Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, et eut une entrevue
avec le comte Simon et le légat du siége apostolique.
Aux environs de la fête des rois[150], le roi d'Arragon, Pierre, lequel
voulait grandement mal à la cause de l'Église, vint à Toulouse et y
recruta chevaliers parmi les excommuniés et les hérétiques. Il manda
toutefois à l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et au
comte de Montfort, qu'il voulait conférer avec eux et traiter de paix et
composition entre ledit comte et les ennemis de la foi. Il fut donc
assigné pour cette entrevue, et de mutuel consentement, un jour et un
endroit entre Toulouse et Lavaur, où, arrivés que nous fûmes au lieu du
concile, le roi se prit à prier l'archevêque de Narbonne et les prélats
de restituer leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Comminges, de
Foix et à Gaston de Béarn. Mais ledit archevêque lui répondit qu'il eût
à rédiger par écrit toutes ses demandes, et à les envoyer écrites et
scellées aux évêques dans la ville de Lavaur. En outre le roi, après
avoir grandement amadoué notre comte, son frère et ses fils, le pria
que, pendant huit jours, il se désistât de mal faire à ses ennemis. À
quoi ce très-noble personnage et tout plein de courtoisie: «Je ne me
désisterai, dit-il, de mal faire; mais, par révérence envers vous, je
cesserai de faire bien durant ces huit jours.» Pareillement, le roi
promit, au nom des ennemis, que, pendant le temps de la conférence, ils
n'attaqueraient les nôtres; ce qui n'empêcha pas que ces hommes sans
foi, quand ils surent que nous étions assemblés, commencèrent à courir
sur nos terres du côté de Carcassonne (bien qu'ils nous eussent assurés
du contraire par l'entremise du roi d'Arragon), y portant le ravage et
tuant beaucoup des nôtres. Ô fraude scélérate!
[Note 150: En 1213.]
Trois jours après que le roi fut parti du lieu de la conférence pour se
rendre à Toulouse, il écrivit ses demandes aux archevêques et évêques
dans la teneur qui suit:
«Demandes du roi des Arragonais aux prélats réunis en concile dans la
ville de Lavaur.»
«Pour autant qu'on enseigne que notre très-sainte mère l'Église a non
seulement des paroles, mais aussi des châtimens, son dévot fils, Pierre,
par la miséricorde de Dieu, roi d'Arragon, pour Raimond, comte de
Toulouse, lequel désire retourner au giron de notredite mère l'Église,
requiert humblement de votre sainteté et la prie instamment, pour qu'en
donnant satisfaction personnelle de tous excès quelconques, selon qu'il
aura paru convenir à l'Église elle-même, ainsi que des dommages et torts
apportés aux diverses églises et aux prélats, suivant ce que la clémence
de cette sainte mère jugera devoir enjoindre audit comte, il soit, par
grâce et miséricordieusement rétabli dans ses possessions et autres
choses qu'il a perdues; que si, par cas, l'Église, en punition des
fautes du comte, ne voulait entendre à la demande du roi, il requiert et
prie pour le fils comme pour le père, en telle sorte cependant que
celui-ci n'en rende pas moins personnelle satisfaction pour tout excès
commis, soit en marchant aux frontières des Sarrasins avec chevaliers
pour secourir les Chrétiens, soit en allant outre-mer, selon ce que
l'Église décidera être le mieux expédient; quant à l'enfant, qu'il soit
tenu en sa terre sous garde bien diligente et surveillance très-fidèle,
en l'honneur de la sainte Église romaine, jusqu'à tant que signes
manifestes se fassent voir chez lui de bonne nature et généreuse.»
«Et parce que le comte de Comminges ne fut oncques hérétique ni
défenseur d'iceux, ains plutôt qu'il les a combattus; et d'autant qu'il
est dit avoir perdu des domaines pour avoir assisté son seigneur et
cousin le comte de Toulouse, demande encore ledit roi, et prie pour lui
comme pour un sien vassal, que restitution lui soit octroyée de ses
domaines, sauf, pareillement, telle satisfaction que lui commandera
l'Église, s'il semble qu'il ait manqué en quelque point.»
«_Item_, le comte de Foix, vu qu'il n'est ni ne fut hérétique, ledit roi
demande pour lui, et prie comme pour son parent bien aimé, auquel sans
honte il ne peut faillir, ni justement en tel besoin, qu'en sa faveur
et par révérence pour lui il soit réintégré dans ses choses; moyennant
toutefois qu'il satisfera à l'Église en tout et pour tout ce en quoi la
clémence de cette bonne mère jugera qu'il s'est rendu coupable.
