Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal vouloir contre
Amaury, fils du comte Simon.
Nous ne croyons devoir omettre un crime que les citoyens de Narbonne
commirent en ce même temps, car étaient-ils très-méchans, et n'avaient
jamais aimé les intérêts de Jésus-Christ, bien que, par les affaires de
la foi, leur eussent profité des biens infinis. Un jour Gui, frère de
Montfort, et Amaury, fils aîné du comte, vinrent à Narbonne, et, durant
qu'ils y étaient, l'enfant entra pour aller s'ébattre au palais
d'Amaury, seigneur de Narbonne, lequel tombait de vétusté, et était
presque abandonné et désert. Comme donc il eut porté la main à une des
fenêtres de ce palais, et qu'il voulait l'ouvrir, elle s'écroula
soudain, minée qu'elle était par le temps, et tombant en ruines; après
quoi notre Amaury s'en revint au lieu où il logeait alors, savoir en la
maison des Templiers, pendant qu'à la même heure Gui, frère du comte,
était chez l'archevêque de Narbonne; et soudain les gens de Narbonne,
cherchant prétexte à mal faire, accusèrent cet enfant, je veux dire le
fils de Montfort, d'avoir voulu entrer de force dans le palais d'Amaury.
Ô bien mince occasion pour commettre un crime, ou bien mieux du tout
nulle! Et soudain, courant aux armes, ils se précipitèrent vers le lieu
où il était renfermé, faisant tous leurs efforts pour forcer la maison
des Templiers: ce que voyant l'enfant, et qu'ils en voulaient à sa vie,
il s'arma, et, se retirant dans une tour du temple, il s'y cacha loin
des ennemis. Cependant ceux-ci attaquaient à grands efforts la susdite
maison, tandis que d'autres, se saisissant des Français qu'ils
trouvaient par la ville, en tuèrent plusieurs. Ô rage de ces mauvais
garnemens! Même ils occirent deux écuyers attachés à la personne du
comte. Quant à Gui son frère, lequel était pour lors dans le logis de
l'archevêque, il n'osait en sortir, jusqu'à ce qu'enfin les citoyens de
Narbonne, après avoir long-temps attaqué la maison où se trouvait le
petit Amaury, s'en désistèrent par le conseil d'un des leurs; et ainsi
l'enfant, délivré d'un grand péril, échappa sain et sauf par la grâce de
Dieu. Revenons maintenant à notre propos.
Le noble comte, partant d'Hautpoul, escorté d'un très-petit nombre de
chevaliers, entra sur les terres du comte de Toulouse, où, peu de jours
après, il fut joint par plusieurs pélerins d'Allemagne qui, de jour en
jour, furent suivis par d'autres, lesquels, comme nous l'avons dit plus
haut, s'étaient croisés par les exhortations du vénérable Guillaume,
archevêque de Paris, et de maître Jacques de Vitry. Et pour autant que
nous ne pourrions expliquer en détail toutes choses, savoir comment, à
partir de ce temps, Dieu, dans sa miséricorde, se prit à avancer
merveilleusement ses affaires, disons en peu de mots que notre comte, en
un très-court espace, prit de force plusieurs châteaux, et en trouva un
grand nombre déserts. Du reste, les noms de ceux qu'il recouvra en trois
semaines sont ceux-ci: Cuc[139], Montmaur[140], Saint-Félix[141],
Casser, Montferrand, Avignonnet[142], Saint-Michel, et beaucoup
d'autres. Or, durant que l'armée était au château qu'on nomme
Saint-Michel, situé à une lieue de Castelnaudary, survint Gui, évêque de
Carcassonne, qui avait été abbé de Vaulx, et moi en sa compagnie,
lequel, n'étant encore qu'élu, avait quitté l'armée après la prise
d'Hautpoul, et avait gagné Narbonne, afin de recevoir le bénéfice de la
consécration avec le seigneur abbé de Cîteaux qui était aussi élu de
l'archevêché de Narbonne.
[Note 139: À six lieues de Castres.]
[Note 140: À deux lieues de Castelnaudary.]
[Note 141: À cinq lieues de Saint-Papoul.]
[Note 142: À trois lieues de Saint-Papoul.]
