Comment le comte, appelé par l'évêque d'Agen, se rendit dans
cette ville et la reçut en sa possession.
Se trouvaient en ce temps avec les Croisés les évêques d'Uzès et de
Toulouse, plus, l'évêque de Carcassonne, lequel oncques ne s'éloignait
de l'armée. Ayant tenu conseil avec eux, le comte et ses chevaliers
tombèrent d'accord de conduire ses troupes vers le territoire d'Agen,
pour autant que l'évêque de cette ville avait depuis long-temps mandé au
comte, que, s'il se dirigeait de ce côté, lui et ses parens, lesquels
étaient puissans en ce pays, l'aideraient de tout leur pouvoir. Or était
Agen une noble cité, entre Toulouse et Bordeaux, dans une situation
très-agréable, et d'ancienne date elle avait fait partie des domaines du
roi d'Angleterre; mais quand le roi Richard donna sa soeur Jeanne en
mariage à Raimond, comte de Toulouse, elle lui avait porté en dot cette
ville avec son territoire. En outre, le seigneur pape ayant donné ordre
à notre comte d'attaquer, avec l'aide des Croisés, aussi bien tous les
hérétiques que leurs fauteurs, nous partîmes du château de
Saint-Antonin, et allâmes droit à un autre, appartenant au Toulousain,
et qu'on nommait Moncuq[143]. Ni faut-il omettre, en passant, que les
forteresses que nous trouvions, sur notre route, et qui étaient
désertées par les habitans pour la crainte qu'ils avaient de nous,
étaient rasées et brûlées du commandement de Montfort, parce qu'elles
pouvaient nuire d'une ou d'autre manière à la chrétienté. De plus, un
certain noble château, proche Saint-Antonin, ayant nom Caylus, et soumis
à la domination de Raimond, fut en ce temps livré au comte Simon, par
l'industrie du loyal et fidèle comte Baudouin. Cette place avait déjà
été au pouvoir de Montfort, mais elle s'y était soustraite l'année
précédente, et s'était rendue au Toulousain. Pour ce qui est des gens de
Moncuq, quand ils surent que les nôtres s'avançaient, poussés par la
crainte, ils prirent tous la fuite et abandonnèrent leur château, lequel
était noble, situé dans une excellente position et bien forte, et que
notre comte donna au susdit Baudouin, frère du comte de Toulouse.
Partant de là, nous arrivâmes à deux lieues d'un certain château, appelé
Penne[144], au territoire d'Agen, que Raimond avait commis à la garde
d'un chevalier, son sénéchal, nommé Hugues d'Alvar, Navarrois, auquel
même il avait fait épouser une sienne fille bâtarde, et qui apprenant la
venue du comte Simon, rassembla ses routiers les plus forts et les
mieux en point, au nombre d'environ quatre cents; puis, chassant du
château tous ceux qui s'y trouvaient depuis le plus petit jusqu'au plus
grand, se retira avec eux dans la citadelle, et se prépara à la
défendre, après l'avoir abondamment garnie de vivres et de toutes les
choses qui paraissaient nécessaires à une longue résistance. Ce qu'ayant
su notre comte, il voulut d'abord l'assiéger; mais, ayant tenu conseil
avec les siens, il se décida à se rendre auparavant à Agen, pour
recevoir cette cité en sa possession; et, prenant ceux des chevaliers de
l'armée qu'il voulut emmener, il marcha de ce côté, laissant le reste de
ses troupes à attendre son retour dans le lieu même où elles étaient
campées. À son arrivée à Agen, il y fut accueilli honorablement, et les
habitans le constituant leur seigneur, lui livrèrent la ville avec
serment de lui être fidèles: après quoi, ces choses dûment faites, il
revint à son armée pour aller au siége de Penne.
[Note 143: À cinq lieues de Cahors.]
[Note 144: À six lieues d'Agen.]