«_Item_, pour Gaston de Béarn, son vassal, demande le susdit roi et prie
affectueusement qu'il soit rétabli dans ses terres et féauté des siens
vassaux, d'autant plus qu'il est prêt à obéir et se soumettre aux ordres
de l'Église devant juges non suspects, si d'aventure ne nous est
loisible ouïr sa cause et l'expédier.
«Au demeurant, pour tout ce qui précède, ledit roi a cru qu'il fallait
invoquer miséricorde plutôt que jugement, adressant à votre clémence ses
clercs et ses barons, et tenant pour ratifié sur les points ci-contenus
quoi que ce soit qu'ordonnerez avec eux; suppliant qu'en ce fait
daigniez user d'une telle circonspection et diligence que le secours des
susdits barons et du comte de Montfort puisse être bientôt donné aux
affaires de la chrétienté dans le pays d'Espagne, pour l'honneur de Dieu
et l'agrandissement de notre sainte mère l'Église.
«Donné à Toulouse, le 17e jour avant les calendes de février.»
_Réponse du Concile._
«À l'illustre et très-cher en Jésus-Christ, Pierre, par la grâce de
Dieu, roi des Arragonais et comte des Barcelonnais, le concile réuni à
Lavaur, salut et sincère affection dans le Seigneur. Nous avons vu les
pétitions et pièces que votre royale sérénité nous a adressées pour le
Comte de Toulouse et son fils, les comtes de Foix, de Comminges, et le
noble homme Gaston de Béarn, dans lesquelles lettres, entre autres
choses, vous vous dites un dévot fils de l'Église: pour quoi nous
rendons actions de grâces au Seigneur Jésus-Christ et à votre grandeur
royale, et en tout ce que nous pourrons faire selon Dieu nous admettrons
affectueusement vos prières, à cause de ce mutuel amour que notre sainte
mère l'Église romaine vous porte, à ce que nous voyons, et vous à elle,
non moins que par révérence pour votre Excellence royale. Quant à ce que
vous demandez et priez à l'égard du comte de Toulouse, nous avons cru
devoir répondre à votre royale sérénité que ce qui touche la cause du
comte et de son fils, laquelle dépend du fait de son père, n'a, par
autorité supérieure, été du tout laissé à notre décision, vu que ledit
comte de Toulouse a fait, sous forme certaine, commettre son affaire par
le seigneur pape à l'évêque de Riez et à maître Théodise; à quel sujet,
comme nous croyons, vous gardez en fraîche mémoire combien de grâces et
pour grandes le seigneur pape accorda audit comte après ses nombreux
excès; pareillement quelle faveur le vénérable archevêque de Narbonne,
légat du siége apostolique, et pour lors abbé de Cîteaux, fit il y a
déjà deux ans, si nous nous en souvenons bien, au même comte, sur votre
intercession et en considération de vos prières. En effet, le légat
consentait à ce qu'il conservât intactes et tout entières ses
seigneuries et propriétés, et que lui demeurassent aussi dans leur
intégrité les droits qu'il avait sur les châteaux des autres hérétiques
qui faisaient partie de son fief, sans alberge, quête ni chevauchée; en
outre, pour ce qui est des châteaux qui appartenaient aux autres
hérétiques et n'étaient de son fief, lesquels ce comte disait monter à
cinquante, le légat voulait bien encore que la quatrième partie, voire
la troisième, tombât en sa possession[151]. Toutefois, méprisant cette
grande grâce du seigneur pape, du susdit légat et de l'Église de Dieu,
le comte allant droit contre tous les sermens qu'il avait anciennement
prêtés aux mains des légats, ajoutant iniquité sur iniquité, crime sur
crime, mal sur mal, a attaqué l'Église de Dieu et a porté grandement
dommage à la chrétienté, traitant et s'alliant avec les hérétiques et
routiers, si bien qu'il s'est rendu indigne de toutes faveurs et de tous
bienfaits. Quant à ce que vous demandez pour le comte de Comminges, nous
avons jugé devoir en cette façon vous répondre sur ce point, savoir,
qu'il nous a été donné à tenir pour certain que, comme il eut, après
nombre d'excès et violations de serment, contracté alliance avec les
hérétiques et leurs fauteurs, et, d'accord avec ces pestiférés, combattu
l'Église, bien qu'il n'eût jamais été lésé en rien, bien qu'ensuite il
ait été soigneusement admonesté de se déporter de tels actes, et,
revenant au coeur de l'Église, de se réconcilier à l'unité catholique,
néanmoins cedit comte a persévéré dans sa méchanceté; en sorte qu'il est
retenu dans les liens de l'excommunication et de l'anathême. Même,
dit-on, le comte de Toulouse a certifié maintes et maintes fois que ce
fut le comte de Comminges qui le poussa à la guerre; d'où il suit que
cedit comte fut en cela l'auteur des maux qu'elle a causés en si grand
nombre à l'Église. Cependant s'il se montrait tel qu'il méritât le
bienfait de l'absolution, après qu'elle lui serait accordée et qu'il
aurait le droit d'ester en jugement, l'Église ne lui déniera justice au
cas où il aurait quelque plainte à former.
