CHAPITRE LXII.

Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal vouloir contre

Amaury, fils du comte Simon.

Nous ne croyons devoir omettre un crime que les citoyens de Narbonne

commirent en ce même temps, car étaient-ils très-méchans, et n'avaient

jamais aimé les intérêts de Jésus-Christ, bien que, par les affaires de

la foi, leur eussent profité des biens infinis. Un jour Gui, frère de

Montfort, et Amaury, fils aîné du comte, vinrent à Narbonne, et, durant

qu'ils y étaient, l'enfant entra pour aller s'ébattre au palais

d'Amaury, seigneur de Narbonne, lequel tombait de vétusté, et était

presque abandonné et désert. Comme donc il eut porté la main à une des

fenêtres de ce palais, et qu'il voulait l'ouvrir, elle s'écroula

soudain, minée qu'elle était par le temps, et tombant en ruines; après

quoi notre Amaury s'en revint au lieu où il logeait alors, savoir en la

maison des Templiers, pendant qu'à la même heure Gui, frère du comte,

était chez l'archevêque de Narbonne; et soudain les gens de Narbonne,

cherchant prétexte à mal faire, accusèrent cet enfant, je veux dire le

fils de Montfort, d'avoir voulu entrer de force dans le palais d'Amaury.

Ô bien mince occasion pour commettre un crime, ou bien mieux du tout

nulle! Et soudain, courant aux armes, ils se précipitèrent vers le lieu

où il était renfermé, faisant tous leurs efforts pour forcer la maison

des Templiers: ce que voyant l'enfant, et qu'ils en voulaient à sa vie,

il s'arma, et, se retirant dans une tour du temple, il s'y cacha loin

des ennemis. Cependant ceux-ci attaquaient à grands efforts la susdite

maison, tandis que d'autres, se saisissant des Français qu'ils

trouvaient par la ville, en tuèrent plusieurs. Ô rage de ces mauvais

garnemens! Même ils occirent deux écuyers attachés à la personne du

comte. Quant à Gui son frère, lequel était pour lors dans le logis de

l'archevêque, il n'osait en sortir, jusqu'à ce qu'enfin les citoyens de

Narbonne, après avoir long-temps attaqué la maison où se trouvait le

petit Amaury, s'en désistèrent par le conseil d'un des leurs; et ainsi

l'enfant, délivré d'un grand péril, échappa sain et sauf par la grâce de

Dieu. Revenons maintenant à notre propos.

Le noble comte, partant d'Hautpoul, escorté d'un très-petit nombre de

chevaliers, entra sur les terres du comte de Toulouse, où, peu de jours

après, il fut joint par plusieurs pélerins d'Allemagne qui, de jour en

jour, furent suivis par d'autres, lesquels, comme nous l'avons dit plus

haut, s'étaient croisés par les exhortations du vénérable Guillaume,

archevêque de Paris, et de maître Jacques de Vitry. Et pour autant que

nous ne pourrions expliquer en détail toutes choses, savoir comment, à

partir de ce temps, Dieu, dans sa miséricorde, se prit à avancer

merveilleusement ses affaires, disons en peu de mots que notre comte, en

un très-court espace, prit de force plusieurs châteaux, et en trouva un

grand nombre déserts. Du reste, les noms de ceux qu'il recouvra en trois

semaines sont ceux-ci: Cuc[139], Montmaur[140], Saint-Félix[141],

Casser, Montferrand, Avignonnet[142], Saint-Michel, et beaucoup

d'autres. Or, durant que l'armée était au château qu'on nomme

Saint-Michel, situé à une lieue de Castelnaudary, survint Gui, évêque de

Carcassonne, qui avait été abbé de Vaulx, et moi en sa compagnie,

lequel, n'étant encore qu'élu, avait quitté l'armée après la prise

d'Hautpoul, et avait gagné Narbonne, afin de recevoir le bénéfice de la

consécration avec le seigneur abbé de Cîteaux qui était aussi élu de

l'archevêché de Narbonne.

[Note 139: À six lieues de Castres.]

[Note 140: À deux lieues de Castelnaudary.]

[Note 141: À cinq lieues de Saint-Papoul.]

[Note 142: À trois lieues de Saint-Papoul.]

Le château dit Saint-Michel ayant donc été détruit de fond en comble, le

comte se décida d'assiéger ce noble château qu'on nomme Puy-Laurens,

lequel, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, s'était soustrait à