L'an du Seigneur 1212, le 3 juin, jour de dimanche, nous arrivâmes pour
détruire ce château et l'assiéger avec l'aide de Dieu. À notre approche,
Hugues d'Alvar qui en était gardien, et dont nous avons parlé plus haut,
se retrancha lui et ses routiers dans le fort, après avoir mis le feu
aux quatre coins du bourg inférieur. Or, était Penne un très-noble
château du territoire d'Agen, assis sur une colline, dans le site le
plus agréable, de toutes parts environné de très-fertiles plaines et
très-étendues, embelli d'un côté par la richesse du sol, de l'autre par
le gracieux développement de beaux prés unis, ici par l'aménité
délectable des bois, là, par la joyeuse fertilité des vignes; enfin,
tout à l'entour, lui souriaient cette salubrité d'air qui plaît tant, et
l'opulente gaîté des eaux qui coulaient en se jouant dans les fraîches
campagnes. Quant à la citadelle, elle était bâtie sur une roche
naturelle et très-élevée, et munie de remparts si puissans qu'elle
semblait quasi inexpugnable: en effet, Richard, roi d'Angleterre, auquel
avait appartenu Penne, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, l'avait
fortifié avec le plus grand soin, et y avait fait creuser un puits, pour
ce que le château était comme le chef et la clef de tout l'Agénois. En
outre, le susdit comte, savoir, Hugues d'Alvar, à qui le Toulousain
l'avait donné, l'avait tellement garni de soldats d'élite, des moindres
vivres, de machines nommées perrières, de bois, de fer, et de tout ce
qui pouvait servir à la défense, qu'il n'était personne qui dût croire
que la forteresse pût être prise même après une siége de plusieurs
années. Finalement, il avait construit dans l'intérieur de la place deux
ateliers de forgeron, un four et un moulin: pour quoi, tout fourni qu'il
était en ressources si multipliées, il attendait presque sans crainte
qu'on vînt l'assiéger. Les nôtres, à leur arrivée, établirent leurs
pavillons tout autour de Penne, tandis que les gens du château, faisant
de prime abord une sortie, les harcelaient vivement à coups de flèches,
et quelques jours ensuite, ils dressèrent des perrières dans le bourg
incendié pour battre la citadelle: ce que voyant les autres, ils en
élevèrent aussi de leur côté, pour empêcher et ruiner celles des
assiégeans, desquelles ils lançaient une grêle de gros cailloux qui
gênaient fort ceux-ci. Lors, les Croisés dressèrent encore plusieurs de
ces machines; mais bien que nos engins en continuelle action missent en
morceaux les maisons en dedans du fort, ils ne faisaient que peu de mal
ou point du tout à ses murailles mêmes. Or, était-on en été, et au plus
vif de la chaleur, à savoir, aux environs de la fête du bienheureux
Jean-Baptiste. Ni pensons-nous devoir taire que notre comte n'avait
qu'un petit nombre de chevaliers, quoiqu'il fût suivi de beaucoup de
pélerins à pied; d'où venait que toutes fois et quantes les nôtres
approchaient de la forteresse pour l'attaquer, les ennemis bien remparés
qu'ils étaient et accorts en guerre, voire se défendant vaillamment, ne
leur laissaient faire que peu de chose ou rien. Un jour même que nos
gens donnaient l'assaut, et qu'ils avaient emporté un ouvrage en bois
voisin du mur, les assiégés jetant une pluie de pierres du haut des
murailles, les chassèrent aussitôt du poste où ils s'étaient logés, et
sortant, comme nous faisions retraite dans l'intérieur du camp, ils
vinrent dans la plus grande chaleur du jour pour brûler nos machines,
portant bois, chaume, et autres appareils de combustion: néanmoins, les
Croisés les reçurent bravement, et les empêchèrent non seulement de
mettre le feu à nos perrières, mais même d'en approcher. Ni fut-ce la
seule fois que les ennemis sortirent sur nous; ils nous attaquèrent à
mainte et mainte reprise, nous incommodant du plus qu'ils pouvaient.
Devant Penne se trouvait le vénérable évêque de Carcassonne, dont nous
avons fait souvent mention, et moi avec lui; lequel remplissant à
l'armée les fonctions de légat par ordre de l'archevêque de Narbonne
(anciennement abbé de Cîteaux, et légat lui-même, comme nous l'avons
déjà expliqué), dans une infatigable ferveur d'esprit, avec un
incroyable travail de corps, s'acquittait du devoir de la prédication et
des autres soins relatifs au siége avec tant de persévérance, et pour
tout dire en peu de mots, était accablé, ainsi que moi, du poids si
lourd et tellement insoutenable d'affaires qui se succédaient tour à
tour, que nous avions à peine relâche pour manger et reposer un peu.
N'oublions pas de rapporter que, pendant le siége de Penne, tous les
nobles du pays vinrent au comte, lui firent hommage et reçurent leurs
terres.