[Note 151: Ceci ne s'accorde point avec ce que l'auteur a dit sur le
même objet, chapitre XLIII.]
«En outre, votre Grandeur royale demande pour le comte de Foix. À quoi
nous répondrons qu'il est constant à son sujet que, depuis long-temps,
il a été receleur des hérétiques, d'autant qu'il n'est douteux qu'il
faille nommer ainsi ceux qui s'appellent _croyans_. Le même comte, après
ses excès multipliés, après tous ses sermens, le rapt des personnes et
des biens, la capture des clercs et leur détention dans les cachots
(pour quoi et beaucoup d'autres causes il a été frappé du couteau
d'anathême), voire après la grâce que le susdit légat lui avait octroyée
en faveur de votre intercession, a fait un sanglant carnage des Croisés
qui, dans leur pauvreté et simplicité pieuses, marchaient au service de
Dieu contre les hérétiques de Lavaur. Pourtant quelle était cette grâce
et combien grande, c'est ce dont votre royale Grandeur se souvient bien,
à ce que nous pouvons croire, puisque c'était à sa prière que le légat
offrit composition à ce comte; et si cette composition ne fut faite,
c'est qu'il ne l'a voulu. Il existe en effet des lettres adressées au
comte de Montfort et scellées de votre sceau royal, lesquelles
contiennent la clause suivante: «Nous vous disons de plus que si le
comte de Foix ne veut se tenir à cette décision, et que par suite vous
n'écoutiez point les prières que nous ferions pour lui, nous ne
cesserons pour cela d'être en paix avec vous.» Toutefois si cedit comte
fait en sorte d'obtenir le bénéfice de l'absolution, et qu'après en
avoir mérité la grâce, il se plaigne en quelque point, l'Église ne lui
déniera justice.
«Vous demandez encore et priez pour Gaston de Béarn qu'il soit rétabli
dans ses domaines et féauté des siens vassaux. Sur quoi nous vous
répondrons, pour ne rien dire actuellement d'autres nombreux griefs, ou
plutôt innombrables, portés contre lui, qu'allié du moins aux hérétiques
et à leurs fauteurs ou défenseurs contre l'Église et les Croisés, il est
persécuteur très-notoire des églises et des membres du clergé. Il a été
au secours des Toulousains au siége de Castelnaudary; il a près de lui
l'assassin de frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique; il
a long-temps retenu en sa compagnie des routiers, et les y tient encore.
L'an passé, il les a introduits dans l'église cathédrale d'Oléron, où,
ayant coupé la corde qui soutenait la custode du saint Sacrement, ils
firent tomber à terre le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel,
chose horrible même à dire seulement, fut répandu sur le pavé. De plus,
en infraction de ses sermens, il a usé de violence envers les clercs:
pour quoi et plusieurs autres raisons que nous taisons présentement, il
a été enchaîné dans les liens de l'excommunication et de l'anathême.
Néanmoins, s'il donnait satisfaction à l'Église autant qu'il le doit, et
s'il obtenait le bénéfice de l'absolution, on ferait droit à ses
plaintes, au cas qu'il en eût quelqu'une à présenter. En effet, sans
cette condition, il ne serait convenable à votre royale majesté,
très-illustre prince, d'intercéder pour les susdits, tous excommuniés;
et pour nous, n'oserions répondre d'autre sorte sur tels faits et telles
personnes. À cette cause, admonestons et exhortons en Dieu votre
sérénité royale qu'elle daigne avoir en mémoire l'honneur que vous fit
le siége apostolique[152] et celui qu'elle fait actuellement à votre
illustre beau-frère le roi de Sicile, de même que ce qu'avez promis au
seigneur pape lors de votre sacre, et les commandemens qu'en avez reçus.
Nous prions le ciel qu'il vous conserve long-temps pour l'honneur de
Dieu et de la sainte Église romaine. Que si, par cette réponse de nous,
n'était votre royale Majesté bien satisfaite, nous aurons soin de
communiquer le tout au seigneur pape pour la révérence et grâce que nous
vous portons.
[Note 152: Pierre avait été couronné roi par le pape le 11 novembre
1204.]
