Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume son frère,
évêque d'Auxerre, prirent la croix.
En ce temps-là, Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque
d'Auxerre, hommes louables en toutes choses et bien fermes, deux grandes
lumières de l'Église gallicane en ce siècle, autant dire les plus
grandes, et de plus frères germains selon la chair, avaient pris la
croix contre les hérétiques; lesquels prélats, voyant la foule des
Croisés s'arrêter en France, et sachant que les affaires de la foi
étaient d'autant plus en péril que ses ennemis, enhardis par l'inaction
des pélerins, montraient les cornes plus fièrement encore que par le
passé, rassemblèrent le plus de chevaliers qu'ils purent, et se mirent
en route d'une ferveur d'esprit et vertu admirables, prêts à employer
non seulement leurs biens, mais encore à s'exposer, s'il le fallait,
eux-mêmes aux dangers et à la mort pour le service de Jésus-Christ.
Faisant donc diligence, ces hommes remplis de Dieu vinrent droit à
Carcassonne, et, par leur arrivée, réjouirent bien fort le noble comte
de Montfort et le petit nombre de ceux qui étaient avec lui. Or lesdits
évêques trouvèrent les nôtres en un château près de Carcassonne, nommé
Fanjaux, où ils séjournèrent peu de jours; après quoi ils se rendirent,
avec le comte, au château de Muret près de Toulouse, dont nous avons
fait mention ci-dessus. De là ils coururent jusque devant Toulouse pour
harceler plus vivement leurs ennemis et ceux du Christ; mais un certain
homme d'armes, nommé Alard d'Estrepi, et quelques autres qui ne
s'étaient pas assez bien portés aux affaires de la foi, ne voulurent
aller avec eux. Sur quoi le comte, qui n'avait assez de monde pour
pouvoir faire le siége de Toulouse ou de toute autre place de même
force, se décida de faire souvent des courses devant cette ville avec
les troupes qu'il avait pour détruire les forteresses des environs,
lesquelles étaient nombreuses et fortes, pour déraciner les arbres,
extirper les vignes et ruiner les moissons dont le temps approchait; ce
qu'il fit comme il se l'était proposé, ayant toujours en sa compagnie
les susdits évêques qui s'exposaient chaque jour aux pénibles travaux de
la guerre pour le service de Dieu, faisaient en outre à leurs frais
d'amples largesses aux chevaliers qui combattaient avec eux pour la
cause, rachetaient les captifs, et remplissaient avec sollicitude, comme
très-saints personnages qu'ils étaient, les autres offices d'une
libérale et pieuse vertu. Au demeurant, comme nous ne pourrions
rapporter en détail tout ce qui fut fait alors, disons en peu de mots
que les nôtres renversèrent en peu de jours dix-sept citadelles et
détruisirent la plus grande partie des arbres, des vignes et des
moissons autour de Toulouse. Ni faut-il taire que, durant que les nôtres
caracolaient ainsi devant cette ville, les habitans et les routiers qui
s'y étaient renfermés, en nombre double de nos gens, faisaient
fréquentes sorties et les attaquaient de loin, mais prenaient la fuite
chaque fois que les Croisés voulaient les charger. Il y avait près de
Toulouse une certaine citadelle, assez faible du reste et mal fortifiée,
que quelques-uns de nos chevaliers, savoir Pierre de Sissy, Simon de
Lisesnes et Robert de Sartes, lesquels, dès le commencement de la
guerre, en avaient supporté les fatigues, prièrent le comte de leur
abandonner, pour que, s'y postant à demeure, ils courussent le pays et
infestassent sans relâche la cité toulousaine; ce que le comte, bien que
malgré lui, leur accorda, vaincu par leurs instances.
Aux environs de la fête de la nativité du bienheureux Jean-Baptiste,
Montfort voulut que son aîné, Amaury, fût fait chevalier, et il ordonna,
sur l'avis des siens, que la cérémonie fût célébrée le jour de cette
fête, à Castelnaudary, entre Toulouse et Carcassonne. Tandis qu'il
disposait ces choses, Gui, son frère germain, était occupé au siége d'un
certain château, dit Puycelsi[154], au diocèse albigeois, d'où il partit
et vint rejoindre le comte son frère, lequel se rendait vitement à
Castelnaudary par la route susdite, attendu que la Saint-Jean
approchait, avec ses barons et chevaliers. Et nous a semblé bon de
rapporter en quelle manière le jeune Amaury fut fait soldat du Christ,
comme étant chose nouvelle et du tout inouïe.
[Note 154: À six lieues de Montauban.]