Les choses en étaient là quand Gui de Montfort, frère de notre comte,
Robert, archevêque de Rouen, Robert, élu de Laon, Guillaume, archidiacre
de Paris, et Enguerrand de Boves, à qui Montfort avait depuis long-temps
cédé en partie les domaines du comte de Foix, ensemble plusieurs autres
pélerins, sortirent de Carcassonne, marchant vers ces mêmes domaines, et
arrivèrent à un certain château nommé Ananclet, qu'ils prirent du
premier assaut, et où ils tuèrent ceux des ennemis qui s'y trouvaient. À
cette nouvelle, les gens des châteaux voisins s'enfuirent devant nous,
après avoir brûlé leurs castels, et les nôtres, allant par tous les
forts, les renversèrent de fond en comble. De là, tournant vers
Toulouse, ils détruisirent aussi complétement plusieurs places
très-fortes qui avaient été laissées vides; car, depuis la prise
d'Ananclet, ils ne rencontrèrent personne qui osât les attendre en
quelque château, si bien muni qu'il fût, tant était grande la terreur
qui avait saisi tous les habitans de ces quartiers. Tandis qu'ils
faisaient telles prouesses, notre comte envoya vers eux, leur mandant
qu'ils vinssent le rejoindre devant Penne, vu qu'il y avait dans son
armée des pélerins qui, ayant achevé leur quarantaine, voulaient s'en
retourner chez eux. Sur quoi les susdits personnages se dirigèrent vers
lui en toute hâte, et arrivant en route devant un très-fort
château[145], dit Penne en Albigeois, lequel résistait encore à la
chrétienté et au comte, et était toujours rempli de routiers; ceux-ci, à
leur approche, en sortirent, et tuèrent un de nos chevaliers; mais les
nôtres, ne voulant perdre temps à prendre ce château, pour autant que le
comte leur recommandait de faire diligence, continuèrent de marcher
vitement pour le joindre, après avoir détruit les moissons et les
vignobles des entours. Quant aux gens dudit Penne, ils vinrent, après le
départ des nôtres qui s'étaient arrêtés quelques jours devant leurs
forteresses, au lieu où ceux-ci avaient enterré le chevalier occis par
les routiers, l'exhumèrent, le traînèrent par les carrefours, puis
l'exposèrent aux bêtes et aux oiseaux de proie. Ô rage scélérate! ô
cruauté inouïe!
[Note 145: À trois lieues de Saint-Antonin.]
À l'arrivée du renfort qu'il avait demandé, le comte, qui était devant
Penne, reçut ces pélerins avec une grande joie, et leurs troupes ayant
été divisées aussitôt d'un et d'autre côté, ils campèrent près de la
place, de façon que le comte, avec ses chevaliers, l'assiégeait à
l'occident, où étaient établis nos engins, et Gui, son frère, de l'autre
sens, c'est-à-dire à l'orient, y faisant aussi dresser une machine, et
poussant vigoureusement son attaque. Quoi plus? On en élève encore un
grand nombre, si bien qu'il y en avait neuf autour du château, et les
nôtres pressent vivement les ennemis. Au demeurant, comme nous ne
pourrions parvenir à rapporter en détail tous les événemens du siége,
arrivons de suite à la conclusion. Voyant donc que nos machines ne
pouvaient renverser le mur du château, le comte en fit construire une
beaucoup plus grande que les autres; et voilà que, durant qu'on y
travaillait, l'archevêque de Rouen et l'élu de Laon, plus les autres en
leur compagnie, ayant accompli leur quarantaine, voulaient quitter
l'armée, de même que le reste des pélerins qui, après avoir fait leur
temps, s'en retournaient chez eux; du contraire, il n'en venait plus ou
qu'en très-petit nombre: pour quoi notre comte, sachant qu'il
demeurerait quasi seul, en vive angoisse et inquiétude d'esprit, vint
trouver les principaux de l'armée, les suppliant de ne point abandonner
les affaires du Christ en si pressante nécessité, et de rester avec lui
encore quelque peu de temps. Or, disait-on qu'une grande multitude de
Croisés, venant de France, était à Carcassonne; ce qui était vrai. Et ni
est-il à omettre que le prévôt de Cologne et tous les nobles allemands
qui étaient arrivés en foule avec lui ou après lui, s'étaient déjà
retirés. Pourtant l'élu de Laon ne voulut se rendre aux prières du
comte, et, prétextant cause de maladie, ne put en aucune sorte être
davantage arrêté. Pareillement en usèrent presque tous les autres:
seulement l'archevêque de Rouen, lequel s'était louablement porté au
service de Dieu, retenant avec lui et à ses propres frais bon nombre de
chevaliers et une suite très-considérable, acquiesça bénignement à la
demande du comte, et demeura près de lui jusqu'à ce que de nouveaux
pélerins étant survenus, il partit avec honneur, du gré et par la
volonté de Montfort. Comme donc s'en furent retournés l'évêque de Laon
et la plus grande partie de l'armée, le vénérable archidiacre Guillaume,
homme de grande constance et merveilleuse probité, se prit à travailler
de grande ardeur aux choses qui concernaient le siége. Quant à l'évêque
de Carcassonne, il s'était rendu en cette ville pour vaquer à certaines
affaires. Cependant la grande machine dont nous avons parlé plus haut
était en train d'être achevée, et, quand elle le fut, ledit archidiacre
la fit établir d'un côté près du château, dont elle commença à ébranler
un peu la muraille, à cause des grosses pierres que sa force la mettait
en état de lancer. Quelques jours après, survinrent les pélerins dont
nous avons fait mention ci-dessus, savoir, l'abbé de Saint-Remi de
Rheims et un certain abbé de Soissons, plus le doyen d'Auxerre qui
mourut peu après, et son archidiacre de Châlons, tous grands personnages
et lettrés, outre plusieurs chevaliers et gens de pied. Ce fut après
leur arrivée que le vénérable archevêque de Rouen, du gré et par la
volonté du comte, quitta l'armée, et retourna dans sa patrie. Pour lors
les nouveaux venus se mirent de toutes leurs forces à attaquer la place.
