CHAPITRE LXIX.

Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume son frère,

évêque d'Auxerre, prirent la croix.

En ce temps-là, Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque

d'Auxerre, hommes louables en toutes choses et bien fermes, deux grandes

lumières de l'Église gallicane en ce siècle, autant dire les plus

grandes, et de plus frères germains selon la chair, avaient pris la

croix contre les hérétiques; lesquels prélats, voyant la foule des

Croisés s'arrêter en France, et sachant que les affaires de la foi

étaient d'autant plus en péril que ses ennemis, enhardis par l'inaction

des pélerins, montraient les cornes plus fièrement encore que par le

passé, rassemblèrent le plus de chevaliers qu'ils purent, et se mirent

en route d'une ferveur d'esprit et vertu admirables, prêts à employer

non seulement leurs biens, mais encore à s'exposer, s'il le fallait,

eux-mêmes aux dangers et à la mort pour le service de Jésus-Christ.

Faisant donc diligence, ces hommes remplis de Dieu vinrent droit à

Carcassonne, et, par leur arrivée, réjouirent bien fort le noble comte

de Montfort et le petit nombre de ceux qui étaient avec lui. Or lesdits

évêques trouvèrent les nôtres en un château près de Carcassonne, nommé

Fanjaux, où ils séjournèrent peu de jours; après quoi ils se rendirent,

avec le comte, au château de Muret près de Toulouse, dont nous avons

fait mention ci-dessus. De là ils coururent jusque devant Toulouse pour

harceler plus vivement leurs ennemis et ceux du Christ; mais un certain

homme d'armes, nommé Alard d'Estrepi, et quelques autres qui ne

s'étaient pas assez bien portés aux affaires de la foi, ne voulurent

aller avec eux. Sur quoi le comte, qui n'avait assez de monde pour

pouvoir faire le siége de Toulouse ou de toute autre place de même

force, se décida de faire souvent des courses devant cette ville avec

les troupes qu'il avait pour détruire les forteresses des environs,

lesquelles étaient nombreuses et fortes, pour déraciner les arbres,

extirper les vignes et ruiner les moissons dont le temps approchait; ce

qu'il fit comme il se l'était proposé, ayant toujours en sa compagnie

les susdits évêques qui s'exposaient chaque jour aux pénibles travaux de

la guerre pour le service de Dieu, faisaient en outre à leurs frais

d'amples largesses aux chevaliers qui combattaient avec eux pour la

cause, rachetaient les captifs, et remplissaient avec sollicitude, comme

très-saints personnages qu'ils étaient, les autres offices d'une

libérale et pieuse vertu. Au demeurant, comme nous ne pourrions

rapporter en détail tout ce qui fut fait alors, disons en peu de mots

que les nôtres renversèrent en peu de jours dix-sept citadelles et

détruisirent la plus grande partie des arbres, des vignes et des

moissons autour de Toulouse. Ni faut-il taire que, durant que les nôtres

caracolaient ainsi devant cette ville, les habitans et les routiers qui

s'y étaient renfermés, en nombre double de nos gens, faisaient

fréquentes sorties et les attaquaient de loin, mais prenaient la fuite

chaque fois que les Croisés voulaient les charger. Il y avait près de

Toulouse une certaine citadelle, assez faible du reste et mal fortifiée,

que quelques-uns de nos chevaliers, savoir Pierre de Sissy, Simon de

Lisesnes et Robert de Sartes, lesquels, dès le commencement de la

guerre, en avaient supporté les fatigues, prièrent le comte de leur

abandonner, pour que, s'y postant à demeure, ils courussent le pays et

infestassent sans relâche la cité toulousaine; ce que le comte, bien que

malgré lui, leur accorda, vaincu par leurs instances.

Aux environs de la fête de la nativité du bienheureux Jean-Baptiste,

Montfort voulut que son aîné, Amaury, fût fait chevalier, et il ordonna,

sur l'avis des siens, que la cérémonie fût célébrée le jour de cette

fête, à Castelnaudary, entre Toulouse et Carcassonne. Tandis qu'il

disposait ces choses, Gui, son frère germain, était occupé au siége d'un

certain château, dit Puycelsi[154], au diocèse albigeois, d'où il partit

et vint rejoindre le comte son frère, lequel se rendait vitement à

Castelnaudary par la route susdite, attendu que la Saint-Jean

approchait, avec ses barons et chevaliers. Et nous a semblé bon de

rapporter en quelle manière le jeune Amaury fut fait soldat du Christ,

comme étant chose nouvelle et du tout inouïe.

[Note 154: À six lieues de Montauban.]

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 76 / 144 题