CHAPITRE LX.

Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son frère, le

comte Simon, et de la merveilleuse joie que sentit le comte en le

voyant.

Cela fait, le comte vint à ce noble château du diocèse d'Albi, qu'on

nomme Castres, où, pendant son séjour et comme on célébrait la fête de

la Nativité du Seigneur, arriva vers lui son frère germain, Gui, à son

retour d'outre-mer; cedit Gui avait suivi son frère lors de son

expédition contre les païens; mais, quand revint le comte, il resta dans

ces contrées, parce qu'il y avait pris une très-noble épouse du sang

royal, laquelle était dame de Sidon, et l'accompagnait avec les enfans

qu'elle avait eus de lui. Justement comme il arrivait, quelques castels

au territoire albigeois étaient rentrés sous la domination du comte,

dont nul ne pourrait exprimer la joie en voyant son frère, non plus que

celle des nôtres. Peu de jours ensuite ils marchèrent rapidement pour

assiéger un certain château du diocèse d'Albi, nommé Tudelle,

appartenant au père de ce très-méchant hérétique, Gérard de Pépieux,

lequel ils prirent après l'avoir attaqué quelques jours, passant tous

ceux qu'ils y trouvèrent au fil de l'épée, et n'épargnant que le

seigneur, échangé depuis par le comte contre un sien chevalier que le

comte de Foix retenait dans les fers, savoir, Drogon de Compans[135],

cousin de Robert de Mauvoisin. Puis, se portant en hâte sur un autre

château nommé Cahusac[136], au territoire albigeois, Montfort ne s'en

empara qu'à grand'peine et au prix de mille efforts, vu qu'il

l'assiégea, contre la coutume, au milieu de l'hiver, et qu'il n'avait

avec lui que très-peu de monde. Or les comtes de Toulouse, de Comminges

et de Foix étaient rassemblés avec un nombre infini de soldats près d'un

château voisin, appelé Gaillac[137], d'où ils députèrent au nôtre, lui

mandant qu'ils viendraient l'attaquer, et disant ainsi pour essayer de

lui faire peur et le décider à lever le siége. Ils envoyèrent une et

deux fois sans pourtant oser se montrer; ce que voyant le comte il dit

aux siens: «Puisqu'ils ne viennent point, certainement j'irai, moi, et

leur rendrai une visite.» Prenant donc quelques-uns de ses chevaliers,

il courut vers Gaillac suivi d'un petit nombre des nôtres, ne respirant

et ne souhaitant rien tant que bataille. Mais sachant qu'il arrivait, le

comte de Toulouse et consorts sortirent de Gaillac et s'enfuirent en un

autre château des environs, nommé Montagut, où Montfort les suivit, et

qu'ils abandonnèrent encore, se réfugiant vers Toulouse; pour quoi notre

comte voyant qu'ils n'osaient l'attendre, revint au lieu d'où il était

parti. Ces choses dûment achevées, il envoya à l'abbé de Cîteaux, lequel

était à Albi, pour lui demander ce qu'il fallait faire; et son avis

ayant été qu'on assiégeât Saint-Marcel, château situé à trois lieues

d'Albi, et commis par le comte de Toulouse à la garde de ce détestable

traître, Gérard de Pépieux, les nôtres s'y rendirent et en firent le

siége, mais d'un côté seulement, vu qu'ils étaient très-peu, et le

château très-grand et très-fort, se prenant aussitôt à le battre sans

relâche au moyen d'une certaine machine qu'ils dressèrent contre la

place. Sur ces entrefaites, arrivèrent bientôt en nombre incroyable les

comtes de Toulouse et de Comminges, ensemble celui de Foix et leurs

gens, lesquels firent leur entrée dans le château pour le défendre

contre nous; et comme, malgré son étendue, il ne put contenir une telle

multitude, beaucoup d'entre eux assirent leur camp du côté opposé au

nôtre: sur quoi les Croisés ne discontinuaient leurs attaques, et les

ennemis les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient. Ô chose admirable et

