Comment Louis, fils du roi de France, prit la croix et amena
beaucoup d'autres à la prendre avec lui.
L'an de l'incarnation du Seigneur 1212[153], au mois de février, Louis,
fils du roi de France, jeune homme d'une grande douceur et d'un
excellent caractère, prit la croix contre les hérétiques. Sur quoi un
nombre infini de chevaliers, animés par son exemple et par leur amour
pour lui, revêtirent ce signe de la foi vivifiante. Et fut le roi de
France grandement marri en apprenant que son fils s'était croisé. Mais
il n'entre pas dans notre propos d'exposer la cause d'une telle douleur.
Quoi qu'il en puisse être, le roi tint, le 1er jour de carême, une
assemblée générale dans la ville de Paris, pour ordonner du dessein de
son fils, et pour savoir ceux qui iraient avec lui, combien et quels ils
seraient. Or se trouvaient alors à Paris les évêques de Toulouse et de
Carcassonne, personnages d'entière sainteté, lesquels étaient pour lors
venus en France afin d'avancer les affaires de la foi contre les
pestiférés hérétiques. De son côté, le roi d'Arragon, qui portait à ces
mêmes affaires tout l'empêchement qu'il pouvait, députa au roi Philippe
l'évêque de Barcelone et quelques chevaliers avec lui, à deux causes,
savoir, la première, pour que ledit roi lui donnât sa fille en mariage,
attendu qu'il voulait répudier sa légitime épouse, fille de Guillaume de
Montpellier, qu'il avait même déjà répudiée autant qu'il était en lui;
pourquoi celle-ci s'était approchée du seigneur pape, se plaignant que
son mari la repoussait injustement, et, par suite, le souverain pontife
ayant pris pleine connaissance de la vérité, rendit sentence contre le
roi, confirmant son mariage avec cette même reine. L'intention de
Pierre, en demandant la fille du roi de France, était de se l'attacher
par cette alliance, et d'éloigner son coeur de l'amour de la foi
catholique et de l'assistance du comte de Montfort; mais ses envoyés,
voyant qu'il était déjà manifeste et public à la cour de Philippe que le
seigneur pape avait confirmé le mariage du roi et de la reine d'Arragon,
n'osèrent faire mention de celui qu'ils venaient solliciter. Quant au
second motif de leur mission, le voici: leur maître communiquant
tout-à-fait et ouvertement avec les hérétiques excommuniés, avait pris
en sa garde et sous sa protection la ville de Toulouse, qui fut de
longue date et était encore un réceptacle et la lanterne des hérétiques,
de même que ces méchans et leurs fauteurs; et commettant impiété sous
apparence de pitié, il travaillait de tout son pouvoir à ce que la
dévotion des pélerins prît un terme, et à ce que le zèle des Croisés se
refroidît, voulant que ladite ville et quelques châteaux circonvoisins
qui combattaient encore la chrétienté restassent intacts, pour être
ensuite à même de détruire et anéantir entièrement tout le saint négoce
de la foi. À cette fin, il avait envoyé au roi de France, à la comtesse
de Champagne et à beaucoup d'autres personnages, des lettres scellées du
sceau d'un grand nombre d'évêques de son royaume, dans lesquelles le
seigneur pape montrait l'intention de révoquer l'indulgence qu'il avait
accordée contre les Albigeois, et que Pierre faisait publier en France
pour éloigner tous les esprits du pélerinage au pays de Provence. Ayant
dit ce peu de mots de sa malice, retournons à notre propos.
[Note 153: En 1213. C'est, selon notre auteur même, à l'époque du
concile de Lavaur que le roi d'Arragon envoya ses ambassadeurs à Rome,
puisque les députés de ce concile vers le pape le trouvèrent déjà
_circonvenu_ par les siens. Or, ceux qu'il envoya à la cour de Philippe
y notifièrent, dit-il, les lettres qu'il avait _surprises_ à Innocent
III. Ce fut donc en 1213.]
L'évêque de Barcelone et autres envoyés du roi d'Arragon, lesquels
étaient venus pour tâcher d'empêcher qu'on ne se croisât contre les
hérétiques, voyant que Louis, fils du roi de France, et un grand nombre
de nobles, avaient pris la croix, n'osèrent même sonner mot du motif de
l'ambassade relativement au pélerinage contre les Albigeois. Si bien
donc que ne faisant rien des choses qui les avaient amenés, ils
revinrent vers leur maître, tandis que le roi de France qui, comme nous
l'avons dit, avait convoqué ses barons à Paris, disposait tout pour le
départ de son fils et des autres qui s'étaient croisés avec lui, et en
fixait le jour à l'octave de la résurrection du Seigneur. Que dirai-je?
la joie et l'enthousiasme furent extrêmes parmi les Chrétiens; la
douleur des hérétiques et leurs craintes furent d'autant bien grandes.
Mais, hélas! bientôt après nos chants d'allégresse se changèrent en
deuil; le deuil des ennemis devint joie, car l'antique ennemi du genre
humain, le diable, sentant que les affaires du Christ étaient quasi à
leur terme par les efforts et l'industrie des Croisés, inventa un nouvel
artifice pour nuire à l'Église, et voulut empêcher que ce qui le fâchait
n'arrivât à une heureuse issue. Il suscita donc au roi de France tant
de guerres et de si grandes occupations, qu'il lui fallut retarder
l'exécution du religieux projet de son fils et des Croisés.