Un jour les ennemis jetèrent hors du château les pauvres et les femmes
qu'ils avaient avec eux, et les exposèrent à la mort, afin d'épargner
leurs vivres: toutefois notre comte ne voulut les tuer, et se contenta
de les rembarrer dans Penne. Ô noblesse digne d'un prince! Il dédaigna
de faire mourir ceux qu'il avait pris, et ne crut pas qu'il pût
acquérir de la gloire par la mort de gens dont il ne devait la prise à
la victoire. Finalement, lorsque nos machines eurent long-temps battu la
forteresse, et détruit toutes les maisons et refuges qui s'y trouvaient,
comme aussi la grande machine qu'on avait récemment élevée eut affaibli
la muraille elle-même, les assiégés, voyant qu'ils ne pouvaient tenir
long-temps, et que, si le château était emporté de force, ils seraient
tous passés au fil de l'épée; considérant, de plus, qu'ils ne devaient
attendre nul secours du comte de Toulouse, traitèrent avec les nôtres,
et proposèrent de rendre le château à notre comte, pourvu qu'ils pussent
sortir avec leurs armes. À cette offre, le comte tint conseil avec les
siens pour savoir s'il l'accepterait ou non; et les nôtres, considérant
que ceux de Penne pouvaient encore résister nombre de jours, que le
comte avait encore à faire beaucoup d'autres et importantes choses
nécessaires au bien de l'entreprise, enfin que l'hiver approchait, et
qu'en cette saison on ne pourrait continuer le siége; par toutes ces
raisons, dis-je, ils lui conseillèrent d'accepter la composition que les
ennemis lui proposaient. Adonc, l'an du Verbe incarné 1212, dans le mois
de juillet, le jour de la Saint-Jacques, les ennemis furent mis dehors,
et le noble château de Penne fut rendu à Montfort. Le lendemain, survint
le vénérable Aubry, archevêque de Rheims, homme de bonté parfaite, qui
embrassait de la plus dévote affection les affaires de Jésus-Christ, et
avec lui le chantre de Rheims et quelques autres pélerins. Nous ne
croyons devoir taire que, durant que le comte était au siége de Penne,
il pria Robert de Mauvoisin de se rendre à une certaine ville
très-noble, ayant nom Marmande[146], laquelle avait appartenu au comte
de Toulouse, d'en prendre possession de sa part, et de la garder. À quoi
ce généreux personnage, bien qu'il fût tourmenté d'une infirmité
très-grave, consentit volontiers, loin de se refuser à cette fatigue,
et, comme tel autre, de s'en défendre sur la maladie qui l'accablait.
C'était en effet celui à la prévoyance, à la circonspection et aux
très-salutaires avis duquel était attaché le sort du comte, ou plutôt
tout le saint négoce de Jésus-Christ. Venant donc à la susdite ville,
Robert fut reçu honorablement par les bourgeois; mais quelques servans
du Toulousain qui défendaient la citadelle ne voulurent se rendre, et
commencèrent à la défendre: ce que voyant cet homme intrépide, je veux
dire Robert de Mauvoisin, il fit aussitôt dresser contre elle un
mangonneau qui n'eut pas plutôt lancé quelques pierres que les servans
la remirent en son pouvoir. Il y passa quelques jours, et revint ensuite
à Penne auprès du comte. Penne étant pris, et ayant reçu garnison des
nôtres, Montfort se décida à assiéger un château voisin, nommé
Biron[147], que le comte de Toulouse avait donné à ce traître, je veux
dire à Martin d'Algues, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait été
des nôtres, et s'en était ensuite traîtreusement séparé. Cet homme,
s'étant arrêté dans le susdit château de Biron, voulut y attendre notre
arrivée; ce que l'issue prouva être l'effet d'un juste jugement de Dieu.