bien étonnante! au lieu que les assiégeans sont d'ordinaire plus

nombreux et plus en force que les assiégés, ici les assiégés étaient

presque dix fois plus forts! Les nôtres en effet ne passaient pas cent

chevaliers, tandis que les ennemis en avaient plus de cinq cents, sans

parler d'une multitude innombrable de piétons qui, chez nous, étaient

nuls ou si peu que rien. Ô bien grand haut fait! ô nouveauté toute

nouvelle! Ne faut-il taire qu'aussi souvent qu'ils se hasardèrent à

sortir de leurs murs, soudain furent-ils par les nôtres vigoureusement

repoussés. Un jour enfin que le comte de Foix, se présentant avec un bon

nombre des siens, vint pour miner notre machine, nos servans le voyant

approcher, et lui faisant rebrousser chemin vaillamment par le seul jet

des pierres, le renfermèrent dans le château avant que nos chevaliers

eussent pu s'armer. Toutefois une grande disette se fit sentir dans

l'armée, pour autant que les vivres n'y pouvaient venir que d'Albi; et

encore les batteurs d'estrade des ennemis, sortant en foule de la

place, observaient si bien les routes publiques, que ceux d'Albi

n'osaient venir au camp, à moins que le comte ne leur envoyât pour

escorte la moitié de ses gens. Adonc, après avoir passé un mois à ce

siége, le comte sachant bien que s'il divisait sa petite troupe, en

gardant la moitié avec lui et envoyant l'autre faire des vivres, les

assiégés, profitant de leur supériorité et de sa faiblesse, auraient bon

marché des uns ou des autres, rendu tout perplexe par une nécessité si

évidente et si impérieuse, il leva le siége après que le pain eut manqué

plusieurs jours à l'armée. N'oublions de dire que, tandis qu'il faisait

célébrer solennellement dans son pavillon l'office de la passion

dominicale, le jour du vendredi saint, homme qu'il était tout catholique

et dévoué au service de Dieu, les ennemis oyant les chants de nos

clercs, montèrent sur leurs murailles, et pour moquerie et en dérision

des nôtres, poussèrent de furieux hurlemens. Ô perverse infidélité! ô

perversité infidèle! Au demeurant, pour qui considérera diligemment les

choses, notre comte acquit dans ce siége plus d'honneur et de gloire

qu'en aucune prise de château, pour fort qu'il pût être; et dès ce temps

et dans la suite, sa grande vaillance éclata davantage et sa constance

brilla d'une nouvelle splendeur. Finalement, ayons soin de dire que

lorsque notre comte se départit de devant Saint-Marcel, les ennemis,

bien qu'en si grand nombre, n'osèrent sortir et l'inquiéter le moins du

monde dans sa retraite.

[Note 135: Le même sans doute que le Drogon dont il est question dans le

chapitre LVIII.]

[Note 136: À quatre lieues d'Albi.]

[Note 137: À cinq lieues d'Albi.]

Nous ne voulons non plus passer sous silence un miracle qui advint en

même temps dans le diocèse de Rhodez. Un jour de dimanche qu'un certain

abbé de Bonneval[138], de l'ordre de Cîteaux, prêchait en un château

dont l'église était si petite qu'elle ne pouvait contenir les assistans,

et qu'ils étaient tous sortis écoutant la prédication devant les portes

de l'église, vers la fin du sermon, et comme le vénérable abbé voulait

exhorter le peuple qui se trouvait présent à prendre la croix contre les

Albigeois, voilà qu'à la vue de tous une croix apparut dans l'air, qui

semblait se diriger du côté de Toulouse. J'ai recueilli ce miracle de la

bouche dudit abbé, homme religieux et d'autorité grande.

[Note 138: À trois lieues d'Aubrac.]

Le comte ayant donc levé le siége devant Saint-Marcel, s'en vint à Albi

le même jour, savoir la veille de Pâques, pour y passer les fêtes de la

résurrection du Seigneur, et y trouver le vénérable abbé de Vaulx, dont

nous avons parlé plus haut, lequel revenait de France, ayant été élu à

l'évêché de Carcassonne, et dont la rencontre réjouit grandement le

comte et nos chevaliers qui l'avaient tous en principale affection. En

effet, il était depuis longues années très-familier au comte qui, quasi

dès son enfance, s'était soumis à ses conseils et s'était conduit

d'après ses volontés. Dans le même temps, Arnauld, abbé de Cîteaux, dont

nous avons souvent fait mention, avait été élu à l'archevêché de

Narbonne. Le jour même de Pâques, le comte de Toulouse et ceux qui

étaient avec lui, sortant du château de Saint-Marcel, vinrent à Gaillac,

lequel est à trois lieues d'Albi; pour quoi notre comte, pensant que

peut-être les ennemis se glorifieraient d'avoir vaincu les nôtres, et

voulant montrer clairement qu'il ne les craignait guère, quittant Albi

le lendemain de Pâques avec ses gens, il marcha sur Gaillac, les

défiant au combat; puis, comme ils n'osèrent en sortir contre lui, il

retourna à Albi où se trouvait encore l'élu de Carcassonne, et moi-même

avec lui, car il m'avait amené de France pour l'allégement de son

pélerinage en la terre étrangère, étant, comme j'étais, moine de son

abbaye et son propre neveu.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 67 / 144 题