CHAPITRE LXI.

Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et glorieuse

issue.

Après avoir passé quelque temps à Albi, le comte vint avec les siens au

château qu'on nomme Castres, où, après que nous eûmes pareillement

demeuré peu de jours, il se décida, après conseil tenu, à assiéger une

certaine place entre Castres et Cabaret, appelée Hautpoul, laquelle,

vers le temps du siége de Castelnaudary, s'était rendue au Toulousain.

Partant donc de Castres un dimanche, savoir dans la quinzaine de Pâques,

nous arrivâmes devant ledit château, dont les faubourgs étaient

très-étendus, et d'où les ennemis, qui y étaient entrés pour le

défendre, sortirent à notre rencontre, et se mirent à nous harceler

vivement; mais les nôtres les forcèrent bientôt à se renfermer dans le

château, et fixèrent leurs tentes d'un seul côté, pour ce qu'ils étaient

en petit nombre. Or était le fort d'Hautpoul situé sur le point le plus

ardu d'une très-haute montagne et très-escarpée, entre d'énormes roches

et presque inaccessibles, sa force étant telle, ainsi que je l'ai vu de

mes yeux et connu par expérience, que si les portes du château eussent

été ouvertes, et qu'on n'eût fait aucune résistance, nul n'aurait pu le

parcourir sans difficulté extrême, et atteindre jusqu'à la tour. Les

nôtres donc, préparant une perrière, l'établirent au troisième jour de

leur arrivée, et la firent jouer contre la citadelle. Le même jour, nos

chevaliers s'armèrent, et, descendant dans la vallée au pied du château,

voulurent gravir la position pour voir s'ils ne pourraient l'enlever

d'assaut. Or il advint, tandis qu'ils pénétraient dans le premier

faubourg, que les assiégés, montant sur les murs et sur les toits,

commencèrent à lancer sur les nôtres de grosses pierres, et dru comme

grêle, pendant que d'autres mirent partout le feu à l'endroit par où les

nôtres étaient entrés. Sur quoi, voyant les nôtres qu'ils ne faisaient

rien de bon, pour autant que ce lieu était inaccessible même aux hommes,

et qu'ils ne pouvaient supporter le jet des pierres qui les accablaient,

ils sortirent, non sans grande perte, au milieu des flammes. Nous ne

pensons d'ailleurs devoir taire une bien méchante et cruelle trahison

qu'un jour avaient brassée ceux du château. Il y avait avec notre comte

un chevalier du pays, lequel était parent d'un certain traître enfermé

dans la place, lequel même, en partie, avait été seigneur de Cabaret.

Les gens d'Hautpoul mandèrent donc à notre comte qu'il leur envoyât

cedit chevalier pour parlementer avec eux, touchant composition, et

faire par lui savoir au comte ce qu'ils voulaient; puis, comme celui-ci

y fut allé avec la permission de Montfort, et était en pourparler avec

eux à la porte du château, un des ennemis, l'ajustant avec son arbalète,

le blessa très-grièvement d'un coup de flèche. Ô très-cruelle trahison!

Mais bientôt après, savoir le même jour ou le lendemain, il arriva, par

un juste jugement de Dieu, que le traître qui avait invité à la susdite

conférence notre chevalier son parent, dans l'endroit même où celui-ci

avait été touché, c'est-à-dire à la jambe, reçut à son tour de l'un des

nôtres une très-profonde blessure. Ô juste mesure de la vengeance

divine!

Cependant la perrière battait incessamment la tour, et, le quatrième

jour après le commencement du siége, un brouillard très-épais s'étant

élevé après le coucher du soleil, les gens d'Hautpoul, saisis d'une

terreur envoyée par Dieu, et prenant occasion d'un temps favorable à la

fuite, délogèrent du château, et commencèrent à jouer des jambes: ce que

les nôtres apercevant, soudain fut donnée l'alarme, et, se ruant dans la

place, ils tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent, tandis que d'autres,

poursuivant les fuyards malgré la grande obscurité de la nuit, firent

quelques prisonniers. Au lendemain, le comte fit ruiner le château et y

mettre le feu; après quoi les chevaliers qui étaient venus de France

avec Robert de Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, et étaient

restés avec le comte tout l'hiver précédent, s'en allèrent, et

retournèrent presque tous en leurs quartiers.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 68 / 144 题