiéger certains de
nos chevaliers. Or étaient-ce Pierre de Sissy, Simon de Lisesnes et
Robert de Sartes, plus quelques autres en petit nombre, lesquels, comme
nous l'avons dit plus haut, occupaient, près de Toulouse, une citadelle
assez faible et mal fortifiée, dont les ennemis poussèrent vivement le
siége, et où nos gens se défendirent de leur mieux. Toutefois, sentant
bientôt qu'ils n'étaient à même d'être secourus à temps, puisque le
comte avait tourné vers la Gascogne, et que les évêques et les pélerins
s'en revenaient en France, après dures extrémités et violentes angoisses
ils se rendirent, y mettant néanmoins la condition et garantie que les
Toulousains leur laisseraient la vie et les membres. N'oublions pas de
dire que les prélats, déjà rendus à Carcassonne, en apprenant la
position des nôtres, conseillèrent, avertirent et supplièrent les
pélerins de rebrousser chemin avec eux pour leur donner assistance. Ô
hommes en tout recommandables! ô gens de pleine vertu! Tous y
consentirent, et, sortant de Carcassonne, marchaient en hâte pour
secourir les assiégés; mais, en arrivant près de Castelnaudary, on leur
dit qu'ils étaient au pouvoir des ennemis, comme cela était réellement.
Ce qu'ayant ouï, ils revinrent en grande douleur vers Carcassonne,
tandis que les gens de Toulouse y conduisaient leurs prisonniers, où,
sur l'heure, ils les firent traîner par les places attelés à leurs
chevaux; et, pires que tous les infidèles ensemble, ne déférant à leurs
promesses ni à leurs sermens, ils les firent pendre tout dépecés à une
potence, bien qu'ils leur eussent donné caution de leurs vies et
membres. Ô façon horrible de trahison et de cruauté! Quant au noble
comte de Montfort, lequel, ainsi que nous l'avons rapporté, avait
conduit son fils en Gascogne, et, par l'aide de Dieu, y avait déjà
acquis beaucoup de châteaux et très-forts, à la nouvelle que les
Toulousains assiégeaient ses chevaliers, il laissa son fils en ces
parties et revint promptement à leur secours; mais avant d'arriver à
eux, ils étaient déjà pris et conduits à Toulouse.
Le roi, Pierre d'Arragon, avait, l'hiver passé, député à Rome, insinuant
par très-fausse suggestion au seigneur pape que le comte de Montfort
avait injustement ravi les terres du comte de Comminges, de Foix et de
Gaston de Béarn; il allait jusqu'à dire que ces trois hommes n'avaient
jamais été hérétiques, bien qu'il fût très-manifeste qu'ils avaient été
fauteurs de l'hérésie et combattu la sainte Église de tous leurs
efforts. Il enjôla le seigneur pape au point de lui persuader que les
affaires de la foi étaient consommées contre les hérétiques, eux étant
au loin mis en fuite et entièrement chassés du pays albigeois, et
qu'ainsi il était nécessaire qu'il révoquât pleinement l'indulgence
qu'il avait octroyée aux pélerins, et la transportât aux guerres contre
les païens d'Espagne ou au secours de la Terre-Sainte. Ô impiété inouïe
commise sous ombre même de piété! Or disait ainsi ce très-méchant
prince, non qu'il fût en souci des embarras et besoins de la sainte
Église, mais, ainsi qu'il l'a démontré par indices bien évidens, pour
étouffer et détruire en un moment la cause du Christ qui, après nombre
d'années, grands travaux et large effusion du sang chrétien, avait été
miraculeusement avancée en ces contrées. Néanmoins, le souverain
pontife, trop crédule aux perfides suggestions dudit roi, consentit
facilement à ses demandes, et écrivit au comte de Montfort, lui mandant
et ordonnant de rendre sans délai, aux comtes de Comminges, de Fois et à
Gaston de Béarn, gens très-scélérats et perdus, les terres que, par
juste jugement de Dieu, il avait enfin conquises, et par le secours des
Croisés. En outre, il révoqua l'indulgence accordée à ceux qui
marchaient contre les hérétiques, et, par suite, envoya en France son
légat, maître Robert de Corçon, Anglais de nation, muni de plusieurs
lettres et indulgences, pour prêcher activement et faire prêcher en
assistance du pays de Jérusalem; lequel légat, à son arrivée, exécutant
sa mission avec diligente sollicitude, commença à parcourir la France, à
tenir des conciles d'archevêques et d'évêques, à instituer des
prêcheurs, bref, par tous moyens, à travailler pour la Terre-Sainte. De
leur côté, les prédicateurs qui avaient jusque-là poussé les affaires de
la foi contre les Albigeois, reçurent de lui l'ordre d'y renoncer et de
la tourner à la croisade d'outre-mer; si bien qu'au jugement humain, le
saint négoce de la religion contre les pestiférés hérétiques fut presque
aboli. En effet, dans toute la France il n'y avait qu'un seul homme,
savoir, le vénérable évêque de Carcassonne, personnage d'exquise
sainteté, qui s'occupât de cette pieuse entreprise, courant de toutes
parts, et faisant tous ses efforts pour qu'elle ne tombât en oubli. Ces
choses étant dites par avance sur l'état des choses en France, revenons
à la suite de notre narration.