Nos gens donc arrivèrent devant cette place, et, l'ayant attaquée, ils
enlevèrent de force et par escalade le faubourg, après avoir usé d'une
merveilleuse bravoure, et enduré mille travaux. Aussitôt les ennemis se
retranchèrent dans la forteresse, et, voyant qu'ils ne pouvaient
résister plus long-temps, ils demandèrent la paix, prêts à rendre le
château, pourvu qu'ils en pussent sortir la vie sauve; ce que le comte
ne voulait en aucune façon leur accorder. Toutefois, craignant que ledit
traître, savoir Martin d'Algues, dont la prise avait été son principal
motif pour assiéger Biron, n'échappât furtivement, il leur offrit de les
tenir quittes des angoisses d'une mort imminente, moyennant qu'ils lui
livreraient le perfide. Sur ce, ils coururent en hâte le saisir, et le
remirent en ses mains; et, lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il lui offrit
de se confesser, ainsi que cet homme catholique avait coutume de le
faire à l'égard des autres condamnés; puis il le fit traîner dans les
rangs de l'armée, attaché à la queue d'un cheval, et, démembré qu'il
fut, il le fit pendre à un gibet, suivant ses mérites. En ce même lieu,
vint à lui un certain noble, prince de Gascogne, Gaston de Béarn,
très-méchant homme, qui avait toujours été du parti de Raimond, pour
entrer avec lui en pourparler; et, comme ils ne purent s'accorder le
même jour, Montfort lui assigna une autre conférence auprès d'Agen; mais
cet ennemi de la paix, rompant le traité, ne voulut s'y rendre. Sur ces
entrefaites, la noble comtesse de Montfort et le vénérable évêque de
Carcassonne, et moi avec lui, nous revenions en hâte des environs de
cette ville vers le comte, menant avec nous quelques pauvres et
pélerins. Ni faut-il taire que, durant la route, beaucoup d'entre
ceux-ci venant à défaillir à cause de l'extrême chaleur et des
difficultés du chemin, le vénérable évêque de Carcassonne et la noble
comtesse compatissant à leurs souffrances, les portaient tout le long du
jour en croupe derrière eux; quelquefois même l'un et l'autre, je veux
dire l'évêque et la comtesse, faisaient mettre deux pélerins sur leur
cheval, et marchaient à pied. Ô pieuse compassion du prélat! ô noble
humilité de cette dame! Or, quand nous arrivâmes à Cahors dans notre
marche vers le comte, on nous dit qu'aux entours il y avait des castels
où séjournaient des routiers et des ennemis de la foi; mais, comme nous
en approchâmes, bien que nous fussions en petit nombre, il arriva que,
par la merveilleuse opération de la divine clémence, ces méchans,
effrayés à notre vue, et fuyant devant nous, décampèrent, et laissèrent
vides plusieurs châteaux très-forts que nous détruisîmes avant que de
nous joindre au comte; ce que nous fîmes à Penne.
[Note 146: À six lieues d'Agen.]
[Note 147: À huit lieues d'Agen.]
Ces choses dûment achevées, le noble comte ayant tenu conseil avec les
siens, arrêta d'assiéger un château nommé Moissac[148], qui était au
pouvoir du Toulousain: ce qui fut fait la veille de l'Assomption de la
bienheureuse Marie. Or, était Moissac bâti au pied d'une montagne, dans
une plaine près du Tarn, en lieu très-fertile et fort agréable, et on
l'appelait ainsi du mot _moys_, qui veut dire _eau_, parce que cette
ville abonde en fontaines très-douces qui sont au dedans de ses murs.
Les gens du fort apprenant notre arrivée avaient appelé à eux des
routiers et plusieurs hommes de Toulouse, afin d'être mieux en état de
nous résister; lesquels routiers étaient des pères et des plus pervers.