«Donné à Lavaur, le quinzième jour avant les calendes de février.»
Le roi d'Arragon, oyant les réponses de nos prélats, voyant du tout
refusées les demandes qu'il avait faites, et qu'il ne pouvait conduire
ses voeux à bonne issue, inventa une autre manière de tromperie. Il
envoya donc des exprès aux évêques, leur mandant et les priant qu'ils
engageassent le comte de Montfort à donner trève au Toulousain et autres
ennemis de la foi chrétienne jusqu'à la Pentecôte prochaine ou du moins
jusqu'à Pâques: ce dont nos prélats ayant connaissance, ils prirent
garde que le roi ne demandait cela pour autre chose sinon pour que la
nouvelle de la suspension d'armes vînt jusqu'en France, et que par là se
refroidît la dévotion des Croisés. Par ainsi, ils rejetèrent cette
pétition comme ils avaient fait les premières. Au demeurant, comme il
serait trop long de rapporter par ordre tout ce que ledit roi écrivit,
et crurent les nôtres devoir lui répondre, disons en peu de mots que son
intention était uniquement de travailler à ce que le comte de Toulouse
et autres ennemis de la religion chrétienne fussent réintégrés dans
leurs possessions, ou du moins qu'ils obtinssent une trève de nous, pour
le motif ci-dessus expliqué. Mais les nôtres, gens bien avisés et
persévérans, ne voulurent rendre les terres, ni donner relâche aux
traîtres. Sur quoi le roi, voyant qu'il n'avait pu rien gagner, au grand
détriment de son renom et honneur, déclara qu'il prenait sous sa
protection les excommuniés et les domaines qu'ils tenaient encore;
voire, pour pallier un peu sa malice, il appela comme d'abus au siége
apostolique. Nos prélats toutefois ne déférèrent nullement à cet appel,
pour autant qu'il était, pour causes sans nombre, frivole et sans vertu.
Seulement l'archevêque de Narbonne, légat du saint-siége, adressa au roi
la lettre suivante:
«Au très-illustre seigneur Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Arragon,
frère Arnauld, par la miséricorde divine, archevêque de Narbonne, légat
du siége apostolique, salut en charité de coeur et par les entrailles de
Jésus-Christ. Nous avons appris, non sans grande émotion et amertume
d'esprit, que vous vous disposez à prendre sous votre protection et
garde, et à défendre contre l'armée du Christ la cité de Toulouse et le
château de Montauban, ensemble les terres abandonnées à Satan, à cause
du crime d'hérésie et moult autres forfaits bien horribles, séparées de
toute communion avec notre mère l'Église, et livrées aux Croisés par
l'autorité de Dieu, dont le saint nom y est blasphémé en façon si grave:
comme donc ces choses, si elles sont vraies, ce que Dieu ne permette,
ne pourraient que nuire non seulement à votre salut, mais à la dignité
royale qui est en vous, à votre honneur et gloire; jaloux que nous
sommes de votre salut, gloire et renom, nous prions du fond de nos
entrailles votre grandeur royale, et charitablement lui conseillons,
l'avertissons et exhortons dans le Seigneur et par la puissance de la
vertu divine, de la part de notre Dieu rédempteur Jésus-Christ, et de
son très-saint vicaire notre seigneur le souverain pontife, dont
l'autorité nous est déléguée, vous faisons inhibition, et vous conjurons
par tous les moyens en notre pouvoir, afin que, par vous ni par autres,
ne receviez ou défendiez les susdites terres, désirant que vous daigniez
pourvoir à votre intérêt et au leur, si bien que, ne communiquant avec
les excommuniés, les maudits hérétiques et fauteurs d'iceux, il ne vous
arrive d'encourir la tache d'anathême. Nous ne voulons, du reste, cacher
à votre Sérénité que, si vous croyez devoir laisser aucuns des vôtres
pour la défense desdits lieux, comme ils seront pour semblable cas
excommuniés de droit, nous vous ferons publiquement déclarer tel, comme
défenseur des hérétiques.»