Des lettres apostoliques étant donc émanées de Rome, par lesquelles le
seigneur pape ordonnait au comte de Montfort de rendre les domaines des
trois nobles susdits, notre comte très-chrétien et les évêques du pays
albigeois lui envoyèrent l'évêque de Comminges, Guillaume, archidiacre
de Paris, un certain abbé de Clarac, homme non moins prudent que ferme,
deux clercs que le seigneur pape avait députés au comte de Montfort,
savoir, maître Théodise qui embrassait d'une merveilleuse affection les
affaires de la foi, et Pierre de Marc, anciennement notaire apostolique
et originaire du diocèse de Nîmes, lesquels tous arrivèrent en cour de
Rome. Ils la trouvèrent dure et très-mal disposée en leur endroit, vu
que les ambassadeurs du roi d'Arragon, dont quelques-uns y faisaient
séjour, avaient fait pencher de leur côté, par fausse suggestion, les
esprits de presque tous ceux qui la composaient. Enfin, après beaucoup
de peines, le seigneur pape, venant à mieux connaître la vérité, écrivit
au roi d'Arragon, et par l'entremise des envoyés du comte, des lettres
où il lui reprochait très-âprement d'avoir pris en sa garde et sous sa
protection les gens de Toulouse, aussi bien que les autres hérétiques,
lui enjoignant très-étroitement, en vertu du Saint-Esprit, de rompre
avec eux sans délai, et de ne leur accorder à l'avenir ni secours ni
faveur. De plus Sa Sainteté se plaignait par ses lettres de ce que le
roi d'Arragon, par diverses suppositions fausses, eût obtenu un mandat
apostolique pour la restitution des terres des comtes de Comminges, de
Foix et de Gaston de Béarn; à quelles causes il le révoquait comme
subreptice. Enfin il commandait, dans la même missive, aux susdits
nobles et aux citoyens de Toulouse, de donner satisfaction à Dieu et de
revenir à l'unité de l'Église, suivant le conseil et la volonté de
l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et de l'évêque
Foulques; ordonnant que, s'ils s'y refusaient, les peuples fussent
excités contre eux et leurs fauteurs par de nouvelles indulgences. Tel
était sommairement le contenu de ces lettres que nos envoyés
rapportèrent de Rome.
