Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et glorieuse
issue.
Après avoir passé quelque temps à Albi, le comte vint avec les siens au
château qu'on nomme Castres, où, après que nous eûmes pareillement
demeuré peu de jours, il se décida, après conseil tenu, à assiéger une
certaine place entre Castres et Cabaret, appelée Hautpoul, laquelle,
vers le temps du siége de Castelnaudary, s'était rendue au Toulousain.
Partant donc de Castres un dimanche, savoir dans la quinzaine de Pâques,
nous arrivâmes devant ledit château, dont les faubourgs étaient
très-étendus, et d'où les ennemis, qui y étaient entrés pour le
défendre, sortirent à notre rencontre, et se mirent à nous harceler
vivement; mais les nôtres les forcèrent bientôt à se renfermer dans le
château, et fixèrent leurs tentes d'un seul côté, pour ce qu'ils étaient
en petit nombre. Or était le fort d'Hautpoul situé sur le point le plus
ardu d'une très-haute montagne et très-escarpée, entre d'énormes roches
et presque inaccessibles, sa force étant telle, ainsi que je l'ai vu de
mes yeux et connu par expérience, que si les portes du château eussent
été ouvertes, et qu'on n'eût fait aucune résistance, nul n'aurait pu le
parcourir sans difficulté extrême, et atteindre jusqu'à la tour. Les
nôtres donc, préparant une perrière, l'établirent au troisième jour de
leur arrivée, et la firent jouer contre la citadelle. Le même jour, nos
chevaliers s'armèrent, et, descendant dans la vallée au pied du château,
voulurent gravir la position pour voir s'ils ne pourraient l'enlever
d'assaut. Or il advint, tandis qu'ils pénétraient dans le premier
faubourg, que les assiégés, montant sur les murs et sur les toits,
commencèrent à lancer sur les nôtres de grosses pierres, et dru comme
grêle, pendant que d'autres mirent partout le feu à l'endroit par où les
nôtres étaient entrés. Sur quoi, voyant les nôtres qu'ils ne faisaient
rien de bon, pour autant que ce lieu était inaccessible même aux hommes,
et qu'ils ne pouvaient supporter le jet des pierres qui les accablaient,
ils sortirent, non sans grande perte, au milieu des flammes. Nous ne
pensons d'ailleurs devoir taire une bien méchante et cruelle trahison
qu'un jour avaient brassée ceux du château. Il y avait avec notre comte
un chevalier du pays, lequel était parent d'un certain traître enfermé
dans la place, lequel même, en partie, avait été seigneur de Cabaret.
Les gens d'Hautpoul mandèrent donc à notre comte qu'il leur envoyât
cedit chevalier pour parlementer avec eux, touchant composition, et
faire par lui savoir au comte ce qu'ils voulaient; puis, comme celui-ci
y fut allé avec la permission de Montfort, et était en pourparler avec
eux à la porte du château, un des ennemis, l'ajustant avec son arbalète,
le blessa très-grièvement d'un coup de flèche. Ô très-cruelle trahison!
Mais bientôt après, savoir le même jour ou le lendemain, il arriva, par
un juste jugement de Dieu, que le traître qui avait invité à la susdite
conférence notre chevalier son parent, dans l'endroit même où celui-ci
avait été touché, c'est-à-dire à la jambe, reçut à son tour de l'un des
nôtres une très-profonde blessure. Ô juste mesure de la vengeance
divine!
Cependant la perrière battait incessamment la tour, et, le quatrième
jour après le commencement du siége, un brouillard très-épais s'étant
élevé après le coucher du soleil, les gens d'Hautpoul, saisis d'une
terreur envoyée par Dieu, et prenant occasion d'un temps favorable à la
fuite, délogèrent du château, et commencèrent à jouer des jambes: ce que
les nôtres apercevant, soudain fut donnée l'alarme, et, se ruant dans la
place, ils tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent, tandis que d'autres,
poursuivant les fuyards malgré la grande obscurité de la nuit, firent
quelques prisonniers. Au lendemain, le comte fit ruiner le château et y
mettre le feu; après quoi les chevaliers qui étaient venus de France
avec Robert de Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, et étaient
restés avec le comte tout l'hiver précédent, s'en allèrent, et
retournèrent presque tous en leurs quartiers.