Néanmoins le roi d'Arragon, ne venant en rien à résipiscence, finit en
pis ce qu'il avait mal commencé, et prit sous sa protection tous les
hérétiques et les comtes excommuniés, savoir ceux de Toulouse, de
Comminges et de Foix, Gaston de Béarn, et les chevaliers Toulousains et
du Carcassez, qui, dépossédés pour fait d'hérésie, s'étaient réfugiés à
Toulouse, plus les habitans de cette cité, recevant le serment de tous,
et présumant bien de prendre en garde la ville de Toulouse, qui relève
directement du roi de France, comme tout ce qu'ils avaient encore de
possessions. Nous ne pensons devoir taire que, tandis que les nôtres
étaient au susdit colloque de Lavaur, et bien que le comte de Montfort,
par égard pour le roi, eût donné trève aux ennemis pour le temps qu'il
durerait, laquelle trève le roi avait pareillement confirmée en leur
nom, les traîtres n'en vinrent pas moins, pendant la tenue du concile,
courir maintes fois sur nos terres, profitant de ce que nous n'étions
sur nos gardes, où, ramassant un ample butin, tuant plusieurs de nos
gens, et faisant grand nombre de prisonniers, ils portèrent de tous
côtés bien graves dommages. À ce sujet, les nôtres se plaignirent
très-souvent au roi, qui ne fit pourtant donner aucune réparation: sur
quoi, voyant qu'il s'amusait à prolonger le concile par envoi
d'émissaires et de lettres, voire par appels superflus, tout en
souffrant que, pendant la trève et la durée de la conférence, les
excommuniés, dont il favorisait la cause, nous attaquassent à découvert
et à chaque instant, ils quittèrent Lavaur, après avoir écrit ce qui
suit au seigneur pape, touchant les affaires générales de l'Église et le
susdit concile en particulier:
_Lettre du concile de Lavaur au seigneur pape Innocent._
«À leur très-saint père en Jésus-Christ et très-bienheureux seigneur
Innocent, par la grâce de Dieu souverain pontife, ses humbles et dévoués
serviteurs les archevêques, évêques et autres prélats des églises,
réunis à Lavaur pour les affaires de la sainte foi, souhaitent de toute
affection longueur de vie et de santé. Pour autant que la langue ni la
plume ne nous suffisent pour rendre dignes actions de grâces à la
sollicitude de votre paternité, nous prions le distributeur de tout bien
qu'il supplée en cet endroit à notre défaut, et vous octroie abondamment
toutes les faveurs qu'avez accordées à nous, aux nôtres et autres
églises de ces contrées. Comme en effet la peste d'hérésie semée sur
elles des anciens jours se fut, de notre temps, accrue à tel point que
le culte divin y était tombé en opprobre et dérision, que les hérétiques
d'un côté et les routiers de l'autre y violentaient le clergé, et
saccageaient les biens ecclésiastiques, et que le prince comme le
peuple, donnant en mal sens, y a dévié de la droite ligne de la foi,
vous avez employé très-sagement vos armées de Croisés à nettoyer les
souillures de cette peste infâme, de même que leur très-chrétien
général, le comte de Montfort, athlète de toutes pièces intrépide et
champion invincible des combats de Dieu; si bien que l'Église, qui, en
ces quartiers, était si misérablement déchue en ruines, commence à
relever la tête, et que toute opposition et erreur étant détruites pour
majeure partie, ce pays, long-temps rempli des sectateurs du dogme
pervers, s'habitue enfin au culte de la divine religion. Toutefois
subsistent encore quelques restes de ce fléau empesté, savoir la ville
de Toulouse avec quelques châteaux, où, comme les ordures qui tombent
dans un égout, vient s'amasser le résidu de la corruption hérétique, et
desquels le maître et seigneur, c'est pour dire le comte de Toulouse,
qui, depuis longue date, comme il vous a été bien souvent rapporté,
s'est montré fauteur et défenseur de l'hérésie, attaque l'Église de
toutes les forces qui lui sont demeurées, et s'oppose du plus qu'il peut
aux adorateurs de la foi en faveur de ses ennemis: car, depuis le jour
où il est revenu d'auprès votre Sainteté, muni d'ordres dans lesquels
vous usiez pour lui de miséricorde plus même qu'il n'en avait besoin,
l'ange de Satan est entré dans son coeur, comme il appert
très-clairement; et, payant d'ingratitude les bienfaits de votre grâce,
il n'a rien accompli des choses qu'il avait promises en votre sainte
présence: ains a-t-il augmenté outre mesure les péages auxquels il avait
souvent renoncé, et s'est tourné du côté de quiconque il a su notre
ennemi et celui de l'Église. Espérant sans doute de trouver forces
contre elle dans l'assistance d'Othon, ce rebelle à l'Église et à Dieu,
il menaçait ouvertement, ainsi qu'on l'assure, et comptant sur son
secours, d'extirper de ses possessions l'Église comme le clergé à jamais
et radicalement, s'étudiant dès lors à soutenir et caresser plus
chaudement encore que par le passé les hérétiques et routiers dont il
avait si souvent abjuré le parti. En effet, lorsque l'armée des
catholiques assiégeait Lavaur, où était le siége de Satan, et comme la
province de la méchante erreur, ledit comte a envoyé au secours des
pervers des chevaliers et de ses cliens, outre qu'en un sien château
appelé Casser, ont été trouvés et brûlés par les Croisés plus de
cinquante hérétiques, plus une immense multitude de leurs croyans.