Cependant le noble comte de Montfort et ses compagnons étaient alors en
grande perplexité, presque seuls et quasi du tout désolés, vu qu'un
petit nombre seulement de pélerins venait de France à leur secours, si
même il en venait. En effet, comme nous l'avons déjà dit, les affaires
de la foi étaient presque entièrement oubliées par l'effet des nouvelles
prédications du légat que le seigneur pape avait envoyé en France pour
une croisade en la Terre-Sainte; de sorte que nuls à peu près ne se
croisaient plus contre les pestiférés hérétiques. En outre, le roi
Philippe, occupé aux guerres intestines qu'il avait alors à soutenir, ne
permettait point que les chevaliers qui s'étaient depuis long-temps
disposés à les combattre accomplissent leur voeu. Enfin, on disait dans
le pays albigeois, et le bruit commun courait déjà que le roi d'Arragon
rassemblait ses armées pour entrer fièrement sur nos terres et en
extirper entièrement les soldats du Christ. Le danger se représentant de
la sorte, notre comte envoya vers son fils, lequel était en Gascogne au
siége d'un château nommé Rochefort[155], lui mandant que, levant ce
siége, il vînt en diligence se joindre à lui; car il craignait que, si
le roi pénétrait en Gascogne avec ses troupes, il ne lui fût possible de
se saisir d'Amaury qui n'avait avec lui que très-peu de Français. Or le
miséricordieux Seigneur Jésus qui, dans les occasions, vient toujours au
secours des tribulations de ses serviteurs, fit en sorte que le fils
obéît à l'ordre de son père sans avoir à rougir d'un siége abandonné,
puisque la nuit même où il reçut les lettres du comte les ennemis
demandèrent à capituler et offrirent de rendre le château, plus environ
soixante prisonniers qu'ils y tenaient dans les fers, pourvu qu'on leur
permît de se retirer la vie sauve; ce qu'Amaury, fils du comte, ayant
accordé, vu l'urgente nécessité, il se porta en toute hâte vers son
père, après avoir laissé dans la place un petit nombre de chevaliers. En
ce temps, tout le peuple albigeois était en grand trouble et
incertitude, parce que les ennemis de la foi et les chevaliers du roi
d'Arragon sortirent de Toulouse où ils avaient long-temps séjourné,
parcoururent le pays et rôdèrent autour de nos châteaux, invitant les
indigènes à l'apostasie et à la révolte; à quoi passaient plusieurs
d'entre eux, sous la garantie du roi d'Arragon dont ils attendaient
impatiemment la venue: si bien que nous perdîmes plusieurs places
considérables et très-fortes. Vers le même temps, le noble comte de
Montfort et les évêques de l'Albigeois envoyèrent deux abbés vers le roi
d'Arragon pour lui remettre les lettres du seigneur pape, le suppliant
que, suivant le mandat apostolique, il se désistât du secours qu'il
accordait à l'hérésie et de ses attaques contre la chrétienté. Sur quoi,
plein de ruses et trompeur, il répondit frauduleusement qu'il
accomplirait volontiers tous les ordres du souverain pontife; mais, bien
qu'il promît toujours de s'y conformer de grand coeur, il ne voulut
pourtant rappeler les chevaliers qu'il avait laissés l'hiver précédent à
Toulouse pour faire la guerre aux Chrétiens, d'accord avec les gens de
cette ville et les autres hérétiques. Au rebours, il en fit passer de
nouveaux, rassemblant en outre dans ses possessions tous ceux qu'il
pouvait, et engageant même, comme nous l'avons entendu dire, une notable
partie de ses terres pour avoir de quoi tenir à gages gens qu'il
enverrait à l'appui des hérétiques contre les Croisés. Ô perfide
cruauté! ô cruelle perfidie! Car, bien qu'il levât des troupes autant
qu'il lui était possible dans le dessein de nous attaquer, il promettait
cependant d'obéir au mandat du seigneur pape touchant l'abandon des
hérétiques et des excommuniés, et l'injonction de nous laisser
tranquilles. Toutefois l'issue a démontré qu'il n'y a prudence ni calcul
qui vaillent contre le Seigneur.
[Note 155: À dix lieues d'Auch.]
Dans le même temps donc, le roi d'Arragon, accouchant enfin des projets
d'iniquité qu'il avait conçus contre Jésus-Christ et les siens, dépassa
les frontières suivi d'innombrables chevaliers et entra en Gascogne,
voulant, s'il se pouvait, rendre aux hérétiques et soumettre mettre à sa
domination tout le pays que nous avions conquis par la grâce de Dieu et
les efforts des Croisés; puis il marcha vers Toulouse, s'emparant,
chemin faisant, de plusieurs châteaux de Gascogne qui se rendirent à lui
par la peur qu'inspiraient ses armes. Que dirai-je? Il n'était bruit
dans toute la contrée que de l'arrivée du roi. La plus grande partie des
gens du pays s'en réjouissaient; un bon nombre apostasiaient et le reste
se disposait à en faire autant. L'impie, après avoir, à droite et à
gauche, passé par plusieurs castels, arriva devant Muret[156], château
noble, mais d'ailleurs assez faible, situé à trois lieues de Toulouse,
et qui, malgré ses minces fortifications, était pourtant défendu par
trente chevaliers et quelques gens de pied que le comte de Montfort y
avait laissés pour le garder, et qui, plus que tous autres, faisaient du
mal aux Toulousains. De là, étant venu à Toulouse, le roi rassembla les
habitans et autres hérétiques pour aller assiéger Muret.
[Note 156: À quatre lieues de Toulouse.]