En effet, Moissac ayant été long-temps avant frappée d'interdit par le
légat du seigneur pape, pour la faveur qu'elle accordait aux hérétiques,
et les attaques qu'elle dirigeait contre l'Église de concert avec le
comte Raimond, ces routiers, en mépris de Dieu et de nous, faisaient
tous les jours et à toute heure, sonner comme en jour de fête les
cloches de l'église qui se trouvait dans le château, et qui était
très-belle et très-grande, le roi de France, Pepin, ayant fondé à
Moissac un monastère de mille moines. Peu de jours après, le comte fit
préparer et dresser près du fort des machines qui affaiblirent quelque
peu la muraille; mais les ennemis en firent autant et lancèrent des
pierres sur nos engins. Cependant, les vénérables hommes, directeurs et
maîtres de l'entreprise, savoir, l'évêque de Carcassonne et Guillaume,
archidiacre de Paris, ne cessaient de s'occuper de tout ce qui
intéressait le succès du siége; de même l'archevêque de Rheims présent à
l'armée, dispensant très-souvent et bien volontiers la parole de la
prédication aux pélerins, et des exhortations saintes, se livrant
humblement aux soins nécessaires à l'issue de l'expédition, et dépensant
libéralement de ses propres deniers, se rendait grandement utile à la
cause de Jésus-Christ. Un jour, les ennemis sortirent du château et se
dirigèrent sur nos machines pour les ruiner; mais le comte accourant
suivi de quelques-uns des nôtres, les força de rentrer dans leur fort.
Or, ce fut dans ce combat que l'un des assiégés, lançant une flèche à
notre comte, le blessa au pied, et qu'ayant pris un jeune chevalier
croisé, neveu de l'archevêque de Rheims, les routiers l'entraînèrent
après eux, le tuèrent, et nous jetèrent son cadavre honteusement
dépecé. Toutefois, le vénérable archevêque, son oncle, bien qu'il aimât
ce jeune homme de la plus tendre affection, supportant magnanimement sa
mort pour le service du Christ, et dissimulant sa douleur par grande
force d'âme, donna à tous ceux qui se trouvaient autour de lui l'exemple
d'une merveilleuse patience et bien admirable. Ajoutons qu'au
commencement du siége, les Croisés n'ayant pu serrer le château de
toutes parts à cause de leur petit nombre, les ennemis en sortaient
chaque jour, et gravissant la montagne qui dominait Moissac, ils
harcelaient insolemment notre armée: pour lors, nos pélerins montaient
contre eux, et se battaient tout le long du jour. Au demeurant, toutes
fois que les assiégés tuaient quelqu'un de nos gens, entourant son corps
en signe de leur mépris pour nous, chacun d'eux le perçait de sa lance,
montrant une telle cruauté qu'il ne leur suffisait de voir à leurs pieds
l'un de nos pélerins mort, si en lui faisant de nouvelles blessures,
tous tant qu'ils étaient, ils ne poignaient son cadavre à coups d'épée.
Ô méprisable combat! ô rage scélérate!
[Note 148: À sept lieues de Montauban.]
Nous en étions là quand des pélerins de France commencèrent à nous
arriver de jour en jour; même l'évêque de Toul, Renauld, survint avec
d'autres. Comme donc notre nombre s'accroissait ainsi, nous occupâmes la
susdite montagne, et les Croisés continuant de venir peu à peu, comme
ils usaient de le faire auparavant, le château fut enfermé presque de
toutes parts. N'oublions pas de dire que, quand le siége n'était encore
qu'à moitié formé, les ennemis sortant de leurs murailles et montant sur
la hauteur, toutes fois qu'ils voyaient l'évêque de Carcassonne
prêchant et exhortant le peuple, lançaient à coups d'arbalète des
flèches au milieu de la foule qui l'écoutait; mais, par la grâce de
Dieu, ils ne purent jamais blesser aucun des assistans. Enfin, vu que
nous ne pourrions raconter au long tout ce qui fut fait en ce siége,
arrivons à la conclusion. Après que nos machines eurent long-temps battu
la place et l'eurent affaiblie, le comte en fit construire une qu'en
langue vulgaire on appelle _chat_; et, lorsqu'elle fut achevée, il
ordonna de la traîner proche le fossé du château, lequel était
très-large et rempli d'eau. Or, les ennemis avaient élevé des barrières
de bois en dehors de ce fossé, et derrière ces barrières ils en avaient
creusé un autre, se postant toujours entre les deux, et en sortant
fréquemment pour incommoder nos gens. Cependant ladite machine était en
mouvement, laquelle était couverte de peaux de boeuf fraîches, pour que