D'abondant, il a appelé contre l'armée de Dieu Savary, ennemi de
l'Église, sénéchal du roi d'Angleterre, avec lequel il a osé assiéger
dans Castelnaudary le susdit lutteur pour le Christ, le noble comte de
Montfort; mais la dextre du Christ le frappant, sa présomption a tourné
bien vite à sa honte, tellement qu'une poignée de catholiques a mis en
fuite une foule infinie d'ariens. Au demeurant, frustré de son espoir
dans Othon et le roi d'Angleterre, comme celui qui s'appuie sur un
roseau, il a imaginé une abominable iniquité, et député vers le roi de
Maroc, implorant son assistance non seulement pour la ruine de nos
contrées, mais pour celle de la chrétienté toute entière: ce qu'a
empêché la divine miséricorde. Ayant chassé l'évêque d'Agen de son
siége, il l'a dépouillé de tous ses biens, a pris l'abbé de Moissac, et
tenu en captivité l'abbé de Montauban presque durant une année. Ses
routiers et complices ont soumis à toute espèce de tortures des pélerins
clercs et laïques en quantité innombrable; ils les ont retenus
long-temps en prison, où quelques-uns sont encore. Et par tous ces faits
et gestes ne s'est apaisée sa fureur; sa main est toujours étendue
contre nous; en sorte que chaque jour il devient pire que soi-même, et
fait à l'Église de Dieu tout le mal qu'il peut par lui, son fils et
consorts, les comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Béarn, les plus
scélérats des hommes et pervers comme lui. Finalement, aujourd'hui que,
par suite de la vengeance divine et de la censure ecclésiastique,
l'athlète de la foi, le comte très-chrétien s'est emparé par justes et
pieux combats de presque toutes leurs terres, en tant qu'ils sont
ennemis de Dieu et de l'Église, eux, persistant dans leur malice, et
dédaignant de s'humilier sous la puissante main de Dieu, ont eu
dernièrement recours au roi d'Arragon, à l'aide duquel ils entendent
peut-être circonvenir votre clémence, et faire pièce à l'Église. En
effet, ils l'ont amené à Toulouse pour avoir une conférence avec nous
qui, du mandat du légat et de vos délégués, nous étions réunis à Lavaur;
et ce qu'il a proposé et comment, plus, ce que nous avons cru lui devoir
répondre, c'est ce que vous connaîtrez plus à plein par les copies que
nous vous envoyons scellées, communiquant le tout à votre sainteté d'un
commun avis et d'accord unanime, et par là mettant nos âmes à l'abri du
cas où, faute de signification, quelque chose serait omise de ce qui
touche aux affaires de la foi. Sachez aussi pour certain que, si le pays
enlevé aux susdits tyrans, si justement et avec si grande effusion du
sang des Chrétiens, leur était restitué ou à leurs héritiers, non
seulement une nouvelle erreur dominerait pire que la première, mais une
ruine incalculable deviendrait imminente pour le clergé et pour
l'Église. Enfin, ne croyant devoir noter une à une sur la présente page
les énormités abominables et les autres crimes des susdits, pour ne
paraître composer un volume, nous avons placé dans la bouche des nonces
certaines choses qu'ils pourront de vive voix porter jusqu'à vos saintes
oreilles.»
Les nonces qui portèrent cette missive au seigneur pape, furent le
vénérable évêque de Conserans, l'abbé de Clarac, Guillaume, archidiacre
de Paris, maître Théodise, et un certain clerc qui avait été long-temps
correcteur des lettres apostoliques, et se nommait Pierre de Marc. Mais
avant que lesdits personnages circonspects et discrets fussent arrivés
en cour de Rome, le roi d'Arragon avait cherché par envoyés à
circonvenir la simplicité apostolique, et substituant le mensonge à la
vérité, il avait obtenu des lettres par lesquelles le seigneur pape
ordonnait au comte de Montfort de rendre les terres des comtes de
Comminges, de Foix, et de Gaston de Béarn, à chacun d'eux, écrivant de
plus à l'archevêque de Narbonne en termes qui semblaient révoquer
l'indulgence accordée à ceux qui marchaient contre les hérétiques
albigeois. Aussi nos nonces trouvèrent-ils d'abord le seigneur pape dur
un petit, parce qu'il avait été trop crédule aux fausses suggestions des
envoyés du roi d'Arragon; mais ayant ensuite reconnu la vérité par les
soins et le rapport des nôtres, il annula tout ce qu'il avait fait à la
sollicitation des ambassadeurs du roi, et lui adressa la lettre dont la
teneur suit.
