CHAPITRE LXIV.

Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et inquiète Toulouse.

Le comte Raimond sollicite le secours du roi d'Arragon.

Durant que notre comte séjournait au château de Muret, il vit venir à

lui les évêques de Comminges et de Conserans, hommes vénérables et

remplis de Dieu, qui portaient à la cause de Jésus-Christ une affection

unique, l'avançaient par leurs oeuvres, et dont le conseil et

l'industrie avaient conduit Montfort en ses opérations. Ils l'avertirent

donc de pousser en avant, et qu'il s'emparerait sans coup férir de la

plus grande partie de la Gascogne: ce qu'il fit promptement, marchant

d'abord contre un château nommé Saint-Gaudens[149], et appartenant au

comte de Comminges, dont les habitans l'accueillirent avec joie. Là

vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage, et reçurent de

lui leurs terres. En outre, pénétrant dans les montagnes auprès de Foix,

il dévasta en majeure partie les domaines de Roger de Comminges, tandis

que l'évêque de Carcassonne, qui était resté avec quelques pélerins dans

le château de Muret, travaillait assidûment à le fortifier. Puis ayant

terminé les affaires qui l'avaient appelé en Gascogne, le comte revint

audit château, n'ayant avec lui de pélerins armés que le comte de Toul

et quelques autres chevaliers en très-petit nombre. Bien néanmoins qu'il

ne fût suivi que de si peu de monde, il allait souvent faire cavalcade

jusqu'aux portes de Toulouse, d'où n'osaient sortir les ennemis, tout

innombrables et bien pourvus qu'ils étaient. Lui, cependant, ravageait

tout dans les environs et saccageait leurs forteresses sous leurs yeux.

Or était cette cité pleine de gens outre mesure, vu que les hérétiques

de Béziers, de Carcassonne et de Toulouse, ensemble leurs fauteurs et

les routiers, ayant perdu leurs terres par la volonté de Dieu, s'y

étaient réfugiés et l'avaient remplie à tel point qu'ils avaient changé

les cloîtres de la ville en étables et en écuries, après en avoir chassé

moines et chanoines. Ô Toulouse, vrai nid d'hérétiques! ô tabernacle de

voleurs! Ni faut-il taire combien elle était alors obsédée et vexée de

toutes parts, le comte étant d'un côté à Muret, de l'autre certains

chevaliers des nôtres à Verdun, ici le comte Baudouin, et là Gui, frère

de Montfort, lesquels ensemble l'entourant de tous sens, et courant

chaque jour jusque près de ses portes, ne l'incommodaient pas

médiocrement. Pour quoi Raimond qui, déshérité en juste châtiment de ses

péchés, avait perdu toutes ses possessions, fors Toulouse et Montauban,

s'était enfui près du roi d'Arragon pour lui demander conseil et

secours, afin de les recouvrer par son aide. Ô juste jugement du

très-juste Seigneur! ô véridique sentence du très-miséricordieux frère

Pierre de Castelnau! En effet, cet homme de bien affirmait, comme je

l'ai ouï de la bouche de ceux qui le lui avaient souvent entendu dire,

que les affaires de Jésus-Christ ne parviendraient jamais à une heureuse

issue jusqu'à ce qu'un des prédicateurs catholiques mourût pour la

défense de la foi; et plût à Dieu, ajoutait-il, que je fusse le premier

frappé par son persécuteur!

[Note 149: À huit lieues de Pamiers.]

Voilà donc que ce misérable comte toulousain, après avoir fait tuer ce

très-saint personnage, parce qu'il lui reprochait en face et

publiquement ses énormes méfaits, crut avoir échappé au sort qu'il

méritait, et s'imagina rentrer dans ses domaines; mais Dieu venant à lui

rétribuer sa vengeance et à revancher le sang de son martyr, le traître

ne remporta que perte totale et dommage irréparable de ce dont il avait

compté retirer grand profit. Et si faut-il noter soigneusement que ce

malheureux avait reçu en amitié sans pareille et bien étroite

familiarité l'assassin de l'homme de Dieu, tellement que, le menant

comme en spectacle avec lui par les villes et châteaux, il disait à

chacun: «Celui-ci seul m'aime et seul s'accorde en tout avec mes voeux;

c'est lui qui m'a enlevé à la rage de mon ennemi.» Au demeurant, si

ledit comte rehaussait de la sorte ce très-cruel homicide, celui-ci

était au contraire abhorré même par les animaux muets; et, comme nous

l'avons recueilli de la véridique relation de nombre de saints

personnages, chanoines de l'église de Toulouse, du jour où le susdit

bourreau tua le serviteur de Dieu, jamais chien ne daigna recevoir un

morceau de sa main en exécration d'un si grand crime. Ô chose admirable,

chose inouïe! Ce que j'en ai dit était pour montrer combien justement le

comte de Toulouse fut enfin dépossédé de ses terres.

Les choses en étaient là quand Roger Bernard, fils du comte de Foix,

passant avec ses routiers près Carcassonne, un jour qu'il chevauchait

sur la route de Narbonne pour surprendre de nos pélerins et les conduire

enchaînés à Foix ou les condamner à la mort la plus cruelle, en

rencontra quelques-uns qui venaient de France vers notre comte,

lesquels, à la vue des ennemis, pensant qu'ils étaient nôtres,

marchèrent sans crainte au-devant d'eux. De fait, lesdits traîtres

n'oubliaient rien pour assurer le succès de leur méchanceté, allant au

petit pas et suivant le grand chemin, si bien qu'il n'était aisé de voir

qu'ils n'étaient pas de nos gens. Bref, quand ils se furent mutuellement

approchés, soudain les barbares se ruèrent sur les pélerins en faible

nombre et sans armes, ne soupçonnant d'ailleurs aucune trahison; puis en

tuant plusieurs et les déchirant membre à membre, ils emmenèrent le

reste à Foix, où les retenant aux fers et dépeçant leurs corps chétifs

en d'horribles tourmens, ils imaginaient chaque jour, et avec diligente

étude, nouveaux supplices et non connus pour endolorir leurs captifs.

En effet, ils les rouaient par tant de tortures et si affreuses, ainsi

que me l'a conté un de nos chevaliers prisonnier comme eux et témoin de

leurs souffrances, que leur férocité pourrait se comparer à celle de

Dioclétien et de Maximien, ou même être placée au-dessus. Et, pour ne

rien dire de leurs moindres cruautés, disons qu'ils se divertissaient à

pendre fréquemment les prêtres même et ministres des divins mystères;

voire parfois (chose horrible à rapporter) les scélérats les traînaient

avec des cordes liées aux parties génitales. Ô monstrueuse barbarie! ô

rage sans exemple!

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 71 / 144 题