les assiégés n'y pussent mettre le feu. D'ailleurs, ils faisaient jouer
incessamment contre elle une perrière et cherchaient à la ruiner: voire,
quand elle fut établie au premier fossé, au moment où il ne restait plus
rien à faire aux nôtres, que de le combler sous la protection du _chat_,
un beau jour, après le coucher du soleil, ils sortirent du château,
portant du feu, du bois sec, du chaume, de l'étoupe, des viandes salées,
de la graisse, de l'huile et autres instrumens d'incendie, qu'ils
lançaient sans discontinuer pour brûler notre engin. Ils avaient en
outre des arbalétriers qui faisaient beaucoup de mal à ceux qui le
défendaient. Que dirai-je? La flamme s'élança dans les airs, et nous
fûmes tous grandement troublés. Or, le comte et Gui, son frère, étaient
au nombre de ceux qui cherchaient à sauver la machine. Les ennemis donc
faisaient, sans se lasser, tout ce qui pouvait alimenter l'incendie; de
leur côté, les nôtres versaient sans relâche, et à grand'peine, de
l'eau, du vin, de la terre pour l'éteindre, tandis que d'autres
retiraient avec des instrumens de fer les morceaux de viande et les
vases pleins d'huile que les assiégés y lançaient. Ce fut de cette
manière que nos gens, après d'incroyables souffrances, pour la chaleur
et le travail qu'ils avaient à endurer, et qu'on ne pouvait guère voir
sans verser des larmes, arrachèrent la machine aux flammes. Le
lendemain, les pélerins s'armèrent, abordèrent le château de toutes
parts, et pénétrant audacieusement dans le premier fossé, ils brisèrent
les barrières de bois élevées derrière, après de grandes fatigues et
prouesses soutenues: quant aux ennemis postés entre les barrières et
dans les barbacanes, ils les défendaient du mieux qu'ils pouvaient.
Cependant, au milieu de l'assaut, l'évêque de Carcassonne et moi, nous
parcourions les rangs de l'armée, exhortant les nôtres, tandis que
l'archevêque de Rheims, les évêques de Toul et d'Albi, Guillaume,
archidiacre de Paris, et l'abbé de Moissac avec quelques moines, et le
reste du clergé, se tenaient devant le château sur le penchant de la
montagne, revêtus de robes blanches, les pieds nus, ayant devant eux la
croix avec les reliques des Saints, et implorant le divin secours,
chantaient à très-haute voix et bien dévotement _Veni Creator spiritus_.
Le consolateur ne fut sourd à leurs prières, et dès qu'ils
recommencèrent pour la troisième fois le verset de l'hymne où il est
dit, _Hostem repellas longius_, les ennemis épouvantés par la volonté
divine, et repoussés dans la place, abandonnèrent les barbacanes,
s'enfuirent vers le château, et s'enfermèrent dans l'enceinte des
murailles. Ce fut alors que les bourgeois d'un certain château
appartenant au Toulousain, voisin de Moissac, et qu'on appelait
Castel-Sarrasin, vinrent à notre comte et le lui rendirent. Vers le même
temps, il envoya Gui, son frère, et le comte Baudouin, frère de Raimond,
avec d'autres gens d'armes, vers une noble forteresse au pouvoir du
comte de Toulouse, à cinq lieues de cette ville, située sur la Garonne
et nommée Verdun, dont les habitans se rendirent sans nulle condition.
Pareillement, tous les châteaux placés aux alentours se rendirent à
notre comte, à l'exception d'un seul qu'on appelle Montauban. De plus,
les bourgeois de Moissac, apprenant que les castels des environs
s'étaient livrés à lui, et voyant qu'ils ne pouvaient résister
davantage, lui envoyèrent demander la paix. Sur quoi, le comte
considérant que Moissac était encore assez fort pour ne pouvoir être
pris sans grande perte des nôtres, et que si elle était enlevée
d'assaut, cette ville très-riche et la propriété des moines serait
saccagée et détruite; enfin, que tous ceux qui s'y trouvaient périraient
indifféremment, il répondit qu'il les recevrait à composition s'ils lui
abandonnaient les routiers, plus ceux, sans exception, qui étaient venus
de Toulouse pour renforcer la garnison du château, et s'ils lui juraient
en outre sur les saints Évangiles qu'à l'avenir ils n'attaqueraient plus
les chrétiens. Ce qui ayant été dûment accompli, le comte fut mis en
possession de la place, après que les routiers et gens de Toulouse lui
eurent été livrés, et la restitua à l'abbé de Moissac, sous la réserve
de ce qui appartenait de droit dans ce château aux comtes toulousains.