_Lettre du seigneur pape au roi des Arragonais, pour qu'il ne mette
opposition aux affaires de la foi._
«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à l'illustre
Pierre, roi des Arragonais. Que celui dans les mains de qui sont les
coeurs de tous les rois t'inspire, sur notre humble prière, de telle
sorte qu'écoutant avec prudence ce qu'il nous faut, suivant le mandat
apostolique, t'adresser de réprimandes, d'instances et de reproches, tu
reçoives ceux-ci avec une piété filiale, comme nous te les faisons avec
une paternelle affection; qu'ainsi tu obtempères à nos salutaires avis
et conseils, et qu'acceptant la correction apostolique, tu prouves avoir
eu une dévotion sincère aux choses contre lesquelles l'effet montre sans
aucun doute que tu as failli. Assurément, il est au su de tout le
monde, et nous ne pensons pas que ta sérénité puisse ignorer; ou même
désavouer, que nous nous sommes étudiés à t'honorer spécialement entre
les autres princes chrétiens; par quoi se sont accrus ta puissance et
bonne renommée; et plût à Dieu qu'en même temps eussent augmenté
pareillement ta prudence et dévotion! ce qui ne te serait moins utile
qu'à nous-même agréable. Mais en cela, on te connaît pour n'avoir agi
dans ton intérêt, non plus que sous la déférence qu'il te convenait
d'avoir envers nous; ains, lorsque les citoyens de Toulouse ont été
retranchés du corps de l'Église par le couteau de l'excommunication,
comme des membres pourris, et que cette même ville a été frappée
d'interdiction pour autant tant que certains d'entre eux sont
notoirement hérétiques, d'autres croyans, fauteurs, receleurs et
défenseurs d'iceux (outre que d'autres encore que l'armée du Christ, ou
pour mieux dire le Christ lui-même, dont ils avaient sur eux attiré la
colère par leurs égaremens, a forcés de quitter leur repaire, se sont
réfugiés dans ladite cité, comme dans un cloaque pour l'erreur); toi, tu
n'as pas craint au grand scandale du peuple chrétien, et au détriment de
ta propre gloire, de les recevoir sous ta protection, commettant impiété
sous ombre de pitié, et t'écartant de la crainte de Dieu, comme si tu
pouvais prévaloir contre le Seigneur, ou détourner sa main étendue sur
ceux dont les fautes ont contraint sa colère. C'est pourquoi, ayant tout
récemment entendu les propositions faites en notre présence par notre
vénérable frère, l'évêque de Ségovie, et notre cher fils Colomb, envoyés
de nos légats et du comte de Montfort; ayant pris de plus entière
connaissance des lettres à nous adressées d'une et d'autre part, et
ayant tenu avec nos frères un conseil, où les affaires de la religion en
vos pays ont été soigneusement traitées; voulant d'ailleurs par une
paternelle sollicitude pourvoir, en faveur de ta Sérénité, à ton
honneur, quant à la gloire du monde, à ton salut, quant au bien de ton
âme, à tes intérêts, quant aux choses de la terre, nous t'enjoignons par
la vertu du Saint-Esprit, et au nom de la divine grâce et apostolique,
que tu abandonnes les susdits Toulousains, nonobstant promesse ou
obligation quelconque faite en supercherie de la discipline
ecclésiastique, et qu'aussi long-temps qu'ils resteront ce qu'ils sont,
tu ne leur donnes conseil, assistance, ni faveur aucune. Que s'ils
désirent retourner à l'unité de l'Église, ainsi que l'ont assuré tes
envoyés en notre présence, nous donnons ordre dans nos lettres à notre
vénérable frère Foulques, évêque de Toulouse, homme de pensers sincères
et de vie intègre, lequel obtient bon témoignage, non seulement de ses
compatriotes, mais encore des étrangers, nous donnons donc ordre que
s'adjoignant deux autres, il réconcilie à l'unité de l'Église ceux qui
le voudront de pureté de coeur, de conscience droite et de foi loyale,
après avoir reçu d'eux suffisante caution et digne garantie; quant à
ceux qui persisteraient dans les ténèbres de leurs erreurs, que le même
évêque, pour cause de leur hérétique corruption, les fasse exiler et
chasser de la susdite ville, et fasse confisquer tous leurs biens, de
sorte qu'ils n'y rentrent en aucun temps, à moins qu'inspirés par le
ciel, ils ne prouvent par l'exhibition de bonnes oeuvres qu'ils sont
vraiment chrétiens selon la foi orthodoxe; et qu'ainsi cette même cité