sa domination. À quelle fin nous prîmes route et marchâmes sur ladite

place, établissant nos tentes en un lieu proche Puy-Laurens, à la

distance de deux lieues environ, où le même jour arrivèrent pélerins,

savoir le prévôt de l'église de Cologne, noble et puissant personnage,

et avec lui plusieurs nobles hommes d'Allemagne. Cependant le comte de

Toulouse était à Puy-Laurens avec un nombre infini de routiers; mais,

apprenant qu'approchaient les nôtres, il n'osa les attendre, et, sortant

en toute hâte du château, emmenant avec lui tous les habitans, il

s'enfuit vers Toulouse, et laissa la place vide. Ô poltronnerie de cet

homme! ô méprisable stupeur de son esprit! Le lendemain, à l'aube du

jour, nous vînmes à Puy-Laurens, et, le trouvant désert, passâmes outre

pour aller camper dans une vallée voisine, durant que Gui de Lucé, à

qui depuis long-temps le comte avait donné ce château, y entrât et y mît

garnison de ses gens. L'armée étant restée deux jours dans le voisinage,

en l'endroit susdit, là fut annoncé au comte que nombreux pélerins et

très-considérables, savoir Robert, archevêque de Rouen, et Robert, l'élu

de Laon, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, ensemble

plusieurs autres nobles et ignobles, venaient de France vers

Carcassonne. Sur quoi le comte, voyant qu'il avait avec lui forces

suffisantes, envoya, après avoir tenu conseil, Gui son frère et Gui le

maréchal en cette ville au devant desdits pélerins, afin que, formant

une autre armée de leur part, ils se tournassent vers d'autres

quartiers, et y soutinssent les affaires du Christ. Quant à lui, il se

remit en marche, et se dirigea sur Rabastens. Au demeurant, afin

qu'évitant les superfluités, nous arrivions à choses plus utiles, disons

en peu de mots que ces trois nobles châteaux, à savoir Rabastens,

Montagut et Gaillac, dont nous avons fait fréquente mention, se

rendirent à lui quasi en un jour, sans siége ni difficulté aucune. De

plus, les bourgeois du château qu'on nomme Saint-Marcel, apprenant que

notre comte, après avoir recouvré plusieurs places, arrivait vitement

sur eux pour les assiéger, eurent grand'peur, et députèrent vers lui, le

suppliant qu'il daignât les recevoir à vivre en paix avec lui, qu'ils

lui livreraient leur château à discrétion. Mais lui, repassant leurs

scélératesses et perversités inouïes, ne voulut en aucune façon composer

avec eux, et, leur renvoyant leurs émissaires, leur manda qu'ils ne

pourraient oncques rentrer en paix auprès de lui, ni en bonne

intelligence, à quelque prix ou condition que ce pût être. Ce

qu'entendant lesdits hommes de Saint-Marcel, ils déguerpirent au plus

vite, et désertèrent leur château, qu'à notre arrivée le comte fit

brûler, et dont la tour et les murs furent rasés. Partant de là, nous

marchâmes sur un autre château voisin qu'on nomme la Guépie, et, l'ayant

trouvé vide pareillement, il en ordonna la destruction, le brûla et

passa outre, allant au siége de Saint-Antonin.

Le comte de Toulouse avait donné ce lieu à un certain chevalier, homme

pervers et des plus méchans, lequel enflé d'orgueil et d'insolence, osa

bien répondre avec grande fureur à l'évêque d'Albi qui, pendant que nous

venions sur lui, nous avait précédés à Saint-Antonin, pour y porter des

paroles de paix, et l'engager à se rendre aux nôtres: «Sache le comte de

Montfort que ses _bourdonniers_ ne pourront jamais prendre mon château.»

Or il appelait ainsi les pélerins, pour ce qu'ils avaient coutume de

porter des bâtons appelés _bourdons_ en langue vulgaire. À cette

nouvelle, le comte s'empressa davantage à aller assiéger Saint-Antonin,

où nous arrivâmes un jour de dimanche, savoir, dans l'octave de la

Pentecôte, et où nous assîmes notre camp d'un seul côté, devant les

portes. Or était ce très-noble château situé dans une vallée, au pied

d'une montagne, dans une très-agréable position; entre la montagne et la

ville coulait un ruisseau limpide; et, de l'autre part, il y avait une

plaine fort belle, où campèrent nos gens. Les ennemis firent tout

d'abord une sortie, et passèrent tout le jour à nous incommoder de loin

à coups de flèches; puis, sur le vêpre, sortant encore, et s'avançant

quelque peu, ils nous attaquèrent, mais toujours de loin, et lançaient

leurs flèches jusqu'en nos tentes. Ce que voyant les servans d'armée, et

ne pouvant de bonne honte l'endurer plus long-temps, ils les abordèrent

et commencèrent à les repousser dans leur fort. Quoi plus? Le bruit

gagne tout le camp, nos pauvres pélerins sans armes accourent, et à

l'insu du comte et des chevaliers de l'armée, sans les aviser

aucunement, ils attaquent le château de si grande prouesse, si

incroyable et du tout inouïe, qu'envoyant la crainte aux ennemis par une

continuelle batterie de pierres et les stupéfiant, ils leur enlevèrent

en une heure de temps trois barbacanes. Ô combat quasi sans usage du

fer! Ô victoire bien glorieuse! Oui, je prends Dieu à témoin qu'étant

entré dans la place après qu'elle se fut rendue, j'ai vu les murs des

maisons comme rongés de l'atteinte des pierres que nos pélerins avaient

lancées. Par ainsi les assiégés, voyant qu'ils avaient perdu leurs

barbacanes, sortirent du château par l'autre bout, et se prirent à fuir

à travers le susdit ruisseau, ce dont nos pélerins s'aperçurent, et le

franchissant, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils purent

happer; puis, après la prise des barbacanes, ils cessèrent l'assaut,

pour ce que le jour tombait et que la nuit était voisine. Mais, vers

minuit, le seigneur de Saint-Antonin, sentant qu'après cette perte la

place était comme en notre pouvoir, envoya vers le comte, prêt à rendre

le château, pourvu qu'il pût échapper lui-même; et, comme Montfort se

refusa à cette sorte de composition, il députa derechef vers lui, se

livrant en tout à sa discrétion. De grand matin donc, le comte ordonna

qu'on fît sortir tous les habitans; et considérant avec les siens que,

s'il faisait tuer tous ces hommes, qui étaient gens rustiques et

endurcis au travail des champs, leur destruction réduirait ce château en

une véritable solitude, usant à telle cause d'un meilleur avis, il les

renvoya libres; puis, pour ce qui est du seigneur, lequel avait été

l'occasion de tout le mal, il donna ordre de l'enfermer au fin fond de

la prison de Carcassonne, où il fut détenu sous bonne garde, et dans les

fers durant grand nombre de jours, ainsi que le peu de chevaliers qui

étaient avec lui.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 69 / 144 题