Le château dit Saint-Michel ayant donc été détruit de fond en comble, le
comte se décida d'assiéger ce noble château qu'on nomme Puy-Laurens,
lequel, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, s'était soustrait à
sa domination. À quelle fin nous prîmes route et marchâmes sur ladite
place, établissant nos tentes en un lieu proche Puy-Laurens, à la
distance de deux lieues environ, où le même jour arrivèrent pélerins,
savoir le prévôt de l'église de Cologne, noble et puissant personnage,
et avec lui plusieurs nobles hommes d'Allemagne. Cependant le comte de
Toulouse était à Puy-Laurens avec un nombre infini de routiers; mais,
apprenant qu'approchaient les nôtres, il n'osa les attendre, et, sortant
en toute hâte du château, emmenant avec lui tous les habitans, il
s'enfuit vers Toulouse, et laissa la place vide. Ô poltronnerie de cet
homme! ô méprisable stupeur de son esprit! Le lendemain, à l'aube du
jour, nous vînmes à Puy-Laurens, et, le trouvant désert, passâmes outre
pour aller camper dans une vallée voisine, durant que Gui de Lucé, à
qui depuis long-temps le comte avait donné ce château, y entrât et y mît
garnison de ses gens. L'armée étant restée deux jours dans le voisinage,
en l'endroit susdit, là fut annoncé au comte que nombreux pélerins et
très-considérables, savoir Robert, archevêque de Rouen, et Robert, l'élu
de Laon, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, ensemble
plusieurs autres nobles et ignobles, venaient de France vers
Carcassonne. Sur quoi le comte, voyant qu'il avait avec lui forces
suffisantes, envoya, après avoir tenu conseil, Gui son frère et Gui le
maréchal en cette ville au devant desdits pélerins, afin que, formant
une autre armée de leur part, ils se tournassent vers d'autres
quartiers, et y soutinssent les affaires du Christ. Quant à lui, il se
remit en marche, et se dirigea sur Rabastens. Au demeurant, afin
qu'évitant les superfluités, nous arrivions à choses plus utiles, disons
en peu de mots que ces trois nobles châteaux, à savoir Rabastens,
Montagut et Gaillac, dont nous avons fait fréquente mention, se
rendirent à lui quasi en un jour, sans siége ni difficulté aucune. De
plus, les bourgeois du château qu'on nomme Saint-Marcel, apprenant que
notre comte, après avoir recouvré plusieurs places, arrivait vitement
sur eux pour les assiéger, eurent grand'peur, et députèrent vers lui, le
suppliant qu'il daignât les recevoir à vivre en paix avec lui, qu'ils
lui livreraient leur château à discrétion. Mais lui, repassant leurs
scélératesses et perversités inouïes, ne voulut en aucune façon composer
avec eux, et, leur renvoyant leurs émissaires, leur manda qu'ils ne
pourraient oncques rentrer en paix auprès de lui, ni en bonne
intelligence, à quelque prix ou condition que ce pût être. Ce
qu'entendant lesdits hommes de Saint-Marcel, ils déguerpirent au plus
vite, et désertèrent leur château, qu'à notre arrivée le comte fit
brûler, et dont la tour et les murs furent rasés. Partant de là, nous
marchâmes sur un autre château voisin qu'on nomme la Guépie, et, l'ayant
trouvé vide pareillement, il en ordonna la destruction, le brûla et
passa outre, allant au siége de Saint-Antonin.
Le comte de Toulouse avait donné ce lieu à un certain chevalier, homme
pervers et des plus méchans, lequel enflé d'orgueil et d'insolence, osa
bien répondre avec grande fureur à l'évêque d'Albi qui, pendant que nous
venions sur lui, nous avait précédés à Saint-Antonin, pour y porter des
paroles de paix, et l'engager à se rendre aux nôtres: «Sache le comte de
Montfort que ses _bourdonniers_ ne pourront jamais prendre mon château.»
Or il appelait ainsi les pélerins, pour ce qu'ils avaient coutume de
porter des bâtons appelés _bourdons_ en langue vulgaire. À cette
nouvelle, le comte s'empressa davantage à aller assiéger Saint-Antonin,
où nous arrivâmes un jour de dimanche, savoir, dans l'octave de la
Pentecôte, et où nous assîmes notre camp d'un seul côté, devant les
portes. Or était ce très-noble château situé dans une vallée, au pied
d'une montagne, dans une très-agréable position; entre la montagne et la
ville coulait un ruisseau limpide; et, de l'autre part, il y avait une
plaine fort belle, où campèrent nos gens. Les ennemis firent tout
d'abord une sortie, et passèrent tout le jour à nous incommoder de loin
à coups de flèches; puis, sur le vêpre, sortant encore, et s'avançant
quelque peu, ils nous attaquèrent, mais toujours de loin, et lançaient
leurs flèches jusqu'en nos tentes. Ce que voyant les servans d'armée, et
ne pouvant de bonne honte l'endurer plus long-temps, ils les abordèrent
et commencèrent à les repousser dans leur fort. Quoi plus? Le bruit
gagne tout le camp, nos pauvres pélerins sans armes accourent, et à
l'insu du comte et des chevaliers de l'armée, sans les aviser
aucunement, ils attaquent le château de si grande prouesse, si
incroyable et du tout inouïe, qu'envoyant la crainte aux ennemis par une
continuelle batterie de pierres et les stupéfiant, ils leur enlevèrent
en une heure de temps trois barbacanes. Ô combat quasi sans usage du
fer! Ô victoire bien glorieuse! Oui, je prends Dieu à témoin qu'étant
entré dans la place après qu'elle se fut rendue, j'ai vu les murs des
maisons comme rongés de l'atteinte des pierres que nos pélerins avaient
lancées. Par ainsi les assiégés, voyant qu'ils avaient perdu leurs
barbacanes, sortirent du château par l'autre bout, et se prirent à fuir
à travers le susdit ruisseau, ce dont nos pélerins s'aperçurent, et le
franchissant, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils purent
happer; puis, après la prise des barbacanes, ils cessèrent l'assaut,
pour ce que le jour tombait et que la nuit était voisine. Mais, vers
minuit, le seigneur de Saint-Antonin, sentant qu'après cette perte la
place était comme en notre pouvoir, envoya vers le comte, prêt à rendre
le château, pourvu qu'il pût échapper lui-même; et, comme Montfort se
refusa à cette sorte de composition, il députa derechef vers lui, se
livrant en tout à sa discrétion. De grand matin donc, le comte ordonna
qu'on fît sortir tous les habitans; et considérant avec les siens que,
s'il faisait tuer tous ces hommes, qui étaient gens rustiques et
endurcis au travail des champs, leur destruction réduirait ce château en
une véritable solitude, usant à telle cause d'un meilleur avis, il les
renvoya libres; puis, pour ce qui est du seigneur, lequel avait été
l'occasion de tout le mal, il donna ordre de l'enfermer au fin fond de
la prison de Carcassonne, où il fut détenu sous bonne garde, et dans les
fers durant grand nombre de jours, ainsi que le peu de chevaliers qui
étaient avec lui.