Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son frère, le
comte Simon, et de la merveilleuse joie que sentit le comte en le
voyant.
Cela fait, le comte vint à ce noble château du diocèse d'Albi, qu'on
nomme Castres, où, pendant son séjour et comme on célébrait la fête de
la Nativité du Seigneur, arriva vers lui son frère germain, Gui, à son
retour d'outre-mer; cedit Gui avait suivi son frère lors de son
expédition contre les païens; mais, quand revint le comte, il resta dans
ces contrées, parce qu'il y avait pris une très-noble épouse du sang
royal, laquelle était dame de Sidon, et l'accompagnait avec les enfans
qu'elle avait eus de lui. Justement comme il arrivait, quelques castels
au territoire albigeois étaient rentrés sous la domination du comte,
dont nul ne pourrait exprimer la joie en voyant son frère, non plus que
celle des nôtres. Peu de jours ensuite ils marchèrent rapidement pour
assiéger un certain château du diocèse d'Albi, nommé Tudelle,
appartenant au père de ce très-méchant hérétique, Gérard de Pépieux,
lequel ils prirent après l'avoir attaqué quelques jours, passant tous
ceux qu'ils y trouvèrent au fil de l'épée, et n'épargnant que le
seigneur, échangé depuis par le comte contre un sien chevalier que le
comte de Foix retenait dans les fers, savoir, Drogon de Compans[135],
cousin de Robert de Mauvoisin. Puis, se portant en hâte sur un autre
château nommé Cahusac[136], au territoire albigeois, Montfort ne s'en
empara qu'à grand'peine et au prix de mille efforts, vu qu'il
l'assiégea, contre la coutume, au milieu de l'hiver, et qu'il n'avait
avec lui que très-peu de monde. Or les comtes de Toulouse, de Comminges
et de Foix étaient rassemblés avec un nombre infini de soldats près d'un
château voisin, appelé Gaillac[137], d'où ils députèrent au nôtre, lui
mandant qu'ils viendraient l'attaquer, et disant ainsi pour essayer de
lui faire peur et le décider à lever le siége. Ils envoyèrent une et
deux fois sans pourtant oser se montrer; ce que voyant le comte il dit
aux siens: «Puisqu'ils ne viennent point, certainement j'irai, moi, et
leur rendrai une visite.» Prenant donc quelques-uns de ses chevaliers,
il courut vers Gaillac suivi d'un petit nombre des nôtres, ne respirant
et ne souhaitant rien tant que bataille. Mais sachant qu'il arrivait, le
comte de Toulouse et consorts sortirent de Gaillac et s'enfuirent en un
autre château des environs, nommé Montagut, où Montfort les suivit, et
qu'ils abandonnèrent encore, se réfugiant vers Toulouse; pour quoi notre
comte voyant qu'ils n'osaient l'attendre, revint au lieu d'où il était
parti. Ces choses dûment achevées, il envoya à l'abbé de Cîteaux, lequel
était à Albi, pour lui demander ce qu'il fallait faire; et son avis
ayant été qu'on assiégeât Saint-Marcel, château situé à trois lieues
d'Albi, et commis par le comte de Toulouse à la garde de ce détestable
traître, Gérard de Pépieux, les nôtres s'y rendirent et en firent le
siége, mais d'un côté seulement, vu qu'ils étaient très-peu, et le
château très-grand et très-fort, se prenant aussitôt à le battre sans
relâche au moyen d'une certaine machine qu'ils dressèrent contre la
place. Sur ces entrefaites, arrivèrent bientôt en nombre incroyable les
comtes de Toulouse et de Comminges, ensemble celui de Foix et leurs
gens, lesquels firent leur entrée dans le château pour le défendre
contre nous; et comme, malgré son étendue, il ne put contenir une telle
multitude, beaucoup d'entre eux assirent leur camp du côté opposé au
nôtre: sur quoi les Croisés ne discontinuaient leurs attaques, et les
ennemis les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient. Ô chose admirable et
bien étonnante! au lieu que les assiégeans sont d'ordinaire plus
nombreux et plus en force que les assiégés, ici les assiégés étaient
presque dix fois plus forts! Les nôtres en effet ne passaient pas cent
chevaliers, tandis que les ennemis en avaient plus de cinq cents, sans
parler d'une multitude innombrable de piétons qui, chez nous, étaient
nuls ou si peu que rien. Ô bien grand haut fait! ô nouveauté toute
nouvelle! Ne faut-il taire qu'aussi souvent qu'ils se hasardèrent à
sortir de leurs murs, soudain furent-ils par les nôtres vigoureusement
repoussés. Un jour enfin que le comte de Foix, se présentant avec un bon