étant réconciliée à l'Église et purifiée, demeure sous la protection du
siége apostolique, pour n'être à l'avenir molestée par le comte de
Montfort ou autre catholique, mais plutôt défendue et protégée. Mais
sommes émerveillé, fâché même, que tu aies fait surprendre un mandement
apostolique par tes envoyés, menteurs et fourbes à notre égard, pour la
réintégration dans leurs domaines de vos nobles, les comtes de Foix, de
Comminges et Gaston de Béarn, tandis que, pour nombreux et grands
méfaits nés de leur prédilection envers les hérétiques qu'ils défendent
ouvertement, ils sont enlacés dans les liens de l'excommunication:
lequel mandement obtenu en cette façon pour semblables gens ne doit
tenir, et le révoquons entièrement comme subreptice. Au demeurant, si
les susdits désirent, comme ils l'assurent, être réconciliés à l'unité
de l'Église, nous donnons par nos lettres ordre à notre vénérable frère,
l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, que d'eux recevant
non seulement la caution du serment, puisqu'ils ont déjà violé les
leurs, mais telle autre qu'il jugera convenable, il leur accorde le
bénéfice de l'absolution; après quoi, les préliminaires dûment remplis,
comme preuves d'une vénérable dévotion, nous aurons soin d'envoyer en
ces quartiers un légat à _latere_, homme honnête, circonspect et ferme,
lequel ne déviant à droite ni à gauche, et marchant toujours dans le
droit chemin, ait à approuver et confirmer ce qu'il trouvera fait
justement, à corriger et réformer les erreurs; qui, enfin, fasse rendre
justice entière, tant aux susdits nobles qu'à tout autre plaignant. En
attendant, nous voulons et ordonnons qu'une trève solide soit établie et
gardée entre toi, tes possessions et le comte de Montfort, mandant
mêmement à ce comte qu'il te rende révérencieusement ce qu'il te doit
pour les terres qu'il tient de toi. D'ailleurs, nous voulons qu'il soit
bien entendu de ton Excellence que, si les Toulousains et susdits nobles
croyaient devoir persister encore dans leur erreur, nous exciterons le
zèle d'autres Croisés et fidèles serviteurs de l'Église par un
renouvellement d'indulgences, pour qu'appuyés de l'assistance divine,
s'élevant contre ceux-ci de même que contre tous autres, leurs receleurs
et défenseurs plus nuisibles que les hérétiques mêmes, ils marchent au
nom du Dieu des batailles, afin d'extirper la peste de l'hérétique
perversité. Nous avertissons donc ta Sérénité, la prions instamment, et
l'adjurons au nom du Seigneur, pour que tu exécutes promptement ce qui
précède, dans les points qui te touchent; ayant à tenir pour certain
que, si tu venais à faire autrement, ce que nous ne pouvons croire, tu
pourrais encourir un grave et irréparable dommage, plus l'indignation de
Dieu que tu attirerais indubitablement sur toi par semblable conduite,
outre encore que nous ne pourrions, bien que nous chérissions ta
personne, t'épargner ni user de déférence envers toi contre les affaires
de la foi chrétienne; et quel danger te menacerait si tu t'opposais à
Dieu et à l'Église, surtout en ce qui concerne la religion, pour vouloir
empêcher que le saint oeuvre soit consommé, c'est ce que peuvent
t'apprendre non seulement d'anciens exemples, mais bien aussi des
exemples récens. Donné à Latran, le douzième jour avant les calendes de
juin, et de notre pontificat l'an dix-neuvième.»
Le concile des prélats réunis à Lavaur étant terminé, le roi d'Arragon
étant sorti de Toulouse et y ayant laissé plusieurs de ses chevaliers
pour la garde de la ville et le secours des ennemis du Christ, manda peu
de jours après à notre comte qu'il voulait avoir une conférence avec lui
près de Narbonne; sur quoi le comte voulant montrer sa déférence envers
le roi, et lui obéir comme à son seigneur, autant qu'il le pourrait
selon Dieu, répondit qu'il se rendrait volontiers à l'entrevue indiquée.
Mais le roi n'y vint pas et n'avait jamais eu dessein d'y venir;
seulement un grand nombre de routiers et d'hérétiques, tant Arragonais
que Toulousains, s'y présentèrent: ce qui faisait craindre qu'ils ne se
saisissent par trahison du comte qui devait arriver avec peu de monde.
Toutefois, il eut connaissance de ce qui se passait, et se détourna du
lieu de la conférence.