Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et inquiète Toulouse.
Le comte Raimond sollicite le secours du roi d'Arragon.
Durant que notre comte séjournait au château de Muret, il vit venir à
lui les évêques de Comminges et de Conserans, hommes vénérables et
remplis de Dieu, qui portaient à la cause de Jésus-Christ une affection
unique, l'avançaient par leurs oeuvres, et dont le conseil et
l'industrie avaient conduit Montfort en ses opérations. Ils l'avertirent
donc de pousser en avant, et qu'il s'emparerait sans coup férir de la
plus grande partie de la Gascogne: ce qu'il fit promptement, marchant
d'abord contre un château nommé Saint-Gaudens[149], et appartenant au
comte de Comminges, dont les habitans l'accueillirent avec joie. Là
vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage, et reçurent de
lui leurs terres. En outre, pénétrant dans les montagnes auprès de Foix,
il dévasta en majeure partie les domaines de Roger de Comminges, tandis
que l'évêque de Carcassonne, qui était resté avec quelques pélerins dans
le château de Muret, travaillait assidûment à le fortifier. Puis ayant
terminé les affaires qui l'avaient appelé en Gascogne, le comte revint
audit château, n'ayant avec lui de pélerins armés que le comte de Toul
et quelques autres chevaliers en très-petit nombre. Bien néanmoins qu'il
ne fût suivi que de si peu de monde, il allait souvent faire cavalcade
jusqu'aux portes de Toulouse, d'où n'osaient sortir les ennemis, tout
innombrables et bien pourvus qu'ils étaient. Lui, cependant, ravageait
tout dans les environs et saccageait leurs forteresses sous leurs yeux.
Or était cette cité pleine de gens outre mesure, vu que les hérétiques
de Béziers, de Carcassonne et de Toulouse, ensemble leurs fauteurs et
les routiers, ayant perdu leurs terres par la volonté de Dieu, s'y
étaient réfugiés et l'avaient remplie à tel point qu'ils avaient changé
les cloîtres de la ville en étables et en écuries, après en avoir chassé
moines et chanoines. Ô Toulouse, vrai nid d'hérétiques! ô tabernacle de
voleurs! Ni faut-il taire combien elle était alors obsédée et vexée de
toutes parts, le comte étant d'un côté à Muret, de l'autre certains
chevaliers des nôtres à Verdun, ici le comte Baudouin, et là Gui, frère
de Montfort, lesquels ensemble l'entourant de tous sens, et courant
chaque jour jusque près de ses portes, ne l'incommodaient pas
médiocrement. Pour quoi Raimond qui, déshérité en juste châtiment de ses
péchés, avait perdu toutes ses possessions, fors Toulouse et Montauban,
s'était enfui près du roi d'Arragon pour lui demander conseil et
secours, afin de les recouvrer par son aide. Ô juste jugement du
très-juste Seigneur! ô véridique sentence du très-miséricordieux frère
Pierre de Castelnau! En effet, cet homme de bien affirmait, comme je
l'ai ouï de la bouche de ceux qui le lui avaient souvent entendu dire,
que les affaires de Jésus-Christ ne parviendraient jamais à une heureuse
issue jusqu'à ce qu'un des prédicateurs catholiques mourût pour la
défense de la foi; et plût à Dieu, ajoutait-il, que je fusse le premier
frappé par son persécuteur!
[Note 149: À huit lieues de Pamiers.]
Voilà donc que ce misérable comte toulousain, après avoir fait tuer ce
très-saint personnage, parce qu'il lui reprochait en face et
publiquement ses énormes méfaits, crut avoir échappé au sort qu'il
méritait, et s'imagina rentrer dans ses domaines; mais Dieu venant à lui
rétribuer sa vengeance et à revancher le sang de son martyr, le traître
ne remporta que perte totale et dommage irréparable de ce dont il avait
compté retirer grand profit. Et si faut-il noter soigneusement que ce
malheureux avait reçu en amitié sans pareille et bien étroite
familiarité l'assassin de l'homme de Dieu, tellement que, le menant
comme en spectacle avec lui par les villes et châteaux, il disait à
chacun: «Celui-ci seul m'aime et seul s'accorde en tout avec mes voeux;
c'est lui qui m'a enlevé à la rage de mon ennemi.» Au demeurant, si
ledit comte rehaussait de la sorte ce très-cruel homicide, celui-ci
était au contraire abhorré même par les animaux muets; et, comme nous
l'avons recueilli de la véridique relation de nombre de saints
personnages, chanoines de l'église de Toulouse, du jour où le susdit
bourreau tua le serviteur de Dieu, jamais chien ne daigna recevoir un
morceau de sa main en exécration d'un si grand crime. Ô chose admirable,
chose inouïe! Ce que j'en ai dit était pour montrer combien justement le
comte de Toulouse fut enfin dépossédé de ses terres.
Les choses en étaient là quand Roger Bernard, fils du comte de Foix,
passant avec ses routiers près Carcassonne, un jour qu'il chevauchait
sur la route de Narbonne pour surprendre de nos pélerins et les conduire
enchaînés à Foix ou les condamner à la mort la plus cruelle, en
rencontra quelques-uns qui venaient de France vers notre comte,
lesquels, à la vue des ennemis, pensant qu'ils étaient nôtres,
marchèrent sans crainte au-devant d'eux. De fait, lesdits traîtres
n'oubliaient rien pour assurer le succès de leur méchanceté, allant au
petit pas et suivant le grand chemin, si bien qu'il n'était aisé de voir
qu'ils n'étaient pas de nos gens. Bref, quand ils se furent mutuellement
approchés, soudain les barbares se ruèrent sur les pélerins en faible
nombre et sans armes, ne soupçonnant d'ailleurs aucune trahison; puis en
tuant plusieurs et les déchirant membre à membre, ils emmenèrent le
reste à Foix, où les retenant aux fers et dépeçant leurs corps chétifs
en d'horribles tourmens, ils imaginaient chaque jour, et avec diligente
étude, nouveaux supplices et non connus pour endolorir leurs captifs.
En effet, ils les rouaient par tant de tortures et si affreuses, ainsi
que me l'a conté un de nos chevaliers prisonnier comme eux et témoin de
leurs souffrances, que leur férocité pourrait se comparer à celle de
Dioclétien et de Maximien, ou même être placée au-dessus. Et, pour ne
rien dire de leurs moindres cruautés, disons qu'ils se divertissaient à
pendre fréquemment les prêtres même et ministres des divins mystères;
voire parfois (chose horrible à rapporter) les scélérats les traînaient
avec des cordes liées aux parties génitales. Ô monstrueuse barbarie! ô
rage sans exemple!