nombre des siens, vint pour miner notre machine, nos servans le voyant
approcher, et lui faisant rebrousser chemin vaillamment par le seul jet
des pierres, le renfermèrent dans le château avant que nos chevaliers
eussent pu s'armer. Toutefois une grande disette se fit sentir dans
l'armée, pour autant que les vivres n'y pouvaient venir que d'Albi; et
encore les batteurs d'estrade des ennemis, sortant en foule de la
place, observaient si bien les routes publiques, que ceux d'Albi
n'osaient venir au camp, à moins que le comte ne leur envoyât pour
escorte la moitié de ses gens. Adonc, après avoir passé un mois à ce
siége, le comte sachant bien que s'il divisait sa petite troupe, en
gardant la moitié avec lui et envoyant l'autre faire des vivres, les
assiégés, profitant de leur supériorité et de sa faiblesse, auraient bon
marché des uns ou des autres, rendu tout perplexe par une nécessité si
évidente et si impérieuse, il leva le siége après que le pain eut manqué
plusieurs jours à l'armée. N'oublions de dire que, tandis qu'il faisait
célébrer solennellement dans son pavillon l'office de la passion
dominicale, le jour du vendredi saint, homme qu'il était tout catholique
et dévoué au service de Dieu, les ennemis oyant les chants de nos
clercs, montèrent sur leurs murailles, et pour moquerie et en dérision
des nôtres, poussèrent de furieux hurlemens. Ô perverse infidélité! ô
perversité infidèle! Au demeurant, pour qui considérera diligemment les
choses, notre comte acquit dans ce siége plus d'honneur et de gloire
qu'en aucune prise de château, pour fort qu'il pût être; et dès ce temps
et dans la suite, sa grande vaillance éclata davantage et sa constance
brilla d'une nouvelle splendeur. Finalement, ayons soin de dire que
lorsque notre comte se départit de devant Saint-Marcel, les ennemis,
bien qu'en si grand nombre, n'osèrent sortir et l'inquiéter le moins du
monde dans sa retraite.
[Note 135: Le même sans doute que le Drogon dont il est question dans le
chapitre LVIII.]
[Note 136: À quatre lieues d'Albi.]
[Note 137: À cinq lieues d'Albi.]
Nous ne voulons non plus passer sous silence un miracle qui advint en
même temps dans le diocèse de Rhodez. Un jour de dimanche qu'un certain
abbé de Bonneval[138], de l'ordre de Cîteaux, prêchait en un château
dont l'église était si petite qu'elle ne pouvait contenir les assistans,
et qu'ils étaient tous sortis écoutant la prédication devant les portes
de l'église, vers la fin du sermon, et comme le vénérable abbé voulait
exhorter le peuple qui se trouvait présent à prendre la croix contre les
Albigeois, voilà qu'à la vue de tous une croix apparut dans l'air, qui
semblait se diriger du côté de Toulouse. J'ai recueilli ce miracle de la
bouche dudit abbé, homme religieux et d'autorité grande.
[Note 138: À trois lieues d'Aubrac.]
Le comte ayant donc levé le siége devant Saint-Marcel, s'en vint à Albi
le même jour, savoir la veille de Pâques, pour y passer les fêtes de la
résurrection du Seigneur, et y trouver le vénérable abbé de Vaulx, dont
nous avons parlé plus haut, lequel revenait de France, ayant été élu à
l'évêché de Carcassonne, et dont la rencontre réjouit grandement le
comte et nos chevaliers qui l'avaient tous en principale affection. En
effet, il était depuis longues années très-familier au comte qui, quasi
dès son enfance, s'était soumis à ses conseils et s'était conduit
d'après ses volontés. Dans le même temps, Arnauld, abbé de Cîteaux, dont
nous avons souvent fait mention, avait été élu à l'archevêché de
Narbonne. Le jour même de Pâques, le comte de Toulouse et ceux qui
étaient avec lui, sortant du château de Saint-Marcel, vinrent à Gaillac,
lequel est à trois lieues d'Albi; pour quoi notre comte, pensant que
peut-être les ennemis se glorifieraient d'avoir vaincu les nôtres, et
voulant montrer clairement qu'il ne les craignait guère, quittant Albi
le lendemain de Pâques avec ses gens, il marcha sur Gaillac, les
défiant au combat; puis, comme ils n'osèrent en sortir contre lui, il
retourna à Albi où se trouvait encore l'élu de Carcassonne, et moi-même
avec lui, car il m'avait amené de France pour l'allégement de son
pélerinage en la terre étrangère, étant, comme j'étais, moine de son
abbaye et son propre neveu.