Pour en finir, nous dirons que nos pélerins s'étant saisis des routiers,
les tuèrent très-avidement. Ni croyons-nous devoir taire que le château
de Moissac, dont le siége avait commencé la veille de l'Assomption de la
bienheureuse vierge Marie, fut pris le jour de la Nativité de cette
sainte Mère. On reconnaît donc que ce fut par son opération.
Le comte partant de là arrêta d'assiéger un château voisin de Foix,
nommé Saverdun, au diocèse de Toulouse, qui s'était soustrait à sa
domination, et au moyen duquel le comte de Foix, qui le retenait en sa
possession, incommodait beaucoup Pamiers. Dans ces entrefaites, quelques
nobles pélerins vinrent d'Allemagne à Carcassonne, et furent conduits à
Pamiers par Enguerrand de Boves, à qui, comme nous l'avons dit plus
haut, Montfort avait cédé en grande partie les domaines du comte de
Foix, et par d'autres chevaliers à nous qui gardaient le pays de
Carcassonne. Or ce comte et celui de Toulouse étaient à Saverdun, d'où
ils s'enfuirent en apprenant que nos chevaliers avec les Allemands
s'avançaient en hâte sur eux; si bien que, sans combat ni condition,
Enguerrand recouvra Saverdun. De son côté, notre comte venait de Moissac
avec ses troupes; et, comme il fut arrivé près de Saverdun, il alla à
Pamiers où se trouvaient les Allemands, tandis que l'armée marcha pour
rejoindre Enguerrand. Quant à lui, suivi desdits pélerins, il alla
caracoler devant Foix, et revint de là à l'armée, qui s'était acheminée
de Saverdun vers Hauterive, dont les habitans avaient pris la fuite à
notre approche, et qu'ils avaient laissé désert. Le comte y mit
garnison, parce que de cette position il pouvait inquiéter les ennemis,
Hauterive étant située entre Foix et Toulouse. Après quoi, il forma le
dessein d'envahir les terres du comte de Comminges, et marcha sur un
château voisin de Toulouse, nommé Muret, dans une situation
très-agréable, sur les bords de la Garonne. À notre arrivée, les
habitans eurent peur et s'enfuirent à Toulouse. Mais auparavant,
quelques-uns d'entre eux mirent le feu au pont du château, lequel était
de bois et fort long, joignant les deux rives de la Garonne, et par où
il nous fallait passer. Comme donc nous fûmes parvenus devant la place,
et que trouvant ce pont brûlé, nous ne pouvions y entrer, le comte et
plusieurs des nôtres se jetant dans le fleuve, qui était profond et
rapide, le traversèrent non sans grand danger: pour ce qui est de
l'armée, elle campa de l'autre côté de l'eau. Soudain Montfort, avec
quelques-uns des siens, courut au pont, éteignit le feu avec beaucoup de
peine, et soudain une pluie si abondante vint à tomber du ciel, et la
crue du fleuve fut telle que personne ne pouvait le passer sans courir
grand risque de perdre la vie. Sur le soir, le noble comte, voyant que
presque tous les chevaliers et les plus forts de l'armée avaient
traversé l'eau à la nage, et étaient entrés dans le château, mais que
les piétons et les invalides n'ayant pu en faire autant étaient restés
sur l'autre bord, il appela son maréchal, et il lui dit: «Je veux
retourner à l'armée.» À quoi celui-ci répondit: «Que dites-vous? Toute
la force de l'armée est dans la place, il n'y a au-delà du fleuve que
les pélerins à pied: de plus, l'eau est si haute et si violente que
personne ne pourrait la passer, sans compter que les Toulousains
viendraient peut-être et vous tueraient, vous et tous les autres.» Mais
le comte: «Loin de moi, dit-il, que je fasse ce que vous me conseillez!
Les pauvres du Christ sont exposés au couteau de ses ennemis, et moi, je
resterais dans le fort! Advienne de moi selon la volonté du Seigneur!
J'irai certainement et resterai avec eux.» Aussitôt, sortant du château,
il traversa le fleuve, revint à l'armée des gens de pied, et y demeura
avec un très-petit nombre de chevaliers, savoir quatre ou cinq, durant
plusieurs jours, jusqu'à ce que le pont fût rétabli et qu'elle pût
passer toute entière. Ô grande prouesse de ce prince! ô courage
invincible! Ainsi, il ne voulut rester dans le château avec ses
chevaliers, durant que les pauvres pélerins étaient en danger au milieu
des champs.