CHAPITRE LXVII.

Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort par féciaux.

Quelques jours ensuite, ledit roi envoya au comte, par ses hérauts, des

lettres dans lesquelles il était dit qu'il le défiait, et qui

contenaient toute espèce de menaces. Néanmoins, notre comte, bien que le

roi lui fît défi avec tant de superbe, ne voulut endommager en rien les

terres du roi, d'où lui venait pourtant chaque jour beaucoup de mal à

lui-même et très-notable préjudice, puisque les Catalans pénétraient

dans nos possessions et les dévastaient autant qu'il leur était

possible. Peu de jours après, il députa vers le roi Lambert de Turey,

vaillant chevalier et discret, qu'il chargea de lui demander ce qu'il

devait croire touchant le défi que ses gens lui avaient apporté, lui

mandant en outre qu'il n'avait jamais commis forfaiture envers lui, et

qu'il était prêt à lui rendre tout légitime office de bon vassal. Il lui

offrait de plus, au cas où il se plaindrait relativement aux domaines

des hérétiques qu'il avait acquis par le secours des Croisés, et au

commandement du souverain pontife, de s'en rapporter au jugement du

seigneur pape, ou à celui du seigneur archevêque de Narbonne, légat du

siége apostolique; même il remit au susdit chevalier des lettres qu'il

lui ordonna de présenter au roi, si celui-ci jugeait devoir persévérer

dans son obstination, et dont voici le contenu. Le comte écrivait au

roi, sans salutation aucune, lui signifiant que puisqu'il persistait

dans son obstination et ses défis, après tant d'offres à lui faites de

paix et de juste satisfaction, il le défiait à son tour, disant que

dorénavant il ne lui serait tenu par nul droit de service, et qu'avec

l'aide de Dieu, il se défendrait tant contre lui que contre les autres

ennemis de l'Église. Lambert venant donc vers le roi, expliqua par

ordre, avec soin et attention, en sa présence et celle d'un grand nombre

de barons de ses terres, tout ce que le comte lui avait mis à la bouche;

et comme le roi, toujours obstiné, rejetait toute espèce de composition,

et ne voulait revenir sur le défi qu'il avait envoyé au comte, soudain

notre envoyé présenta les lettres de Montfort à ce sujet, lesquelles

furent lues en assemblée générale, tant du roi que de ses barons, et

dont la teneur bien comprise mit en grande fureur le roi et les siens.

Puis, ayant fait sortir l'envoyé du comte, et le mettant sous bonne

garde, l'Arragonais demanda conseil aux autres sur ce qu'il devait faire

de cedit messager: sur quoi, quelques-uns de ses barons furent d'avis

qu'il envoyât au comte, lui mandant et ordonnant qu'il vînt lui-même en

sa cour pour lui rendre ce qu'il lui devait comme à son seigneur,

ajoutant que, s'il s'y refusait, ils jugeaient Lambert digne de mort. Le

lendemain, celui-ci se présenta de nouveau devant le roi, et répéta

soigneusement ce qu'il avait dit la veille au nom du comte, s'offrant

même avec audace à défendre en combat singulier, et dans la cour même du

roi, la loyauté de son seigneur, au cas où quelques-uns des chevaliers

d'Arragon voudraient soutenir que notre comte eût injustement offensé le

roi, ou lui eût jamais manqué en la foi promise. Mais nul n'osant

l'attaquer, et tous pourtant s'écriant avec emportement contre lui, il

fut enfin renvoyé par le roi à la prière de quelques-uns de ses

chevaliers, dont il était un peu connu, et retourna vers le comte, après

avoir couru maintes fois péril de sa vie. Dès lors, ledit roi, qui par

le passé avait déjà persécuté le comte du Christ, mais en secret

seulement, commença de le gêner en tout et de le poursuivre

ouvertement.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 74 / 144 题